Î. — EFFETS DU VENIN DES ACTINIES
Si l’on coupe lestentacules des Actinies au ras du corps, on peut séparer l'animal en deux parties; d’une part Île pédicule et la cavité gastro-intestinale ; d’autre part les tentacules. La section est facile à faire ; car les Actinies avec
1. Avant la publication de mon travail (P. Porrier et Ch. Ricuer. De l’ac-, tion anaphylactique de certains venins. Bull. de la Soc.de Biol., 1902, 1470-72; et Trav. du Lab. de Physiologie, V, 1902, 506-509) on ne trouve dans la science que des documents épars, et des faits isolés, très rares, attribuables à l’anaphylaxie.
Knorr (Experimentelle Untersuchungen über die Grenzen der Heilungsmôglichkeit des Tetanus. Marburg, 1895, 18) a vu que les cobayes supportent mal les injections de toxine tétanique, et qu'ils deviennent de plus en plus sensibles ; de sorte qu'il a dû renoncer à les vacciner par ces injections réitérées de toxine. Mais il n'a pas insisté sur ce phénomène, d'autant plus que cette même toxine agit comme immunisante chez certains animaux, si elle est anaphylactisante chez d’autres.
En étudiant avec J. Héricourr la sensibilité des chiens aux injections de sérum d’anguille, non seulement nous n'avons pas pu obtenir l’immunisation , mais nous avons vu le contraire de l’immunisation, c'est-à-dire la sensibilité croissante : « A la suite de plusieurs injections, ces animaux (chiens) ont fini par dépérir, devenir étiques, et finalement mourir dans la cachexie, » (Effets lointains des injections de sérum d’anguille, par J. Héricourr et Cu. Ricuer (Bull. de la Soc. de Biol., 29 janvier 1898, 137).
Plus tard, BenrinG et KrrasmimA (Ber£. Klin. Woch., 1901, 157;, reprenant les expériences de Kxorr, ont retrouvé la sensibilité croissante des cobayes aux injections de toxine tétanique. Ils admettent qu'il y a une hyperesthésie spécifique acquise de certains organes au poison diphtéritique ; mais, comme Kvork, ils ont vu là quelque chose de tout à fait particulier à l'organisme du cobaye.
Plus récemment, M. Arraus (Injections répétées de sérum de cheval chez le lapin; Bull. de la Soc. de Biol., 16 juin 1903, p. 817-821), à la suite de nos expériences d'anaphylaxie par le poison des Actinies, a donné des faits extrémement intéressants sur la sensibilité croissante du lapin aux injections de sérum de cheval; et il a pu montrer que l'anaphylaxie est probablement un phénomène d'ordre général.
C’est d’ailleurs ce que j'avais indiqué en disant, à propos du venin des Actinies, dont les effets sont si nettement anaphylactiques : « Il est probable que beaucoup de venins, ou de toxines, sont dans ce cas. »
ANAPHYLAXIE. 3
lesquelles J'opérais (Anemone sulcata) n’ont pas les tentacules rétractiles. Alors je plaçais ces tentacules dans la glycérine pure, à proportions égales, soit un volume de tentacules pour un volume de glycérine. Dans ces conditions, il n'y a pas de putréfaction, et on peut conserver des solutions intactes pendant assez longtemps.
Mais, dans la masse, il se produit des effets de digestion, et, au bout de cinq ou six jours, une grande partie des éléments constituants des tentacules sont entrés en dissolution dans ce liquide glycériné, formant une masse épaisse, mucilagineuse, de consistance visqueuse.
Pour dissoudre toutes les substances solubles, il faut broyer la masse avec du sable fin bien propre; on obtient alors un liquide plus épais encore, qui, par sa densité et sa consistance épaisse, paraît impossible à filtrer.
