CHOEUR DE CHANTS ET DE DANSES
Trou la la, trou la la ,
Le postillon de Longjumeau,
Le postillon de Long ( très-haut ) jumeau !
Le maître rentre échevelé. — J’en étais sûr, ils profitent des affreuses circonstances....
Il est interrompu par l’arrivée de madame Bocquet, qui paraît tenant son fils par la main.
Madame Bocquet. — Bien le bonjour , monsieur Desvergettes. Il me paraît que ces petits jeunes gens ne sont pas gentils.
Le maître. — Vous êtes bien bonne , madame, ils ne veulent pas toujours...
Madame Bocquet. — Je vous ramène l’petit. . . qu’est ben fâché. . .
Le maître. — Madame Bocquet, vous savez ce qu’il m’en coûte, mais votre fds s’est conduit. . .
Madame Bocquet. — Je n’sais pas ce qu’il a fait, mais, l’pauv’ petit, il en est ben fâché ; il en avait encore les yeux tout rouges , quoi !
Le maître. — Madame Bocquet, il m’est impossible... ma tranquillité, le repos de ma maison en dépendent...
Madame Bocquet. — Eh ben , c’est bon ; si vous le prenez comme ça, mettez que j’n’ai rien dit : j’ie retirerai, v’ià tout. Pardine, on peut ben dire c’qu’il a fait, tant qu’il n’a pas assassiné. . .
Le maître. — Ce qu’il a fait !...
Madame Desvergettes s’approche encouragée par la présence d’une femme. Son mari parle longuement à l’oreille de madame Bocquet.
Madame Bocquet. — Ah , ah... dame !...
après ça, vous savez ce que c’est que les enfants; il aura dit ça sans penser. Faut pas y en vou-
loir, je crois bien que vous avez trop de raison tous les deusse pour faire attention à une chose que dit un enfant.
Madame Desvergettes tout en pleurs. — Mon Dieu , si ; v’ià pourtant comme monsieur est.
Madame Bocquet. — Les enfants, pas vrai, ça jacasse, et v’ià tout. Je puis vous répondre que Bocquet ne le dira plus, il me l’a promis, il en connaît la conséquence. . . . Allons , petit , c’est arrangé ; demande pardon à M. et à madame Desvergettes, et dis-y que tu ne le diras plus... (Bocquet roule sa casquette entre ses doigts). Pauv’ petit ! vous voyez, pas plus de méchanceté qu’un mouton. Allons , petit , M. Desvergettes te pardonne... N’est-ce pas , monsieur Desvergettes ?
Madame Desvergettes jetant les bras autour du cou de son mari. — Allons , mimi , pardonne. . .
Le maître. — Puisque vous le voulez... va t’asseoir, mon petit ami.
Madame Bocquet. — Ah! c’est bien, ça.
Il sera sage, j’en réponds. . . Vous ne diriez pas , monsieur, madame, çam’fait toujours de l’effet, les raccommodages . nous somm’ enfants
comme eusse... Bien obligée, monsieur Desvergettes.
Le maître. — De rien, madame,
Madame Bocquet. — A revoir, monsieur, madame.
Elle sort. Le maître fait deux tours dans la classe, porte la main à son front, prétexte une indisposition et donne congé pour aujourd’hui. Les élèves le remercient bruyamment et se répandent à la hâte dans la rue.
Voilà, sauf les variations, à quelles vicissitudes est exposé le cours quotidien de l’enseignement primaire.
L’jBcoie de village.
e l’ai vue il n’y a pas un mois — c’est une petite maison qui touche à l’église , qui dort sous le toit du Seigneur. Ce devait être autrefois l’humble et paisible presbytère.
Tous souvient -il, Adolphe, de ces vieux murs rongés de mousse qu’on découvre du haut
de la maison de votre excellent oncle, et de ce ci-
metîère plein de hautes herbes, et de cette petite fenêtre qui s’ouvre au milieu d’une épaisse tapisserie de lierre; c’est, comme je l’ai su, la fenêtre du maître d’école.
11 vous souvient aussi qu’on nous indiqua ce
logis un jour que nous avions fini nos provisions de tabac.
C’est une petite porte sur la rue , derrière l’église. Au-dessus de la porte de l’institution on voit sur une planche l’insigne effacé des manufactures royales. Il y a là une salle basse, sombre et fraîche, simplement crépie , où glisse un rayon de soleil par la porte du fond qui va dans le jardin. Dix ou douze enfants en jaquette étaient debout çà et là, les uns près de Punique
table en forme de pupitre , les autres amassés devant des pancartes accrochées le long du mur.
