CHAPITRE VII
« Les hommes se trompent en ce point qu'ils pensent être libres. Or, en quoi consiste une telle opinion ? En cela seulement qu'ils ont conscience de leurs actions et ignorent les causes qui les déterminent. L'idée que les hommes se font de leur liberté vient donc de ce qu'ils ne connaissent point la cause de leurs actions ; car dire qu'elles dépendent de la volonté, ce sont là des mots, auxquels on n'attache aucune idée. Quelle est en effet la nature de la volonté, et comment meut-elle le corps ? C'est ce que tout le monde ignore, et ceux, qui élèvent d'autres prétentions et parlent des sièges de l'âme et de ses demeures, prêtent à rire ou font pitié. » Spinoza.
« En tout, ce que je puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire, « agir> en un mot, en vertu d'une libre décision de l'fime , c'est qu'ils rêvent les yeux ouverts. » Spinoza.
Il est étrange de voir, comment ceux qui fondent leur croyance à l'existence de Dieu sur le postulat que tout dans le monde doit avoir une cause, soutiennent au contraire, dans leur zèle en faveur du libre arbitre, que la volonté se détermine elle-même, c'est-à-dire n'a point de eau se Tel qu'il est communément employé, le terme volo7ité n'a point de sens défini, et ne s'applique certainement pas à une réalité concrète dans la nature ; car là, comme dans tout autre phénomène, les effets trahissent les causes et varient avec elles. Et ce n'est pas la seule incohérence de ceux qui revendiquent une volonté métaphysique : tandis qu'ils croient à l'existence d'un gouffre infranchissable entre le conscient et l'inconscient, à l'impossibilité de con-
covoir le rapport entre la matière et l'esprit, ils déclarent en même temps, qu'ils ont une preuve incontestable de l'existence de la volonté dans la conscience claire de pouvoir produire par un acte de leur volonté des mouvements de leurs membres. En d'autres termes, à tout moment de leur vie, ils franchissent le gouffre, qu'ils disent infranchissable, et conçoivent le lien, qu'ils disent inconcevable.
Si je passe rapidement sur la longue discussion concernant le libre arbitre et la nécessité, ce n'est assurément pas pour éviter d'attaquer de front les difficultés qu'elle présente. On espérerait vainement jeter une nouvelle lumière sur un sujet si souvent discuté, quoique cependant, à cause peut-être de l'ambiguïté du langage, le résultat de toutes ces discussions ait généralement été de laisser les choses en l'état, et de persuader à chacun des adversaires qu'il avait remporté la victoire. Sans doute pour quiconque envisage les choses au point de vue du bon sens, il doit sembler, que le terme libre devrait s'appliquer à l'homme et non à sa volonté : si l'homme est libre de faire ce qui lui plaît, c'est-à-dire ce qu'il veut, il est libre; s'il est empêché de le faire par des causes externes ou internes, ou s'il est obligé de faire quelque autre chose, il n'est pas libre; une volonté libre de se vouloir elle-même n'est évidemment qu'un non-sens. La question rie sera pas résolue par la controverse ; mais je ne puis douter qu'elle ne le soit graduellement, sans aucun besoin de controverse, par le progrès du savoir humain; et le temps n'est probablement pas bien éloigné, où les hommes s'étonneront que tant de subtiles naïvetés et de travail assidu aient été dépensés pour un tel objet : ils s'apercevront bientôt, que la question même s'est évanouie, que l'humanité l'a résolue en progressant, et qu'il ne reste qu'à affirmer explicitement, dans le savoir, ce que l'activité des hommes affirme implicitement.
Ceux qui défendent la doctrine de la soi-disant liberté de la volonté humaine (car les animaux sont exclus de ce
bienfait) disent, qu'au témoignage indubitable de la conscience, chacun peut choisir indifféremment entre deux motifs et est libre de faire ce qu'il fait ou de s'en abstenir ; ce qui pour eux démontre, que la volonté est libre. Leurs adversaires répliquent, d'une manière tout aussi précise et dogmatique, qu'il y a un Uen causal uniforme entre le motif et l'action, que la volonté obéit au motif le plus fort et que les actions humaines, aussi bien que tous les autres phénomènes de la nature, se conforment à des lois constantes; que par conséquent le libre arbitre est une absurdité dénuée de sens, et que la notion de la volonté libre n'est autre chose que l'équivalent , dans le microcosme humain, delà notion (complètement abandonnée) du hasard dans le macrocosme universel. Telles sont les théories rivales ; elles se combattent, pendant que toutes les institutions humaines, aussi bien que la conduite des hommes, sont pratiquement fondées sur la reconnaissance implicite ou explicite de la souveraineté de la loi dans le domaine psychique : l'éducation, le code pénal, les règles de conduite sociale, les prescriptions législatives, reposent sur cette base et l'on considère comme un crime ou comme une folie toute action qui s'émancipe de cette sanction. Le but évident de toutes ces prescriptions est de forcer les hommes à agir d'une certaine manière, en fournissant à leur entendement les motifs destinés à déterminer leur volonté ; et le résultat de l'expérience prouve incontestablement, combien elles sont efficaces, aussi le monde continue à s'en servir systématiquement, ce qu'il ne ferait pas, si elles n'avaient pas soutenu l'épreuve de la pratique, c'est-àdire si la constance de leurs effets était exposée à être à chaque instant interrompue par une volonté capricieuse, arbitraire ou libre, telle que les métaphysiciens l'ont imaginée et les théologiens exaltée. Les hommes ne pourraient pas vivre ensemble, toute société serait absolument impossible, si nous ne pouvions compter sur la manière de penser, de sentir et d'agir de nos semblables dans des
conditions données; mais nous comptons sur l'uniformité générale du caractère et de la conduite des hommes, comme nous comptons sur l'uniformité de la nature physique, parce qu'il y a une uniformité dans l'action des' causes physiques \
Une volonté se déterminant elle-même est une chose inconcevable en fait, et une contradiction, dénuée de sens, dans les termes ; si elle existait, il n'y aurait aucune raison de s'étonner de n'importe quelle action commise par un homme ni de la blâmer, quelque criminelle qu'elle fût; car, supposer qu'un homme agit en vertu d'une semblable volonté sans qu'elle soit influencée par la raison," c'est supposer qu'il est pire qu'un fou : les fous ne conspirent point dans les maisons de santé parce qu'ils ne peu vent pas compter les uns sur les autres et leur conduite surprend et effraye les hommes sains, justement parce qu'elle dévie souvent de la manière d'agir uniforme, qui résulte des causes morales. Si la volonté etait libre, les fous auraient la volonté la plus libre; car leurs actions sont bien plus difficiles à prédire que celles des sensés. Les animaux, qui chassent par troupes, ou qui vivent en hordes, chassent ou vivent ainsi, parce qu'ils comptent sur la constance de
* L'uniformité générale des croyances humaines et l'uniformité plus spéciale des croyances propres aux différents partis, sectes et nations, sont des exemples d'adaptations internes correspondant aux impressions externes. Que sont en effet les croyances, sinon l'aspect conscient des -processus excito-moteurs correspondants dans les circonvolutions cérébrales? Elles sont autant de généralisations induites de l'expérience, chacune d'elles étant une conviction, que lorsque certaines impressions Viendront frapper les sens, une série d'autres impressions sera reçue, grâce aux réactions excito-motrices, que les premières provoqueront. Un sentiment y entre toujours pour quelque chose, et la croyance gagne en intensité en proportion directe de la force du sentiment ou de l'élément affectif, qui en fait partie. Il va sans dire qu'il n'est pas possible d'exécuter chaque fois toutes les réactions motrices correspondantes ; mais nous apprenons de l'expérience d'autrui, aussi bien que de la nôtre, et des expériences particulières, nous induisons la possibilité permanente de leur réalisation en cas d'exécution. Une croyance est donc la conviction, que, moi, si j'étais impressionné d'une cei'taine manière, je puis ou je pourrais réagir d'une façon définie sur ce qui m'aurait impressionné, et me procurer ainsi une autre série d'impressions définies.
la manière d'agir de chaque individu, au moins pour ce qui regarde les conditions élémentaires de leur société. L'antipathie et l'opposition, que les hommes montrent contre une idée nouvelle, émise pour la première fois, est due probablement en grande partie à ce qu'elle heurte l'uniformité de leurs idées et de leurs sentiments ; il y a une répugnance instinctive et une sorte de crainte pour une force qui paraît être arbitraire, irresponsable et indépendante des antécédents. Ce manque de réceptivité ou cette hostilité est surtout prononcée chez les sauvages, dont les organes psychiques, moins complexes, exécutent des opérations plus simples et plus uniformes ; ils ne peuvent pas concevoir, qu'on demande, pour la coutume la plus absurde, une autre justification que le fait qu'elle a été la coutume de leurs ancêtres, ni une autre raison à l'opposition contre une coutume nouvelle , fùt-elle la plus excellente, que . le fait qu'elle n'était pas la coutume de leurs ancêtres. Mais il n'est pas nécessaire d'aller chercher parmi les sauvages les preuves du manque de plasticité psychique, ou de la faculté d'accommoder l'esprit à des impressions nouvelles, en vertu desquelles, tout réformateur est toujours rebuté d'abord, comme un ennemi de l'espèce. Celui, dont la main ou la pensée va contre tous, aura la main et la pensée de tous contre lui ; s'il réussit à persuader aux hommes, que sa nouvelle idée n'est point capricieuse, indéterminée, et hostile à leur organisation psychique, mais qu'elle en procède et en représente un développement, ils finiront par l'accepter, après avoir, dans la plupart des cas, lapidé, crucifié, empoisonné, ou d'une manière quelconque, martyrisé son auteur, dans leur première fureur contre l'innovation. Une croyance peut être transformée du tout au tout, sans que les hommes ressentent aucun choc du changement, pourvu que le nouveau s'insinue lentement dans le vieux, et S3it appelé du vieux nom ; ils lâchent alors le vieux et embrassent le nouveau, sans s'apercevoir de la transformation.
Il paraît donc que, dans la pratique, l'humanité ne pourrait manifester plus clairement qu'elle ne le fait sa conviction tacite de l'uniformité des phénomènes dans le monde psj^chique aussi bien que dans le monde physique ; en d'autres termes, la reconnaissance du fait , que tout phénomène physique ou psychique est un effet nécessaire de ses antécédents, se produisant invariablement en présence de certaines conditions, et ne se produisant jamais en leur absence. Personne ne trouve absurde, qu'on lui demande pourquoi il a pensé, parlé ou agi d'une certaine manière, et personne ne serait flatté de la supposition qu'il parle ou qu'il agit sans motif et sans raison \ Les hommes s'amusent, il est vrai, à discuter théoriquement sur le libre arbitre, mais toutes les mesures pratiques, qu'ils prennent pour leur bien-être , ne seront dérangées par aucun doute sur la succession régulière des phénomènes psychiques, quand ils auront réussi à exposer d'une manière explicite et raisonnée ce qui est contenu implicitement, dans leur évolution sociale, la controverse concernant le libre arbitre mourra d'inanition.
Comment se fait-il donc que, tandis que, dans la pratique ils sont si hostiles au libre arbitre et sentent si bien, que
* « Si donc nous voulons à tout prix donner au témoignage de la conscience un vote de confiance, et l'accepter conime compétente, alors prononçons-nous en faveur de la nécessité contre la liberté. C'est là peut-être
le seul témoignage vraiment unanime de notre conscience » « Pas
un partisan du libre arbitre, qui, ayant été mis en demeure d'apprécier l'action d'une personne, qu'il croyait bien connaître, n'ait dit : « Il me semblait impossible, qu'un homrne ayant reçu une telle éducation, ayant un tel caractère, un tel tempérament, une telle intelligence, etc., fît une chose semblable. Il a dû y être déterminé par quelque puissant motif; sans cela, je ne pourrais m'expliquer le fait. » Certainement jamais il ne sera venu à l'esprit de l'homme qui raisonne ainsi, de dire, en haussant les épaules : « S'il a commis une chose aussi inattendue, cela se doit attribuer à son libre arbitre. Sûrement il trouverait, et avec toutes sortes de i-aisons, qu'une telle explication serait ridicule; bien plus, l'individu même, qui en serait l'objet, s'en offenserait, quand même il croirait croire à sa liberté personnelle, et il répondrait : « Quoi ! peut-on s'imaginer que j'aie agi sans motifs suffisants? Me prend-on pour un fou? » — A. Herzen, Physiol, de la volonté, p. 140. (V. aussi les pages xvii et xviii de l'Introduction.)
son existence entraînerait la dissolution de la société, les hommes y tiennent tant et l'exaltent tellement en théorie, comme la seule base de la moralité? Lorsqu'on punit un criminel, qui n'est pas fou, on le punit, dit-on, parce qu'il avait la liberté de ne pas commettre le crime, mais le but principal de la peine est, de l'aveu de tous, de fournir à cet individu et, par son exemple, aux autres, des motifs suffisants pour les empêcher de commettre un crime semblable, d'inculquer dans son esprit des motifs, qui transforment son activité perverse en une activité louable. « Pour concilier la liberté imaginaire avec la nécessité réelle, dit le D"^ Herzen, on scinde l'activité de l'homme en deux phases bien distinctes : la phase passée, que l'on déclare libre, pour avoir, comme on dit, le droit de punir, et la phase future, que l'on veut déterminée, afin de donner à la punition quelque apparence raisonnable. En effet, avec le concept de liberté, la peine devient un sévice inutile, une vengeance sociale contre l'individu, qui use de sa liberté d'une manière anti-sociale, en somme une représaille, une sorte de talion appliqué pour un fait passé, sans aucun but dans L'avenir. Pourtant ce but est la seule justification de la peine, qui devrait être seulement un moyen de prévenir une fausse détermination future. » {Physiologie de la volonté.) 11 est évidemment rationnel de la part de la société de déterminer l'individu par ses propres souffrances , ou par l'exemple des souffrances d'autrui , à agir d'une façon favorable au bienêtre social et à ne pas agir au détriment de ce bienêtre, ou bien de faire de l'individu un être social, qui accomplisse dûment ses fonctions dans la société et de l'empêcher de devenir un être anti-social, que l'on soit obligé d'isoler dans une prison ou dans une maison de santé , afin de neutraliser son influence délétère : mais, que signifie tout cela , sinon la répudiation pratique de la théorie du libre arbitre? D'un autre côté, l'idée, que la punition est une vengeance pour le crime ou son expia-
tion, idée, qui subsiste encore dans le Code pénal, est irrationnelle et basée sur la doctrine métaphysique de la liberté de la volonté ; elle est en vérité un reste des idées superstitieuses, qui ont trouvé leur plus forte expression dans la doctrine des peines éternelles. On ne peut penser ni à réformer l'individu ni à faire profiter les autres de son exemple en vue de la fin du monde et du jugement dernier : il ne peut y avoir de réforme, car la sentence est éternelle; il ne peut y avoir aucun avantage aux exemples, car les saints du ciel n'en ont pas besoin, leur béatitude étant assurée à tout jamais, ni les damnés non plus, puisque leur sort est à tout jamais irrévocable; c'est en effet un défaut dans l'économie de l'enfer, que ses flammes ne soient pas graduées proportionnellement à la culpabilité ou aux remords. Toute la doctrine des peines éternelles est basée uniquement sur une méchante vengeance \ 11 n'est pas difficile de comprendre, pourquoi les hommes ont conçu la théorie du libre arbitre et pourquoi ils en ont fait la base de la moralité. Ils ont été sages dans leurs inventions. La conscience individuelle révèle incontestablement, relativement à beaucoup d'actions, un tel équilibre de motifs favorables et contraires, qu'il est impossible
' Nous sommes saisis d'hor.reui' en lisant la description des tortures et de la mort cruelle, que les tribus barbares de l'Afrique infligent aux victimes de leurs sauvages superstitions. Tâchons de nous émanciper de l'allui'e habituelle de nos idées et de nous voir objectivement, comme nous voyons les autres, ou comme les autres nous verront un jour : Y a-t-il jamais eu dans l'histoire de l'humanité quelque chose de plus gratuitement atroce et de plus superstitieusement barbare, quelque chose qui trahît une aussi superflue naïveté d'imagination implacablement cruelle, que la doctrine de la condamnation de tous les hommes, excepté quelques rares élus, à d'infernales tortures pour toute l'éternité? Y a-t-il quelque chose d'aussi étrangement contradictoire que la peine causée par les récits des cruautés et des superstitions africaines aux douces âmes de ceux qui croient à une telle doctrine, qui se donnent de la peine pour la propager, et qui en ressentent un grand bien-être spirituel? Le temps viendra peut-être, quoiqu'il puisse être encore bien éloigné, où le Paradis xter du de Milton, avec son récit de la chute de l'homme et de son éternelle condamnation, témoignera avec la même évidence de l'état du développement intellectuel de l'homme à notre époque que les fémurs humains, fendus en deux, trahissant les habitudes anthropophages de nos ancêtres, témoignent du développement mental de ces derniers.
