‹ Physiologie de l'employéChapitre 3 sur 16 · AXIOME · texte numérisé non relu

AXIOME

La protection est la preuve de la puissance.

Aussi pouvait-on avoir vingt-cinq ans , et une place élevée , être auditeur au conseil d’état ou maître des requêtes, et faire des rapports à l’empereur en s’amusant avec son auguste famille. On s’amusait et l’on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite. Il y avait tant d’hommes aux armées qu’il en manquait pour l’administration. Les gens édentés , blessés 'a la main , au pied , de santé mauvaise, ayant la vue oblique obtenaient un rapide avancement.

Quand vint la paix , le nombre des prétendants se doubla : les familles nobles et pauvres qui refusaient de servir l’empereur voulurent servir les Bourbons. Une armée de cousins, de neveux, d’arrière-germaéns , de

parents à la mode de Bretagne déboucha de province au faubourg Saint-Germain et tripla la masse de solliciteurs.

Ce fut alors que la manie des places commença , tout le monde en fut atteint. Un ingénieux auteur publia : 1 Art de solliciter , en même temps que Y Art de payer ses dettes. On créa d’abord des places pour satisfaire quelques ambitions légitimes. Puis, pour trouver de la place, on fit la guerre aux sinécures. Il fut alors défendu d’avoir plusieurs places. Être employé semblait être le synonyme de : toucher des émoluments et ne rien faire ou faire peu de chose. La Chambre se déclara l’ennemie des faveurs. On in-

venta la spécialité pour les dépenses, et les chapitres intitulés : Personnel dans les budgets furent alors épluchés. On chipota les allocations. Les ministres, obligés de trouver de l’argent pour des dépenses secrètes, tondirent sur leur personnel.

Le temps heureux , l’âge d’or napoléonien devint un rêve. L’on ne travailla pas davantage, mais les places furent cruellement disputées ; elles furent la monnaie invisible avec laquelle on paya certains services parlementaires. On créa sur l’avancement dans les bureaux des lois qui n’obligent que les employés.

Aujourd’hui les moindres places sont soumises à mille chances : il y a mille souverains.

Comptons?

Quatre cents au bout du pont de la Concorde , ainsi nommé parce qu’il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la gauche et la droite de la chambre. En France, on aime les antinomies. ( Joli axiome. )

Trois cents autres se trouvent au bout de la rue de Tournon.

La Cour des Tuileries, qui doit compter pour trois cents , est donc obligée d’avoir sept cents fois plus de volonté que l’empereur pour nommer un de ses protégés à une place quelconque,

ce qui 11e veut pas dire que Louis-Philippe ait sept cents fois plus de volonté que Napoléon , mais sept cents fois moins de pouvoir en cet endroit.

Or , si vous songez , familles imprudentes , que la chambre des députés a quatre cents raisons de vous disputer une place, que la chambre des pairs en a trois cents autres et la Cour deux cent quatre-vingt-dix-neuf, vous graverez dans vos têtes ceci :

5e AXIOME.

Dans un pays où il y a trois pouvoirs , il y a mille à parier contre un , qu’un employé qui n’est protégé que par lui-même n’aura point d’avancement.

En un mot, Odrv vous dirait que la seule place libre est la place de la Concorde.

Enfin, familles honnêtes et fières, consultez les bureaucrates les plus expérimentés , ils vous diront que de même qu’il existe une Moyenne de traitement , il y a la Moyenne de l’avancement. Cette fatale Moyenne résulte des tables de la loi , et des tables de mortalité combinées. Or vous pouvez regarder comme certain qu’en entrant dans quelque administration que ce

soit, à l’âge de dix-huit ans, on n’obtient dixhuit cents francs d’appointement qu’à trente ans, et que , pour en obtenir six mille à cinquante ans, il faut être un génie administratif, le Chateaubriand des rapports, le Musset des circulaires, le Lamartine des mémoires, l’enfant sublime de la dépêche.

Pensez, familles honnêtes et fières, qu’il n’est pas de carrière libre et indépendante dans laquelle , en douze années , un jeune homme — ayant fait ses humanités, — vacciné, — libéré du service militaire, — jouissant de ses facultés,

— sans avoir une intelligence transcendante ,

— n’ait amassé un capital de quarante-cinq mille francs et des centimes, représentant la rente perpétuelle de ce même traitement essentiellement transitoire , qui n’est pas même viager.

Dans cette période , un épicier doit avoir gagné 10,000 livres de rentes, avoir déposé son bilan , tenté une révolution , ou présidé le tribunal de-commerce ;

Un peintre avoir badigeonné un kilomètre de muraille à Versailles, être décoré de la Légiond’Honneur, ou se poser en grand homme méconnu ;

Un homme de lettres est professeur de quel- |jue chose, ou journaliste à cent écus pour nille lignes , il écrit des Physiologies , ou se rouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux sur le désordre des choses qui méconente l’Ordre de choses, ce qui constitue une Valeur énorme et en fait un homme politique ;

Un publiciste a pris pour dix mille francs de )asse-ports et observé les pays étrangers , pour e compte de la France ;

Un oisif, qui n’a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose , a fait des dettes et me veuve qui les lui paye ;

Un prêtre a eu le temps de devenir évêque jn partibus ;

Un vaudevilliste est devenu propriétaire, juand il n’aurait jamais fait de vaudevilles enjiers ;

Un garçon intelligent et sobre, qui aurait :ommencé l’escompte avec un très-petit capital , pomme deux mille francs , achète alors un quart je charge d’agent de change ;

Enfin un petit clerc est notaire , un chiffonner a mille écus de rentes, les plus malheureux mvriers ont pu devenir fabricants ; tandis que seul dans le mouvement rotatoire de cette civi-

lisation qui prend la division infinie pour 1 progrès , votre fils

A vécu à vingt-deux sous par tête !

Se débat avec son tailleur et son bottier !

N’est rien!

A des dettes !

Et s’est crétinisé!

Le malheureux s’écrie alors au sein de s i famille désolée , que pour avancer, il faut l’apd pui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, de trois ministres et de deu

urnaux : un journal ministériel et un journal opposition !

Ce que ce malheureux dit , vous le trouvez éréotypé ici, familles honnêtes et fièrcs. Qu’on ; le dise , qu’on se le répète !

6e AXIOME.

Aujourd’hui, le plus mauvais état, c’est État !

Pourquoi? direz-vous. Eh! bien, parce que ervir l’E tat, ce n’est plus servir le prince qui

savait punir et récompenser! Aujourd'hui l’Etat, c’est tout le monde, et tout le monde 11e s’inquiète de personne. Servir tout le monde, c’est ne servir personne. Personne ne s’intéresse à personne : un employé vit entre deux négations ! Le monde n’a pas de pitié , n’a pas d’égard, n’a ni cœur, ni ami; tout le monde est. égoïste , oublie demain les services d’hier. Tout le monde est aveugle: il donne quatr mille francs de rentes à l’homme qui taraude la terre, et n’offre pas deux liards au savant qui invente la tarière !

Page 1