‹ Physiologie de l'écolierChapitre 3 sur 8 · INTERRUPTION · texte numérisé non relu

INTERRUPTION

On s’empresse de réparer ici un oubli notable dans la liste des personnages. Il doit être reconnu que Tonnellier , que madame Gallochat et son fds prennent une part assez vive à cette scène , et l’on prie d’ajouter :

Madame Gallochat ,

Son fils Gallochat ,

T onnellier.

Revenons au jeune et infortuné Tonnellier dont il s’agit....

On lui effondre son chapeau de coups de poing. — y’ià pour ton m’sieu !

Tonneüier. — Hi, hi, hi , qu’est-ce qu’on va dire chez nous ? hi, hi, hi.

Zidore. Ah ben non, tais-toi , ça ne sera rien... ne le dis pas, hein?

TonnelÜQr. — J’veux le dire, moi, hi hi , mon chapeau qui n’a plus de fond.

Zidore. — Nous somm’amis, tu sais , ne

pleure pas. . . tiens, j’te vas donner quéque chose pour la peine... V’ià un crayon rouge.

Tonneliier. — J’en veux pas, d’ton crayon, j’veuxun chapeau, hi, hi.

Zidore. — Tiens, v’ià encore un bouton. . . tu vois, c’est gentil, c’est en vrai or.

TonneÜier calmé. — Nous serons amis , pas vrai?

V inet. — Qu’est-ce que t’as dans ton panier ?

Tonneliier. — Du raisiné.

Vinet. — Donne-moi-z’en un peu.

Tonneliier. — Est-il gueulard donc , celui-là ! V’ià pour Zidore ; toi, t’auras rien, t’es trop gueulard : v’ià ce que c’est de demander.

Vinet. — Y’ià ce que t’auras , toi. — Il lui donne un soufflet éclatant. Tonneliier crie et appelle , on étouffé ses cris , on l’entoure , on lui fait les cornes.

Zidore monte sur une table et déclame : — Prêchi, prêcha, la chemise entre mes bras , le bonnet sur mes cheveux. . . .

Une voix : — Meg'k vous, v’ià m’sieu !

Zidore, dans son empressement , tombe du haut de la table en bas.

Un ami. — Bienfait.

Zidore. — Ça m’est égal, je ne m’ai pas fait de mal.

Il se met à pleurer.

Mais la scène change : le maître paraît à la

porte et crie d’une voix forte : — Gare là-bas, si j’y vas.

Sensation marquée.

Tonnetiier. — Hi, hi, m’sieu !

Le maître. Attends, attends, chenapan...

J’vas vous en faire du train, moi.

Il entre.

Tonneiiier. — Hi , lii, m’sieu ! Vinet m’a bat....

Lemaître. — C’est donc toi, savoyard, qui.. . (il lui détache une claque à tour de bras ) , et à genoux tout le temps de la classe !

Tonneiiier. — Ho lo lo lo la la la, c’est pas moi qui hi, hi...

Le maître. — A genoux ! obstiné !... Silence par là, ou j’en vais faire autant... Ah, tu as une mauvaise tête ! et moi aussi. . . Nous allons faire la prière.

Tumulte, bruit de bancs et de vaisselle dans les paniers.

Le maître. — J’avais déjà dit qu’on devait déposer la mangeaille derrière la porte... dorénavant je la confisque... pour Azor. .. A genoux !

Il fait le signe de la croix : — In nomine Patris... Il jette un regard furieux à droite et à gauche. — In nomine Patris. . . J’te vas aller cingler, toi là-bas... In nomine Patris... — Tonneiiier gémit encore d’une voix étouffée. — Ou’est-ce que j’entends ?... In nomine Patris... Le maître lève la main pour un nouveau signe et la rabat violemment sur la nuque de l’élève le plus proche en ap-

payant sur ces mots : — In-no-mi-ne-Patris , et-de-la-main- droite-animal !...

L’élève à demi-voix. — Chameau !

Le maître. — Qu’est-ce que tu as dit ?

L3élève levant les coudes. — Pas moi , j’ne dis rien.

Vinet. — M’sieu, il vous appelle chameau.

Le maître impétueusement. — On ne te demande rien, toi... enfant de rien du tout , ver de terre ! — Il court à Vinet et le secoue par les oreilles.

Vinet. — Holà, holà , c’est pas moi , c’est lui qui vous appelle cha-a-a-a-a-meau, chaaaameau, hou you you you you !

