REPRISE DU CHOEUR
Chasseur diligent,
Quelle ardeur te dévore !
Tu pars dès l’aurore , etc...
Et rien ne peut exprimer la langueur des
cadences, la mollesse du mouvement, le moelleux et la grâce des voix vers ces dernières mesures de la fanfare :
Mais le soir près d’elle Te ramènera...
Tra la la Ira la la ira la la la la la laire ! la laire la la hi la la hi ! etc...
Le professeur crie, peste, parle, on ne l’entend pas, la voix lui manque, vox faucibus hœsit ;
il s’agite , il gesticule , il se débat : pauvre homme ! il ne lui manquait plus que d’avoir l’air de diriger lui-même cette symphonie, et le voilà tout justement dans l’attitude d’un chef d’orchestre enthousiaste , d’un maître de chapelle dans son coup de feu.
J’en ai vu qui pâlissaient, rougissaient et finissaient par pleurer!... et je me souviens, avec mes idées toutes fraîches de respect et de discipline, de quelle profonde et douloureuse compassion je fus saisi à la vue de ce renversement inouï, de cette majesté déchue et dépouillée de tout son prestige , de ce souverain redoutable tombé au plus bas, demandant grâce pour ainsi dire au dernier de ses sujets , et combien j’étais étonné que ces cœurs de roche n’en fussent pas attendris. Ah ! c’est qu’en général du moins cet âge est sans pitié.
J’en ai vu qui sautaient à bas de leur chaire, jetaient leur toque et leur robe et couraient implorer l’assistance du proviseur.
Le proviseur arrive, le tumulte s’apaise , la classe est en retenue ; mais le temps de la classe s'est écoulé et le professeur a pris la jaunisse.
Non, voyez-vous, il est impossible que ces
enfants-là fassent jamais des magistrats intègres, des sujets supportables, une société heureuse et tranquille.
Les Professeurs.
1 n’y a rien à dire contre l’Université sinon que c’est un corps qui n’est pas un corps, que ses professeurs , libres, ambitieux, chargés de famille , s’occupent naturellement de leur fortune, de leur avancement, vont dans le monde et s’embarrassent en même temps de toutes sortes de spéculations littéraires et politiques , qu’ils vendent leurs paroles comme ils vendraient de l’huile et de la cassonade , qu’ils se soucient de leurs importantes fonctions
comme d’un chef destitué, qu’ils vont parler deux heures par jour en classe avec autant de dégoût que les élèves en ont à les écouter, que sur cent écoliers qu’ils amassent , et dont ils savent à peine les noms, ils n’en daignent ouvertement surveiller que quatre ou cinq , et qu’au lieu de cent jeunes gens bien élevés ils forment une demi-douzaine do petits pédants qu’ils détournent de leur direction et donc le plus fort ne pourra faire peut-être un avocat honnête et médiocre.
Aussi j’estime l’ Université à peu près autant qu’un corps enseignant de bonzes et de marabouts , car elle ne fait guère davantage pour l’éducation, les progrès, le repos des générations présentes et des sociétés à venir.
Il faut lui rendre pourtant cette justice qu’elle a essayé d’améliorer l’instruction. On employait i autrefois huit ou dix ans à faire ses études , et j l’on savait à peine un peu de latin et de grec; mais cela suffisait pour entrer dans quelque étude spéciale, et l’on avait appris à apprendre. L’Université a voulu qu’on apprît durant ces ! mêmes huit ans un peu d’italien, d’allemand,
I d’anglais, de mathématiques, d’histoire naturelle, d’histoire, etc. ; il en est résulté que les
élèves sauront beaucoup moins de latin et de grec , et pas un mot d’anglais, d’italien , d’histoire naturelle, etc.
Les effets déjà sont frappants. Un homme du métier nous disait que les éléves médiocres des anciennes classes étaient des sujets rares, et qu’avant dix ans on ne saurait plus rien en France. Il n’y. a qu’à voir, la main sur la conscience, ce qu’on sait déjà maintenant.
Il y a des gens, il est vrai, qui disent qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre le latin et le grec ; de quoi n’en peut-on dire autant ? Il n’y a rien à répondre à ces gens-là, mais qu’ils prennent l’aune et la truelle.