de prédire de quel côté penchera la balance psychique. Si, par exemple, il s'agit de savoir si nous accomplirons, oui ou non, un acte particulier indifférent, l'indifférence même de l'acte exclut la prépondérance prononcée d'un motif quelconque pour le faire ou pour s'en abstenir ; il s'ensuit que le résultat, quel qu'il soit, a toute l'apparence d'une détermination arbitraire de la volonté, ayant spontanément conféré à Fun des motifs' la prépondérance, qui lui manquait, et cela surtout, quand l'acte a pour but le caprice de démontrer la liberté de la volonté. Mais en est-il réellement ainsi ^? N'est-ce pas plutôt que la conscience individuelle nous trompe dans ce cas, en nous révélant seulement notre indécision d'abord et puis notre détermination, et en se taisant sur toutes les conditions, qui ont été à l'œuvre pour produire le résultat final? Non seulement ce que nous avons senti, pensé et fait, pendant notre vie, mais aussi tout ce que nos ancêtres ont pensé, senti et fait, entre dans la constitution du moi et prend part à
> Les avocats du libre arbitre ne semblent pas vouloir dire, qu'il n'y ait aucun rapport entre les motifs et les voiitions, mais que la connexion du motif et de la volition n'est pas inséparable comme celle qui unit, en physique, la cause et l'effet, et qu'il y a un pouvoir arbitraire d'autoclétermination, permettant à l'homme de choisir, parmi les motifs présents à l'esprit, celui qui lui convient le mieux et de le rendre efficace. Mais cette théorie ne fait que compliquer la question, sans la résoudre ; car il est évident qu'en présumant un tel pouvoir exempt de toute influence, pouvant, d'une région plus haute, agir sur les motifs et étant absolument libre, on commet une pétition de principe pure et simple : on admet un pouvoir minaculeux, surnaturel, indépendant de toute loi, dérivant son énergie d'on ne sait où, et par conséquent immesurahle , qui traite les motifs comme bon lui semble. Il s'ensuit que, d'après cette théorie, peu importe si les motifs sont acceptés ou non; car il est tout aussi aisé de supposer — et aussi impossible de concevoir — un pouvoir de ce genre, pouvant se passer complètement des motifs, qu'un pouvoir qui élimine ou choisisse les motifs comme un capricieux despote, et s'amuse à négliger le plus grand et à exalter le plus petit, selon la fantaisie du moment. [La théorie dont il s'agit, transforme la question de liberic en une question de logique, assurément rien moins que libre, et passe sous silence la question de savoir si la fantaisie du moment est libre de se produire elle-même sans antécédent dont elle soit le conséquent, ou si elle résulte nécessairement de ceux-là; dans ce cas, que deviendrait le 'pouvoir &n question? Il i-isquerait fort de devenir un monarque très constitutionnel au lieu d'un despote; c'est-à-dire de devoir ohéir aux lois, au Heu de les dicter. — A. H.]
sa détermination de faire ou de ne pas faire l'acte le plus trivial et en apparence le plus indifférent; or, il est évident, que la conscience ne nous dit rien de tout cela ; car elle n'est qu'un état momentané du moi, elle ne peut révéler que son état momentané et ne peut pas percevoir les nombreuses conditions ou les motifs latents agissant à son insu, et d'où dépend le moi du moment, c'est-à-dire l'apparente liberté de la volonté. Comment la conscience peut-elle donc entreprendre de nier l'existence de choses, qui pour elle sont inconnaissables? Dans ce cas, elle n'est en aucune façon un témoin, pas plus qu'un homme, observant ce qui se passe à la lumière, n'est un témoin de ce qui a lieu dans l'obscurité. C'est justement lorsque nous croyons agir avec le plus de liberté, parce que nous agissons après une longue délibération et à la suite d'une décision sérieuse, sans être entravés par un conflit de motifs, que nous sommes plus que jamais déterminés par des conditions de notre nature, situées au-dessous du niveau de la conscience et au-delà de tout contrôle. D'autre part, la résolution la plus ferme s'évanouit quelquefois au moment de son exécution, offusquée par la vraie volonté, qui surgit tout à coup des profondeurs de l'être, et détermine une action toute différente. L'inconscient vient surprendre et vaincre le conscient ; de sorte que tant que nous n'avons pas agi, nous ne pouvons pas savoir avec certitude quelle est notre vraie volonté ^ .
« Vous les connaîtrez par leurs fruits » ; voilà qui est aussi vrai de la connaissance de soi-même que de celle des autres ; mais comme nous ne pouvons pas voir nos propres actes d'un œil impartial, il arrive souvent que les autres nous connaissent mieux que nous ne nous connaissons nousmêmes, et que nous condamnons sincèrement, dans le ca-
« « Au-dessous du courant superficiel, mince et fugace, — de ce que nous disons sentir; au-dessous du courant, — égalenuent léger, de ce que nous croyons sentir, coule, — silencieux et inaperçu, le profond — courant de ce que nous sentons vraiment. » Poésie de Mathew Arnold.
ractère des autres, ce dont nous nous accommodons complaisammentdansle notre. Si nous pouvions pénétrer dans les replis les plus cachés d'un caractère et en connaître tous les traits, hérités ou acquis, comme nous connaissons les propriétés d'un corps chimique, nous pourrions prédire avec certitude la manière, dont l'individu agirait dans certaines circonstances; mais si les données inconnues nous empêchent de prévoir des faits futurs, les données connues nous permettent d'expliquer les faits passés ; en connaissant les actes, qu'un homme a accomplis et les circonstances concomitantes, nous pouvons en déduire son caractère, car les uns et les autres montrent ce qu'il a voulu et ce qu'il n'a pas voulu, c'est-à-dire rendent ostensible son caractère. Jamais l'imagination des métaphysiciens n'a conçu un rêve plus extravagant que la supposition d'après laquelle les actions humaines sont déterminées par un pouvoir, qui, en tant qu'il donne la prépondérance à un motif plutôt qu'à un autre, est déclaré entièrement arbitraire, absolument exempt de toute influence, surnaturellement infus, en un mot libre. S'il en était ainsi, toute tentative pour connaître la nature humaine serait vaine et illusoire et l'expérience des hommes et des affaires ne compterait pour rien dans la pratique de la vie.
Le but de l'éducation, au point de vue de l'éthique, est de produire une nature, pour laquelle la moralité des actions ne soit pas une chose incertaine et livrée à la délibération individuelle, mais une habitude, une seconde nature, qui fasse disparaître la spontanéité dans l'automatisme. Étrange contradiction : l'individu, chez qui la moralité serait ainsi devenue habituelle ou automatique serait considéré comme ayant plus de libre arbitre que celui chez lequel elle serait le résultat inconstant de délibérations isolées. Ceci me conduit à examiner, pourquoi on a fait de la doctrine du libre arbitre la base de la morale. Rendre morales les actions des hommes, c'est là, incontestablement, une condition nécessaire de l'évolution de l'or-
gcanisme social, e'cst-à-diro du progrès de l'humanité : les inductions de l'expérience n'ont pas manqué, au moins en cela, de convaincre les hommes. Il est aussi certain, que, dans le passé, presque tous les désirs des hommes étaient égoïstes, et le sont peut-être encore; et que de tels désirs tendent à devenir anti-sociaux. Or le but de l'éducation, des prescriptions légales et des sanctions sociales est d'entraver les inclinations égoïstes et anti-sociales, en fournissant aux individus une forte phalange de motifs, tendant à inculquer et à développer les sentiments altruistes ou moraux, favorables à l'évolution de l'organisme social. C'est ainsi que la communauté d'aujourd'hui travaille à la formation des unités sociales du lendemain, et à établir, en vue des rapports sociaux entre les individus de la génération actuelle, une harmonie, qui, pour les générations à venir, soit une harmonie préétablie. Tel est le procédé exprimé en termes physiologiques, quelle que puisse être son expression en termes théologiques. Comment peut-on en effet pousser les hommes de la manière la plus efficace à rechercher et à faire toujours le bien, malgré les désirs et les tendances personnelles, qui tirent habituellemement du côté opposé? Évidemment en leur inculquant autant que possible la doctrine du libre arbitre et de la responsabilité et en leur présentant en même temps les plus puissants motifs, qu'il soit possible d'imaginer en faveur de la morale : les plus vives peintures des inexprimables joies du paradis comme récompense des bonnes actions et les tourments infinis de l'enfer comme punition des mauvaises. On les force ainsi, au moment critique, à bien agir et on tend par la répétition de bonnes actions à forger l'habitude de bien agir, à élaborer une nature humaine meilleure; car tout acte moral, en vertu de la loi de l'activité nerveuse, que nous avons longuement expliquée, rend l'exécution d'actes semblables plus facile et modifie ainsi peu à peu la nature de l'individu : c'est une vraie manufacture morale; l'habitude une fois développée.
l'organisme tend à fonctionner dans le sens de la fonction, qui s'est incarnée en lui, et le plaisir de satisfaire cette tendance, en agissant bien, devient lui-même un motif suffisant \ On dit alors, que l'individu a acquis plus de force et le libre arbitre le plus parfait, parce qu'il peut faire le bien facilement, malgré les tentations au mal qui l'entourent; on identifie ainsi habilement le maximum de libre 'arbitre avec le maximum de moralité. La liberté est la voix de la conscience morale, disent les théologiens, et la conscience morale est la voix de Dieu^ Il parait donc que la doctrine du libre arbitre ainsi que d'autres doctrmes, qui après avoir accompli leur mission et n'étant plus d'aucune utilité, sont abandonnées et périssent peu à peu, comme certains organes du corps (la glande thyroïde par exemple), qui, après avoir accompli leurs fonctions au début de la vie, deviennent inutiles, s'étiolent et disparaissent; il paraît, disons-nous, que la doctrine du libre arbitre était nécessaire à l'évolution de l'humanité jusqu'à un moment donné. En l'inculquant incessamment à l'individu et en
« Aucune plaie de l'Egypte n'équivaut à ce qu'est en général l'habitude : dans un caractère religieux, elle est une vraie félicite. L homme dévot exulte à l'idée qu'un surcroît de pouvoir venant en aide a la force simple du principe divin qui l'anime, a été développé en lui par le temps ; pouvoir qui a en quelque sorte pris la place de sa volonté et qui domine, d'une manière douce mais ferme, l'activité générale de son esprit. Cette habitude invétérée, il la sent comme la main de Dieu, qui le conduit et qui ne le quittera jamais. » — John Foster. Essays.
î La grâce divine aidant, pourrait-on ajouter. Car, apparemment, ils n'estiment pas qu'une telle influence soit incompatible avec la complète liberté de la volonté, pas plus qu'ils n'estiment que les instigations du diable soient incompatibles avec la production spontanée de mauvaises pensées et de mauvaises actions. [Distinguons ! C'est probablement une question de secte, car Incontri soutient dans son Trattato délie azioni umane, que l'homme possède le libre arbitre uniquement ^lOitr faire le mal. et qu'il ne peut faire le bien sans y être non seulement ^prédispose. mais déterminé par la grâce divine ! A. H.] Mais ils ne craignent pas les incompatibilités; car, bien qu'ils admettent l'accroissement et le développement de la volonté, grâce à l'éducation et à l'exercice, ils déclarent néanmoins, que la faculté ainsi acquise est absolument libre, qu'elle ne doit rien aux influences qui l'ont produite, qu'elle n'est soumise à aucune causalité de la part de celles-ci; et qu'elle est plus libre que jamais, quand elle est devenue une habitude religieuse invétérée, que l'individu sent a comme la main de Dieu, qui ne le quittera jamais! »
appuyant toujours sur sa responsabilité personnelle pour ce qu'il fait, il est évident, qu'on ajoute beaucoup à la force du motif qu'on lui présente pour bien agir. D'un coté, il y a le motif de bien agir, de l'autre celui d'agir mal; le bien est toujours beaucoup plus difficile à faireor, en proclamant le libre arbitre, nous renforçons le motif favorable au bien, tandis qu'en proclamant la nécessité, nous renforçons évidemment le motif du mal, chez les individus inférieurs, qui, guidés parla courte vue de l'ignorance, suivront avec plaisir la pente facile de leurs passions plutôt que le sentier ardu de leur véritable bien-être. Donc la notion du libre arbitre et de la responsabilité était nécessaire et l'est peut-être encore pour enchaîner la nécessité des passions humaines par une nécessité supérieure. Mais il ne s'ensuit en aucune façon, qu'elle soit ou qu'elle ait jamais été nécessaire pour ceux que Confucius aurait décrits comme les sages, pour ceux qui pensent aux conséquences infinies de leurs actions : pour ceux-là^ reconnaître le domaine de la loi dans l'âme humaine est le plus puissant motif pour bien agir, pour promouvoir ainsi le meilleur développement possible de leur individualité et, par elle, celui de leur espèce, dont les intérêts les plus élevés sont pour eux identiques avec leur plus grand bienêtre ; à ceux-là la doctrine du libre arbitre fait l'impression d'une superstition surannée, dérivant de l'ignorance et propre à détourner malignement les hommes de la reconnaissance bienfaisante du règne universel de la loi et de leur responsabilité solennelle, sous l'austère nécessité de la causalité universelle.