Lemaître. — Ah les vermines !... vous voulez donc m’épuiser, m’assassiner!

Il paraît hors d’haleine. Gallochat se glisse dans la classe.

Le maître. — La nomine Patris... D’oiisque tu viens à cette heure, toi?

Gallochat. — M’sieu, m’man a dit comme ça que j’vous dise , qu’elle avait dit que.... que... elle n’avait pas fait cuire à déjeuner... et qu’il était trop tard.

Le maître. — Retournes-y et tout de suite, on n’entre pas après neuf heures.

GaUochat. — Mais, m’sieu...

Le maître s’élance après lui , il s’enfuit en criant.

Le maître. — In nomine Patris ctFiiii et... (GaUochat rentre à quatre pattes, le maître s’élance de nouveau; GaUochat disparaît , le maître continue) : — et Fitii et Spiritus sancti...

Les élèves sur tous les tons du miaulement :

— Amen !

Ziclore , après les autres, note aiguë , exagérée : — Amen I

Le maître dévorant sa colère et les dents serrées. — V cni, sancte Spiritus... Ici, Boequet, ici, scélérat : que je te casse un bras ou deux... Je te ferai suivre, moi !

Bocquet. — Si, m’sieu, je suis... sancte Spiritus , sancte. . . .

Le maître avec un mouvement passionné.

— Je vais t’en donner sur les reins, des sancte Spiritus. . . Apporte-moi ce que tu caches dans ta culotte.

Bocquet. — M’sieu, c’est mon déjeuner.

Le maître. — Viens-tu ?... (Boquet lui met dans la main un cornet de mélasse .) Vilain dégoûtant, tu ne l’auras pas, ton déjeuner, sau-

vage!... la brute, la brute, elle-même, vaut mieux que vous, car au moins la brute. . . mercenaires !... V eni, sancte Spiritus , Bs — Bs — Bs — Bs — Bs — incende — Bs — Bs.

Les élèves. — Bs — Bs — Bs — Bs — Bs^- Amen !

La classe commence , le maître demande les leçons,' on entend un frémissement de feuillets.

Tonneüier. — N’pousse donc pas, toi....

M’sieu !

Anatole. — Tiens , capon , va dire à m’sieu.

Tonneilier. — M’sieu ! ! !

Anatole. — Oh c’tte échinade après la classe , tu verras , va ! capon ! capon ! fdou !

Aûaulant.

Le mcvitre. — £sTatole, l’évangile ?

Tonnellier. — Bien fait.

Anatole. — Grand voleur , tu verras ( il se lève et commence très-haut) : En ce tempslà... là... à... En ce temps-là... à... En ce temps-là. .. à... J ésus. . . us. .. us...

Le maître. — Sait pas, quinze fois l’évangile à copier.

Anatole. — Si, m’sieu , si , m’sieu... En ce temps-là... à... à...

Tonnellier , bas. — Bien fait.

A?iatole. — En ce temps-là à à, (bas) filou î filou! (haut) En ce temps-là... à... à...

Le maître. — Copier trente fois.

Anatole. — Mais, m’sieu.... — Quarante fois. — Une injustice, nà. — Cinquante fois. — Ferai pas, nà. — Tu raisonnes!... — Le maître se lève. — Si', m’sicu ; si , m’sieu ; ( plus bas ) injustice, nà! filou, nà !

Le maître. — Zidore, l’Évangile.

Zidore se lève avec empressement et parle fort vite. — En ce temps-là. En ce tempslà, , En ce temps-là... M’sieu, papa a été malade, j’ai pas pu apprendre tout.

Le maître. — Une atlestation de vos parents ?

Zidore. — M’sieu, papa élait malade.

Le maître. — Quinze fois à copier.

Zidore éclate en sanglots. — M’sieu, m’sieu, papa est malade. . . c’est pas moi. . . c’est papa qui est malade.

Le maître. — Je n’entre pas là-dedans.... Bocquet, l’évangile ?

Bocquet. — M’sieu , ça n’est pas dedans le mien.

Le maître. — Quatrième dimanche après la I Passion.

Bocquet. — C’est Filipot qu’en a fait des co- :| cottes.

Le maître avec un irritation concentrée. — Tous les copierez quinze fois, ces cocottes.

Bocquet. — Mais, m’sieu...

Le maître. — Silence, et obéissez... Vinet, ta leçon ?