Un des plus grands abus de la librairie, à qui l’on en reproche tant, fleurit dans la littérature universitaire : je veux dire ces éditions nouvelles des plus vieux classiques qu’on rafraîchit d’un avant-propos ou de quelques notes, et que les professeurs, d’intelligence avec les libraires parce qu’ils y trouvent leur compte les uns et les autres , forcent leurs élèves d’acheter tous les ans. Les Racines grecques sont les mêmes depuis deux cents' ans : il ne se passe pas d’année scolaire qu’un professeur n’y colle son nom et n’en écoule forcément une édition à
son profit. Il n’est point de faiseurs d’almanachs, de libraires de pacotille, et d’écrivains faméliques, qui aient tenté rien de pareil.
Les Externes.
1 y a dans beaucoup de collèges des externes et des pensionnaires.
L’externe est le courtier, le commissionnaire, le pourvoyeur et pour ainsi dire le proxénète de l’interne. C’est par lui que le pensionnaire reclus communique avec toutes les choses prohibées du dehors. C’est l’externe qui fait ses achats et qui lui passe des objets de contrebande , c’est lui qui le fournit de poudre fulminante, de charcuterie et d’épices; c’est lui qui lui procure le livre défendu, qui prend ses livraisons à mesure chez le libraire , et qui lui
loue au cabinet de lecture du coin le roman à la mode. C’est lui qui importe , comme on dirait aujourd’hui , la civilisation dans le college, c’est-à-dire les notions les plus fraîches de la mode , des théâtres , du bal masqué, etc. , etc. Il raconte tout ce qu’il a la liberté de voir, d’entendre et de faire ; il attise sans cesse les flammes de l’imagination de l’interne, qui montre un penchant singulier à se j civiliser.
C’est parmi les externes, quand ils sont rii elles, qu’on voit le plus souvent ce qu’on appelle en argot de collège des amateurs : ce qui signifie, mieux qu’on ne peut l’expliquer,
! quelque chose de fat , d’avantageux et de petitmaître.
L’externe est , comme on voit , quant à l’interne un agent assez pernicieux , et c’est à grande raison qu’on l’exclut des collèges dans tous les bons ouvrages sur l’éducation. Quant à lui-mème, placer au collège un enfant comme i externe dans une ville comme Paris, sans précepteur ou répétiteur , c’est le lâcher sur le pavé, livré à lui-même, comme un mendiant ou un vagabond durant les sept ou huit années les plus périlleuses de sa vie, et l’exposer à tout ce qu’il
peut lui arriver de pis. Il serait plus simple et plus sûr de lui mettre tout de suite un rabot dans les mains.
Le désordre est tel dans ces grands collèges que l’externe peut disparaître impunément de sa classe pour six mois , pour l’année entière.
A toute extrémité, une fausse attestation le tire j d’affaire. Comment l’écriture des parents se- j rait-elle connue du professeur qui ne connaît
même pas l’élève ? Un jeune homme pourrait également suivre les cours d’une classe quelconque sans acquitter les droits universitaires. J’ai connu des humanistes qui avaient fait leur rhétorique dans les carrières de Montmartre ou sur les ânes du bois de Boulogne; cela s’appelle filer... C’est la même chose que l’école buissonnière , seulement on en occupe alors les loisirs à plus de frais et plus dangereusement
3jes Internes,
a condition des internes, dûment enfermés , serait donc la meilleure pour une' bonne éducation physique et morale , si l’on pouvait se ré- j soudre à les nourrir plus convenablement ;
S’ils ne sortaient jamais et s’ils n’oubliaient en un jour de fête et de spectacle le peu de leçons qu’on peut leur avoir donné ;
Si leurs parents ne venaient pour le moindre j
châtiment implorer les maîtres et neutraliser leur pouvoir ;
Si l’éducation religieuse n’était nulle et si l’on ne leur apprenait simplement qu’il ne faut point insulter à la religion , sans trop leur dire pourquoi ;
Si les professeurs croyaient un peu plus euxmêmes à ce qu’ils enseignent ;
Si le singulier état de toutes choses en ce temps-ci ne les plaçait eux-mêmes dans la plus fausse position, et ne les empêchait de donner à leurs élèves un principe droit en fait d’histoire ou de religion ;
S’ils avaient pour but de former d’honnêtes gens et non d’obtenir une décoration ou un grade de chef de bataillon dans la garde nationale ;
Si l’on donnait moins d’importance à des sciences vaines, incomplètes, et tout-à-fait inutiles pour la conduite de l’homme et de la société ;
Si le doute qui n’apprend rien , qui ne sait rien, qui n’est bon à rien , n’occupait point en personne toutes les chaires ;
Si les maisons étaient dirigées par des personnes assez graves pour ne point céder, dans
un moment de folie et de désordre, à des petitesses comme celle de substituer , par exemple, le tambour à la cloche, len souvenir de je ne sais quel régime- soldatesque qu’elles sont loin de goûter ;
Si la discussion n’était point permise et encouragée sur des dogmes inviolables et des matières religieuses qu’on feint de vouloir faire respecter ;
Si les systèmes les plus effrontés d’athéisme et de matérialisme n’avaient point cours dans les écoles de philosophie ;
Si, par suite d’une révolution politique qui ne change rien à d’éternelles vérités , on n’avait point changé de doctrines , fait disparaitre tous les excellents livres de l’enseignement, et si par conséquent les professeurs n’avaient semblé dire à leurs élèves : Nous vous avons menti jusqu’à présent , ou Dès ce moment nous allons mentir ;
Si les professeurs n’empruntaient pas le matin une gravité de commande qui disparaît le soir au spectacle ou au bal ;
Si les élèves ne savaient pas parfaitement ce qui se passe dans l’intérieur des ménages de leurs maîtres , etc. , etc. , etc.
