CHAPITRE XII
Lie Chef de Division
Le chef de bureau peut encore être un homme ordinaire , mais le chef de division est toujours un homme distingué.
Quand il prend le nom de directeur , c’est, comme nous l’avons dit , un homme politique.
Quant aux directeurs-généraux, ils se croient tous des hommes d’état.
Le malheur du chef de division est de tellement ressembler à un chef de bureau, que souvent il n’v a réellement entre eux que la différence du traitement et de la nomenclature : car le chef de division a toujours beaucoup de qualifications. Jugez ce que tient de place dans l’Almanach royal
M. Buireau-Leschevin , directeur du personnel, officier de la Légion- d’ Honneur, chevalier de Saint - Louis , du Lion de Belgique , de Saint-Ferdinand d’Espagne, de Saint-Wladimir de Russie , troisième classe , et membre libre de l’Institut; maître des requêtes en service extraordinaire , député d’un département ou membre du conseil général de la Seine, et toujours le fantastique etc.
Le chef de division protège ses employés; il leur permet de prendre l’air le jour des Anglais, qui est le jour public où les créanciers peuvent entrer et faire des scènes à leurs débiteurs. Ce digne homme rudoie les créanciers qui s’adressent à lui, il se prête aux combinaisons qui peuvent rendre inutiles les oppositions sur les traitements , et quelquefois obtient du ministre le payement d’une petite dette criarde. Il s’efforce d’être le père de ses employés.
Les chefs de division sont, comme nous l’avons dit, la monnaie du ministre, ils sont donc l’âme des ministères, et gouvernent les ministres.
Le nerf , l’existence , la gloire du chef de division , c’est le Rapport.
Quand les rois eurent des ministres , ce qui n’a commencé que sous Louis XIV, ils se firent faire des rapports sur les questions importantes. Insensiblement, les ministres ont fait comme les rois; puisque sept ministres sont aujourd’hui la monnaie d’un roi. Maintenant les ministres, occupés de se défendre devant les deux chambres et devant la cour , sont plus que jamais menés par les lisières du rapport. Il ne se présente rien d’important dans l’administration que, le ministre, à la chose la plus urgente, ne réponde : — J’ai demandé un rapport.
Le rapport, c’est, pour l’affaire et pour le ministre , ce qu’est le rapport à la chambre des députés pour les lois: une consultation où sont traitées les raisons contre et pour avec plus ou moins de partialité ; en sorte que le ministre est aussi avancé avant qu’après le rapport.
Il semble que l’on est ministre pour avoir de la décision , connaître les affaires et les faire
marcher; mais non, le rapport règne en France depuis le colonel jusqu’au maréchal, depuis le commissaire de police jusqu’au roi , depuis les préfets jusqu’aux ministres , depuis la chambre jusqu’à la loi. Tout se discute, se balance et se contre-balance de vive voix et par écrit , tout prend la forme littéraire , la France rapporte , rapporte tant, qu’elle se ruine malgré de si beaux rapports , elle perd son temps , elle disserte au lieu d’agir. Il se fait en France un million de rapports écrits par année. Il s’ensuit que les bureaucrates régnent.
Un ministre vous a donné les plus belles assurances , vous revenez dans les bureaux , on vous dit : — On fait le rapport au ministre. Vous vous trouvez alors face à face avec une lame de couteau ou une massue selon le tempérament du redoutable chef de division. Comprenezvous? De là cet axiome :
10e AXIOME.
Le rapport est un report , et quelquefois un apport.
Tl ne faut cependant qu’un moment pour prendre un parti. Quoi qu’on fasse , il faudra décider. Plus vous aurez mis en bataille de rai-
sons pour et de raisons contre, moins le jugement sera sain. Les plus belles choses de la France se sont faites quand il n’existait pas de rapport et que les décisions étaient spontanées.
Le chef de division marche sur deux béquilles, le Rapport en est une, le Mémoire est l’autre.
Nous pourrions faire de Madagascar notre Botany-Bay. Quels sont les moyens à employer, comment faire ? Le directeur des colonies passe un an à préparer un mémoire où la possibilité est établie, où les ressources sont indiquées. On met le mémoire dans un carton , il y dort ; ou, si la chose est urgente, on passe immédiatement à l’exécution.
Mais un inventeur propose à la marine un moyen de dessaler l’eau de la mer, le ministre demande un rapport.
Le rapport dit que cela est si difficile , que c’est impossible, la marine, depuis cent ans, est ennuyée de propositions de ce genre. Il propose de nommer une commission de savants : l’homme ennuyé va en x\ngleterre, et vend son procédé.
Avez-vous compris? Voilà le chef de division : il peut tout aussi bien être une célèbre ganache qu’un grand homme inconnu.