Filles et garçons, toutes ces têtes blondes se retournèrent et nous regardèrent en silence avec de grands yeux étonnés. On voyait dans un coin quelques joujoux brisés, une petite charrette peinte et sans roues, une petite lame de sabre ébréchée. Le maître était absent.
Telle est l’école de Vulaines dont la pbvsio-
nomie littéraire s’écarte de notre sujet el nous coûtera peu. Il y avait sur la table du maître un bocal plein de pipes, un pot plein de tabac , des balances qui lui servirent à nous le peser, une boîte où il tient sa monnaie ; dans cette école enfin — on vend du tabac:
Eugène.
e charmant pays me rappelle une scène qui fournit quelques réflexions sur la brièveté du temps scolaire à la campagne.
Que faire d’un enfant qu’on n’emploie pas aux travaux de la terre et qui sait à douze ans tout ce qu’on peut lui apprendre dans son village?
Un dimanche, — c’était encore avec vous, mon cher ami — nous étions allés jusqu’aux bois de La Macleiaine, cette belle lisière de la forêt, et il s’agissait de repasser la rivière de Samois à Héricy. Il y avait dans le batelet du passeur un petit garçon qui revenait
de Paris son paquet sous le bras. — On n’a
donc pas voulu de toi? disait le batelier. — On m’a trouvé trop petit, disait l’enfant.
Il était en effet très petit, très délicat, le teint pâle et semé de rousseurs , mais il avait une forêt de beaux cheveux à reflets dorés, des yeux bleus et clairs, pleins de douceur et d’intelligence, et de longues paupières blondes qui adoucissaient encore le regard.
Je me mêlai de la conversation. Il répétait d’un ton simple et résigné, avec un désappointement honnête et naïf, tempéré par cette idée qu’il n’y avait point de sa faute : — Ils opt dit qùe j’étais trop petit. — Et quel âge avezvous? — Treize ans. — Et qu’alliez-vous faire à Paris? — J’étais en place chez un marchand de vins dans la rue Louis -Philippe, derrière l’ Hôtel-de-Ville. J’ai vu Paul Louvain , reprenait-il en se tournant vers le batelier , c’est tout près. Il est bien , lui ; quand vous irez à Paris , allez donc le voir.
Cet enfant , qui n’avait que treize ans , cet enfant si heureusement né, si délicat et si jeune que l’homme de Paris avait eu honte sans doute et n’en avait pas voulu , on l’avait envoyé chez un marchand de vins , dans l’un des plus affreux quartiers de la capitale, où il eût servi des cochers ivres et supporté les propos , les rebuffades , les mauvais traitements de tout ce qui peut s’amasser de criminel et d’abject dans un cabaret de Paris!
Ils t’ont trouvé trop petit , cher enfant ! Dieu soit loué ! Ne grandis pas , ne vieillis pas , mon fds! Garde tes treize ans, tes cheveux épais, ton œil pur et ce visage serein avec lequel tu disais , en baissant les yeux , ton léger paquet à la main : — Ils m'ont trouvé trop petit !
Reste petit, reste faible, chétif, innocent, et reste dans ton village. N’y a-ü-il donc plus une botte de foin à faner , une gerbe à lier , un coin de terre à bêcher , un seul arbre à écheniller dans la campagne ; et tes parents, n’ont-ils pas encore un morceau de pain noir à te donner quand vient la nuit? Mon Dieu ! quelle aveugle espérance de fortune abuse ces pauvres gens sur les misères de la capitale , et quelle
sombre passion les pousse à sacrifier leurs enfants clans les flancs d’airain de cet autre Moloch?
Ce ne fut pas tout. On touche à l’autre rive. Nous arrivons à Héricy, où nous prenons la Grand’rue. C’était un dimanche , comme j’ai dit ; les femmes étaient sur leurs portes. Les gens allaient et venaient; le petit garçon du bateau marchait devant nous: on l’avait annoncé par des cris , on l’interrogea ; dans un moment la nouvelle se répandit d’un bout du village à l’autre. On s’attroupait sur sa route , et ce fut une bordée de huées assourdissantes ; on lui faisait honte de sa taille et de sa déconvenue, on l’arrêtait au passage , on lui faisait répéter l’aventure au milieu des rires , on l’accablait de grosses injures, on avait l’air de s’en prendre à sa fainéantise et à sa mauvaise volonté , on le menaçait de je ne sais quels châtiments.
