‹ Physiologie; (volume 5)Chapitre 84 sur 93 · I III · texte numérisé non relu

I III

Fils indemne Fils Fille Fille

intolérant intolérante intolérante

jusqu'à 25 ans aux œufs aux œufs

Fille Fille Fille

légèrement indemne intolérante intolérante aux œufs

Gelpke cite le cas d'une petite fille très intolérante aux œufs, dont la mère était également intolérante.

L'interprétation de cette hérédité humorale est trop difficile pour que nous tentions de la présenter ici. On ne peut la faire dépendre d'une anapbylaxie passive transmise au fœtus par le sang maternel (comme certaines immunités) puisque aussi bien il y a eu transmission paternelle.

Le diagnostic de l'anaphylaxie alimentaire est souvent très facile; le malade se rend compte lui-même que c'est à la suite de telle ou telle alimentation qu'il a été malade. Il faut surtout songer à l'anaphylaxie aux œufs, qui est la plus fréquente, de sorte qu'en voyant un enfant ou un adoles-. cent atteint de troubles gastriques intenses, avec vomissements, douleurs stomacales, et aussi dyspnée, prurit, état à"

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demi syncopal, s'il a mangé quelques heures auparavant des œufs, il y a quelque vraisemblance pour que les œufs soient la cause de cet empoisonnement.

Mais d'autres cas sont beaucoup plus difficiles. L'attaque d'asthme survient peut-être à la suite de l'ingestion de certains aliments; car pour Billard, Landouzy, et d'autres cliniciens, l'attaque d'asthme est un phénomène anaphylactique, et il est permis de supposer que dans quelques cas c'est l'aliment qui a déchaîné l'attaque. Une analyse minutieuse de l'alimentation précédant l'attaque peut seule permettre un diagnostic.

I] est beaucoup plus difficile de diagnostiquer la petite anaphylaxie ou l'anaphylaxie chronique. Là encore il importe au médecin de porter toute son attention sur la nature des aliments.

11 est probable que la numération des leucocytes donnerait des indications précieuses.

En fait de traitement, il faut distinguer le traitement de l'attaque (symptomatique) ouïe traitement de l'état anaphylactique (prophylactique).

Le traitement symptomatique est simple, dans la plupart des cas. Les accidents, qui en réalité ne sont pas graves, si effrayants qu'ils paraissent parfois, se dissiperont d'euxmêmes. La diète hydrique est utile.

C'est seulement dans les cas d'anaphylaxie au lait des nourrissons que le pronostic est défavorable, et le traitement difficile : car il n'y a guère d'aliments convenables pour remplacer le lait de femme. On essayera le lait de chèvre, le lait d'ânesse, le petit lait.

Quant à la prophylaxie, Lesné a fini par obtenir l'immunité en donnant à sa petite malade d'abord des œufs très cuits en petite quantité, mélangés à la farine sous forme de gâteaux secs; plus tard du soufflé, puis enfin des crèmes. Mais cet entraînement progressif a duré plusieurs années. Shoffield a immunisé son malade avec des doses

homéopathiques d'œuf, à 1/10 000, progressivement croisantes.

La prophylaxie revient donc à conférer l'immunité.

Conclusions.

Nous pouvons maintenant, après l'analyse des faits cliniques et des faits expérimentaux, formuler quelques conclusions précises, un peu hypothétiques peut-être, mais qui auront l'avantage de susciter des recherches nouvelles.

1*' L'ingestion de certains aliments déterminés provoque chez certaines personnes des accidents anaphylactiques d'intensité variable.

2° Ces accidents sont dus à la pénétration dans le sang de certains aliments (antigènes) non transformés par les sucs digestifs, soit parce que les sucs digestifs sont trop peu actifs, soit parce que ces aliments sont ingérés en trop grande quantité. Mais la pénétration de l'antigène dans le sang ne suffit pas : et il est vraisemblable que les accidents n'apparaissent que parce que tels ou tels individus ne sont pas immunisés contre ces antigènes, alors que la plupart des individus sont immunisés contre eux.