Vinet cherche sa casquette , ramasse une plume et demeure long-temps sous son banc.

Le maître. — Vinet, je t’attends.

Vinet sous le banc. — M’sieu, je ne trouve pas le coton de mon encrier.

Le maître. — Tu n’as que faire de coton dans celte circonstance, il me semble. Récitez.

F inet d’un ton très-haut. — En ce tempslà à à à...

Le maître. — Plus bas , nous avons le temps.

V inet plus haut. — En ce temps-là-à. . . . Jésus...

Le maître. — J’ai dit plus bas... parlé-je allemand ?

On entend le chant d’un grillon sous les bancs. — Cri-cri-cri-cri.

Le maître. — Qu’est-ce qui souffle par là? J ’vas le souffler, moi.

Vinet. — M’sieu, c’est chose qui m’empêche de réciter , avec son cri-cri. ... il me le met dans le dos. . . Félisque, nà .

Le maître. — Qu’on m’apporte cet animal.

Félix. — M’sieu, c’est pas moi, c’est lui.

Lemaître. — Apportez-moi cet animal , vous dis-je.

Félix en pleurs. — M’sieu. . . .

Le maître impatienté. — Faut-il que j’aille le chercher ?...

Félix se cache sous son banc, Vinet vient déposer le grillon sur le bureau du maître.

Lemaître. — Pauvre bête... bourreaux...

sans-cœurs... Qui est-ce qui lui a introduit ce

papier dans le corps? Barbares !.. (A Félix) Serais-tu content , si l’on t’en faisait autant?... Si vous profitiez, savoyards, de ce que je vous montre... si vous écoutiez, cancres (il appuie sur les mots) : Jamais faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît... ça dit tout, ça... au lieu qu’ils ne savent qu’imaginer, ces renégats... il faut que je le dise, pour

tourmenter, l'a, pour tourmenter à plaisir

Souffre, souffre si tu veux... Mercenaires que vous êtes... Un maître qui consacre sa vie à leur donner des soins, une bête innocente qui ne leur a jamais fait de mal... tout leur est bon... ça leur est égal... Mais, si petit que soit un animal, il souffre comme vous : ce papier , qui vous semble peu de chose , c’est comme une bûche pour vous. . . Parce que ça ne se plaint pas, n’est-ce pas... vauriens... ça n’en souffre pas moins... Ça se plaint, ça crie, ça pleure, ça hurle comme vous... C’est vous qui n’entendez pas , bourreaux. .. Pauvre bête!... ils lui ont coupé la tête. . . les chenapans. . . Rendez-lui la liberté... tout de suite... (On jette l’insecte par ia fenêtre. )

Tonneliier. — M’sieu , Zidore m’appelle voyou!

Le maître. — Silence !... Vous avez vu par l’évangile de ce jour combien il est difficile...

Tonneiiier. — M’sieu , Zidore me donne des calottes.

Le maître. — Vous vene-z de voir par l’évangile de ce jour. . .

Tonneiiier à Zidore. — Ah ben, finis, toi, je ne joue plus. . . M’sieu !

Le maître. — ... combien il est difficile.

Tonneiiier allant à lui. — M’sieu, Zidore 11e finit pas de me donner de grandes pichenettes sur le nez.

Le maître lui allonge un soufflet en appuyant sur ces mots — dif-fi-cil-le de par-don-ner les offenses... Tiens, vermine , et à genoux! (T011nellier fond en larmes. ) Tous avez vu par l’évangile de ce jour combien... Mais ils 11e savent rien , les cancres... et je m’épuise (il tousse) hum! hum! hum (violent accès)!

Vous voulez donc m’avoir les poumons , misérables... Ils veulent m’assassiner... Ah mon Dieu!...

Il cède à l’émotion, sa voix s’altère, ses yeux s’humectent , il s’essuie la figure de son mouchoir. Sensation profonde de stupeur et de compassion parmi les élèves.

Lemaître . — Vous apprendrez l’évangile suivant... nous devons avoir fini à la Fête-Dieu... un évangile par jour, comme ça...

Il prend un livre qui indique qu’on passe à la dictée. Les cahiers s’ouvrenf, les plumes s’apprêtent.

Le maître dictant. — Le vieux Nestor répond en ces termes... Le vieux . . Nestor... répond en ces termes... aux envoyés... Je te vas frotter les épaules, loi là-bas, va-nupieds.

U n élève écrivant. — frot-ter-ies-épauies.