Sans m'arrêter davantage à la question du libre arbitre, je vais tâcher d'esquisser, en tant que cela est possible, les conditions physiologiques de la volonté. Mais je puis d'abord faire remarquer en passant, que l'étude de la genèse de la volonté peut nous être facilitée par l'examen du sens primitif de la parole et de l'usage qu'on en fait dans la conversation familière. Ce mot vient du latin volo, qui
signifiait ce que l'individu désirait, de sorte que nous arrivons au désir comme base fondamentale de la volonté. Jonathan Edwards a soutenu, qu'entre volition et préférence, il n'y a point de différence essentielle, que choisir une chose, la préférer à une autre, en être plus satisfait, c'est vouloir cette chose. C'est ainsi que l'on exprime généralement l'acte de volonté, en disant qu'il plaît à l'homme de faire ceci ou cela; et, dans le langage ordinaire, on dit indifféremment, que l'homme fait ce qu'il veut, ou ce qui lui plaît. Lorsqu'il supporte impatiemment le conseil d'agir d'une manière plutôt que d'une autre et déclare vouloir agir « comme bon lui semble », il croit sans doute, réclamer la liberté de sa volonté; mais, si le conseiller a un peu de perspicacité psychologique, il aura de bonnes raisons de croire le contraire. Certes, l'individu revendique sa liberté de choix entre deux désirs ou motifs, sa liberté de suivre son propre choix et non celui d'un autre ; or, cette liberté de choix est justement ce qui est si souvent et si incorrectement décrit comme une faculté appartenant à la volonté ; car la soi-disant liberté de la volonté est l'expression des préférences ou des affinités du caractère individuel et, en la bien analysant, on voit, qu'elle dépend de toute la longue chaîne des antécédents, dont la nature actuelle et les penchants de l'individu sont le résultat. Si l'homme se laissait vaincre par des motifs inculqués par d'autres et persuader à faire quelque chose de contraire à sa tendance ou à son plaisir, il dirait peutêtre qu'il l'a fait involontairement, ce qui serait une absurdité; car comment pouvait-il faire involontairement ce qui a été le résultat d'un acte de volonté, contrecarrant les inclinations intimes de sa nature? Le fait est que cet acte de volonté, quelque sage et bon qu'il puisse être, n'est en aucune façon libre ; il est la conséquence directe de motifs puissants, soulevés dans son âme par les arguments persuasifs des autres, et suffisamment puissants, dans le cas spécial, pour vaincre les impulsions moins conscientes de
sa nature intime. Mais ces dernières ne manqueront pas de revenir à l'attaque et de modeler à leur image les actions habituelles do l'individu ; car la vraie nature de l'homme, quoiqu'elle puisse être réduite au silence pour un moment, ne peut jamais être rendue muette. Ce qu'il me plaira de faire, ce que je ferais volontiers, dépendra toujours de ma nature physique et psychique, innée et acquise, de tout ce qui a présidé à la constitution de mon onoi actuel et l'a façonné d'après l'hérédité et d'après les circonstances de l'éducation et des occupations subséquentes; et quoique je puisse croire, qu'en agissant, j'ai réellement agi en conformité avec le désir ou le motif le plus puissant, il n'en résulte point, que ce motif ait toujours été formulé d'une manière définie, que j'en aie eu une claire conscience et que je puisse l'exposer exactement à autrui ; au contraire, la difficulté est souvent justement de dire quel a été le vrai motif, car celui-ci peut avoir été d'une nature très complexe, tandis que celui auquel j'attribue sincèrement ma détermination, a été tout autre. Cependant il n'y a aucun doute, que j'ai agi comme il m'a plu cVagir dans les circonstances données, que les penchants ou les préférences momentanées de ma nature ont guidé ma manière d'agir, que l'acte de la volonté a été l'expression des affinités et de l'énergie de mon moi au moment de l'action. Le langage ordinaire correspond assez fidèlement aux faits; c'est l'ingénuité métaphysique, qui, en analysant ces faits avec une fausse méthode, a produit toute la confusion : au lieu d'analyser les éléments concrets du caractère individuel, pour obtenir un groupe de saines inductions, elle a construit un édifice idéal de philosophie psychique, dont le libre arbitre est la pierre angulaire.
Il est aisé devoir, comment la philosophie a été conduite à abandonner le terrain solide des faits pour la région des entités abstraites, toutes les fois qu'elle eut affaire à la volonté. Quoique la volonté ait son point de départ dans
le désir, il est certain, que, lorsque celui-ci ne se traduit pas immédiatement en action, il subit, dans l'esprit d'un homme cultivé, tant de procédés de raffinement, dus aux nombreuses influences réciproques, aux raisons et aux sentiments (ce que nous appelons délibérer), que la part prise par le caractère originel, comme facteur principal de la volition, est masquée. Le désir entre alors dans une sphère plus élevée, où il y a une coordination et une subordination infiniment complexes des fonctions. Le désir, illuminé par la raison, tel qu'il sort du laboratoire cérébral, se trouve être d'une nature tellement plus raffinée et abstraite, qu'il réclame un autre nom et nous le baptisons du nom de volonté. Mais le mal commence là où l'on perd de vue les actes concrets de la volonté, pour faire du terme général une entité abstraite, à laquelle on attribue une puissance arbitraire. Il' ne serait pas moins raisonnable d'inventer une faculté abstraite de désirer, qui existât à part et indépendamment des désirs concrets et qui agit en eux et par eux en vertu d'un pouvoir arbitraire. Outre la conscience distincte, que nous avons de la manière dont une volition se forme, après avoir passé par les délibérations qui l'engendrent, nous avons certainement conscience d'un sentiment distinct d'énergie, inséparablement lié à tout mouvement actif. C'est grâce à ce sentiment, absent lorsqu'une partie de notre corps est mue passivement, que nous avons conscience de notre propre effort, soit qu'il conduise à un mouvement, soit que celui-ci ne puisse s'effectuer par suite de résistance externe ; c'est très probablement au sens musculaire, que nous devons ce sentiment. Or il est évident, que cette conscience de l'effort ou cette mesure de l'innervation motrice est très propre à suggérer l'idée d'une puissance ou d'une faculté, capable d'agir spontanément et arbitrairement. D'un côté, nous avons clairement conscience d'une volition, dont nous ignorons absolument la plupart des antécédents ; de l'autre côté, nous avons aussi clairement conscience d'une énergie à nous
propre, mise en activité, quand la volition devient active. Que fallait-il de plus pour engendrer l'illusion du libre arbitre? Mais le témoignage est une chose et son interprétation en est une autre : nous pouvons nous fier à la conscience comme témoin d'un fait accompli, mais son témoignage ne saurait aller au-delà, et nous ne pouvons pas compter sur elle comme interprète du fait. Elle nous fait connaître la volonté du moment, mais n'en révèle point l'origine. Quand une personne se repent d'un acte et affirme, qu'elle agirait autrement si elle était de nouveau dans les mêmes circonstances, elle se trompe; si les circonstances étaient exactement les mêmes, il lui serait impossible de faire autre chose que ce qu'elle a fait; pourtant en introduisant au milieu d'elles un élément nouveau , dérivé de ses réflexions subséquentes, elle pourrait sans doute agir autrement qu'elle ne l'a fait, mais alors les conditions ne seraient plus les mêmes : elles contiendraient un facteur nouveau et le produit serait nouveau, lui aussi. C'est en ne s'apercevant point de ce nouvel élément, que l'on s'imagine que l'on aurait pu ne pas faire ce que l'on a fait et faire quelqu 'autre chose.
Ces considérations, jointes à celles qui ont précédé dans les différents chapitres de cet ouvrage, doivent suffire pour prouver la nécessité de modifier la notion commune, selon laquelle la volonté est une faculté une et indivisible, indécomposable et d'une valeur constante et uniforme. Nous avons montré, qu'on a l'habitude d'inclure dans la catégorie des actes volontaires des actions très différentes, provenant de différents centres nerveux, et que nous devons ou bien reconnaître, à chacun décès centres sa propre volonté (c'est-à-dire admettre que la volonté humaine est divisible en autant de parties qu'il y a de centres nerveux), ou bien reconnaître dans ce qu'on nomme les vraies actions volontaires, provenant des circonvolutions, une forme spéciale des propriétés fondamentales du tissu nerveux, manifestées par les centres inférieurs. Une partie considérable
de nos actions journalières est due évidemment à l'activité automatique de la moelle épinière; les centres sensoriels soi^t incontestablement le siège indépendant d'autres actions ; restent les actions, que la plupart des hommes croient être volontaires et qui sont en réalité les réactions motrices des pensées ou des sentiments. Tout centre nerveux renferme une quantité d'énergie d'un ordre très élevé, qui lui est fourni par la nutrition; il accumule cette énergie et il est prêt à la décharger sous l'influence d'un stimulus approprié. Néanmoins cette juste discrimination de fonctions est entièrement négligée par ceux qui adoptent, relativement à la volonté, le point de vue métaphysique; ils convertissent l'abstraction en une entité et lui permettent de gouverner leur entendement en véritable despote. L'essence métaphysique ainsi créée n'a pas plus de rapport avec un acte concret de la volonté que la pierreté, comme dit Spinoza, n'en a avec une pierre particulière, ou la qualité générale d'homme avec les individus particuliers.
Il est donc très important, en premier lieu, de se défaire de la notion d'une volonté idéale ou abstraite, non soumise aux. conditions phj^siques, se déterminant elle-même, existant indépendamment des volitions concrètes, gouvernées par les conditions physiques. - Lorsque un acte défini de la volonté est le résultat d'un désir modifié par la réflexion, il représente, physiquement parlant, une force disponible, résultant de la propagation de l'activité d'un circuit nerveux à un autre au sein des couches corticales des hémisphères ; l'impulsion volontaire est la dernière forme en laquelle les centres nerveux métamorphosent l'énergie qu'ils reçoivent. Par conséquent, toute modification de l'état de ces centres empêche la réflexion et affecte la résultante volitive, dont la force diff'ère en quantité et en qualité chez les différents individus, ainsi que chez la même personne, selon les conditions variables des centres nerveux. Il suffît du dérangement d'un organe abdominal pour modifier le ton affectif du cerveau et pour enrayer immédiatement l'énergie
de la volonté. Il suffît de diviser le nerf d'un muscle pour rendre la volonté impuissante : celle-ci commande en vain, le muscle ne bouge plus ; la volition ne peut franchir l'étroit espace, qui sépare les deux bouts du nerf; car ce qui parcourt le trajet nerveux est un mouvement moléculaire, phénomène purement physique, qu'un empêchement physique arrête aisément et complètement. D'un autre côté, psychologiquement parlant, une volition définie est le résultat final de la réflexion ou de la délibération, dont la culture d'un homme l'a rendu capable ; elle représente l'idée ou la conception du résultat du désir, telle qu'elle a été déterminée parla nature delà réflexion. Un homme, dans la réflexion duquel n'entre aucune idée vertueuse, ne peut pas plus vouloir un but vertueux, qu'il ne peut vouloir un acte vicieux, si ses appétits et ses désirs n'ont pas été viciés ou si des idées vicieuses ne sont pas familières à son esprit. La volonté est donc, au fond, le désir ou l'aversion suffisamment développée pour produire une action comme résultat de la réflexion ou de la délibération; une action, qui, selon Hartley, n'est ni primitivement ni secondairement automatique \ Et, comme elle est engendrée par l'association, qui précède, elle doit nécessairement différer beaucoup en qualité et en quantité, selon la nature de l'association, telle que celle-ci a été établie par la culture ou telle qu'elle est au moment même évoquée par les conditions de l'organisme.
' « Ainsi, Vappétit et V aversionne portent ces noms que s'ils ue sont précédés d'aucune délibération; autrement, le résultat de celle-ci se nomme volonté de faire, s'il est un appétit, et volante de ne pas faire, s'il est une aversion. » Hobbes. [Hobbes dit will et unicillingness : impossible à rendre littéralement. A. H.] Dans une série de précieux articles « Sur la nature de la volition » dans « Psychological Journal » 1863, le D' Lockhart Clark fait une habile analyse des différentes formes de volition; il montre qu'elles résultent toujours de la coopération des deux éléments psychiques, qui, réunis, constituent noti-e intégrité personnelle : l'élément re'gulatif ou intellectuel, et l'élément dynamique ou esthétique; ce dernier est une sensation, un appétit ou une émotion. Ce qu'on nomme motifs de la volonté, consiste en nos sensations, appétits et émotions, soumis au jugement de l'intelligence en délibération. Donc la volonté, en tant que pouvoir particulier, n'existe qu'au moment d'agir, grâce à la coopéi-ation et à la combinaison de ses éléments constituants.
Chacun voit aisément, que ceci est vrai de la volonté d'un idiot ou d'un enfant, volonté évidemment bien différente de celle d'un adulte bien élevé ; il faut être complètement aveuglé par des théories métaphysiques pour ne pas reconnaître les infinies variations de puissance manifestées par la volonté de tout individu à différents moments ou dans différentes circonstances. 'Un individu, dont les organes reproducteurs sont si défectueux, qu'ils ne sauraient remplir leurs fonctions, manque de toutes les idées, des sentiments, des désirs et de la volonté, qui sont liés aux fonctions sexuelles. Si l'un des sens supérieurs fait défaut à un individu, celui-ci sera nécessairement privé des idées, des sentiments, des désirs et de la volonté qui naissent des perceptions de ce sens. L'aveugle ne peut pas connaître la variété et la beauté des couleurs dans la nature, ni vouloir par rapport aux impressions, qui ne sont révélées que par la vue. Néanmoins il ne considère pas sa volonté comme inférieure en quaUté, moins complète ou moins libre, parce qu'il ignore ce qui lui manque. Si au contraire un sens inconnu venait s'ajouter à ceux d'un homme normal, celui-ci s'apercevrait bientôt combien sa volonté peut encore s'étendre, combien sa liberté, tant vantée, est mesquine; il s'étonnerait peut-être profondément d'avoir pu jamais se croire libre.
Quand l'homme est-il plus que jamais persuadé qu'il parle et qu'il agit avec une complète liberté de sa volonté? Quand il est ivre, quand il est fou, ou quand il rêve. N'est-ce pas un fait remarquable que l'homme se croie d'autant plus libre qu'il est plus esclave? Ce qui ne l'empêche pas de se croire toujours libre, quelle que soit son humeur. Sous l'influence de l'alcool, l'homme raisonne tout autrement qu'à l'état normal, mais il n'en est pas moins persuadé de sa liberté ; la passion , tout le monde le sait, pervertit le jugement d'une façon tyrannique, mais jamais un homme en proie à une passion n'avouera que sa liberté est tant soit peu entravée; présentez les mêmes arguments au même individu, lorsqu'il
est SOUS l'action exhilarante d'un événement heureux, ou lorsqu'il est déprimé par de mauvaises nouvelles, ou bien dans un état de vigoureuse santé ou dans la prostration de la maladie, et vous verrez comme il les jugera différemment et combien la volonté, qui sortira de son jugement, sera différente, selon les cas : mais, quelle que soit l'opinion que vous et d'autres pourrez avoir, lui, il pensera dans tous les cas, que sa décision du moment est la bonne, exactement comme l'homme endormi croit à la réalité de ses rêves. Tandis que le médecin aliéniste expert peut souvent prédire, aussi sûrement que s'il s'agissait d'une loi physique, ce que fera un aliéné dans telle ou telle circonstance, personne au monde ne se croit plus libre que le fou.
D'où nous vient donc cette illusion?
Elle vient évidemment, comme nous l'avons déjà dit, de ce que la conscience ne peut révéler que l'état psychique momentané et non la longue série d'antécédents dont il dépend ; dire que les actions dépendent de la volonté, sans se demander de quoi dépend la volonté, c'est se duper soi-même. C'est ressembler à la boussole, qui prendrait plaisir, comme dit Leibnitz, à indiquer le pôle, sans s'apercevoir du mouvement insensible de la matière magnétique, qui la force à l'indiquer ^ De même que dans la nature nous remontons d'un phénomène à sa cause et de celle-ci à celle qui l'a précédée , et ainsi de suite , aussi bien
> Spinoza parie d'une pierre, qu'il suppose animée d'une certaine quantité de mouvement, reçu d'une impulsion extérieure, et continuant nécessairement à se mouvoir à la suite de cette impression, et dit : « Supposez que la pierre, en se mouvant, pense et sache qu'elle s'efforce, autant qu'elle le peut, de continuer à se mouvoir : en tant qu'elle est consciente de son effort seulement, et nullement de sa passivité, elle se croira parfaitement libre, et conclura qu'elle continue à se mouvoir sans autre cause que sa volonté 3'en agir ainsi. C'est là précisément cette liberté que tous se vantent de posséder, mais qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs désirs, tout en ignorant les causes qui les déterminent. » — Une pierre qui tombe, si elle était consciente, s'imaginerait sans aucun doute que c'est elle qui, par un acte de sa volonté, attire à soi — ne fût-ce qu'un tout petit peu, — le globe tori-estre.
que possible , ainsi clans l'observation sincère des phénomènes psychiques, nous voyons, que l'âme est déterminée à vouloir telle ou telle chose par une cause (appelée alors motif), qui à son tour est déterminée par une autre cause, et ainsi de suite; nous sommes forcés de parcourir ainsi toute la succession de désirs, de répugnances, d'espérances et de craintes, dont la somme constitue la délibération et qui ont précédé le dernier désir ou la dernière aversion, en vertu desquels nous faisons ou ne faisons pas telle ou telle action et que nous appelons notre acte de volonté. « Ceux qui croient agir librement rêvent les yeux ouverts », a dit Spinoza.