S*' L ana'phylaxie alimentaire vraisemblablement est due au défaut d'immunisation. Pour arriver à l'immunité, il faut le plus souvent que l'organisme ait passé par la phase d'anaphylaxie (Gh. Richet, 1906). Par conséquent les accidents de l'anaphylaxie alimentaire sont dus à ce que la phase anaphylactique transitoire n'a pas été franchie, et que l'organisme n'est pas arrivé à la période d'immunité.

4" De là peut se déduire un système d'alimentation plus rationnel et plus méthodique, à savoir : des alimentations variées et analogues, répétées presque quotidiennement. L'aliment, s'il est ingéré presque chaque jour, et en

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petites quantités, finira par immuniser l'organisme, qui pourra alors sans trouble supporter tous les antigènes de l'alimentation : car l'organisme se sera habitué à eux, et immunisé contre eux. Il est vraisemblable que dans ces conditions la santé et la nutrition générale seront excellentes.

5° Toutes les fois qu'une alimentation nouvelle (en albuminoïdes) sera mise en œuvre, il faudra que l'ingestion de cet albuminoïde nouveau soit en petite quantité, et fréquemment répétée, pour y habituer l'organisme.

6° Ainsi l'étude de l'anaphylaxie alimentaire aura mis sur la voie d'une meilleure alimentation : les avantages que les médecins ont retirés de l'emploi d'un régime diététique régulier tiennent sans doute à ce quilny a alors ni grande ni petite anaphylaxie possibles.

Par M, Charles Richet.

Quand, en 1878, la mort enleva Claude Bernard à l'admiration universelle, la physiologie était déjà, tout aussi bien qu'aujourd'hui, une science solidement constituée. Elle avait conquis son indépendance. Elle n'était plus la servante de l'anatomie, comme on le disait jadis dédaigneusement.

Un siècle avait suffi pour la faire naître et pour l'établir sur des bases inébranlables. Maintenant qu'à une certaine distance nous pouvons juger plus sainement les choses, nous comprenons très bien que, malgré Descartes, malgré Harvey, malgré Haller, le véritable fondateur de la physiologie, ce fut Lavoister. Avant lui, tout était ignoré, incompris, méconnu. Après lui, et grâce à lui, tout est devenu clair, simple, cohérent. On s'est rendu compte que la cellule vivante est un fragment de matière oii la force est d'origine chimique. Dans l'histoire des sciences, Lavoisier est le

(1) J'ai voulu indiquer dans ces pages brèves ce qu'était la physiologie autrefois et ce qu'elle est aujourd'hui, surtout en cherchant à orienter vers la vraie science, féconde, créatrice, les jeunes gens qui se livrent à la recherche scientifique.

créateur géant. 11 est le Maître de la chimie, de la physique générale, de la physiologie. Par lui la démonstration que la force vitale relève de la mécanique chimique, que les réactions vitales sont des réactions chimiques, a été donnée en 1778, cent ans avant la mort de Claude Bernard, avec tant d'éclat qu'il semblait n'y avoir plus de place à des découvertes essentielles.

Cependant les grands physiologistes du dix-neuvième siècle, Magendie, Jean Mùller, Ludwig, Helmiioltz, Claude Bernard, Chauveau, Marey, ont résolu quantité de problèmes difficiles et importants. Par eux presque tous les détails de la fonction vitale ont été approfondis. Bien entendu, il est ici impossible même d'esquisser toute cette histoire de la physiologie, fille du génie de Lavoisier et développée par les savants du dix-neuvième siècle. Il suffira de dire que cette science était assez avancée en 1878 pour que les traités de physiologie ne diffèrent pas essentiellement de ceux qu'on écrit en 1914.

Assurément, de 1878 à 1914, bien des faits très intéressants ont été établis. Mais il est difficile de trouver dans la physiologie même la conquête d'un fait absolument nouveau et imprévu. La seule exception qu'on puisse faire, c'est pour le rôle des glandes dites à sécrétion interne (rôle cependant soupçonné dès 1855 par Brown-Séquard). On ignorait à peu près complètement le mécanisme et la fonction de ces appareils singuliers; mais maintenant, explorées par des milliers d'observateurs, les fonctions des glandes sans canal excréteur ont été déterminées avec précision.

