CHAPITRE PREMIER
On se figure généralement que l'on doit éprouver, en ballon, une vive impression de crainte causée, à la grande hauteur où l'on parvient, par le vertige et l'agitation de la nacelle. On imagine que la montée et la descente s'accompagnent des mêmes phénomènes de contriction cardiaque ressentis dans un ascenseur rapide, et que le voyage de l’aérostat, emporté par le vent, doit déterminer chez les passagers un véritable mal de mer. On ajoute à cela le danger résultant de la fragilité de l'enveloppe, l'absence de tout moyen de conduite, la venue des orages ou de la tempête. Ces appréhensions sont injustifiées. Un aéronaute expérimenté reste toujours le maitre de son aérostat, quel que soit l’état de l'atmosphère ; cet aérostat est plus résistant, grâce à la souplesse de ses organes, qu'un appareil rigide. Il n'est pas enfin de lieu où l’on retrouve au même degré que dans la nacelle l'impression de calme et d'immobilité, Le ballon avance avec le vent, etc'est seulement en observant la terre que les aéronautes se rendent compte du chemin parcouru.
Ces phénomènes ont été observés aussi bien par les pilotes que par les personnes qu'ils emmenaient dans leurs ascensions. En lisant les récits de voyages aériens, nous retrouvons la trace de
cette sensation très spéciale et déjà consignée par ceux qui font
un fréquent usage du ballon. « Il n’y avait plus de vent pour nous, écrit M. Santos-Dumont. Ce mouvement non ressenti de marche et de montée a quelque chose d'infiniment doux. L'illusion est absolue ; on croirait non pas que le ballon se meut, mais que la terre se retire de lui et s'abaisse. » Cette immobilité est également signalée par M. de la Vaulx et par M. Farman qui note «une espèce de douce mélancolie, une impression de calme au milieu d'un monde nouveau ». Gaston Tissandier remarque l’absence de vent quand on se meut horizontalement ; en outre, «le sentiment de calme, d'immobilité absolue est ce qui frappe le plus le voyageur. » Dans son très instructif Vade mecum de l'aéronaute, M. Georges Blanchet se demande si l’on peut « rendre sensible et expliquer à qui ne l’a point encore éprouvé, l'énorme impression de calme, d'isolement et d'immensité qui éblouit le spectateur pour la première fois emporté dans ce merveilleux domaine. Les sensations sont aussi diverses qu'est différente la mentalité de chacun des observateurs. Maïs pas un n'échappe à l’impérieuse suggestion d’un calme saisissant et d'une trompeuse immobilité. » Enfin, Camille Flammarion a gardé le souvenir d'une «sensation unique, toute nouveile et très singulière : le mouvement qui nous emporte est complètement insensible pour nous... L'impression qui domine dans l'ascension est indéfinissable ; au bonheur de se trouver dans l'espace se joint la sensation d'un calme étrange, absolu. »
Les littérateurs et les artistes qui sont montés en ballon ont fait des constatations analogues. Nous les retrouvons, remarquablement décrites, dans le récit du voyage de Guy de Maupassant, de Paris à Heyst: « En une seconde, nous sommes partis. On ne sent rien ; on flotte, on monte, on vole, on plane. L'air est léger, si léger, si doux, si savoureux, que jamais de ma vie je n'avais
respiré avec tant de bonheur. Un bién-être profond, inconnu,
pen
m'envahit, bien-être du comps et de l’esprit,fait de nonchalance, de repos infini, d’oubli, d'indifférence à tout et de cette sensation nouvelle de traverser l'espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations. » A son tour, Mme Sarah Bernhardt raconte sa promenade dans les nuages : « Pas un bruit, pas un souffle. Ce n'est pas du silence, c’est l'ombre du silence. C’est doux, estompé... 11 me plairait vivre toujours ainsi. » Nous rappellerons enfin, dans la magistrale préface de Paul Adam pour le Vade mecum, ce passage : « Que s’accomplisse l’enveloppement ouateux, que l’on flotte au milieu d'un clair brouillard, sous l’astre rond créé par le génie de l'homme afin de savoir les impressions des dieux, que l’on se blottisse au coin du panier suspendu, que l'on se laisse vivifier par l’air sain; c’est le moment d'une quiétude jamais ressentie en bas. Quiétude choyée par le mystère changeant des nues. Quiétude sereine, éloignée de tous ces bruits qui nous fatiguent depuis notre naissance et qui, tout à coup, se sont apaisés enfin. On ne saurait dire comme il sied, la béatitude miraculeuse ressentie lorsque tumultes, murmures et frémissements même se sont tus. Le repos est complet. Ah ! l'unique, le salutaire remède de la neurasthénie. Pour la première fois, j’ai connu, dans les airs, le vrai loisir que nous vaut le silence absolu, rarement gâté par le bourdonnement très amoindri d’une automobile ou le chant fort lointain d’un coq. »