Cependant, à force de patience, la filtration n’est pas impossible; car, si l’on place le mélange sur de grands entonnoirs munis d’un bon filtre Chardin, on à à la longue un liquide assez trouble qu'on obtient en quantités notables; et sur le papier filtre se dépose un produit insoluble, noir brunâtre, qui adhère au papier, tandis que la majeure partie du liquide, presque limpide, surnage; on décante ce qui est resté sur l’entonnoir ; on l’ajoute au liquide qui a filtré, et on finit par avoir ainsi un liquide épais, extrêmement trouble, qu'on filtre de nouveau deux fois ou trois fois encore, et qui enfin devient tout à fait transparent, surtout si l’on ne prend que les parties qui filtrent les 2°, 3° et 4° jours.
Pour éviter toute altération, il est bon que ces filtrations se fassent dans la glacière, ou tout au moins à basse tempépérature.
Ce liquide glycériné est très toxique. Cependant, au fur et à mesure des filtrations, sa toxicité diminue quelque peu. Pour donner une idée de la puissance toxique du liquide primitif, contenant à peu près 50 p. 100 de glycérine, et
50 p. 100 de tentacules actiniques, je mentionnerai l'expérience suivante :
Un chien (Amphitryon) de 31 kilogrammes recoit, le 8 mars 4902, 4°,6 de liquide (soit 0,8 de tentacule), et il meurt le troisième jour. Or, on doit admettre qu'il y a à peine 10 p.100 d'éléments solides dans le tentacule; de sorte qu'il a suffi de 0:",08 pour empoisonner 31 kilogrammes de chien, soit la minime quantité, pour 1 kilogramme de chien, de 05',0025 de la totalité des substances solides de tentacule.
Mais, avec les liquides bien filtrés, probablement parce que toutes les matières toxiques n’ont pas été dissoutes, la toxicité est moindre, et il faut environ 0%,15 de l'extrait glycériné (volumes égaux de glycérine et de tentacules) par kilogramme de chien pour déterminer la mort.
Voici les chiffres relaüfs à la dose toxique
Numéro Noms Dose de toxine Durée de l'expérience. des chiens. encc.par kil. de la survie. I Mascarelle 0,5 10 heüres Il Lindor 0,4 40 — IT Muscadin 0,3 annee IV Toto 0,3 HU Ne PE \'l Polyphème 0,25 4 jours él Enée 0,25 Woo | s VII Matamore 0,25 4 — \ 8 jours.
VIII Sganarelle 0,24 4 — IX Araminte 0,21 10 — X Marton 0,20 Vu 2 he XI Polichinelle 0,20 DRE FAISONS:
XII Hernani 0,20 de XII Pancrace 0,18 ONE XIV Lycidas 0,18 survit.
NY Lubia 0,18 survit.
XVI Chrysale 0,16 4 jours.
XVII Moutonne 0,16 SUMEEES
1. L'injection était faite dans la veine saphène tibiale : et, au moment de l'injection, le liquide était dilué dans 10 fois son volume d'eau distillée
Numéro de l'expérience.
XXIT XX VII XXX à XXXVI XXX VIII
XLIT à L
LIT à LVIII
. ANAPHYLAXI
Noms des chiens.
Dose de toxine en cc. par kil.
Flipote 0,16 Doüa Sol 0,15 Don Louis 0,15 Circé 0,15 Angélique 0,15 Gubetta 0,15 Bobino 0,14 Philaminte 0,14 Gorgibus 0,13 Anemonio 0,13 É 0,125 Sept chiens 0,12 Anliochus 0,12 Blanchette 0,12 Géronte 0,10 Dandin 0,10 Bobèche 0,10 Neuf chiens 0,10 Isabelle 0,08 Sottenville 0,08 Cmq chiens 0,05
Durée
de la survie.
survit.
3 jours.
Hit survit, G jours.
survit.
9 jours.
survit.
5 jours.
survivent.
> Jours.
l'ANPE
NPC survivent.
1 jours.
survit.
survivent.
De ces chiffres se déduisent les moyennes suivantes, centésimales, de mortalité :
Nombre d'expériences.
Durée de la survie
Mortalité chez les animaux
Doses de toxine. pour 100. qui meurent.
de 0,5 409 100 10 heures.