On a prouvé que le pancréas est une glande non seulement à sécrétion externe, mais encore à sécrétion interne, de sorte que l'enlèvement du pancréas provoque la glycosurie (Mering et Mlnkowski). On a constaté que l'ablation de la glande thyroïde entraîne la mort. On a découvert aussi, dans les glandes surrénales, l'existence d'une substance chimique, cristallisable, très active, l'adrénaline. On

a démontré enfin la part considérable que prend l'hypophyse à la nutrition des tissus.

Ces faits sont extrêmement remarquables; et, du temps de Claude Bernard, ils étaient à peu près inconnus, de sorte qu'il s'agit là de toute une physiologie nouvelle. Mais, pour le reste de la physiologie proprement dite, nulle découverte fondamentale n'a été faite, encore que la technique opératoire, l'emploi de plus en plus répandu de la méthode graphique, l'agencement des laboratoires, l'instruction pratique des élèves aient subi des perfectionnements innombrables. Aussi, pour ce qui est du système nerveux, de la circulation, de la respiration, pourrait-on encore s'en tenir, à quelques nuances près, à la physiologie classique, telle qu'elle était enseignée il y a trente-cinq ans.

Il est cependant une partie de la physiologie qui a progressé d'une manière étonnante; c'est la chimie physiologique. Pour celle-là, on peut dire que le développement a été continu et progressif. Nos connaissances sur les matières albuminoïdes, sur leurs dédoublements, sur le rôle des ferments ou zijmases, se sont prodigieusement étendues. La chimie physiologique, rudimentaire il y a un demi-siècle, est même devenue une science si compliquée qu'il est impossible de la résumer en quelques mots : car nulle loi très générale ne se dégage encore, comme toutes les fois qu'il s'agit de sciences qui sont en voie d'évolution.

Mais tout de même ce n'est pas dans la physiologie chimique que consiste le grand effort de la physiologie contemporaine. Elle s'est orientée très nettement vers la pathologie expérimentale, et cela pour des raisons multiples qu'il convient d'établir ici.

D'abord, et avant tout, parce que le génie de Pasteur a ouvert une grande et large carrière à des investigations scientifiques tout à fait nouvelles. Avant les expériences du maître (lesquelles ont duré de 1857 à 1880), tout était ignoré sur la fonction des parasites, et surtout des parasites végé-

taux infiniment petits (microbes). Or Pasteur a montré que la fermentation et les maladies sont dues au développement et à la prolifération de ces petits êtres, qui, après s'être introduits dans un organisme vivant, sécrètent tantôt des zymases capables d'action chimique, tantôt des toxines capables de déterminer des troubles morbides. Et alors, comme le champ était très vaste, aux horizons presque infinis, tout de suite les savants se sont mis à l'œuvre, et un monde merveilleux leur est apparu. Des lois singulières, absolument inconnues, ont pu être mises en pleine lumière.

Et c'est pour cela que la pathologie expérimentale a progressé si intensivement. Comprenant qu'il y avait là de belles et fructueuses découvertes à faire, les expérimentateurs se sont évertués à explorer la fonction des microbes. Toute une science, qui n'existait pas même de nom, la bactériologie, a pris rang à côté de la physiologie et de la clinique, et a bientôt occupé des milliers de travailleurs.

Comme il arrive toujours, ce n'est pas immédiatement que les découvertes de Pasteur ont porté leurs fruits. C'est en 18.37 qu'il démontrait le rôle des organismes figurés dans la fermentation appelée lactique, et c'est seulement vingt ou trente ans après que les médecins et les physiologistes ont partout étudié les fonctions des microbes. En effet il faut toujours qu'un assez long temps s'écoule entre le moment oii une découverte est faite et le moment où s'en peuvent dégager toutes les conséquences. Même il est évident que, plus une découverte est importante, plus il faut de temps pour en saisir toute l'importance.