Le maître. — Tu écris ça, toi, ignare?... tu me confonds avec Fénelon... (il sourit) c’est pas mauvais... pauvre Fénelon! (Il reprend sa dictée) dans le climat de L heureuse B étique. . . dans le. . . je ne sais plus ou j ’en suis. . . Le vieux Nestor...

Anatole. M’sieu, voulez-vous me tailler ma plume?

Le maître avec une intention maligne. — Monsieur, me prenez-vous pour un tailleur ! je ne suis pas tailleur. . .

Les élèves avancés se mettent à rire. Le maître réprime à demi un sourire de satisfac-

tion et demeure quelques secondes sans parler. Il reprend sa dictée.

— Dans le climat de ü heureuse... non, ce n’est pas ça... Le vieux Nestor répond > virgule, aux envoyés^ virgule, duroid’I tha que deux points: Amis! point d’admiration. . .

En ce moment Vinet donne sans aucun motif un violent soufflet à Tonnellier penché sur son papier. On s’étonne et Yinet s’écrie — M’sieu, Tonnellier, y me donne des calottes.

Le maître. — Ici, Tonnellier.

Tonnellier oppressé et stupéfait — M’sieu, c’est lui.

Lemaître. — Ici, brigand... faut que tu sois bien féroce, toi (il soulève Tonnellier par les oreilles) !

Tonnellier. — Holà, holà, hoooooolà (furieux) grande bête, nà !

Le maître. — Je t’anéantis, misérable .

tu es donc un fléau, tu es donc né pour le tourment des humains... On aurait du t’étouffer en naissant... Si j’étais ton père... Mais, les parents, c’est si indulgent... Je ne sais plus ou j’en suis... dans le climat de V heureuse Bètique... savoyards!

Gallochat rentre avec sa mère et se tient

humblement derrière elle. La classe est interrompue, les élèves chuchotent.

Mme Gallochat. — Mande bien pardon, mosieu Desvergettes, sans vous déranger. . .

Le maître. — Comment, madame, je suis enchanté de l’occasion qui me procure. . .

Mme Gallochat. — L’petit est revenu chez nous, qui dit : Le mosieu m’a grondé. Attends, que j’dis, j’vas voir, ça n’sera rien. 11 n’osait pas revenir comme ça tout seul.

Lemaître. — Oh! madame, quel enfan-*-

tillage... Vous avez eu tort, Gallochat; pourquoi n’osiez- vous pas , mon petit ami?

Mme Galiochat. — Tu vois, petit, mosieu est bon. . . Vous savez , quet’fois y ne sont pas fâchés d’aller comme ça courir... Oh! mais, que j’dis, j’vas t’y ramener, j’vas y parler, au mosieu. . .

Le maître, — Madame , je suis enchanté de l’occasion...

Mme Galiochat. — Y a pas de quoi , mosieu Desvergettes. . . Allons, petit, ôte ta casquette, vlà ton panier, va avec tes petits camarades, et profite... G’est-il sage, c’est-il savant, tout ces petits messieurs-là ?

Lemaître. — Mais, Dieu merci, je n’ai point à me plaindre , ça va, ça va.

Mme Galiochat. — Ah dame ! c’est pas tout des roses. Seigneur Dieu, qu’on doit avoir quet’fois du mal dans vot’état!...

Le maître. — Mais comme ça... il faut des soins.

Mme Galiochat. — Allons, à revoir, mosieu Desvergettes , excusez bien.

Le maître. — Comment , madame , c’est moi qui... (Elle sort. A Gallochat, d’un ton dur :) Veux-tu m’ouvrir ton livre tout de suite?

(Gallochat fait un mouvement pour rejoindre sa mère.) Veux-tu rester là, drôle ( il le repousse sur le banc d’un coup de poing). Hum! hum! ouf!... dans le climat de l* heureuse Bélique... Bon, bon, ne vous gênez pas, continuez, là-bas, c’est fort bien.

Bocquet et Zidore se frappent l’un l’autre. — A toi le dernier. — C’est toi qui l’as. — C’est toi. Et zut et zut! — Et zut et zut\

Le maître. — Attendez, je vais me mettre ' de la partie.

J Bocquet et Zidore passent sous le banc et se | frappent alternativement en fuyant : le maître I les poursuit.

Zidore . — C’est toi qui l’as.

Bocquet. — C’est toi.

Le maître les saisit , ils continuent de se renvoyer des tapes.