Les Pensions.
maginez des gens qui font une spéculation, des marchands, des entrepreneurs qui prennent un établissement quelconque, une ménagerie, par gg exemple , un haras , une école vétérinaire, -et qui l’enferment de JJSgrilles et de portes parce qu’ils répondent de leurs sujets ; qui les soignent pour mériter de la confiance, qui
les surveillent de peur qu’on ne les retire par suite de quelque accident , qui ne voient en eux que leur intérêt, qui les classent exactement selon les divers prix qu’ils en retirent, qui ne leur donneraient pas une drogue ou un picotin de plus ({uc ne le porte leur marché, qui leur mesurent et leur rognent sans cesse le manger, le couvert et le boire, qui font des punitions et delà diète un moyen d’économie, qui n’en soignent dans le nombre que cinq à six des plus heureusement doués, et qui n’enseignent quelques tours, quelques manœuvres savantes à ces sujets brillants que pour attirer du renom à la maison.... Seulement au lieu de bêtes ce sont des enfants.
On a vu un maître de pension qui prônait son savoir-faire , et qui se vantait d’avoir fait dîner soixante élèves, un jour de fête , avec un seul dindon.
Il appelait cela contenter tout le monde.
Aussi, pensions marâtres, jardins froids et stériles, perdus en des rues infectes, vous glacez l’âme de vos tristes élèves , vous ne leur laissez ni regrets, ni respect, ni souvenirs; ils vous revoient sans vous saluer, et ce n’est pas là cette maison paternelle où mon cœur revoie si souvent, dont j’ai peuplé la campagne des plus
riantes imaginations et des plus purs sentiments de ma jeunesse , et dont j’irai quelque jour baiser le seuil en pèlerinage !
Le Pion,
’est le nom du maître d’études; mais il faut se servir du nom consacré, sous peine de n’être pas compris.
Nous ne faisons qu’un chapitre là où il faudrait un volume : la question du pion se rattache à bien d’autres.
Le pion sort de celte innombrable foule qui étudie aujourd’hui sans fortune , et qui quitte les classes sans état , sans avenir, sans pouvoir embrasser une profession libérale , sans rien savoir d’un métier mécanique.
Or il n’est pas de cheval de fiacre , de septième clerc d’avoué, de mousse à bord d’un navire , de vieille femme galante , de dernier commis de commerce, d’apprenti d’usine, de forçat dans son bagne , de chien à l’attache , de malade sur son lit de misère , de voyageur livré à des sauvages , de moineau pris par des enfants qui ne soit plus heureux qu’un pion.
Le pion gagne un morceau de pain tous les jours et quatre cents francs tous les ans. ... et il n’a pas d’autre perspective.
Supposez-le ambitieux : il accuse la société , il est agité , remuant , par conséquent nuisible ; il laisse croître ses cheveux et porte un chapeau à larges bords , il proteste enfin.