L’enfant souriait sans se détourner , un peu étourdi de cet accueil , de ce bruit et de tous ces regards fixés sur lui.
Il n’y avait rien de bien sérieux dans ces clameurs, mais c’était une plaisanterie grossière
et dure qui nie révoltait; une joie imbécile et moqueuse éclatait dans les yeux de ces femmes. L’une d’entre elles surtout le poursuivait de ses cris avec un acharnement inexplicable et 11e cessa de répéter: — Ah! le grand lâche!
On eût bouleversé dans tous les sens le vocabulaire des injures qu’on n’en eût pas trouvé une qui convînt moins à ce cher enfant. Non, j’en suis sûr, ce pauvre petit n’était pas un lâche. Ce mot m’indigna.
J’entendis un peu plus bas une voix qui disait : — Ce pauvre Eugène! et j’en fus doublement charmé; parce qu’il pouvait compter au moins sur une âme compatissante , et parce que moi aussi je pus répéter tout bas : Pauvre Eugène ! j’aurais été fâché de ne pas savoir son nom.
L’enfant s’arrêta quelque part. Nous marchions toujours et nous entendions de plus loin ces rumeurs confuses : le retour d’Eugène était devenu l’événement de cette journée, où l'on n’avait rien à faire. Je croyais ne le plus revoir quand je me retournai ; il s’était remis à marcher : mais cette fois il donnait la main à une toute jeune enfant de trois ans , et une vieille
paysanne mise à la mode ancienne , et la tête penchée , marchait à son côté , sa petite sœur sans doute et son aïeule ; les quolibets le poursuivaient dans cette compagnie attendrissante , entre ces deux faibles créatures incapables de le défendre. Il portait toujours son paquet d’une main ; l'enfant qu’il tenait de l’autre trébuchait à chaque pas, le visage grave, le doigt dans la bouche : la vieille marchait à côté en silence, le front plissé machinalement , le regard fixe et les mains croisées sur sa poitrine. Soit qu’il n’eût pas d’autres parents, soit quelque motif plus fâcheux, il n’avait trouvé pour l’accompagner , pour le plaindre et le protéger au milieu des huées, que ces deux êtres, une enfant qui ne sentait rien encore , une vieille femme qui ne sentait plus. La contenance de ces trois personnages qui s’avançaient ainsi lentement ne me sortira jamais du cœur ni de la mémoire.
Que va-t-il faire à présent , ce pauvre Eugène ? Retournera-t-il à l’école , retournera-t-il à Paris?
Il me revient une autre inquiétude qui m’est restée sur son nom , et vous savez , Adolphe ,
que nous avons long-temps débattu s’il s’appelait Eugène ou Auguste.
lh
La Doctrine chrétienne.
ous avons vu les inconvénients de l’enseignement dirigé par un homme marié , naturellement plus occupé de sa famille que des autres familles , et de ses enfants que des enfants des autres.
Mais s’il existait une réunion d’hommes débarrassés des soins de la famille par le célibat, des soins de l’ambition par une pauvreté volontaire , des inquiétudes de tout genre par une obéissance absolue, retenus dans
la morale la plus pure par des sentiments religieux , uniquement voués à leurs devoirs, s’en occupant jour et nuit, vivant dans la retraite et l’élude , uniformément répandus dans tout le royaume , cherchant partout les enfants du pauvre et leur donnant pour rien leur jeunesse , leurs veilles, leurs travaux et, avec l’instruction nécessaire', les notions capables d’en faire1 d’honnêtes gens et de bons citoyens, n’est-ii pas vrai qu’on ne saurait rêver rien de plus parfait en fait d’institution primaire ?
Eh bien ! ce corps existe , nous l’avons sous les yeux, ce sont les frères de la Doctrine chrétienne : — et quand ces bons frères se hasardent parfois dans la rue, les enfants qu’ils instruisent leur jettent des pierres; et les hommes du peuple, qui leur doivent le peu qu’ils savent, les insultent et menacent de les égorger les jours d’émeute.
Cependant , Messieurs , des hommes qui, de leur plein gré, à la fleur de l’âge , sans aucun but d’avenir , sans espoir d’autre récompense que le mépris et les offenses de la foule, renoncent à tous les plaisirs et se condamnent à l’ombre et au travail pour apprendre tout simplement à lire et à écrire à de pauvres enfants, — voyez, pourtant , cela n’est pas lout-'a-fait sans mérite.
Mais, disent les portiers philosophes, ils on leur but. Ce sont des intrigants , ils ne visent à rien moins qu’à bouleverser l’État et à s’emparer du pouvoir.