Le maître . — Ah! déchaînés (il les secoue par les cheveux), à genoux, et au pain sec tous les deux (ils se mettent à genoux); les savoyards (il reprend son livre) : dans le climat de i’ heureuse Bctique...

Zidore et Bocquet, rampant sur les pieds et les mains, s’approchent et continuent leur escarmouche.

Le maître s’élance. — Ce ne sont pas des enfants , ce sont des bêtes féroces. . . (il les sépare à grands coups). Viens ici , toi... et vous me le paierez cher tous les deux.

Bocquet à voix basse en tirant la langue. — Ohé, Zidore! Pst! pst! C’est toi qui l’as.

Zidore. — M’sieu... j’vas y dire ce que tu sais bien ( Bocquet lui fait les cornes). M’sieu , vous 11e savez pas ce que Bocquet a dit?... Il a dit comme ça que sa grande sœur s’en va sur le carré, et puis avec le voisin qui joue de la flûte , et puis qu’elle y a donné quatre sous pour qu’elle ne le dise pas. . .

Bocquet en même temps. — M’sieu , l’écou-

tezpas, c’est pas vrai... Eh bien, moi , j’vas y dire ce que t’as dit aussi.

Le maître. — Silence , vipères !.. vous portez le trouble et le déshonneur dans vos familles.

Le maître, comme on l’a dit, est marié, marié tant bien que mal , et son repos , son honneur , les mystères de sa vie privée sont à la merci de cette multitude étourdie d’où s’échappe tôt ou tard , comme des roseaux de la fable, la fatale rumeur : Midas , le roi Midas a des oreilles d’âne! Ainsi se mûrit quelque catastrophe.

Bocquet. — M’sieu, c’est pour vous, ce qu’il a dit... Il a dit comme ça...

Le maître. — Silence!

Bocquet. — Que madame Desvergettes. . .

Le maître. — Silence , vous dis-je!

Bocquet. — Que madame Desvergettes...

Le maître , à ce nom , fléchit :

L’enfant s’approche et lui dit le reste plus bas.

Le maître d’abord le repousse.

Puis il écoute.

Puis il fait répéter.

Puis il pâlit.

L’enfant étend ses révélations. Le maître laisse tomber sa tête dans ses mains. On fait silence, il se relève.

Le maître. — Mon Dieu ! quelle épreuve ! je n’y survivrai pas.

Il éclate et pousse Bocquet jusqu’à la porte. — Sortez d’ici, malheureux , allez retrouver les parents coupables qui vous ont donné le jour.

Il revient à sa table.

Les élèves sont consternés , à l’exception de quelques-uns qui sourient et font des grimaces.

Vinet bâille.

Tonnellier louche.

Félix mange.

Anatole siffle.

Boivin glousse.

Francis dort.

G ilôt danse.

Le maître. — Messieurs, après ce qui vient de se passer, je me vois forcé d’interrompre la classe ; vous pouvez vous retirer.

Les élèves reçoivent cette nouvelle avec acclamation. En cet instant paraît madame Desvergettes avec Bocquet.

Mme Desvergettes. — Pourquoi donc que tu chasses c’petit, Desvergettes? Il se désole à la porte , c’ pauvre enfant !

Le maître. — Il vous appartient bien de prendre sa cause en main!

Mme Desvergettes. — Tiens , qu’est-ce qu’il y a donc? Qu’est-ce que t’as donc , mimi ? Il â donc été bien méchant, Bocquet?

Le maître. — Sors d’ici, malheureuse !.. . que tu me fais dire.

Madame Desvergettes. — Ah çà, dis donc, toi, tu m’ennuies pas mal!

Le maître. — Vous n’avez pas de honte devant ces innocents! Faut-il que je m’explique ?

Madame Desvergettes. — Explique-toi , qu’est-ce ça me fait? c’est que tu vas voir, toi, à la fin!

M. Desvergettes entraîne sa femme dans la pièce voisine. Bocquet, qui a quelque raison de craindre les suites de l’explication , profite du moment pour s’esquiver. On entend des cris, une dispute, des sanglots étouffés. La classe se déchaîne et fait un horrible tapage; on escalade les bancs, on décroche les cadres, on danse sur les tables.

Vinet, monté sur un banc, chante :

rromenons-nous dans le bois Tandis que le loup n’y est pas ;

Loup ! y es-tu ? .

On entend pleurer madame Desvergettes.

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