On a remarqué, pendant la révolution, que les jacobins les plus enragés , les clubistes les plus forcenés et les plus ridicules appartenaient à cette classe d’instituteurs laïques attachés aux collèges , qui , dans leurs idées classiques , voyaient le forum de Rome à l’assemblée de leur section , et se sont crus des orateurs chargés des destinées de la république parce qu’ils n’étaient que des brouillons bouffis d’orgueil et impatients de sortir de leur état.
On pourrait remarquer quelque chose de pareil aujourd’hui.
Voilà par où le pion , quant à lui , touche aux misères du temps.
Quant à l’élève , il ne lui est d’aucun avantage d’être confié à des individus, souvent aussi jeunes que lui , qui ne sont près de lui qu’en passant, qui sont occupés d’autres plans, et qui ne peuvent prendre aucun goût à leur état parce qu’ils ont toujours en vue d’en changer.
Il ne lui est rien moins que profitable aussi, de vivre familièrement avec ces jeunes gens plus avancés , plus corrompus , plus occupés d’idées étrangères , souvent dangereuses, qu’ils laissent plus ou moins percer; de recevoir leurs confidences politiques ou littéraires, de lire leurs livres et leurs brochures, et d’apprendre prématurément du pion tout Ce que celui-ci a appris dans la vie qu’il a déjà menée au dehors.
Je dis vivre familièrement, parce que c’est le rapport le moins mauvais qui puisse s’établir entre eux.
Car le pion est plutôt le domestique de l’élève qu’un de ses maîtres, il n’a pas meme la satisfaction de contribuer à son instruction , il n’a qu’à le surveiller et à le conduire. Le maître
renverrait bien plutôt le pion qui lui coûte de l’argent que l’élève qui lui en rapporte, il ne se fait aucun scrupule dans un débat de donner gain de cause à l’élève ; ceci a pour effet d’ôter toute autorité au pion et d’alléger l’élève, à son grand dommage, de sa surveillance. Mais surtout la condition du pion pressé entre ces deux pouvoirs, attaqué par l’élève s’il fait son devoir, repris par le maître s’il ne le fait pas, et dépendant de l’un et de l’autre pour un morceau de pain, est une des choses les plus misérables de ce monde.
Cette condition déplorable se montre avec évidence dans des rapports étranges : le pion malgré lui traite l’élève avec une certaine déférence ; l’élève l’appelle M’sieu , mais d’un ton insultant qui trahit bien le cas qu’il en fait.
Que les parents méditent les conséquences de ces relations, et à quelles espèces d’autorités ils confient leurs enfants.
Il faut dire aussi que la mise même du pion n’est propre qu’à lui enlever toute considération et tout respect. A le voir marcher le long des rangs des élèves, on dirait quelque mendiant qui s’en est approché pour en tirer des aumônes ; il fait tache encore parmi le désordre et les
ruines des vestes de classe. Il n’est pas d’élève en haillons, en casquette fripée, les genoux et les coudes à jour, dont toute la défroque ne vaille mieux que la sienne.
Ce malheureux porte un chapeau où la graisse obstinée perce l’encre dont il le repeint tous les jours, une redingote brossée, lustrée et qu’on dirait brodée sur les coutures. Je n’ai jamais osé regarder ses bottes.
Il est toujours cravaté et boutonné hermétiquement et de façon à donner des soupçons qui fendent l’âme.
J’en ai vu qui portaient des pantalons de nankin vers la mi-décembre.
Quelquefois le pion est un ancien militaire qui a une petite retraite ou même qui n’a pas de retraite, qui se voit forcé, sans études, d’étoulfer dans cette atmosphère de latin et de grec, de faire réciter des lignes barbares où l’on glisse mille injures , et qui , pour manger, continue ce métier faute d’autre sans espoir d’en sortir ; dans ce dernier cas, hélas ! honneur au courage malheureux !
L’Étude.
out cela n’est pas bien gai, etl’on s’attendait sans doute à trouver ce petit livre tout plein de choses bouffonnes.
Mais comment rire en un pareil sujet!
Il y a des physiologies médicales qui ont eu des effets funestes ; en y voyant décrire les organes du corps humain, et à combien de maux
ils sont exposés, l’imagination des lecteurs s’est frappée et ils sont tout-à-coup tombés malades de maladies auxquelles ils ne songeaient point. Le ciel me préserve de révéler à d’innocents enfants des expédients coupables que leur malice d’ailleurs ne trouve que trop toute seule.