Cette impression si douce, si reposante, est-elle partagée par les personnes sujettes au vertige ? Il est facile de répondre par cette remarque générale, qu'il n’y a pas de vertige en ballon. Ceux-là mêmes qui ne sauraient se pencher sur un balcon ou se risquer au bord d’un précipice sans éprouver ces phénomènes d'attraction si pénibles, peuvent monter sans crainte dans un
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aérostat. Le fait a été maintes fois consigné par des voyageurs auxquels cet accident était familier lorsqu'ils se trouvaient à terre. « Aucun vertige », note Camille Flammarion, et Nadar ajoute : « Et pas de vertige, jamais de vertige en ballon. Dans le ballon vous êtes, s’il en fut, le point unique, isolé dans l’espace. Pas de point de comparaison, partant, de vertige point. »
Nous trouvons dans les cliniques de Graves, la confirmation de ce phénomène. Graves constate que les individus atteints de vertige sont incommodés par des circonstances insignifiantes en apparence, et dont le mode d’action nous échappe complètement. « La contemplation prolongée d'objets qui se meuvent rapidement en ligne droite ou circulairement détermine chez beaucoup de personnes des étourdissements très prolongés. Les mêmes effets se produisent encore lorsqu'on regarde par la fenêtre d’un wagon en marche, lorsqu'on suit des yeux le cours d’un fleuve, du haut d’un pont, lorsque l’on considère une personne emportée par le mouvement rapide d’une escarpolette circulaire. » Il semble que ces conditions soient reproduites en entier dans la nacelle. Et cependant iln'en est rien. « Il est à peu près certain, ajoute Graves, que la sensation vertigineuse ne dépend pas seulement de la distance ou de la position de l'objet qu'on contemple ; il faut qu’il existe une sorte de communication non interrompue entre cet objet et le spectateur. Je m'explique : nous sommes pris de vertige lorsque, du haut d'une montagne, nous plongeons nos regards dans un précipice, ou bien encore lorsque nous considérons d'en bas le dôme qui couronne une église; mais nous ne sommes pas étourdis lorsque nous considérons la terre du haut d'un ballon, ou lorsque nous contemplons la lune et les étoiles au zénith. »
M. Georges Blanchet essaye à son tour d'expliquer ce fait si
singulier en apparence : « Le ballon étant, à de rares exceptions
près, toujours en mouvement, son point de projection sur le sol est constamment changé. Ce déplacement, lent bien souvent, doit malgré tout, par les modifications incessantes qu'il apporte aux impressions de la rétine, neutraliser les effets du vertige. Le nouveau venu n'ayant aucun terme de comparaison pour évaluer les hauteurs puisqu'il a le vide au-dessous de lui, est, par ce fait, déjà rassuré. Ce n’est point le cas des visiteurs de tours et elocher et des alpinistes non aguerris, qui voient sous eux se profiler, immobiles, Les murs et les parois des précipices. »
Nous croyons également que cette absence de vertige tient à l'indépendance absolue du ballon. A terre, lorsqu'on se trouve dans un endroit dangereux ou qui paraît tel, et quand on voit le vide au-dessous de soi, on a conscience d'être mal soutenu, on craint que le support sur lequel on s’est placé, ne cède. D'où l'impression de peur et le vertige. Rien de semblable dans la nacelle ; il ya ici séparation complète avec la terre qui apparaît alors comme un élément absolument étranger. La masse de l'enveloppe au-dessus des voyageurs, le guide-rope qui marque, par son déplacement, la vitesse acquise, tout cela contribue à supprimer les causes d'attraction, partant, le vertige. Nous avons d’ailleurs constaté, pendant nos ascensions en ballon, que l’un de nous, sujet au vertige et qui ne peut se pencher hors d’une fenêtre sans en être atteint, n’était plus impressionné par le vide dès qu'il se trouvait dans la nacelle.