Or, si la réaction finale, résultant de la délibération, n'est comme toutes les autres réactions du système nerveux, que l'effet mécanique d'un changement moléculaire dans un centre nerveux, constitué d'une certaine façon, alors tout le dessein, manifesté par un acte de volonté quelconque, doit être, exactement comme celui des fonctions spinales ou sensorio-motrices, le résultat physique d'une certaine constitution ou organisation intime de la substance nerveuse. En d'autres termes, l'acte volontaire, expression finale de l'élaboration idéationnelle, doit nécessairement contenir une conception de ce qui est désiré, en tant qu'elle a été déterminée par la nature de la réflexion ; cette conception du résultat ou du but de ]a volition constitue en effet le caractère essentiel de celle-ci. Pour que le désir puisse donner lieu à des actions volontaires tendant à sa satisfaction , la conscience du résultat des actions est nécessaire. Donc le désir donne l'impulsion spéciale, qui est dirigée ou réglée par la réflexion, et l'acte particulier de la volonté n'est pas un agent déterminant, mais le résultat psychique déterminé par l'impulsion, qui agit conformément à l'idée du but à atteindre. Il s'ensuit, que le dessein, découvert par un témoin dans la volition d'autrui (et qu'on se souvienne qu'il n'y a point de volition générale en dehors des volitions particulières), dépend
de la nature de l'individu observé, telle qu'il l'a héritée ou subséquemment acquise.
L'idiotie ou l'inaptitude congénitale à s'adapter aux rapports externes par des réactions internes cérébrales, est un fait physique : il n'y a point de dessein dans un grand nombre d'actions conscientes de l'idiot, parce que sa constitution défectueuse a rendu impossible l'organisation, dans ses centres cérébraux, delà structure psychique complexe, requise pour le concevoir; il est, de par sa nature, incapable d'acquérir la réflexion et ne peut par conséquent avoir aucune idée du résultat à obtenir, c'est-à-dire aucun but conscient. Mais le dessein manifesté par l'acte volontaire de l'esprit le mieux cultivé est également une nécessité physique : ici l'adaptation des ajustements cérébraux aux impressions externes a développé la réflexion, organisée dans cette espèce d'excroissance, qui forme les centres cérébraux supérieurs et cette réflexion constitue une faculté de l'âme; or selon l'extension et la qualité de cette faculté, la conception du but à atteindre sera plus ou moins complète, c'est-à-dire le dessein de l'acte volontaire sera plus ou moins évident. Toute volition particulière, avec ce qu'elle contient de folie ou de sagesse, est le produit des résidus incarnés de toutes les volitions semblables qui l'ont précédée, produit activé par un stimulus approprié. Les volitions, comme les sensations et les idées, laissent après elles des résidus, qui sont incorporés dans les centres nerveux et rendent plus aisé le retour de volitions semblables. Dans ce sens, et seulement dans ce sens, nous pouvons parler d'une volition abstraite, qui n'est au fond que la virtualité d'une volition particulière, incarnée dans les centres nerveux.
On trouvera peut-être, que j'ai trop insisté sur la question du dessein ; mais cela était indispensable, parce que de fausses idées sur ce point ont été la source de beaucoup d'erreurs en philosophie; on a cru, que le dessein, visible dans un acte psychique, indiquait un pouvoir transcendan-
tal ou qui anticipait sur l'expérience au lieu d'en être le résultat ; et la conception spirituelle de la volonté comme une entité fixe, indécomposable et invariable, doit son origine cà cette erreur. La doctrine métaphysique des causes finales, qui, d'après Bacon, A. Comte, Spinoza, Descartes et d'autres grands philosophes, a fait tant de mal en philosophie, provient de vues erronées sur la nature du dessein. Au lieu de rechercher patiemment les eff'ets, que la nature offre à l'observation et à l'expérience, les hommes ont longuement persisté à anticiper sur la nature en devinant des fins et des buts d'après la mesure de leurs expériences imparfaites ; ils ont ainsi empêché le progrès en entravant la marche de l'investigation exacte par leurs théories. Si on poussait la déduction, qui conclut du dessein à l'existence de la volonté comme entité métaphysique, jusqu'à ses dernières conséquences logiques, à quel résultat seraiton forcément conduit? Évidemment, à la conclusion que l'animal, avec son merveilleux instinct d'adaptation instantanée aux conditions les plus insolites et les plus complexes, possède un principe immatériel plus parfait que celui de l'enfant impuissant ou de l'adulte, qui se trompe. Mais nous savons très bien, que l'instinct des animaux peut souvent être suivi jusqu'à son acquisition par des générations passées ; qu'il a été visiblement formé dans la constitution des centres nerveux, tout comme l'habitude se forme chaque jour chez l'individu et est transmise aux générations suivantes à titre de don inné. Il en est exactement ainsi pour le dessein, qui se forme dans le cours de la vie individuelle et dont la nature atteste toujours la culture précédente de l'individu : plus l'àme a été cultivée et plus l'expérience a été variée, plus aussi la volonté sera développée et plus elle aura de pouvoir coordinateur sur les pensées, les sentiments et les actions; non moins évidemment, que l'action réflexe coordonnée de la moelle épinière, est développée et perfectionnée par l'expérience et par l'exercice. Donc le dessein franchement analysé, loin de
PHYSIOLOGIE DE L'ESPRIT, tendre à faire de la volonté une entité métaphysique, fixe et invariable, est au contraire une preuve de plus que la volonté est un résultat graduellement organisé et variable quantitativement et qualitativement.
Ayant suffisamment prouvé, que la volonté n'est pas une force constante, se produisant elle-même et se suffisant à elle-même, mais au contraire une force variable, déterminée, comme toutes les autres, par des causes antécédentes, je vais considérer quel pouvoir elle a réellement dans notre vie physique et psychique.
La volonté étant la plus haute modalité de l'énergie nerveuse, celle qui coordonne en dernière instance toutes les énergies complexes du corps et de 1 ame, a nécessairement le contrôle des énergies inférieures, qu'elle exerce en influant des centres supérieurs sur les centres subordonnés ; la disposition anatomique du système nerveux confirme ce que l'analyse psychologique enseigne sous ce rapport. Mais le fait incontestable, que la volonté d'un homme peut contrôler, et contrôle en effet, ses fonctions inférieures, a conduit à la notion extravagante et fausse de son pouvoir autocratique ; et il faut convenir, que cette notion a été la source de beaucoup de verbiage dénué de sens commun. Assurément, la volonté n'est rien moins qu'un despote irresponsable, au contraire elle est toujours l'esclave le plus obéissant là où elle a le plus de pouvoir : elle commande en obéissant. Examinons donc, quel est le pouvoir de la volonté d'abord sur nos mouvements et ensuite sur nos opérations psychiques, c'est-à-dire dans les deux provinces, où son autorité se fait sentir.
1. a. La volonté n'a aucun pouvoir sur certains mouvements essentiels à la continuation de la vie. Non seulement des mouvements, comme ceux du cœur et des intestins, s'accomplissent régulièrement sans participation de la volonté, et quelquefois en dépit d'elle, mais des mouvements, qui ne sont visibles qu'au microscope, comme, par exemple, les changements de calibre des petites artères, si
importants pour la nutrition , ne subissent de sa part aucune influence directe. La nature a été trop prudente pour se fier à une force si incertaine et dont le développement est relativement si tardif, dans l'accomplissement des mouvements essentiels à la continuation de la vie : elle n'admet pas même sa capricieuse intervention : qu'un homme essaye de s'asphyxier volontairement, en arrêtant les mouvements respiratoires ; il ne tardera pas à recevoir une bonne leçon sur l'impuissance de la volonté, leçon que nous lui conseillons de se rappeler, quand il étudiera les phénomènes psychiques. Je ne dis rien ici des mouvements moléculaires des éléments physiologiques, inaccessibles à nos sens, comme les vibrations thermales ou électriques, mais pourtant placés indubitablement à la base de tous les procédés vitaux visibles.
b. La volonté n'a aucun pouvoir d'exécuter les mouvements les plus volontaires tant qu'ils n'ont pas été acquis par l'exercice. Chacun sait que la théorie d'une catégorie de mouvements à acquérir est très facile, tandis que Vexécution en est très difficile et que la virtuosité de l'exécution ne s'obtient pas simplement en la désirant et en la voulant, mais en la développant peu à peu par un long exercice; c'est-à-dire en en formant la faculté dans les centres nerveux respectifs. Des mouvements complexes spéciaux, que l'on n'a jamais exécutés, ont aussi peu de chance de s'accomplir sur un ordre de l'autocrate esprit que l'acte de s'envoler ^ Quand la volonté a été élevée à sa plus grande perfection, elle devient automatique : nous ne pouvons pas bien faire une chose avant d'avoir appris à la faire sans y penser ; et lorsque nous sommes arrivés à cette perfection d'exécution, loin d'y gagner par le fait de la conscience et de l'attention, la volonté y perd et en est
• a Nous savons avec quelle lenteur l'enfant acquiert la faculté de maintenir son corps dans l'équilibre requis pour se tenir debout... et la précision nécessaire dans l'exécution des mouvements constituant la marche... Un autre exemple très familier est celui de la manière dont on apprend à écrire. » J. Mill, Anal. Hum. Mind, p. 271-273.
troublée. C'est l'élément inconscient, inné à la constitution de l'individu ou acquis par lui et devenu automatique, qui constitue la base du caractère et de la conduite.
c. Enfin lorsque la volonté dicte réellement un mouvement, elle ne fait que réaliser ou mettre en liberté, pour ainsi dire, la réaction appropriée, qui a été organisée ou incarnée dans les centres moteurs; elle n'a point de contrôle volontaire direct sur les moyens, par lesquels le résultat est obtenu ; de sorte qu'il peut arriver et qu'il arrive en effet, que, chez un homme frappé de paralysie, la volonté, oubliant son impuissance, commande une chose impossible. Certaines personnes n'hésiteront pas, en dépit d'une telle expérience, à affirmer, que la conscience ne trompe jamais. Quand la volonté dicte la réalisation d'un mouvement, son impulsion se propage à certains nerfs, qui conduisent la volition aux muscles respectifs d'une façon , dont nous n'avons aucune conscience : tout ce que nous savons, c'est que, si nous voulons faire contracter un muscle isolémetit, cela nous est impossible, et que, d'autre part, quand certains mouvements ont été associés par l'habitude, il nous est très difficile de les exécuter séparément; la volonté ne peut pas faire dans ce cas ce que la chorée fait souvent malgré elle. De plus, la volonté ne peut pas déterminer la réalisation d'un mouvement, si les muscles qui doivent agir ne sont pas guidés par les sens; c'est ainsi qu'un homme, né sourd, mais ayant appris à parler, ne sait pas moduler sa voix et parle d'un ton haut, dur et monotone : il manque du sens requis pour le guider dans l'acquisition des adaptations motrices correspondantes et, par conséquent, de la flexibilité et de la délicatesse des mouvements spéciaux.
2. Le pouvoir de la volonté sur les opérations mentales est beaucoup moins grand qu'on n'a l'habitude de le croire; il en est ici de même que pour les mouvements : la raison en est facile à comprendre, si on réfléchit que l'action immédiate de la volonté, même lorsqu'elle dicte des mouvements, ne s'exerce pas directement sur les muscles.
mais sur les centres moteurs; et que, dans les deux cas, son action immédiate porte par conséquent sur les cellules nerveuses, qui sont tantôt les centres d'idées associées et tantôt ceux de mouvements associés.
a. Comme la formation de nos idées s'effectue lentement, grâce à l'expérience, et comme l'association entre elles s'organise également d'après l'expérience, les deux procédés étant basés sur la vie organique et en dehors du domaine de la conscience, il est évident, que la volonté ne détermine ni le sujet de la pensée ni les lois de l'association des idées : elle doit accepter comme des faits accomplis, c'est-à-dire comme des résultats organisés, les idées ellesmêmes et la façon dont elles s'associent. De même que pour les mouvements, la volonté n'a ici aucun contrôle sur les moyens employés par elle; elle ne peut ni dissocier des idées fermement associées, ni déterminer une nouvelle série d'idées, sans que le point de départ de celle-ci ne se présente de lui-même à l'esprit ; et lorsque, pour une raison quelconque, un tel point de départ s'est présenté, il donne le branle à une série d'idées, qui n'est ni irrégulière, ni modifiable par la volonté, mais bien définie et suivant un ordre et un système précédemment établis par la culture individuelle \ Il est vrai, que nous pouvons considérablement accroître par l'exercice le pouvoir de la volonté
> La délibération et l'investigation ressemblent à la course d'un chien de chasse : il se meut de son propre essor, mais la piste qu'il suit, et par conséquent le trajet qu'il parcourt, n'ont pas été tracés par lui. L'esprit ne fait que commencer une séz"ie de pensées, en maintenant cette série dans une direction donnée, mais les idées s'introduisent successivement les unes les autres... ce qui montre qu'elles ont un mouvement à elles propre, indépendant de l'esprit, et qui ne dérive pas de son activité et ne s'arrête pas à son gré. » Tucker, Light of Nature, v. I, p. 14. [Dans ce passage il y a une idée très juste, mais l'expressiou en est défectueuse ; je dirais : de [même que le chien de chasse ne crée pas la piste qu'il suit, mais est attiré par elle, l'esprit ne donne point le branle aux pensées qui surgissent, mais se laisse envahir par elles, les subit en un mot; ce qui montre que son activité consiste à suivre le déploiement de l'association des idées, sur lequel il n'a aucun pouvoir. Tout cela est admiral)loment résumé dans la phrase de saint Augustin : « Personne n'est maître de ce gui lui vient à Vesprit. » A. H.]
sur nos états psychiques de même que sur nos mouvements ; tandis que certaines personnes semblent être tout à fait incapables de diriger les associations de leurs idées et de tenir leur attention constamment fixée sur un sujet, de façon à continuer une réflexion suivie, d'autres se distinguent par le pouvoir, qu'elles ont sur l'objet et sur le cours de leurs pensées, dont elles peuvent expulser tout ce qui est frivole ou de peu d'importance pour s'attacher avec persévérance exclusivement à ce qu'il y a d'important. Mais la volonté présuppose toujours des séries d'idées fixes et définies, formées dans l'esprit de telle sorte que, sans aucune intervention de la part de l'individu, les idées de la série doivent se suivre régulièrement et nécessairement et chacune éveille la suivante, exactement comme les vagues, dont chacune disparaît en en produisant une autre.