Et qui ne connaît ces traditions classiques qui passent de génération en génération? à quel visage barbouillé d’encre apprendrais-je à lier patiemment trois , quatre et cinq plumes en manière de flûte de Pan, pour écrire plus vite un pensum qui serait incontestablement fini dans la moitié’ du temps qu’on passe à ajuster ces plumes?
Je parlais de la patience de l’écolier. Il y avait autrefois parmi nous une mode qui nous était venue avec celle des visières de casquette démesurées ; chacun rabattait sa visière sur ses yeux et , le maître ne pouvant plus voir de sa chaire à quoi l’on s’occupait , on lisait paisiblement des livres d’agrément au lieu de faire les devoirs : mais comme il fallait surveiller le maître pour plus de sûreté , et s’assurer qu’il ne bougeait pas de sa place , on avait imaginé de percer la grande visière d’un petit trou par où glissait le regard de l’élève, qui , tout en
ayant l’air d’étudier profondément, lorgnait le professeur dans sa chaire.
Les plus habiles taillaient cette ouverture en carré , et il y en eut qui , par raffinement , y adaptèrent un morceau de verre pour compléter la décoration de cette petite fenêtre.
On rencontre toujours dans les collèges quelques individus singuliers, où n’y en a-t-il pas? Rien n’est plus commun que l’extraordinaire : — des gens distingués par telle ou telle faculté , tel ou tel défaut , des élèves forts ou adroits , importants enfin à quelque autre titre. Il y en a dans les promenades qui épluchent une grenouille d’un coup de pouce et la croquent d’un coup de dent; il y en a qui avalent une bille
comme un pruneau , et qui sont fort estimés ; il y en a qui peuvent se retourner les paupières d’une façon hideuse ; il y en a qui contrefont toutes les signatures , et qui réunissent je ne sais combien de chances pour être pendus; il y en a qui imitent le cri d’un animal avec des dispositions incroyables; il y en a qui font la roue et qui marchent sur les mains plus volontiers que sur les pieds; il y en a enfin qui louchent ou qui boitent, et c’est le motif d’un surnom distinctif à la mode romaine. J’en connaissais un qui avait l’étrange propriété , grâce à la séparation imperceptible de deux incisives de la mâchoire supérieure , de lancer de l’eau à vingt pas, sans bruit, sans grimace, en filet mince et dru , comme la seringue la plus en haleine. Un jour de composition, ayant fini très-vite , il n’avait plus rien à faire : c’est une crise terrible pour l’écolier et le moment des attentats sans excuse et sans nom. Il avait de l’eau dans son pupitre, il en remplit sa bouche et promène un regard distrait sur les tables. Il avise à l’autre bout de la classe un malheureux penché sur son papier, la main sur son dictionnaire , qui s’épuisait sur sa composition ; il serre les dents, pousse l’eau, le jet part : la
copie était inondée ; l’autre , foudroyé , sans souffle, sans voix, se redresse et lance à son voisin un effroyable soufflet qui fait tout frémir, et voilà deux enfants qui se prennent aux cheveux et qui s’assassinent sans vouloir s’expliquer. Le maître ne put jamais pénétrer cette iniquité et les mit tous' deux à genoux , et cependant le coupable, les sourcils froncés, Pair affairé , faisait mine de tailler sa plume !
Ah ! s’il lit jamais ceci , que ce remords le poursuive , et que ces lignes lui représentent le vi-
sage enflammé de ces deux innocents injustement punis, injustement battus , et qui peutêtre, faits pour s’aimer, se vouèrent ce jour-là une haine mortelle!
La saison du printemps , outre les influences malignes qu’elle verse sur tous les êtres organisés, outre les hannetons, les cerises et leurs noyaux dont elle gratifie en particulier l’écolier, lui ramène les nichées et le goût des oiseaux.
Mais si l’écolier est si redoutable à ces tendres bêtes, en vérité elles le lui rendent bien.
Que de pensums , de coups de pied et de tiraillements d’oreilles elles lui ont valus!
L’oiseau, quel qu’il soit, est un témoin vivant qu’il n’y a pas moyen de faire taire.
Et comment peindre les épreintes et les sueurs froides du geôlier d’un moineau quand, au milieu de la classe et dans un profond silence, un
Cuic !
bien articulé et bien perçant sort tout à coup d’un pupitre?
Le maître dresse l’oreille et s’informe, un second
Cuic !
le met hors de doute. L’élève tremble et
voudrait être à cent pieds sous terre , et se sent
des désirs furieux d’étouffer les cris et l’accusateur.