A défaut du vertige, il faut noter certaines sensations produites par l’état de l'atmosphère. C’est d'abord l’action du froid, déjà signalée par le physicien Charles en 1783. « Je passai en 10 minutes, écrit Charles, de la température du printemps à celle de l'hiver. Le froid était vif et sec, mais point insupportable. J'interrogeais alors paisiblement toutes mes sensations, je m'écou-
tais vivre, pour ainsi dire, et je puis assurer que, dans le premier
moment, je n’éprouvai rien de désagréable dans ce passage subit. de dilatation et de température. » Le froid est, en effet, bien mieux supporté qu'à terre puisqu'il y a, en ballon, absence complète de vent. Par contre, le soleil frappe directement les aéronautes, et détermine assez souvent, en dépit de la basse température de l'air ambiant, de légers érythèmes.
Les modifications de l’état hygrométrique influent également sur les aéronautes. Camille Flammarion ressent, dans une ascension, un léger embarras de la gorge et de l'ouïe dû à la sécheresse de l’air. Du côté de l’ouie, les variations de la pression barométrique peuvent produire aussi des bourdonnements, des battements, de la plénitude auriculaire. Nous étudierons, dans les chapitres suivants, le rôle de ces différents agents physiques dont Gaston Nadaud a constaté l'effet dans son Voyage aérien :
Mais l’air plus rare a, dans les cieux, Ralenti mon élan rapide ;
Le froid me saisit, et mes yeux
Se sont couverts d'un voile humide. »
Signalons enfin les sensations spéciales que l’on ressent pendant la nuit, et que M. Georges Bans a signalées : « De dix heures du soir à une heure du matin, l’aéronaute , seul en nacelle, compte les minutes et le lest qu'il égraine peu à peu pour parer à la condensation du grand froid et être certain d'atteindre, en son frêle esquif, le si attendu lever du soleil. Il y a là quelques minutes pénibles, que l’on est heureux d’avoir bravement passées, malgré les frissons de sommeil... Voilà la vraie solitude que l'on chercherait vainement ailleurs et qui a son charme poi. gnant, pour qui sait analyser ses impressions. » Et à son tour. M. François Peyrey insiste sur le silence de la nuit : « Le silence. à cette altitude relativement peu élevée, devenait émotionnant presque significatif... Où étions nous 2... Il est des minutes
pendant lesquelles, vraiment, les aéronautes se sentent vivre. »
Nous avons recherché, pendant nos ascensions, quelles étaient nos diverses impressions. La montée s'effectue sans la moindre secousse, sans jamais rappeler la poussée de l'ascenseur. La tranquillité est complète, et ne s’amoindrit d’aucune émotion. La chaleur légère du départ fait place, vers 1.200 mètres, à une agréable fraîcheur. Pas le plus léger souffle de vent. À 1.200 mètres, l'accommodation de l'oreille s'effectue grâce à quelques mouvements de déglutition. Puis, à mesure que s'accroît l'altitude, la tendance au repos, à l’apathie, se développe.A 3.000 metres, le travail devient pénible, la face se congestionne légèrement. Ces symptômes s’accentuent lorsqu'on s’assied dans la: nacelle, et l'on éprouve alors une sensation de plénitude, de malaise, causée surtout par les impuretés de l'air dans cette nacelle, et qui s’atténue lorsqu'on se penche au dehors. L'énergie musculaire est diminuée, il faut un effort considérable pour soulever un sac de lest. Le froid assez vif vers 3.000 mètres, et représenté par un écart d’une vingtaine de degrés avec la température du sol au départ, se supporte très bien par suite du rayonnement de la lumière solaire. Enfin, il y a parfois, au-dessus de 3.000 mètres, des battements auriculaires qui peuvent être ! assez pénibles.