Il y a donc, dans l'organisation psychique de l'homme normal, un ordre ou une nécessité, qui réfléchit l'ordre ou la nécessité des coexistences et des séquences dans le monde extérieur ; et la volonté n'a pas plus de pouvoir sur les lois fondamentales des phénomènes internes que sur celles des phénomènes externes. La découverte, que fait un homme de science d'un fait nouveau ou d'une nouvelle loi dans la nature, ou celle d'une nouvelle beauté aperçue par l'artiste ou le poète, ne sont que l'expression d'un nouvel ajustement intérieur, plus précis, aux circonstances extérieures; c'est pour ainsi dire l'évolution d'un nouvel organe, qui dorénavant sera sensible à des rapports nouveaux et réagira en conséquence ; et lorsque le lien entre l'action du dehors et la réaction adaptée du dedans est définitivement organisé dans le cerveau, ce lien devient une croyance. Sans doute la volonté n'est pas tout à fait impuissante dans l'esprit, pas plus que dans la nature ; car, grâce à notre connaissance des lois, qui gouvernent le développement psychique, nous pouvons arranger les conditions de leurs opérations de manière à produire indirecte-
ment une modification considérable de leurs effets; la volonté peut ainsi se prévaloir de ces lois à son profit, en se servant de leur action pour éclairer et pour aider son développement. Ici encore elle conquiert en se soumettant la vraie liberté; ainsi que s'exprime Milton :
Always with right i-easou dwells Twinn'd, and from her hath no dividual being.
b. Nous arrivons ainsi à une seconde considération sur la puissance de la volonté : ceux qui la vantent d'une manière injustifiable tirent leurs arguments exclusivement de V autoconscience d'un esprit bien cultivé et négligent complètement ses manifestations les plus simples. Mais il est indispensable de ne pas perdre de vue le début du développement d'un esprit cultivé ou l'état non cultivé de l'esprit, car c'est là, que nous pouvons puiser les données d'une saine induction. Qui osera soutenir, que le petit enfant ou l'idiot ait un contrôle volontaire sur ses idées? Qui est assez ignorant de la genèse de l'esprit pour soutenir l'existence de vraies volitions dans les premières phases du développement psychique? L'enfant vit dans le présent, ses actions sont des réactions immédiates, provoquées par les sentiments et les idées, que le milieu éveille dans son âme.
c. Mais comme l'individu ne peut pas arbitrairement produire une idée, ou donner une direction à ses pensées, de même aussi il ne peut pas faire disparaître celles qu'il a, quelque volonté qu'il en ait. Une idée pénible, comme tout le monde doit en avoir fait l'expérience, revient quelquefois souvent, encore et toujours, malgré les efforts de la volonté pour s'en débarrasser, exactement comme certains mouvements s'accomplissent en dépit de la volonté. Le pouvoir, que nous avons sur nos pensées, est très différent selon les circonstances; un individu peut mettre de côté une réflexion désagréable tandis qu'à un autre cela est absolument impossible ; et quand ce dernier réussit à s'en
défaire, ce n'est pas à une volonté abstraite qu'il le doit, mais à lui-même, en tant qu'individu organisé d'une certaine manière. Nous ne pouvons pas assigner à ces variations des causes exactes ; celles-ci se trouvent à une profondeur où ni la volonté ni la conscience ne sauraient pénétrer. Ceux qui peuvent concevoir une volonté se déterminant elle-même et se contentent de prendre pour une notion claire et définie un état mental vague et confus, soutiennent, que la volonté prouve sa puissance autocratique en tenant le foyer de l'attention fortement fixé sur un motif, tant que celui-ci n'a point grandi au point de dominer les autres, et, cela fait, en choisissant librement de lui obéir. Mais ils ne nous disent pas quel est le rapport, d'une part, entre cet agent, indéterminé mais déterminant, et d'autre part entre le cerveau et le caractère, ni comment il se fait, que, malgré sa liberté et son indépendance, l'individu soit esclave des conditions cérébrales et n'exprime toujours et régulièrement que l'effet des circonstances sur le caractère.
Loin d'être un pouvoir autocratique, la volonté est évidemment à la merci de conditions en grande partie inconnues, qui peuvent à tout moment en affecter profondément l'influence et l'énergie. De plus, lorsqu'une idée désagréable est chassée de l'esprit, cela ne se fait pas par un simple ordre de la volonté, mais en rendant clairement consciente, au moyen de l'attention, une idée, qui se lève à l'horizon psychique, et en maintenant l'attention sur elle; or comme deux idées ne peuvent pas exister en même temps dans la conscience, ou, plutôt, être perçues par elle avec la même clarté, l'apparition d'une idée nouvelle offusque l'ancienne; celle-ci, chassée du premier plan, est submergée par le nouveau courant; mais il arrive souvent, qu'elle en émerge et s'y oppose, ne se résignant pas à être réduite au silence ou à passer à l'état latent. Pour que la volonté exerce un contrôle sur les pensées, il est évidemment nécessaire, qu'il y ait dans l'esprit un grand nombre
d'idées et que l'une d'elles, sortait de son état latent, vienne activement modifier ou chasser celles qui occupent la conscience. Quel est le pouvoir en vertu duquel une idée en évoque une autre? C'est ce que nous ne savons pas, mais nous savons que ce n'est pas par la volonté.
Locke est considéré comme ayant fait faire à la psychologie un grand progrès, en démontrant qu'il n'y a point d'idées innées dans l'esprit, mais que celui-ci les acquiert toutes par l'observation et la réflexion. La conséquence nécessaire de ce fait est évidemment , ainsi que les considérations précédentes l'ont démontré, qu'il n'y a point de volonté innée dans l'âme humaine. Que les partisans do l'opinion contraire examinent attentivement le moment où, dans le développement psychique de l'enfant, l'on peut affirmer que la volonté est présente. Comment et d'où vient la première volition, serait un problème fort embarrassant, si on admettait que la volonté est une faculté spéciale de l'àme, distincte des autres, de qualité et de quantité constantes. Il nous est impossible de fixer l'époque de la première volition, justement parce que la volonté n'est pas une et constante, mais infiniment variable en quantité et en qualité, ayant beaucoup de centres nerveux et n'ayant point d'existence en dehors de ses manifestations concrètes. Il y a en effet dans le cerveau autant de centres volitifs que de centres d'idéation, et les opérations de la volonté dépendent aussi sûrement de modifications des substrata cérébraux, que les opérations d'idéation et do sensation. L'admission d'une volonté une et constante n'est qu'une partie du système métaphysique, consistant à transformer les abstractions en entités, et par lequel on a fait aussi un entendement un, une raison une, et fractionné ainsi les fonctions psychiques en facultés distinctes, sans existence dans la nature.
Admettre qu'il y ait un centre nerveux spécial, d'où parte la volonté, serait contraire à l'analyse psychologique de la volonté et à l'analyse physiologique des centres
nerveux supérieurs; tout ce que nous pouvons dire sur une question si obscure, c'est que tout courant d'idéation peut devenir un courant de réaction volontaire ; il suffit que l'idée active soit accompagnée de son sentiment sj^mpathique, pour transformer en volition le désir éclairé. Car (quoique nous décrivions l'effet comme idéo-moteur, lorsqu'une idée réagit directement au dehors), si l'énergie de l'idée n'est pas toute immédiatement dépensée, mais persiste tant soit peu dans l'esprit et y met en jeu ses rapports avec d'autres idées, de façon à produire une conscience plus claire de sa nature avant de produire sa réaction, alors, quand sa réaction se réalise et surtout quand elle est accompagnée d'un sentiment ou d'un désir, nous décrivons l'effet comme volontaire. Mais comme la conscience et le désir peuvent exister à un degré d'intensité très difi"érent, il est clair, que nous ne pouvons pas fixer précisément le point où une réaction idéationnelle devient probablement une réaction volitionnelle, ni déterminer la nature du changement qui a lieu. L'activité volontaire est, au fond, une action réflexe ou excito-motrice, dans laquelle un mécanisme cérébral d'une extrême délicatesse et d'une extrême complexité de construction, incarnant dans sa structure les expériences passées, s'interpose entre le stimulus, qui vient du dehors, et l'impulsion motrice, qui y va; c'est un procédé, que je me permettrai d'exprimer par le terme composé afféro-cérébro-efférent. Un procédé idéo-moteur ou une volition, qui, malgré son activité dans le cerveau, n'arrive pas à s'exprimer par une réaction motrice, soit en exécutant, soit en arrêtant un mouvement, un tel procédé reste un fait purement mental et devient un acte de cognition ou une croyance : c'est une expérience interne, qui peut, nous le savons, devenir à l'occasion une certaine expérience externe. Spinoza déduisit de son raisonnement serré, que la volonté et l'intelligence sont une seule et mémo chose.
Imaginons, que la première idée, qui se présente à l'es-
prit d'un enfant, réagisse à l'extérieur et laisse ses traces dans les centres nerveux : toutes les fois qu'elle se présentera de nouveau, il y aura une tendance à reproduire la même réaction. Mais si l'action correspondante cause de la douleur à l'enfant, il se formera dans son esprit une seconde idée, dont l'énergie sera opposée à celle de la première. Si alors la première idée revient, elle ne produira pas directement sa réaction, mais elle excitera l'activité de la seconde idée, qui est inhibitoire par rapport à la réaction de la première \ Nous avons là l'exemple le plus simple d'une volition : l'enfant s'est volontairement abstenu de faire quelque chose, ou a volontairement fait autre chose, grâce à la croyance, acquise par l'expérience, que l'acte, dont il s'abstient, aurait été douloureux ; et l'impulsion, qui a déterminé son choix, ne jaillit pas d'une puissance abstraite, mais de la propriété fondamentale de l'élément organique, qui le pousse à rechercher ce qui est agréable et à éviter ce qui est désagréable. Songeons qu'il faut souvent plus de force pour empêcher une action que pour la faire. Comme les idées se multiplient dans l'esprit, et que des groupes ou des séries d'idées s'associent, il va de soi que le procédé devient rapidement de plus en plus compliqué; les résidus des volitions passées (comme ceux des sensations et des idées) restent dans l'esprit et rendent les volitions futures, semblables, plus faciles et plus définies; il se forme pour ainsi dire des volitions abstraites ou générales, qui sont les représentants de certaines séries ou de certains groupes d'idées ou bien l'expression de leur acti-
> Cette inhibition clans les centres nerveux supérieurs est tout aussi mécanique, que celle qui a lieu dans les centres spinaux, et n'indique pas plus dans les premiers que dans les derniers l'existence d'une faculté mystérieuse. Chacun des centres, réunis dans le cerveau en une organisation complexe, peut (selon les circonstances) éveiller ou suspendre l'activité des autres : c'est une fonction commune à tous les centres nerveux ; ce que nous nommons volonté n'est que son aspect subjectif, lorsqu'elle a lieu dans les centres cérébraux supérieurs. [Et nous appelons deïibe'' ration le conflit entre la tendance à l'action et la tendance à l'inhibition. A. H.]
vite dûment coordonnée; et, par leur persistance dans l'esprit (fût-elle inconsciente) , ainsi que par leur influence réciproque, la nature de nos pensées, de nos sentiments et de nos actions est modifiée d'une manière incompréhensible pour nous. ' Chacun a éprouvé qu'un acte, d'abord désagréable et exigeant un effort pénible de la volonté, devient, à force de se répéter, beaucoup moins désagréable et même aisé; mais non seulement cet acte particulier perd ses qualités désagréables : tous les actes du même genre deviennent plus faciles, et notre manière de sentir par rapport à eux, ainsi que le jugement que nous portons sur eux, se modifie profondément. Quoique nous ne puissions pas expliquer comment les traces des volitions passées nous aident, il est évident, qu'elles le font; les acquisitions conscientes deviennent un pouvoir inconscient; pai" une assimilation organique d'espèce inconnue, la volonté même devient, sous certains rapports, automatique.
Je suppose, que, si l'homme réussissait jamais à atteindre une harmonie parfaite avec le monde extérieur, c'està-dire avec tout ce qui l'entoure, sans en excepter la nature humaine, de façon à percevoir et à agir dans toutes les circonstances avec la certitude et la précision irréfléchie de l'instinct, il n'aurait plus ni mémoire, ni raison, ni sentiment, ni volonté, car tous ces faits psychiques impliquent une excitation mentale pet-^sistante dans la conscience; l'homme agirait alors avec la régularité, la précision et la certitude automatique d'une machine parfaite. Que sont en effet les fonctions mentales, dont nous parlons? La mémoire est la reproduction consciente d'expériences passées dans le but de les comparer aux présentes ; le sentiment est le caractère agréable ou désagréable de l'expérience ; la raison est le fait de les peser, d'où la délibération et l'hésitation dans la conscience ; enfin la volonté est l'impulsion consciente, qui résulte de la délibération. Les idées, vues du côté efférent, sont des mouvements naissants, c'est-à-dire des intuitions de mouvements déjà
accomplis autrefois; et, du côté afférent, elles sont les images des impressions sensorielles autrefois éprouvées, dont la résurrection, à l'occasion d'un stimulus externe approprié, constitue la perception. Donc évidemment aucune de ces fonctions conscientes, ni la mémoire, ni le sentiment, ni la raison, ni la volonté ne seraient nécessaires et n'existeraient, si l'harmonie complète, que j'ai supposée, pouvait se réaliser.
Voici les conclusions que nous pouvons formuler de ce qui précède : 1° partout où un nerf afférent entre dans une cellule ou dans un groupe de cellules, au milieu des couches corticales des hémisphères, et où un nerf efférent sort de ce groupe, il y a un centre possible ou réel d'une volition particulière; 2° la volonté, prise en général ou dans un sens abstrait, n'indique pas une entité réelle, qui ait existé avant l'expérience, mais signifie simplement l'activité dûment coordonnée des centres supérieurs de l'énergie psychique, de même que l'activité coordonnée de la moelle épinière ou de la moelle allongée représente, pour ainsi dire, la volonté de ces organes; et la faculté, dont il s'agit, est, dans les deux cas, en grande partie acquise chez l'homme. Par conséquent il n'y a point de puissance volontaire abstraite; c'est un pouvoir, que chaque individu développe en lui-même par un exercice intelligent ; et la volition la plus parfaite sera toujours celle qui exprimera la plus parfaite harmonie entre toutes les énergies physiques et psychiques d'un organisme normal. Lorsqu'un animal réagit sous le choc d'une impression avec un but direct et défini, c'est-à-dire instinctivement , comme on a l'habitude de s'exprimer, il le fait en vertu d'un don originel de ses centres nerveux, mais, dans la formation de la volonté humaine, nous voyons le procédé de graduelle acquisition de la faculté d'agir raisonnablement, nous assistons au devenir du dessein ; et si nous reculons suffisamment dans les générations passées, nous pouvons quelquefois en constater l'acquisition chez les animaux. 11 serait moins contraire à
l'observation de placer une entité idéale derrière les instincts innés des animaux que de la placer derrière la volonté graduellement façonnée de l'homme.
Deux conditions sont évidemment indispensables à une activité complète de la volonté : d'abord une association d'idées normales, grâce à laquelle une conception en évoque aisément une autre, en suscitant par conséquent, une pleine et mûre délibération ; et puis un caractère ou un moi fortement constitué, qui choisisse entre les idées et les désirs antagonistes. Occupons -nous d'abord de cette dernière condition.
Le caractère fort et bien formé, qu'une volonté énergique et constante implique, est le résultat d'une bonne éducation appliquée à une bonne organisation ; et ce n'est pas le caractère, qui est directement déterminé par la volonté, mais, dans toute action particulière, c'est lui qui détermine directement la volonté \ Le caractère en vérité ne décide pas seulement de ce qu'un individu sentira et fera, mais aussi de ce qu'il pensera et de ce qu'il croira ; cela est évident, vu que le sentiment et l'action sont plus profondément situés que la pensée et la croj^ance. Les hommes sont en quelque sorte prédestinés par leur carac-
* a Dans le langage ordinaire, fait observer Tucker, on suppose l'existence de deux ou plusieurs volontés, se combattant, se limitant, se supprimant ét se maîtrisant mutuellement; lorsqû'une passion désordonnée entre en conflit avec la poursuite d'un dessein quelconque, le résultat nous paraît néanmoins volontaire, parce que nous connaissons la source du conflit. Mais si nous écoutons les conversations familières des hommes, nous les entendons parler de plusieurs volontés, de plusieurs agents qui se contrecarrent, s'évincent, se subjuguent, se contrôlent chez la même personne. De là les expressions, si fréquemment usitées, de la « volonté spirituelle et charnelle », de « l'homme et de la bête », du « vouloir rebelle et de la raison » ; on dit encore : désavouer ses instincts, subjuguer ses passions, ou être subjugué par elles, agir malgré ou contre sa volonté, et ainsi de suite. Tout cela n'est, au fond, qu'une métonj'mie, qui prend la cause pour reflet, car nos actions étant toujours déterminées soit par les décisions de notre jugement, soit par les sollicitations de nos désirs, nous confondons ces causes avec la volonté elle-même. N'est-ce pas une lumineuse confirmation de cette règle que la volonté est déterminée par des motifs, qu'il y ait une fusion si intime entre l'une et les autres, que pour un œil peu exercé ils^ne paraissent qu'une seule et même chose? y>(Light of Nature, I, 547.)
tère à être spiritualistes ou matérialistes , orthodoxes ou hérétiques, évangéliques, calvinistes, sweclenborgiens ou autre chose; ils n'y sont point poussés parla discussion, laquelle ne fait que renforcer la convictioii; c'est pourquoi les questions abstraites, sans valeur réelle, sont celles que l'on discute avec le plus de chaleur et d'acrimonie, sans que les croyances de leurs champions subissent le moindre changement. Un homme ne peut pas vraiment penser ni réaliser dans sa croyance ce que son caractère se refuse à assimiler, pas plus que la corde d'une harpe ne peut donner un son qui ne soit pas le sien, et il est sincèrement étonné, que d'autres ne voient pas les choses comme il les voit. Le rayon de ses pensées et de ses croyances est conditionné par ses substrata nerveux, hérités ou acquis. Jamais un argument qui s'adresse à la raison, jamais la lumière froide de la cognition n'opèrent une réforme dans les croyances ; cette réforme n'a lieu, comme le cristal se formant dans une solution saturée, que lorsqu'une manière de sentir différente a été suffisamment développée par une modification inconsciente du caractère dans l'individu ou à travers les générations; les conclusions de la raison sont acceptées, seulement quand les prémisses sont déjà incarnées dans le caractère ou dans le tempérament. La conscience n'est qu'une vague agitant seulement la surface de la mer psychique, dont les profondeurs inconscientes ne sont point émues.