Les savants qui étudiaient ainsi ou les réactions des microbes, ou les ferments sécrétés par les microbes, ou les altérations chimiques produites dans des humeurs par des toxines et des parasites, ne se sont pas préoccupés de savoir s'ils faisaient de la physiologie ou de la pathologie. Physiologie et pathologie sont des divisions factices, commodes

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pour les classifications, nécessaires pour les enseignements, mais qui, en réalité, ne souffrent aucune démarcation authentique. Un phénomène, quand il se produit, ne se soucie pas de savoir s'il va être décrit dans un traité de physiologie ou dans un traité de pathologie. Le rang qu'il occupera dans nos livres classiques lui importe peu, et il se contente d'exister. Aussi les progrès éblouissants de la pathologie expérimentale ne sont-ils parfois pas comptés comme progrès de la physiologie. Et c'est relativement injuste; car, en biologie, tout ce qui est expérimental peut être porté à l'actif de la physiologie.

Une autre raison, de tout autre ordre, a incité les jeunes savants à chercher moins dans le domaine de la physiologie proprement dite que dans le domaine delà pathologie expérimentale. C'est qu'en faisant des expériences sur les maladies communiquées, ils ne faisaient pas de la science pure, mais entraient, quoique expérimentateurs, de plain-pied dans le domaine de la médecine. Grande tentation pour un jeune homme que de chercher un fait comportant aussitôt quelque conséquence pratique, un fait qui ne sera pas une simple curiosité scientifique, un fait qui va conduire immédiatement à une application d'ordre médical, prophylactique ou thérapeutique.

Aussi bien, si dans le domaine biologique on cherchait à comparer le nombre des travaux de physiologie pure et des travaux de physiologie appliquée à la médecine, verrait-on que les problèmes de science pure ne comptent pas, aujourd'hui, beaucoup plus de chercheurs que du temps de Claude Bernard. Au contraire, les travaux de pathologie expérimentale, rares, très rares même, au temps de Claude Bernaed, sont maintenant cent fois plus nombreux que les travaux de science pure.

Ce qui, donc, caractérise nettement la période actuelle de l'investigation biologique, c'est la multiplication extraordinaire des recherches de médecine expérimentale. Et ces

recherches ont été merveilleusement fructueuses. La science biologique a prodigaé ses bienfaits. Quelles grandes découvertes que la phagocytose, l'immunité, la sérothérapie, l'opothérapie ! Voilà des conquêtes vraiment contemporaines, qui, tout en étant directement et immédiatement applicables à l'art médical, ont cet autre avantage de nous faire profondément pénétrer la connaissance de certains phéaomènes physiologiques jusque là incompris.

Ainsi cette direction de la science vers les conséquences médicales de la physiologie a été singulièrement féconde. Elle le sera encore à l'avenir, car les découvertes à faire sont certainement supérieures (en nombre et en qualité) aux découvertes déjà faites. Mais il est bon de prémunir les jeunes gens contre un danger redoutable, que beaucoup d'entre eux ne savent pas éviter. Il ne faut jamais, quand on fait une iiivestigation scientifique., se soucier des applications pratiques immédiates que va comporter cette recherche. Si,, par malheur, on travaille pour obtenir un résultat pratique, c'est-à-dire une application, probablement hâtive, à la thérapeutique, à l'hygiène, ou à l'étiologie, on aura beau peiner, et chercher, et peiner et chercher encore, on ne trouvera rien de bon. Dans une recherche scientifique, il ne faut se préoccuper que des faits en soi, et de la méthode la plus simple qui permettra, rapidement et sûrement, d'arriver à découvrir ou comprendre. Autrement on se perd dans toute une série de petits problèmes minuscules, insolubles d'ailleurs et rarement intéressants. C'est par la science pure, et par la science pure seule, quon arrive à des résultats pratiques. Le meilleur moyen d'être utile aux hommes, c'est de chercher la vérité sans avoir la préoccupation d'être utile aux hommes. Et toute investigation, pour aboutir, doit laisser résolument de côté les conclusions qu'elle entraîne pour la pratique. Plus tard, assurément, une fois que le fait aura été dûment établi, il sera permis d'en; déduire des conséquences. Mais ces conséquences, on les

obtiendra d'autant plus vite que, pendant la recherche môme, on en aura pris moins de souci.