Le maître quitte sa place, et alors commence une véritable chasse , une battue des pupitres jusqu’à ce que de nouveaux cuics le guident au gîte , que le prisonnier soit délivré et le tyran puni.
A propos de pupitres, je n’irai pas plus loin, industrieux et patient enfant, sans te consacrer quelques lignes , et sans faire tous mes efforts pour te rendre la gloire qui t’est si bien due, et que tu mérites cent fois mieux que tant d’industriels , d’entrepreneurs , de marchands de pois à cautères, de poètes, d’assassins, d’avocats , de cabotins , de députés , de tailleurs , de fripons et de sots qui t’en dépouillent aujourd’hui !
Il avait la passion de la cuisine, ce jeune enthousiaste.
A force de soins , il avait ramassé dans son
pupitre un briquet, des allumettes, un trépied, un poêlon.
Dieu pourvoyait aux provisions; et tandis qu’on récitait Cicéron ou qu’on expliquait Sénèque , il suait , soufflait , taillait , trempait , salait , retournait , tâtait , ouvrant et fermant son pupitre, plus affairé qu’un alchimiste ou qu’un chef de cuisine chez Borel.
Tout à coup une agréable odeur de beurre roussi se répandait dans la classe, un filet de fumée grasse et nauséabonde glissait par les fentes du pupitre , et il fallait encore , à force de papier et de calfeutrages , dissimuler les heureux effets de ce chef-d’œuvre inconnu.
Le maître souvent découvrait les mystères de cette gargote incompréhensible et ravageait d’un coup ces longs produits de la patience et du génie, plus barbare cent fois que ce guichetier stupide qui écrasa l’araignée de Pélisson î
Il fallait voir alors de quel courage, de quel front rayonnant de noble audace et de foi, l’intrépide artisan se mettait à genoux , ayant l’air de dire comme Galilée :
— E pur simuove!
Quelquefois aussi l’entreprise arrivait à bien et les voisins du marmiton obtenaient la faveur
de partager avec lui quelque ragoût de fromage et d’œufs pourris et brûlés, qu’on trouvait plus délicieux qu’aucun mets de la table des rois.
O écoliers ! que vous rendrai-je pour les plaisirs et les moments de douce et plaisante humeur que j’ai goûtés à vous observer dans ma vie ? Vous êtes, à vrai dire, des microcosmes et les psvcologues ont grand tort de vous négliger. Vous avez en germe tous les vices , toutes les passions, tous les travers, tous les ridicules de l’homme , et vous les laissez voir et
saisir dans leur naïve nudité. Telle une eau plus près de sa source est plus transparente , plus pure et se laisse pénétrer jusqu’au fond.
Pour servir de Préface.
hysiolo gie!... C’est un mot bien long. Je ne m’attendais guère à écrire sous ce titre , et je suis sûr que ces pauvres enfants ne se doutaient pas non plus....
Physiologie soit , vous l’appellerez comme il vous plaira.
Il est vrai que l’usage de ces mots composés est ambitieux et plein de périls. Pourquoi pas Physiographie , par exemple, ou Monographie, etc. , etc. ? Tous ces néologismes savants signifient également tant de choses : à la vérité, ils ont aussi l’avantage de ne rien signifier du tout. Mais je parle grec à la plupart de mes lecteurs.
Pourtant je n’aurais pas voulu noircir tant de feuillets à propos de telle matière sans donner un bon avis, une leçon utile.
Eh bien! ce livre lui-même, oui, ce livre entier, servira de long et déplorable exemple.
Écoutez donc , enfants, et méditez ! Si vous ne vous persuadez des vérités que j’essaie de faire sentir, si vous n’écoutez de bonne heure la voix de vos maîtres et de la raison, si vous ne lisez assez tôt de vieux et excellents livres , si vous oubliez Dieu , si vous usurpez violemment votre liberté et si l’on vous livre à vous-mêmes , si vous ne vous mettez dans l’esprit que romans et fadaises, si vous ne consultez sur le choix d’un état que les illusions de la jeunesse et de la vanité ; bientôt sans état, sans direction , sans ressources , sans études et sans le loisir d’en faire , abusant de votre
temps, de votre plume et des dons que Dieu vous a faits , vous serez obligés un jour.... d’écrire de petits livres comme celui-ci.