La volonté agit sur le caractère ou affecte le moi indirectement : elle détermine les circonstances, qui dans la suite le modifient graduellement ; nous pouvons nous placer volontairement dans de certaines conditions de la vie ou nous soumettre à certaines influences, mais une fois que nous y sommes, toute l'énergie de la plus forte volonté ne peut pas empêcher notre caractère d'être plus ou moins modifié par elles ; elle ne peut pas empêcher l'établissement d'un nouvel équilibre. Tout acte de volonté subséquent sera influencé par le caractère modifié ou par la nature acquise ;
et tandis que, inconscients du changement opéré en nous, nous vantons notre constance, un témoin qui nous observe, reconnaît clairement la différence survenue'. L'abstraction mentale, que nous appelons notre moi, est en réalité une combinaison contenant tous les résidus de toutes les pensées, de tous les sentiments, et de toutes les volitions précédentes; une combinaison, qui change continuellement et qui devient à chaque instant de plus en plus complexe; qu'elle diffère à différentes époques de la vie, et cela en conséquence de rapports externes différents, c'est ce que les plus zélés défenseurs de son identité admettent inconsciemment, quand ils reconnaissent, que par une influence religieuse ou autre on peut faire d'un homme un tout autre homme, le convertir, le régénérer. Pour les Gentils, la volonté de Saul de Tarse n'était pas la volonté de l'apôtre Paul.
La conversion peut avoir lieu graduellement en vertu de l'influence persistante de circonstances externes, ou subitement après une grande commotion nerveuse de nature épileptique ou autre. Quiconque réfléchit à son passé, re-
' La quantité de l'effet qu'exercera sur un caractère donué l'action du milieu où vit l'individu, diffère notablement selon les cas particuliers. Le caractère a comme une vie à lui propre, tendant à un développement indépendant du milieu ambiant, quelquefois si puissant qu'il courbera les circonstances à son gré plutôt que de se courber sous elles; d'autres fois si faible qu'il s'effacera sous l'action du milieu. On pourrait comparer ce double effet à ce qui se passe dans certaines expériences de nutrition et d'absorption organiques. On sait que les os se forment grâce à l'activité des cellules de la couche interne du périoste. M. OJlier a expérimentalement prouvé l'autonomie de ces éléments anatomiques : il a pris une portion de périoste avec la couche interne des jeunes cellules et l'a transplantée dans une partie du corps, dépourvue d'os — dans la nuque ou sous la peau du dos. Le morceau de périoste s'y est développé et a produit un os. Les éléments cellulaires avaient donc fait preuve d'une vitalité à eux propre, indépendante du milieu où ils étaient nés et du milieu où on les avait placés. Mais plus tard, l'influence du milieu reprit le dessus, car, après quelque temps, M. Phillipeaux observa, que le nouvel os avait disparu, qu'il avait été résorbé. L'activité propre des cellules avait donc fini par céder à l'activité du milieu. M. Ranvier réséqua le métatarse d'un très jeune animal et le greffa sous la peau du dos. L'os grandit d'abord, mais, après un certain temps, il fut résorbé. Simultanément un nouvel os métatarsien s'était formé à la place de celui qu'on avait enlevé.
voit des scènes et des événements, si étrangers à son moi actuel, qu'ils lui semblent presque appartenir à un autre ; il peut même avoir de la difficulté à concevoir que lui, c'est-à-dire son moi actuel, ait jamais participé à ces événements. La mémoire les représente, mais dans une sorte de. nuage; on dirait des songes passés et cela justement parce que le moi d'alors est extrêmement différent du moi d'aujourd'hui. Quand le moi se transforme, selon les circonstances externes, la métamorphose est si lente qu'elle est imperceptible; mais une métamorphose rapide s'effectue quelquefois par un changement important, interne ou externe; par exemple, lorsqu'à l'époque de la puberté de nouvelles idées ou de nouveaux désirs pénètrent dans l'ancien cercle d'idées, en deviennent des parties constituantes et produisent une grande agitation subjective, tant que l'assimilation n'est pas achevée et l'équilibre rétabli. Lorsqu'une grande et subite révolution du moi est produite par une cause externe, elle est pleine de dangers pour la stabilité mentale de l'individu et peut très bien devenir patholologique : rien n'est plus dangereux pour l'équilibre d'un caractère que le fait de placer un individu dans des circonstances externes complètement différentes, sans que sa vie interne y ait été graduellement préparée ou adaptée; aussi, quand on examine sérieusement l'origine de la folie, la trouve-t-on toujours dans un désaccord entre l'individu et les circonstances au milieu desquelles il vit\
* Le D' Channing, dans un sermon Sur le mal du Péché, parlant de l'absurdité de l'opinion, qui admet un changement de caractère dans l'autre moTide, s'exprime ainsi : « En premier lieu, cette opinion heurte tout ce que nous savons de la nature et des lois de l'esprit. Rien de plus frappant dans l'esprit, que la connexion de ses états successifs. Nos connaissances présentes, nos pensées, nos sentiments, nos caractères, sont le résultat de nos impressions, de nos passions, de nos occupations passées. Tels nous sommes aujourd'hui, tels nous a façonnés la journée d'hier. Supposer qu'à notre mort les influences de tout notre passé s'évanouil'ont dans notre esprit, et que nous revêtirons un caractère radicalement nouveau et en guerre avec notre caractère ancien, c'est admettre une violation gratuite delà plus importante loi de la genèse de l'esprit, détruire toute analogie entre le présent et l'avenir, et substituer à l'expérience les rêves d'une fantaisie désordonnée. Et, on vérité, une révolution dans le
L'histoire d'un homme est évidemment la plus fidèle révélation sur son caractère; car ce qu'il a fait indique ce qu'il a voulu ; et ce qu'il a voulu trahit ce qu'il a pensé et senti, c'est-cà-dire la nature de ses délibérations et de ses sentiments; ce qu'il a pensé et senti a été le résultat de sa nature, telle qu'elle était alors, dans la phase évolutive correspondante à une certaine constitution originelle et à une certaine expérience de la vie. Considérée objectivement, l'identité du moi n'est ni plus ni moins grande que l'identité d'un chêne adulte avec la tige délicate, qui jadis sortit du gland; considérée subjectivement, la conception forte et sûre, que chacun a de son moi n'est pas surprenante ; car c'est l'idée, qui entre en activité plus fréquemment que toutes les autres, puisqu'elle doit nécessairement être presque toujours plus ou moins clairement présente à la conscience; car c'est à elle que se rapportent en fin de compte toutes les actions de l'individu. Façonner la volonté, c'est façonner le caractère ; et cela ne peut être fait qu'indirectement en façonnant les circonstances, qui déterminent son mode de formation. Mais de quelque façon que la volonté se forme, c'est le caractère qui détermine ce que l'inclination individuelle prônera comme le plus désirable, ce que le jugement décidera être préférable et ce que la volonté effectuera. S'il était possible de pénétrer dans le for intérieur du caractère d'un autre et de prendre connaissance exactement des ressorts, qui dirigent sa conduite au milieu de ses rapports particuliers, il serait possible non seulement de prédire sa ligne de conduite, mais de le faire agir malgré son libre arbitre, comme un automate, en jouant sur ses passions prédominantes ou sur ses intérêts et ses principes les plus chers.
Passons à l'autre condition requise pour l'activité libre
caractère, telle que nous venons de Timaginer, n'équivaut-elle pas à la destruction de l'identité de l'homme? Impossible que l'individu, ainsi transformé, soit reconnu par lui-même et par les autres, comme le même être. Cela équivaut à la création d'une âme neuve. »
de la volonté; elle consiste évidemment en une association d'idées non empêchée ou libre de tout obstacle, de sorte que les matériaux nécessaires pour la formation d'un jugement sain, soient toujours disponibles; mais la facilité, la perfection et le caractère de cette association dépendent, comme nous le savons, de l'état des éléments nerveux , dont les troubles les plus insignifiants se manifestent rapidement par une détérioration de la volonté. Un ivrogne invétéré, un buveur d'opium, ou l'esclave de quelqu'autre vice pernicieux, produit, dans les éléments intimes du tissu nerveux, une dégénération inaccessible au microscope, mais qui se manifeste clairement par une détérioration du sens moral et par une énervation pitoyable de la volonté ; et si la dégénération augmente, la destruction de la volonté se trahit par la perte de la coordination des fonctions psychiques ; de même que les facultés automatiques secondaires des centres spinaux so,uffrent bientôt d'un désordre de l'élément nerveux et révèlent leur souffrance par la perte de la coordination des mouvements, ainsi la perte de la coordination des idées et des sentiments révèle , par des actions irrégulières et indépendantes, la détérioration de la volonté. Et de même que, lorsque le désordre des centres spinaux est encore plus grand, toute coordination est perdue et des convulsions apparaissent, ainsi dans les centres supérieurs des hémisphères, lorsque le trouble est grave, la coordination des idées et des sentiments ne s'accomplit plus, les cellules donnent des réactions convulsîves et l'individu est un fou furieux ou au moins dangereux et dominé par un petit nombre d'idées fixes, morbides. La volonté se résout pour ainsi dire en ses constituants inférieurs, dont elle est à l'état normal le résultat complexe, comme l'est un rayon de lumière blanche par rapport aux rayons colorés qui le constituent; au lieu d'une activité définie, calme et coordonnée d'une volonté ferme, il y a une activité inférieure, dénuée début, irrégulière et explosive. Mais il est évident, que, même dans une âme saine, la
quantité et la qualité de la volonté dépendent de la plénitude de la réflexion et que la volonté est affectée en proportion directe des obstacles, qui entravent la marche de l'association des idées : si une volition particulière pouvait se résoudre par une métamorphose rétrograde en ses éléments constitutifs, nous assisterions au déploiement de toutes les idées et de tous les désirs, qui ont contribué à sa formation, et en allant encore plus loin, dans l'analyse, nous dévoilerions même les rapports particuliers de la vie individuelle, qui ont contribué à déterminer l'organisation psychique de l'individu, c'est-à-dire son moi particulier.
Avant de finir l'étude de la volonté, il sera bon de revenir avec plus de détails sur les relations entre elle et les émotions, que nous avons effleurées en parlant de l'impulsion dynamique dérivant de ces dernières. Si une idée émotionnelle, active, produit, en réponse à son stimulus, directement une réaction externe, ce qui est sa tendance, elle aff'aiblit d'autant la volonté; si au contraire elle est dûment contrôlée et coordonnée dans la réflexion, comme cela arrive à la suite d'une bonne éducation psychique, elle fortifie la volonté. Soit qu'il n'y ait encore qu'un petit nombre d'idées acquises et que leurs infinies associations n'aient pas encore été formées, comme chez l'enfant; soit que l'état imparfait du développement du cerveau exclue le développement intellectuel, comme chez l'idiot ou chez l'animal, alors les émotions dépensent immédiatement toute leur énergie en réactions externes; il en est de même, et en dépit de la volonté, chez l'adulte cultivé, lorsque, pour une cause quelconque, ses éléments nerveux sont dans un état instable, ou lorsque la tension de l'émotion ou "de la passion est excessivement grande : le Code pénal admet ce fait, et ne punit que légèrement le mari, qui tue l'amant de sa femme surpris en flagrant délit. Mais quiconque observe soigneusement ses propres états psjxhiques, peut se rappeler une foule d'occasions, où une émotion soulevée tout à coup le sollicitait puissamment à faire une certaine
action, dont il s'est pourtant abstenu pour un moment, et dont au besoin il aurait pu s'abstenir tout à fait ; mais s'étant aperçu, par une intuition rapide, qu'il ferait bien de manifester son émotion, il a ensuite exécuté néanmoins l'action respective. Les témoins ne voient peut-être que l'impulsion et la précipitation; et pourtant la précipitation était en quelque sorte délibérée : loin d'être une simple étourderie, elle fut une indiscrétion, destinée peut-être à être couronnée de succès, là où un plan plus sûrement excogité aurait pu échouer. L'émotion a été la vraie force motrice, mais c'était une émotion agissant sous la direction de la raison et par conséquent en harmonie avec une prudente intuition des rapports externes. L'individu aurait pu faire la même chose après une calme résolution de la volonté et peut-être cela eût-il mieux valu, s'il avait eu affaire à des objets inanimés; mais, avec les hommes, une prudente révélation de sentiments conduit souvent plus sûrement au but. Seulement l'individu doit se garder, en dominant les autres, de se laisser tromper lui-même par sa passion, en lui permettant de voiler sa raison et de pervertir son jugement : renfermée dans les centres supérieurs, cette passion peut produire ce résultat dans tout esprit et sûrement dans les esprits faibles; mais, dûment subordonnée et coordonnée à la réflexion, elle donne plus de force à la résolution. Une passion conduite par la raison calme est en vérité une puissance immense; elle produit la plus vive expression de la pensée et la volonté la plus intense.
Un individu émotionnel, qui est littéralement une chose explosive, produit sans doute souvent de grands effets dans le monde et surtout des effets destructifs pour quelque système ou quelque croyance en vigueur; c'est en effet généralement la violence de leurs sentiments, qui donne aux réformateurs leur entraînement, leur énergie et lo succès qui en résulte. Mais le mal, qui souvent contrebalance ces avantages, c'est que rien ne prouve que les réformateurs
aient raison; car nécessairement ils ne voient qu'un côté de la vérité, celui qui les affecte le plus profondément. L'histoire des efforts et des insuccès des hommes fournit de nombreux exemples, qui montrent comment de grands principes ont souffert sérieusement de la manière d'agir inconsidérée, précipitée et violente de leurs plus sincères et plus sérieux défenseurs : des événements et des circonstances adverses, qu'ils auraient dù reconnaître en leur qualité d'êtres raisonnables, calculant l'effet des causes, n'ont pas été reconnus , à cause du torrent de passion, qui emportait ces enthousiastes; et la vérité, qu'ils soutenaient, fut pour quelque temps la victime de leur indiscrétion. De même que , dans la vie psychique de l'individu , son pouvoir de réflexion se manifeste souvent mieux par l'arrêt des réactions, auxquelles le poussent les sentiments, par la fonction inhibitoire, ainsi, dans l'activité sociale des hommes, un juste entendement des choses se montre souvent mieux par l'abstention des réformateurs, s'interdisant d'accomplir trop chaleureusement les innovations prématurées. Mais, pour le réformateur lui-même, il est fort difficile de voir à travers son enthousiasme, que ce qui est désirable et bon en théorie peut, dans la pratique, être mauvais et nullement désirable, étant données les conditions sociales actuelles ; il est disposé à traiter les circonstances adverses comme si elles étaient des accidents ou des anomalies, n'ayant pas le droit d'exister, et ainsi à fermer les yeux, plus ou moins volontairement, sur la force des conditions, qu'il veut modifier et qui agiront inévitablement sur son principe. Il lance son principe favori, qui peut être très juste, au sein d'un monde non préparé à le recevoir, parce qu'il n'est pas encore arrivé au degré correspondant d'évolution, et qui par conséquent lui est nécessairement hostile ; et si sa vérité est opprimée et en apparence détruite par l'opposition qu'elle rencontre , alors il se décourage , se plaint ou s'emporte, raille et maudit le monde qui en était indigne. Cependant, si tort il y a, ce n'est assuré-
ment pas de la part de la nature, mais de celle du réformateur : son insuccès prouve, qu'il ne méritait pas de réussir, pour n'avoir pas suffisamment évalué le caractère et la force des conditions, qui l'ont emporté sur sa vérité, ou qui, en vertu d'une simple loi naturelle, l'ont au moins temporairement étouffée.