En ce cas il faut avouer que depuis un siècle environ qu’ils furent institués par un héros inconnu qui s’appelait l’abbé de La Salle, ils ne vont pas vite en besogne. La conjuration est longue à mûrir; et depuis cent ans , ils n’ont
rien fait au moins qui puisse trahir leurs projets.
Mais, Messieurs , j’en suis sûr , il n’est jamais entré dans la tête du frère ignorantin, le plus ambitieux, de se faire dictateur; non , ils n’ont jamais pu penser que ce fût un moyen de parvenir au pouvoir suprême que de se consumer sur la règle de trois et l’écriture bâtarde; non, leurs dortoirs ne sont pas bourrés de canons comme une redoute ; non , leurs crucifix ne sont pas affilés en poignards ; non , leurs écritoires ne sont point des boîtes à cartouches , leur cuisine n’est point un arsenal , leurs poudrières n’ont jamais servi qu’à sécher l’écriture! Demandez aux ouvriers et aux enfants qu’ils instruisent, ils ne les ont jamais vus que lire, compter, faire l’aumône et prier Dieu , et ces bons frères ne leur ont jamais parlé que d’en faire autant.
O vous donc qui avez à peine du pain pour vos enfants , envoyez-les chez les frères de la Doctrine chrétienne ; et vous qui êtes plus fortunés , ayez cette certitude que votre aisance vous prive de donner à vos fils l’instruction primaire la plus parfaite.
3Le Collège.
on , je n’inscrirai pas ton nom dans cettè œuvre frivole, maison vénéra ble; je croirais profaner des souvenirs qui me sont trop chers , un jour viendra peut-être où je pourrai te payer dignement le tribut de ma reconnaissance/ J’y emploierai du moins toutes les forces de mon cœur et de mon esprit.
Mais figurez-vous mon profond étonnement et mon scandale quand au sortir de cette
maison tutélaire où cinq cents jeunes hommes fléchissaient à la fois sous le regard sévère du supérieur , où jamais un mot , un geste , une pensée ne m’avait appris qu’on pouvait rougir, où les maîtres en récréation jouaient avec nous comme des camarades , où nous les craignions comme des pères à l’étude , où la règle régnait en souveraine comme la discipline dans un corps prussien, où les châtiments étaient pourtant si rares et si simples ; où, quand par malheur ils étaient inutiles, nos pauvres maîtres ne savaient plus que monter en chaire, s’agenouiller et nous dire : — Prions Dieu , mes enfants ■, 'pour un de vos condisciples , afin que Dieu ne V abandonne point ; — figurez-vous, dis-je, ma stupeur quand au sortir de cet asile, où Dieu même m’avait conduit, je tombai dans un collège royal à Paris.
Que je vous dise tout de suite ce qui me frappa et ce qui se passe ordinairement dans ces classes :
Cinquante élèves, externes et pensionnaires , envahissent la salle en tumulte en attendant le professeur. On se pousse, on se culbute et l’on se cfistribue à l’avance des livres dont le titre m’épouvantait.
Le moindre écart, en ce moment de liberté, est de coller au plafond des boulettes de papier mâché , où pendent par un fil des figures grotesques découpées dont l’emploi est de récréer l’œil durant les ennuis de la classe.
Le professeur arrive , sa présence établit à peine une espèce de silence troublé par des toux ironiques sur les tons les moins spécieux. La prière n’est qu’un bourdonnement qui sert de prétexte à toutes sortes de clameurs et de refrains obscènes , fondus à peine dans le bruit des voix.
Il faut un bon quart d’heure avant qu’on ait ouvert les livres,
Trouvé la page,
Tiré les plumes,
Cherché les copies,
Préparé l’encre,
Pincé le voisin.
Le professeur demande les leçons, et cet homme est si malheureux et si mal obéi qu’il est obligé de faire descendre l’élève qui récite au pied de sa chaire de peur qu’on ne le souffle ou d’autre fraude. Or j’ai connu un élève qui déchirait tous les jours sa page des Racines grecques et la collait 'a celte chaire, où ilia li-
sait tranquillement à couvert* des regards du maître.
Si c’est dans l’hiver, un pensionnaire a jeté malicieusement dans le poêle un paquet de sel qu’il ramasse depuis six mois au réfectoire. Bientôt on entend un pétillement monotone et
continu. Le maître demande ce que c’est : on
hausse les épaules ; le pétillement va son train, on rit sous cape , il faut que le professeur descende de sa chaire , qu’il démêle • la malice et qu’il éteigne le feu.