La descente, même très rapide, est, ainsi que la montée, reconnue seulement à l'examen du sol. Le seul phénomène bien net et assez fréquent consiste, à ce moment, dans une sensation de tension dans l'oreille, due au défaut d'équilibre en dehors et en dedans du tympan, et qui peut persister assez longtemps après l'atterrissage, lorsque les trompes d’Eustache ne se dilatent pas complètement. Nous avons constaté dans un cas la persistance de cette tension tympanique pendant plusieurs heures. Enfin, quand le voyage est terminé, les aéronautes éprouvent souvent une légère impression de fatigue.
PT
Tels sont les phénomènes que l’on note pendant les ascensions en ballon sphérique. Dans les dirigeables, l'impression d'immobilité n'existe pas puisqu'on avance contre le vent. Il y a, de plus, des oscillations, du tangage, plus où moins accentués suivant l'impulsion du moteur et la stabilité de l'appareil. Avec le ballon libre lui-même, on peut éprouver de violentes secousses pendant les orages, quand le ballon se trouve aspiré au centre des nuages dangereux. Enfin, dans des cas extrèmement rares, et qui ont pu s'observer avant les derniers perfectionnements apportés aux aérostats, il s’est produit à la suite d’un déchirement de l'enveloppe une chute brusque du ballon.
Nous reproduisons ici les impressions d’un aéronaute, M. Cottin, après l'accident survenu à son ballon Ze Montgolfier, le 14 juillet 1882: « Le ballon est crevé! Chose étrange, l'angoisse qui me serrait la gorge il y a quelques secondes a disparu soudain et les battements de mon cœur, qui, d'ordinaire, facilement s'émeut, n'ont pas redoublé. À quoi faut-il attribuer cette sorte d’insensibilité ? À une émotion trop violente ? A la secousse générale qui a mis toutes les parties de mon être en mouvement d'une façon uniforme ? Sans doute. Toujours est-il que cette première observation psychique me frappa. C'est ainsi que toutes les choses, même les plus minimes, devaient rester incrustées dans mon cerveau d'une façon ineflaçable... Mon compagnon,que j'ai consulté depuis, m'avoue avoir éprouvé, également à ce moment, un sentiment de malaise indéfinissable, vivement surmonté du reste. À partir de ce moment, une espèce de quiétude, d'inertie peut-être, s'empare de moi et mille souvenirs lointains se pressent, se heurtent devant mon imagination, puis les choses s’accentuent, s’éclairent ; alors le panorama de ma vie vient pour ainsi dire se déronler devant mon esprit attentif. » Les deux voya-
seurs devaient du reste tomber sans se blesser dans la cour d’une
maison,tandis que le filet qui les maintenait s’accrochait sur uu toit.
La locomotion aérienne peut donc présenter certains dangers, mais dans de très rares circonstances. À son tour, la dépression barométrique, lorsqu'elle s'exagère, constitue un nouveau péril, par les altérations qu'elle détermine dans les différents organes ; il est, du reste, facile de combattre ces accidents par l’emploi d'un traitement approprié. Nous étudierons cette question des grandes altitudes au chapitre du mal en ballon.