‹ Physiologie; (volume 5)Chapitre 85 sur 93 · TOME YII · texte numérisé non relu

TOME YII

logie. Et je demande, pour terminer, la permission d'en indiquer brièvement la cause et d'en chercher, si possible, le remède.

La cause est simple, évidente. Si un jeune homme veut faire de la physiologie désintéressée ou de la biologie non médicale, il ne peut espérer qu'il va trouver dans cette profession de quoi vivre; car les plus favorisés parmi les savants sont ceux qui, à trente-cinq ou quarante ans, au prix de concours difficiles et après un travail acharné, obtiennent un traitement de 4 000 francs par an. Ce sont Ceux-là qui ont réussi. Et pour ceux-là mêmes, jusqu'à quarante ans, il a fallu se contenter d'un traitement de famine, c'est-à-dire de 2500 ou 3000 francs tout au plus. Est-ce assez pour vivre honorablement avec femme et enfants? Et, bien entendu, nous ne parlons que des plus heureux, de ceux qui n'ont pas échoué dans les concours, de ceux qui ont un réel talent et qui sont vraiment laborieux.

On n'alléguera pas que les jeunes gens riches pourraient profiter de leur richesse pour faire des études scientifiques désintéressées ; car ce serait un bien triste argument. Des jeunes hommes riches et qui veulent faire de la science, c'est fort beau! Mais c'est tellement beau, que cela n'existe pas. Je ne sais si mes collègues, en France ou à l'étranger, sont plus heureux que moi; mais, dans le cours de ma longue carrière, je n'ai jamais eu la chance d'en rencontrer un seul. Tout jeune homme ayant une grande fortune se croirait copieusement déshonoré si on lui supposait cette idée saugrenue, invraisemblable, absurde, et, dans le monde oîi il vit, honteuse, qu'il va se consacrer à la science.

Restent donc uniquement pour faire de la physiologie ceux qui ont besoin d'un salaire pour vivre. Et c'est miracle qu'avec les dérisoires salaires que l'État peut offrir à ceux qui font de la science pure, il se trouve encore, par-ci, par-là, extrêmement rares, quelques jeunes enthousiastes qui con-

sentent à étudier la science pour elle-même, sans se diriger tout de suite, comme s'ils étaient attirés par un aimant puissant, vers la médecine expérimentale qui les conduira à la médecine clinique.

La situation ne serait pas désespérée si nos sociétés modernes comprenaient mieux leur devoir. Dans l'énorme et monstrueux budget qui nous écrase, les choses de guerre prennent la part du lion. Ineptie universelle, dont souffrent tous les peuples de l'Europe et qui n'est, somme toute, que la barbarie d'autrefois, amplifiée par toute la savante organisation moderne.

Eh bien, soiti Laissons cette ineptie régner dans toute l'Europe actuelle, puisqu'aussi bien elle est rendue nécessaire par la folie humaine, et qu'il ne s'agit pas ici de faire, une fois de plus, appel au bon sens contre la guerre.

Admettons donc que les budgets de la guerre soient nécessaires; et prenons ceux de l'instruction publique. Or que voyons-nous? Une somme énorme de 300 millions est consacrée à l'instruction.

Il semble que cette prodigalité est admirable; mais elle est loin, en réalité, d'être admirable. Ce n'est pas par l'instruction primaire, ni par l'enseignement secondaire, ni même par l'enseignement supérieur que le progrès scientifique est acquis. Il importe peu, au point de vue d'une conquête à faire sur l'inconnu des choses, que trois millions de petits Français connaissent le système métrique et les noms de toutes les préfectures de France; il importe peu, pour l'avenir de l'humanité, que tous les ans dix mille bacheliers aient pâli sur VEnéide et les équations du deuxième degré. Je vais plus loin : il importe peu que trois mille étudiants en médecine connaissent la composition de l'air et les branches de la carotide externe. Ce n'est pas par le développement de l'enseignement à tous ses degrés qu'on pénétrera dans les mondes nouveaux, ignorés de nous, qui nous entourent. Il ne s'agit pas d'enseigner ce qui est connu, mais

de chercher ce qui est inconnu. Or ce n'est que par la science, c'est-à-dire par la recherche désintéressée des problèmes, par l'étude prolongée des phénomènes, par l'expérimentation répétée, souvent inféconde, qu'on ira de l'avant. La nature est si vaste qu'elle se lassera moins de fournir que notre intelligence de concevoir.

La méconnaissance de la science a été la grande erreur des temps passés : c'est la grande erreur des temps modernes. Aujourd'hui, la science n'a même pas les restes du budget de l'instruction publique; elle na rien. L'instruction publique a les restes de la guerre. C'est absurde et odieux; mais enfin, si peu qu'ils soient encore, ces restes sont quelque chose : ce n'est pas un zéro. Mais la science, elle, a un budget qui est zéro. Et ce néant du budget de la science est rigoureusement vrai; car les jeunes gens qui, dans l'enseignement supérieur scientifique, touchent de dérisoires appointements, ne les touchent pas pour faire de la science, mais pour faire de l'enseignement.

Des laboratoires assez vastes ont ét:é construits — à trop grands frais souvent; — des instruments convenables sont à la disposition des travailleurs. Le matériel est, somme toute, suffisant. Il ne manque qu'une chose, mais qui est essentielle : c'est du pain pour nourrir ces travailleurs mêmes. Ce n'est donc pas en augmentant les frais de matériel que l'on suppléera à l'indigence de la recherche scientifique; c'est en triplant, en quadruplant les traitements du personnel. C'est surtout en se résignant à payer des travailleurs dont la seule fonction sera l'investigation scientifique. Voilà la réforme urgente, indispensable, sans laquelle on continuera à se traîner sans espoir dans le même sillon.

S'il y a aujourd'hui une vérité évidente, c'est que les misères dont souffre l'humanité ne peuvent être atténuées que par la découverte des vérités scientifiques, et spécialement dans l'ordre biologique. La maladie, c'est l'ennemi; la maladie, c'est le mal. Or cet ennemi, pour le combattre

avec quelque espoir de succès, il faut le connaître; et c'est le rôle de la science. L'avenir de l'humanité n'est que dans la science.

Mais, pour que la science puisse prendre son plein essor, il ne faut pas condamner à mourir de faim ceux qui se consacrent à elle. Il faut leur permettre de vivre uniquement pour elle, sans qu'ils aient celte constante préoccupation de chercher ailleurs un autre gagne-pain.

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