Il s'ensuit que, si la physiologie pure n'a pas beaucoup évolué, si elle est restée, dans ses grandes lignes, la physiologie de 1878 et même de 1868^ la médecine a subi une transformation profonde, qui est invraisemblablement inouïe. Il n'est pas possible d'imaginer une révolution plus radicale que celle qui s'est opérée dans les doctrines médi-* cales depuis trente ans. Le bouleversement est si complet que, pour s'en faire une idée (car on est obnubilé par le présent), il faut ouvrir les livres qui parlaient des maladies, en 1878. A consulter les bulletins des Académies et des Sociétés savantes de cette époque antédiluvienne, on sera stupéfait de voir les colossales erreurs, et les ignorances, plus colossales encore, sur lesquelles vivaient nos pères.

Il n'y a pas, aujourd'hui, même dans le peuple, d'individu qui ignore qu'une plaie peut être infectée par des germes nocifs, partout répandus; que la tuberculose est une maladie contagieuse; que la fièvre typhoïde se transmet parles eaux; que les microbes sont les causes des maladies. Et cependant ne disait-on pas, en 1875, à l'Académie de médecine, que, si la tubej'culose était contagieuse, on le sauraitl N'affirmait-on pas qu'on rendait les lapins tuberculeux en leur faisant prendre des bains? En comparant ce que disaient les Académiciens de 1875 et ce que pensent, en 1914, les gens du peuple, on voit l'immensité du chemin parcouru.

Nous disions tout à l'heure qu'un professeur de physiologie pourrait aujourd'hui faire passablement son cours en indiquant avec exactitude et précision ce qui se trouve dans les traités classiques de 1878. Certes, il le pourrait sans grande honte. A coup sûr, il serait médiocre et incomplet, erroné sur divers points, insuffisant sur presque tous; mais enfin il serait acceptable. Même, faut-il l'avouer, nous serions fort heureux si aujourd'hui les élèves interrogés dans les examens

pouvaient nous dire avec tous les détails minutieux et précis ce qu'enseignent les traités de 1878.

Mais un médecin qui, en 1914-, parlerait de la tuberculose, de la fièvre puerpérale, de la syphilis, de la diphtérie, dans les mêmes ternies que les professeurs les plus éminents employaient en 1874, ce médecin-là serait tellement ridicule qu'il faudrait le renvoyer à l'école. Les livres de médecine antérieurs à 1880, même à 1890, même à 1900, sont presque sans utilité. Si nous relisions les traités de pathologie qui ont enseigné notre jeunesse, nous serions tentés de sourire, tant la naïveté des affirmations erronées est singulière. Il faut résolument mettre sur la même ligne, ou à peu près, les ouvrages d'HippocRAXE, d'AvicENNE, de Riolan, de Broussais, et les manuels de 1875. C'est la même énorme ignorance. C'est un passé tout récent, mais un passé qui, par suite des progrès rapidement accomplis, nous apparaît comme très ancien.

Autrement dit encore, et pour répéter la même pensée sous une forme un peu différente, les traités de physiologie n'ont pas vieilli. L'admirable traité de Johannes Mûller, l'excellent traité de Longet, les merveilleuses leçons de Claude Bernard, tout cela reste intact et intangible, et la lecture en serait bien certainement utile aux générations nouvelles. Si on ne les lit plus, ces traités de 1878, ce n'est pas qu'ils soient démodés et erronés, c'est parce que, sans fausse pudeur, les auteurs contemporains des traités de physiologie ont amplement pillé ces vieux livres, conservant le même ordre d'exposition, les mêmes expériences, à peu près les mêmes conclusions théoriques, et souvent les mêmes expressions. A quoi bon, en effet, redire de nouveau ce qui a été si bien dit? Certaines pages de Claude Bernard, certains tracés graphiques de Chauveau et Marey, sont vraiment définitifs. Au contraire, les vieux traités de pathologie ne signifient plus rien, et il faut résolument les laisser dormir dans les bibliothèques. A condition toutefois qu'on

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garde quelques descriptions cliniques, sagaces, ingénieuses, exposées avec minutie, ei toujours vraies, que le descripteur soit HipPOCRAïE, Sydenham ou Trousseau..