0,3 100 1 jour.
de 0,25 à 0,20 100 6 jours.
de 0,18 à 0,15 55 Mes de 0,14 à 0,12 30 (Es de 0,10 à 0,08 28 9 —
Ces nombreuses expériences nous permettent de déduire
des conclusions fermes sur la toxicité de l'extrait glycérique
des tentacules actiniens ; et nous pouvons dire, en résumé :
1° Pour des doses supérieures à 0,25, la mort survient en quelques heures, en dix heures au moins, quand la dose n’est pas supérieure à 0,50.
2 Pour des doses dépassant 0,18, et inférieures ou égales à 0,25, la mort est fatale, survenant au bout de deux, trois, quatre ou cinq jours.
3° Pour des doses allant de 0%,125 à 0,18, il y a incertitude : tantôt survie, tantôt mort, en cinq ou six jours.
4° Pour des doses de 0,12 et au-dessous, la mort ne survient qu'exceptionnellement et au bout d’une semaine au moins.
Les effets toxiques de ce venin des Actinies sont caractéristiques ; ils semblent dus à deux poisons bien distincts, et que J'ai réussi à isoler.
L'un, que j'ai appelé halassine, el que j'ai pu obtenir à l’état de pureté parfaite, sous la forme d’un corps cristallisable (une phénylcarbylamine propionique??), produit des démangeaisons intenses, un prurit violent, et de l’urticaire ; mais, même à des doses vingt fois plus fortes que la dose minime (05,0005) qui produit l’urticaire, il n’est pas mortel.
Je n’étudie pas, dans ce mémoire, les effets de la thalassine.
L'autre poison, insoluble dans l'alcool, se coagulant par la chaleur, est une toxo-albumine que j'ai appelé congesline; car sa propriété caractéristique est d'amener une congestion intense de tout l'appareil circulatoire intestinal. Ce sont les effets de cette congestine qui déterminent les formes du processus toxique par l’action de l'extrait glycériné.
Trois à quatre minutes après que l'injection à été faite, le chien est pris de vomissements qui deviennent de plus en plus violents, incoercibles, et probablement très douloureux, à cause de la violence des efforts qui sont faits pour l’expulsion du contenu stomacal. Puis la diarrhée survient, avec selles liquides, mêlées à du sang, et ténesme rectal très intense. Dans les intervalles de ces efforts désespérés de défécation, l'animal semble souffrir de coliques très violentes.
ANAPHYLAXIE. 7
Il se retire dans un coin aussi obseur que possible, se couche, sans qu'on puisse le décider à marcher. Parfois la respiralion est comme gênée (peut-être par les vives douleurs abdominales). Dans Les cas graves, dès le début, il y a des phénomènes nerveux caractérisés par quelques troubles de la démarche, sorte de paraplégie avec contracture. Surtout on note de l'insensibilité. Dans les cas moins graves, la sensibilité est conservée; mais on observe un état de prostration qui, au bout d’une heure ou deux, si la dose n'a pas été très forte, se dissipe.
Si la dose a été de 0,15 à 0,25, l'animal meurt le deuxième, le troisième ou le quatrième jour, avec un affaiblissement général de plus en plus marqué, dans un état de prostration et de demi-coma, presque d’insensibilité complète. Il ne prend pas de nourriture; mais la soif est intense. L'urine est rare et albumineuse. La respiration est laborieuse, plutôt lente; il n'y a pas d'accélération notable du cœur. Le sang est coagulable.
A l’autopsie, des lésions sont caractéristiques; /oute la muqueuse gastro-inteshinale est hémorrhagique. Souvent il y a du sang liquide dans l'estomac, dans l'intestin, voire même dans la cavité péritonéale. Les p/èvres sont injectées de sang; il y a des suffusions sanguines dans le péricarde. La muqueuse intestinale est {apissée par la couche épaisse d’une mucosité jaune, brune, sanguinolente, sorte d’exsudat muqueux, qui, étant raclé avec le dos du scalpel, laisse voir la muqueuse de l'intestin dans un état de congestion extraordinaire.