Un grand progrès ne se laisse jamais imposer tout à coup ou miraculeusement; pour être réel et durable, il doit se présenter comme une évolution naturelle ou comme un résultat des antécédents ; et ce qui démolit le plus efficacement une vieille erreur, ce n'est pas une attaque passionnée contre elle, mais une création nouvelle et meilleure, qui la déplace peu à peu et finit par la remplacer. L'instinct conservateur, si fort dans la nature humaine, a au moins cet avantage, qu'en s'opposant au changement, il empêche une réforme d'avoir lieu avant que le nouveau n'ait absorbé ce qu'il y a de bon dans le vieux : il transforme la révolution en évolution. La création appartient à un ordre bien plus élevé d'activité que la destruction ; elle est l'activité tranquille et se dominant elle-même dans un but défini et productif, c'est-à-dire la volonté dans sa forme la plus élevée, et est opposée en cela aux manifestations désordonnées et explosives d'une activité émotionnelle et inférieure, qui est avant tout destructive. Mais comme la contemplation calme et intellectuelle des événements , qui en examine tous les rapports , ne contient pas de forte impulsion à une activité particulière quelconque, mais indique l'équilibration entre l'individu et son milieu, on comprend aisément, quand il s'agit d'activer la volonté, quel excellent éperon nous offre le sentiment ou le désir passionné d'un bien à atteindre ou d'un mal à éviter pour obtenir l'équilibration. Alors la volonté, éclairée par une réflexion adéquate, sur toutes les conditions qui coopèrent au résultat, est en état d'agir avec une énergie puissante, soutenue, intelligente et calme. Cependant, comme l'émotion est fortement contagieuse et s'empare
quelquefois des niasses, comme une épidémie, il est impossible de prévoir avec certitude l'effet, que produira ou ne produira pas un individu émotionnel; parfois 'il soulève une tempête, qui renverse et emporte tout ce qu'elle trouve sur son chemin, tandis que la raison, en examinant tranquillement les circonstances, prédit que tout ce mouvement sera de la peine perdue.
La différence de qualité et de puissance immédiate entre la volonté poussée par un violent désir et celle qui procède d'une calme et mûre réflexion, est évidente dans le résultat de l'activité des deux espèces de réformateurs. Les hommes, qui ont exercé une grande influence sur le progrès de l'humanité, se divisent en effet en deux grandes classes : celle des individus doués d'une forte intelligence, d'un vaste savoir, d'une grande sérénité de sentiments et d'une énergie calme, et la classe des hommes aux vues limitées, aux sentiments intenses, à l'énergie impétueuse. Les premiers embrassent les événements d'une vue compréhensive, y voient les effets de lois naturelles, reconnaissent le caractère et la portée de leurs rapports actuels et saisissent la vraie valeur de la question présente, qui est souvent exagérée par son urgence immédiate; ils subordonnent leurs sentiments à la raison et ne se laissent point aller à une impétuosité effrénée. Ils peuvent produire de grands résultats, non pas tout à coup, comme un éclair, mais lentement, tranquillement et en silence, comme la lumière; leur œuvre est constructive, ils réforment les opinions plutôt que les mœurs; et l'influence fertilisante de leur pensée se fait sentir à travers un grand nombre de générations. Les hommes de l'autre catégorie sont au contraire tellement possédés par une conviction ardente et intense, qu'à les entendre, elle est la seule chose importante au monde, et ils sont plus ou moins aveugles pour tout le reste ; ils mettent toute leur énergie dans une activité explosive, qni ne produit, comme la foudre, que la destruction; ce sont des iconoclastes, qui renversent fu-
rieusemeiit les idoles de leur temps pour les remplacer par d'autres, et tout en obtenant souvent un grand résultat pratique immédiat, ils n'ont que peu ou point d'influence fertilisante sur le développement intellectuel de l'avenir.
Le fonctionnement le plus parfait de la volonté implique l'accord complet entre toutes les énergies et toutes les dispositions de l'àme; il est l'expression de leur coopération. S'il y a entre elles un manque d'harmonie ou une dissonance introduite par un sentiment ou une pensée, qui ne s'accorde pas avec les autres, qui recule, comme un cheval récalcitrant, ou qui entraîne comme un cheval vicieux, la volonté perd proportionnellement en vigueur : elle n'est plus, pour ainsi dire, l'union complète des rayons colorés en un rayon de lumière blanche , mais elle est partiellement déviée et réfractée, de sorte que sa force de traction est affaiblie. En supposant cette harmonie complète des fonctions psychiques, nous supposons nécessairement en même temps l'harmonie complète des fonctions physiques, qui est la santé parfaite; de sorte que la plus haute manifestation de la volonté est l'expression de la plus parfaite santé du corps et de l'àme. Pour que la volonté puisse toujours arriver aussi près que possible de cette perfection, il est évidemment nécessaire de maintenir le corps dans la meilleure santé et de façonner toujours le caractère psychique d'après les circonstances de la vie, afin qu'il forme lui-même une harmonie complète ; il faut en outre prendre garde que la passion ne fasse pas faire ce que le jugement et la conscience désapprouvent, ou que des passions antagonistes ne viennent distraire l'esprit ; enfin il faut que toutes les énergies de l'être se corroborent réciproquement dans la volonté.
La volonté est incontestablement la force de l'ordre le plus élevé, . que la nature ait encore produite, la dernière efflorescence consommée de toutes ses œuvres merveilleuses. Produit naturel du désir illuminé par la réflexion la plus parfaite, elle représente la réaction admirablement adaptée
de l'homme à la meilleure intuition possible des rapports au milieu desquels il vit. De là vient l'immense pouvoir de la volonté humaine, manifestée par les hommes éminents, de génie pratique , qui en ont atteint la plus haute évolution. Ils étaient en harmonie avec le courant des événements, où la vie les avait placés; ils coordonnèrent en eux les forces qui étaient à l'œuvre autour d'eux, et ils accomplirent ce que le monde avait à cœur à leur époque. La force, qu'ils ont développée, ne leur appartenait donc pas : c'est la force de l'univers , qui les poussait, et ils en furent les organes.
Si nous réfléchissons à la manière, dont les forces sociales et intellectuelles d'une époque sont ainsi coordonnées par le génie et dont l'activité des différents centres nerveux est coordonnée par la volonté, nous verrons, qu'il y a, dans les deux cas, une concentration et une condensation de forces différentes pour effectuer un mode défini d'activité, une unification d'énergies, et nous pourrons, à l'aide de ce que nous observons ainsi, nous faire une idée du mode de cette exaltation ou transpéciation de la force et de la matière à travers la nature, que nous ne pouvons pas suivre dans ses procédés intimes \
Grâce à la puissance d'une volonté bien constituée, l'homme réagit avec un succès intelligent sur le monde extérieur, se met en complète harmonie avec son milieu, assimile et incarne en soi la nature et contribue ainsi à son évolution ultérieure ; il montre pratiquement, qu'il n'y a pas deux mondes, un monde physique et un monde de la conscience humaine, superposés et opposés, mais qu'il y a un seul monde, une seule nature, dont sa vie consciente est une manifestation. La plus haute activité de la volonté est donc réellement créatrice ; car elle commence un nouveau développement de la nature par l'homme ; elle ébauche les possibilités de l'humanité, de même qu'un organe ru-
* Transpéciation &s,t \xnQ parole, employée par sir Thomas Browne, et qui pourrait être fort utile»
dimentaire, chez un animal inférieur, indique vaguement l'animal supérieur, chez qui il recevra son plein développement. Si nous nous demandons d'où vient l'impulsion, qui s'affirme par ce nisus excelsior, nous ne pouvons donner qu'une réponse très imparfaite, et dire qu'elle vient de la même source inconnaissable que l'impulsion, mouvant et animant la nature dans toutes les formes de son évolution. En réfléchissant à soi-même et au monde, on est forcé de reconnaître, en fin de compte, dans les ouvrages de l'univers, l'influence d'un pouvoir dont toute vie et toute énergie procèdent, qui fut au commencement, qui est aujourd'hui et qui, autant que nous puissions le prévoir, sera toujours ; qui ne peut pas être compris par l'intelligence humaine, ni contrôlé par la volonté humaine, mais qui comprend et contrôle l'une et l'autre. Nous reconnaissons une impulsion qui nous est étrangère, une énergie animant l'évolution, qui précéda à travers de longues époques l'apparition de l'homme sur la terre, qui continue maintenant son œuvre par le progrès humain, et qui persistera indubitablement pendant des époques infinies, après que l'homme aura cessé d'exister sur la terre et de la soumettre. Dans la pensée et dans la volonté humaine, est foncièrement le même pouvoir que celui qui suscite l'évolution des formes les plus basses de la vie. Que l'homme s'empare de ce pouvoir, qui le domine, pour le séparer de tout le reste de la nature, pour se l'imaginer comme un don surnaturel et l'affubler du nom de libre arbitre, qu'il en déduise ensuite sa prétention, non seulement d'être infiniment supérieur à toute autre chose dans l'univers, et d'avoir une destinée toute particulière, mais encore celle d'être le but final de la création, — voilà qui prouve assurément qu'au moment d'arriver à la conscience d'elle-même, la nature, comme les adolescents à l'époque correspondante de leur développement, est affligée d'une insupportable vanité.
CPIAPITRE VIII.
Centres nerveux moteurs. — Motorium commune. — Actuation ou effectuation. — Réalisation des réactions.
Jusqu'à présent nous avons considéré le développement de l'organisation psychique, tel qu'il se manifeste d'abord dans l'élaboration des impressions sensorielles en idées simples ou présentatives avec leurs réactions motrices associées, c'est-à-dire dans la perception (préhension); puis dans la production d'idées représentatives , ou conceptions, formées des idées simples par abstraction, c'est-àdire dans la compréhension , et enfin dans la production de volitions, comme résultat des interférences complexes et réciproques des désirs et des conceptions. Mais la fonction de l'homme dans la vie ne se réduit pas à sentir et à penser : il doit exprimer par des mouvements, c'est-à-dire par une activité externe quelconque, ce qui se passe dans sa vie interne. Chez tous les animaux, nous constatons l'instinct ou l'impulsion à exécuter des mouvements en réponse à des stimulations conscientes ou inconscientes. Le mouvement musculaire est en effet indispensable pour se procurer la nourriture, pour conserver la santé et pour se défendre contre les ennemis ; le manque de mouvement produit des sensations de malaise et une agitation, qui poussent l'animal à se mouvoir pour s'en débarrasser et pour se procurer les sensations agréables, résultant de l'activité. Après un certain exercice, l'instinct porte les animaux à se reposer;
car l'énergie emmagasinée dans les centres nerveux, grâce à la nutrition, a été dépensée et a besoin d'être de nouveau accumulée. Les mouvements des différents organes, employés par les animaux pour subvenir aux besoins de leur vie, constituent les habitudes ou les actions instinctives de ce qu'on appelle la vie animale; ce sont en réalité des manifestations complexes de l'activité sensorio-motrice. Exactement comme les nerfs centripètes et centrifuges, réunis par des cellules et par des fibres commissurales, sont les éléments simples, dont l'évolution produit la structure compliquée du système nerveux, — la sensation et le mouvement sont les simples unités constituant les procédés psychiques les plus complexes. La conséquence naturelle d'une sensation est un mouvement, qui s'accomplit nécessairement, à moins qu'il ne soit empêché ou ne se transforme en une activité équivalente, psychique ou organique, c'est-à-dire ne produise une série d'idées ou n'influe sur les vaisseaux sanguins de façon à affecter la sécrétion ou la nutrition.
Il est donc évident, qu'il y a dans les centres nerveux, outre les résidus, dont nous avons déjà parlé, une autre espèce de résidus entrant comme parties constituantes dans la vie psychique : ce sont précisément les résidus des réactions motrices. Les mouvements déterminés ou effectués par un centre nerveux particulier laissent, comme les idées, leurs résidus respectifs, qui, répétés plusieurs fois, s'organisent ou s'incarnent si bien dans sa structure, que les mouvements correspondants peuvent avoir lieu automatiquement. Il y a, par conséquent, entre l'impulsion volontaire et l'action une région comprenant les résidus moteurs, qui sont les agents immédiats des mouvements, une région (psychologiquement parlant) de mouvements abstraits, latents ou potentiels. La physiologie, d'accord avec l'analyse psychologique, nous enseigne, qu'il y a, dans la moelle épinière et dans le cerveau, beaucoup de centres nerveux moteurs ou noyaux de cellules nerveuses,
au sein desquels naissent les nerfs moteurs et dont l'irritation expérimentale provoque des mouvements. Ces centres moteurs sont reliés par des nerfs, d'une part entre eux, d'autre part avec certaines régions des circonvolutions antérieures, de telle sorte qu'en stimulant les centres corticaux, on peut, ainsi que le prouvent des recherches récentes, produire les mouvements correspondants. De même qu'un souverain traite avec ses sujets par l'intermédiaire de leurs représentants , la volonté traite avec les mouvements par l'intermédiaire de leurs centres représentatifs dans les circonvolutions. Je me permets de proposer pour désigner psychologiquement tout l'ensemble des centres moteurs supérieurs le terme de motorium commune. De même que la sensation est liée à la conception du côté réceptif l'âme humaine, cette région de résidus moteurs ou motorium commune est liée à elle du côté réaùtif; comme les résidus sensoriels sont nécessaires à une conception représentative définie, ainsi les résidus des réactions motrices entrent aussi essentiellement dans la conception et sont indispensables à sa réalisation sous forme de mouvements. Il ne sera pas inutile de rappeler encore une fois à ce propos, comment l'activité psychique la plus haute comprend ou contient tous les procédés vitaux de l'organisme : la vie sensorielle est un élément essentiel de la conception; la vie organique donne à celle-ci sa qualité émotionnelle ; et l'activité motrice du corps est indispensable à la définition exacte et à l'expression externe de la conception. Combien la barrière absolue entre le corps et l'âme était-elle donc nuisible et fausse, et combien était erroné le morcellement de l'âme en facultés séparées, qui ne répondent à rien de réel dans la nature !
Quel est le nom le mieux adapté à cette région si importante et si négligée de notre vie psychique? En Allemagne, on a appelé intuitions ou perceptions motrices, les résidus moteurs, qui font partie de nos conceptions (Bewegungsanschauungen). Mais ce nom ne s'applique qu'aux suhs-
trata moteurs, inclus dans les mouvements volontaires, intervenant entre les volitions et les actes et qui peuvent être excités en irritant les centres moteurs corticaux correspondant à chacun d'eux. Or il ne faut pas oublier, que les vrais centres moteurs sont les ganglions moteurs subordonnés, contenant les facultés organisées des différents mouvements, et pouvant être mis en action aussi bien par un stimulus sensoriel (ou directement réflexe), que par une impulsion idéationnelle , c'est-à-dire venant des hémisphères (ou indirectement réflexe). Dans ce cas, l'on ne peut évidemment pas parler d'intuitions motrices ou de perceptions motrices : celles-ci se produisent seulement, quand l'impression d'un mouvement défini se propage à la partie frontale des hémisphères. Toute la région des résidus moteurs pourrait être désignée par le terme générique à! actuation ; elle contient les facultés ou les virtualités, au moyen desquelles les centres nerveux, incités à agir, influent sur les muscles et rétablissent l'équilibre entre l'individu et son milieu, en exprimant ainsi au dehors les énergies dégagées à l'intérieur. Cette région contient en somme les moyens, par lesquels la volonté, l'idée et la sensation effectuent les mouvements définis ou les empêchent. En la nommant faculté locomotrice nous commettrions l'inconséquence d'inclure dans ce terme sa fonction inhibitoire.