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que la jeune génération, ayant vécu au milieu de cette prestigieuse transformation de la médecine, due à l'invasion de la science biologique expérimentale^ soit beaucoup plus éprise de science que ne le fut la génération précédente. On ne trouverait plus d'étudiants pour dire, lorsqu'un microbe nouveau est découvert : « Ce n'est qu'un microbe de plus », parole que j'ai entendu prononcer par un vieux professeur de la Faculté de Paris, en 1878. Tous les jeunes gens, aujourd'hui, sont persuadés que l'avenir de la médecine, c'est la science médicale, c'est-à-dire la connaissance approfondie, poursuivie surtout par l'expérimentation, des agents qui produisent les maladies.

Ainsi cette pénétration de la médecine par l'expérimentation, cette médecine expérimentale, dont le génie prophétique de Claude Bernard avait préparé et pressenti l'essor, a eu cette conséquence que les médecins font effort pour être des savants, et qu'ils ne séparent pas, comme on l'avait fait trop souvent avant les temps contemporains, la clinique et la physiologie. J'ai coutume de dire aux étudiants qui suivent mes cours : « Ceux qui voient quelque antagonisme entre la clinique et la physiologie n'ont jamais rien compris ni à la clinique ni à la physiologie. « De fait, les deux sciences se prêtent un mutuel appui. Et c'est l'honneur de notre temps d'avoir su les concilier et les réconcilier.

Mais, comme toute médaille a son revers, l'effort de la physiologie vers la médecine a eu cette fâcheuse conséquence qu'elle a fait quelque peu abandonner la physiologie même., Il n'y a presque plus de physiologistes. Et même les rares jeunes hommes qui font des recherches de physiologie pure ne procèdent pas comme autrefois. Éblouis par les merveilleux résultats de la technique instrumentale, et spéciale-

ment de la méthode graphique, ils n'observent plus les faits avec le même soin que jadis. Ils examinent scrupuleusement les courbes que leur donne un style inscripteur, prenant tracés sur tracés, amassant chiflres sur chiffres; mais ils oublient presque de regarder l'expérience même. Aussi, le plus souvent, le résultat de ces mensurations est-il assez médiocre. Il est exact, assurément, mais il n'introduit aucun élément inaperçu jusqu'alors : il n'enrichit pas nos connaissances par quelque connaissance vraiment nouvelle. Quoiqu'il soit assez vain de donner des conseils, on pourrait rappeler que les maîtres ne comprenaient pas ainsi la physiologie. Marey lui-mêoie, qui fut le grand initiateur de la méthode graphique, ne l'a jamais regardée que comme un moyen, et non comme un but.

En un mot les physiologistes d'aujourd'hui, qu'il s'agisse d'analyses chimiques ou de courbes graphiques, attachent une telle importance aux méthodes techniques qu'ils sont tentés de négliger l'expérience même.

Mais ce n'est pas des physiologistes qu'il s'agit ici. Ils sont, hélas I si peu nombreux — même en Allemagne, oii pourtant il y en a vingt fois plus qu'en France — qu'on n'a vraiment pas le droit de faire quelque reproche à ces travailleurs si méritants. Le danger n'est pas là. It est dans r absence de physiologistes. On ne peut plus recruter, aujourd'hui, déjeunes hommes se destinant à suivre la voie de la physiologie pure, et qui ne se laisseront détourner par les incitations de la médecine expérimentale. Tous les jeunes gens qui viennent expérimenter dans nos laboratoires avouent en toute franchise qu'ils redoutent d'entreprendre un travail sans conclusion pratique : ils n'osent pas s'engager dans la voie exclusivement scientifique; et tout de suite ils se tournent vers la pathologie expérimentale qui les rapproche de la pratique, et qui sera le premier échelon dans la profession médicale.

Yoilà le danger grave, redoutable, qui menace la physio-

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