Un jour l’un de nos camarades , voulant renchérir, jeta dans la flamme un cornet de soufre ; un moment après , l’élève qui récitait se met à tousser : hum, hum ! Le maître tousse : hum, hum ! Nous toussons aussi : hum , hum !
et l’on n’entendait que râles et toussailleries de tous côtés. On découvrit enfin la manœuvre , mais nous faillîmes tous être asphyxiés.
Ce même élève, c’était le fils d’un apothicaire, apporte un autre jour une maudite drogue, dont j’oublie le nom latin , qui puait comme tous les diables. Le maître n’ose s’en
plaindre de peur de prêter au bruit et aux risées; mais enfin, c’est une rage, c’est une peste, on n’y peut plus tenir, on ouvre les portes,
les fenêtres, la classe est interrompue, et c’était encore de quoi nous faire périr.
Si c’est au printemps , celui-ci fait provisions de hannetons dans ses promenades, il en a plein un coffre, et dès le commencement il
les sème çà et là, sur les livres, les bancs et les habits de ses camarades , il ne tarde pas à recueillir... Brrrrrr, un hanneton prend son essor; un second, un troisième, un quatrième le suivent, et bientôt ce n’est plus qu’une nuée et
un horrible bourdonnement dans la classe qui semble frappée d’une plaie d’Égypte.
Il faut avouer que ces hannetons , le plus lourd et le plus sot des insectes , ont toujours assez de malice de s’aller abattre sur le nez ou la toque des professeurs.
On passe aux devoirs , c’est-à-dire et c’est bien le cas du plaisant au sévère — utile dulci !
Tout à coup , au milieu d’un profond silence, une voix partie on ne sait d’où pousse un rugissement à toute force. — Ahiiii !!!!
Le professeur demande encore ce que c’est.
Vous remarquerez que , fût-il uu héros ou uo saint ou un archange à l’épée flamboyante , il lui est impossible de ne pas être en ce moment l’homme le plus sérieux , le plus ridicule et le plus bouffon de la terre.
Il demande toujours de quoi il s’agit. Quoi de mieux à faire ?
Que répondre aussi ? On ne répond pas et , tandis qu’il promène sur les bapps son regard sévère , la même voix pousse le même cri , mais à la vérité plus effroyablement. Ahi , ahi !!!!!
Cette fois , le maître a tout vu. Il s’adresse au coupable :
— C’est vous, Pâtureau ?. ..
— Moi , m’sieu , ne sais pas , connais pas , bredouille impétueusement l’élève, en dressant la tête , avec ce sérieux moqueur qui dénonce et la faute et l’audace la plus insigne.
Découvrons d’abord son procédé. Il s’est fait une longue étude de pousser cet horrible cri, sans ouvrir les lèvres et sans contracter un trait de son visage.
— Je vous ai vu.
— Moi , m’sieu , j ’ouvrais mon livre ; c’est pas moi, m’sieu.... Et sans desserrer les dents,
regardant son maître en face.... Ahi, ahi , ahi !!!!!. . . Il fait trembler les vitres.
Que voulez-vous que fassent à cela huit cents vers à copier !
Il faut le dire ici, et c’était surtout mon sujet de scandale: il n’est pas de maçon, de planteur, de charretier qui parle plus insolemment à son manœuvre, à. son nègre, à son cheval que l’élève de ces collèges à son maître.
Mais, voici qu’une fantaisie passe par la tête d’un de ces disciples; il écrit sur un chiffon de papier : — A trois heures moins un quart — Robin des Bois — faites passer.
Le papier circule, la conjuration s’étend , la classe est avertie , les instruments s’apprêtent , l’orage s’amasse en silence. Cependant l’innocent professeur, calme, assuré, pérore , explique, tire sa montre, voit avec intérêt s’écouler les minutes et marche ainsi vers l’heure fatale , sans se douter quel signal funeste elle va donner et quelle horrible tempête va se déchaîner sur sa tête.
Les trois quarts sonnent !... Aussitôt, sur tous les tons , de toutes parts, à l’imitation de tous les instruments, sans qu’un œil sourcille ,
sans qu’une bouche s’entr’ouvre , éclatent en chœur ces accords formidables :
Chasseur diligent ,
Quelle ardeur te dévore ! v
Tu pars dès l’aurore Le cœur content.. .
Le professeur épouvanté se lève et s’écrie — Toute la classe en retenue !