Quel que soit le nom donné à cette région, il est certain qu'elle existe et que c'est en elle , que sont contenues , façonnées et coordonnées les facultés des différents groupes ou des différentes séries de mouvements. Il est aisé de voir, pourquoi la volonté, en dictant un acte, ne peut déterminer que le résultat en bloc et non la contraction d'un muscle particulier, isolément ou de concert avec d'autres, qui n'ont jamais auparavant été associés avec lui. Elle ne fait que décharger, pour ainsi dire, l'énergie respective dans les centres moteurs; et cela en voulant l'effet, que l'intuition motrice lui indique. En voulant prononcer un mot
quelconque, c'est le résultat que je veux et les mouvements complexes de rarticulation ne me sont possibles que grâce à l'intuition motrice correspondante. L'impulsion plus l'intuition spéciale constituent la volition particulière. Un mouvement volontaire est en réalité un acte réflexe dans les centres corticaux des hémisphères ; il diffère des mouvements réflexes inférieurs, d'abord en ce qu'il ne suit pas immédiatement le stimulus, mais se développe à la suite de l'excitation d'un grand nombre de résidus sensoriels associés, produits des expériences antérieures ; et puis en ce qu'il contient ou manifeste une adaptation évidente à un but, grâce à l'excitation de résidus moteurs associés, produits d'ajustements antérieurs. Si le résultat voulu n'est pas familier, mais est au contraire nouveau, c'est-àdire n'ayant point de résidus précédents dans les centres moteurs, la volonté est impuissante à l'obtenir; l'idée exacte et définie du résultat à effectuer, ou l'intuition motrice indispensable, manque. A force de tentatives répétées, celle-ci est acquise ; le mouvement en question devient automatique, quand l'intuition motrice correspondante a été suffisamment incarnée et organisée dans les centres appropriés : il se passe dans les centres moteurs quelque chose, qui correspond exactement à ce que, dans les autres centres nerveux, on nomme une idée abstraite. Il est probable, que les centres moteurs des circonvolutions cérébrales sont réellement le siège de ces intuitions motrices ; ce sont, en d'autres termes, les centres, au sein desquels les noyaux moteurs subordonnés agissent sur la conscience, et constituent ainsi le mécanisme physiologique des mouvements volontaires.
Chez les animaux, les intuitions motrices, comme les autres facultés, sont presque toutes innées. Les actions instinctives ne sont pas accompagnées de conceptions claires et distinctes : des sensations et des sentiments vagues et obscurs excitent les centres moteurs, qui déterminent alors l'activité des muscles appropriés. Mais, chez l'homme,
quoiqu'il y ait des facultés de mouvements coordonnés, préformées dans les centres nerveux, la plupart des facultés motrices sont acquises; elles ressemblent sous ce rapport à la formation des autres facultés psychiques de l'homme. Nos idées de grandeur, de distance et de solidité offrent des exemples frappants de ce que nous devons à nos intuitions motrices et de notre supériorité sous ce rapport sur les animaux. L'intuition de la distance, possédée parune jeune hirondelle, qui commence à voler, semble être aussi parfaite qu'après un long exercice; mais il en est tout autrement de l'enfant, qui n'a aucune idée de la distance des objets. Au commencement, tout le corps de l'enfant se meut avec les yeux, qui suivent une lumière; au bout de quelques semaines, le mouvement des yeux n'est suivi que par la tête; enfin les objets sont suivis par l'œil seulement, sans mouvements de la tête. C'est dans le cours de ce procédé, que se forme graduellement la notion de la position et de la distance d'un objet : la convergence des axes des yeux change régulièrement et rapidement selon que l'objet s'approche ou s'éloigne des yeux.
Or, on sait que l'accommodation de l'œil à la distance s'effectue, pour des objets rapprochés, par la convergence de leur axe et une accommodation des lentilles, deux mouvements, qui sont, dès le commencement, fortement associés, à un tel point qu'un défaut congénital de la lentille est maintenant reconnu comme une cause fréquente du strabisme. Et l'on peut, en modifiant expérimentalement au moyen de verres appropriés, la convergence sympathique habituelle des yeux, tromper la perception et produire une induction fausse sur la position des objets; car la perception conclut d'après les mouvements et, quand ceux-ci sont dérangés, ses conclusions sont fausses, tant que l'expérience ne les corrige pas. Mais les mouvements requis pour l'accommodation de l'œil ne sont pas volontaires^, ni même conscients ; ce sont des" mouvements consensuels répondant aux sensations visuelles, et strictement compa-
rables aux mouvements instinctifs des animaux. Ce n'est pas la sensation visuelle, qui nous donne directement l'intuition de la distance, mais l'intuition motrice de l'accommodation combinée avec la sensation visuelle, qui, chez l'homme, est d'abord incertaine et confuse et acquiert ensuite rapidement la précision et la clarté; et elle ne les acquiert si vite que parce qu'elle hérite d'un mécanisme anatomique, représentant les expériences accumulées d'innombrables ancêtres : si l'individu devait recommencer cette acquisition — toute sa vie ne suffirait pas pour la porter à une telle perfection.
Cet exemple nous offre un type de ce qui se passe plus ou moins pour tout mouvement de notre corps : l'enfant en bas âge s'agite d'une manière désordonnée, quel que soit le stimulus en cause; il obtient ainsi des sensations de contact, auxquelles répondent des adaptations musculaires, exactement comme dans l'œil, et les intuitions motrices sont plus ou moins rapidement et complètement organisées \ Il y a fusion de différentes sensations locales avec différentes sensations musculaires ; certaines sensations et certains mouvements s'associent de cette manière et les résidus des mouvements musculaires, ou intuitions motrices, deviennent dorénavant, que nous en ayons ou non distinctement conscience, des constituants essentiels de notre vie psychique; s'il est besoin d'autres exemples, que l'on pense à l'acquisition graduelle des mouvements complexes du langage articulé et à leurs rapports intimes avec la formation de nos conceptions. Nous acquérons le langage articulé en imitant le son des mots ; l'exercice associé, les résidus sensoriels du son des mots répondent à des mouvements musculaires définis; les intuitions motrices corres-
1 Le mécanisme inné ne tarde pas à entrer en activité, puisqu'il est pi"éformé et n'attend pour ainsi dire, que l'occasiou de répondre à un stimulus approprié. Ainsi que sir Ch. Bell l'a remarqué, l'enfant laisse entrevoir la crainte de tomber, tandis qu'il est encore dans les bras de sa nourrice. Les petits chats cherchent les tétines de leur mère, quand ils ne sont encore qu'à demi nés.
pondantes sont ainsi organisées dans les centres appropriés ; elles peuvent dorénavant être éveillées par des incitations provenant de résidus sensoriels associés émanant de tous les autres sens, et servir à exprimer les idées. Ainsi la vue, le toucher ou le goût d'un objet pourront exciter le mot approprié sans intervention des résidus auditifs. Les individus peu intelligents ou peu cultivés ne se contentent souvent pas de la représentation mentale d'un mot et quelquefois ne comprennent pas une question à moins d'effectuer réellement les mouvements correspondants : ils ont besoin de prononcer le mot ou de répéter la question à haute voix, pour arriver à se comprendre ou à comprendre les autres.
L'éducation consiste au fond à associer les courants sensoriels définis, éveillés par les impressions externes, avec des courants moteurs définis, qui sont les réactions adaptées par l'individu aux impressions qui le frappent. Il n'y a donc point lieu de s'étonner , si en examinant attentivement les procédés psychiques de l'homme, nous y découvrons une si- grande proportion d'activité automatique ; le but tout entier de l'éducation, qu'une génération donne à l'autre, est de produire, chez celle-ci, les impressions que celle-là a éprouvées et de lui enseigner les réactions, auxquelles elle-même s'est livrée. Mais il faut bien se mettre en garde contre la tendance à considérer certains mouvements, ceux de l'œil et de la langue, par exemple, comme ayant avec la vie psychique un rapport spécial, qui manquerait aux autres mouvements du corps ; leurs rapports avec la vie psychique sont plus intimes que ceux des autres mouvements, mais ils ne sont pas d'un autre genre. En séparant d'une façon si injustifiable, par une barrière absolue, le corps et l'âme, pour loger celle-ci dans un coin particulier de celui-là, ainsi qu'on le fait d'habitude, nous nous exposons à oublier, que la vie psychique représente et renferme toute la vie physique, que ce qui se manifeste au dehors exprime ce qui se passe dans le for intérieur,
et que toute intuition motrice a sa place et son influence essentielle dans notre vie psychique.
^ Il est instructif de voir, combien le langage est loin de réaliser les articulations possibles et combien de sons, que l'homme peut prononcer et distinguer, ne sont jamais employés comme symboles verbaux. Tout langage ou dialecte choisit un nombre limité de voyelles et de consonnes définies, et s'en tient avec une exactitude approximative à ce qu'on pourrait appeler son alphabet phonétique \ Dans les différentes langues humaines, il y a une grande variété de sons, dont un nombre considérable sont employés aujourd'hui pour exprimer la même idée, mais qui pourraient un jour servir fort bien à exprimer lès nouveaux sentiments et les nouvelles idées, que l'humanité est indubitablement en train d'acquérir. De plus il y a un grand nombre de sons, qui pourraient être employés dans le langage articulé, tels que le gazouillement, le roucoulement, le sifflement, etc., dont aucune tribu n'a encore fait usage. En attendant nous sommes bien loin d'avoir épuisé les ressources de l'alphabet anglais : il paraît d'après M. Jevons' que si les combinaisons des vingt-six lettres de l'alphabet anglais étaient libres, de telle sorte que chacune pût être indifféremment accouplée à une autre, le nombre de mots, qu'on pourrait former sans aucune répétition serait de 1 =67,108,863. Mais comme la construction de nos organes vocaux nous empêche d'employer la plus grande partie de ces combinaisons, parce qu'une voyelle au moins doit se trouver dans chaque mot, et comme nous ne pouvons pas prononcer habituellement plus de deux consonnes à la suite l'une de l'autre, le nombre de combinaisons utiles n'est que de cent mille, ce qui est déjà une belle provision, vu que Shakespeare n'en emploie que quinze mille, l'homme d'une culture moyenne trois à quatre mille, et le laboureur trois cents.
' Tylor, Primitive Culture, t. I, p. 155. * Jevoiis, Principles of Science, t. I, p. 197.
Aux considérations qui précèdent sur le rôle des résidus moteurs dans les fonctions psychiques, j'ajouterai quelques mots sur leurs effets psychiques, lorsqu'ils sont directement excités. Nous avons déjà dit, que, dans l'hypnotisme, si on place le patient dans une attitude exprimant une certaine émotion, on excite réellement l'émotion respective ; l'intuition motrice éveille immédiatement les concepts correspondants. Cela est d'accord avec ce que nous observons dans la genèse psychique des enfants en bas âge ; il est en effet évident chez eux, qu'une attitude ou un geste, inconsciemment ou involontairement provoqués, produisent quelquefois dans l'esprit l'idée ou l'émotion corrélative, tandis qu'en même temps toute pensée est immédiatement traduite en mouvement ^
M. Burke remarqua, que, le corps étant mis d'une façon quelconque dans la position qu'il aurait prise à la suite d'une passion, il se produit spontanément quelque chose de très semblable à la passion elle-même. Il rapporte à l'appui une curieuse histoire concernant le fameux physionomiste Campanella : il paraît que cet homme n'avait pas seulement fait de très exactes observations sur l'expression des passions humaines, mais qu'il était en même temps passé maître dans l'art de les imiter : quand il voulait pénétrer dans les inclinations secrètes de ceux avec qui il avait affaire, il arrangeait sa figure, ses gestes et tout son corps de façon à imiter autant que possible la personne, qu'il voulait examiner, et il observait ensuite le tour, que prenaient ses sentiments et ses pensées. De sorte, dit l'auteur, qu'il pouvait pénétrer dans les idées et dans les dispositions des personnes aussi parfaitement que s'il avait été métamorphosé en
' Vulpian {Op. cit., p. 290) formule la loi physiologique générale suivante, savoir : que toute excitation d'un nerf, en un point quelconque de son trajet, se transmet immédiatement et simultanément dans les deux directions centripète et centrifuge. [Cela est sans doute très probable, mais non absolument certain pour les nerfs, qui ne contiennent qu'un seul ordre de fibres, et sont exclusivement moteurs ou exclusivement sensitifs. — A. H.]
elles-mêmes Essayez d'exprimer par la physionomie générale une certaine passion et en même temps d'évoquer dans l'esprit une passion complètement différente : vous trouverez que cela est impossible , et vous serez forcé de changer votre expression.
On peut remarquer à cette occasion, que ces expressions physionomiques ne sont pas réellement inventées par les émotions qu'elles expriment. Leur mécanisme physiologique est inné dans l'individu ; c'est l'héritage des expériences incarnées dans son espèce ; d'où résulte l'uniformité de l'expression musculaire des mêmes passions, chez différents individus, et le fait que cette expression peut être évoquée avant le sentiment dont elle fait partie. Le sourire de l'enfant, qui devient dans la suite l'expression des émotions agréables, est, ainsi que l'a remarqué Ch. Bell, visible surtout pendant son sommeil et les nourrices intelligentes l'attribuent à des irritations ou à des convulsions internes. L'action musculaire définie précède dans ce cas le développement de l'état psychique, avec lequel elle est ensuite indissolublement associée. On observe quelquefois la même chose sur la figure des mourants, lorsqu'un sourire fugace, qui semblerait à première vue indiquer une idée agréable, ou le froncement des sourcils, attribué à une pensée pénible, ne sont que les effets momentanés de quelque irritation interne : ici le mouvement correspondant survit au contraire à l'état de conscience qu'il exprimait.
J'ai exposé, dans un autre chapitre, combien le rôle des organes internes du corps est essentiel dans la production des passions et combien il est probable, que l'uniformité des passions humaines est due à l'uniformité de l'influence,
• Essai sur le Sublime et le Beau, p. 261. « J'ai souvent observé, dit-il, que lorsque j'imitais l'expression et les gestes criiommes fâchés ou paisibles, effrayés ou en train de commettre un acte téméraire, mon esprit subissait involontairement une teinte de la passion que je tâchais d'exprimer; je suis même convaincu, que cela est difficile à éviter, quelque effort que l'on fasse pour séparer la passion des gestes qui lui correspondent.
que les organes internes exercent sur le cerveau; nous avons vu tout à l'heure, que les expressions motrices des passions peuvent être provoquées par des incitations internes, avant l'apparition et après la disparition des états de conscience correspondants ; nous avons donc bien le droit de nous demander, si le développement de l'état psychique conscient n'est pas dù, en grande partie, à cette activité sensorio-motrice de la vie organique. Quand, par exemple, immédiatement après sa naissance, l'enfant exécute, par simple action réflexe, les mouvements requis pour teter, on suppose qu'il n'a pas plus de notion consciente de cet acte, que l'enfant anencéphale qui fait exactement la même chose ; mais n'est-il pas probable que l'exécution de ces mouvements éveille peu à peu dans son esprit l'état de conscience correspondant, par une influence centripète du courant sensorio-moteur sur les centres supérieurs corticaux, et que l'enfant acquiert ainsi la notion et le sentiment de plaisir, qui ensuite s'associent avec la satisfaction volontaire de l'appétit par l'introduction des aliments? Au commencement, lorsque les faibles muscles des bras et des jambes ne peuvent exécuter que quelques contractions imparfaites , les muscles de la figure , ainsi que l'a remarqué Cabanis , expriment déjà par des mouvements distincts presque toute la série de sentiments généraux , propres à la nature humaine ; de sorte que l'observateur attentif reconnaît aisément, dans ce prélude, les traits caractéristiques de l'homme futur. Ce n'est pas dans les impressions externes, dit-il, qu'il faut chercher la cause de ces mouvements compliqués; car, excepté le toucher , les sens ne peuvent guère être considérés comme existants ; c'est au contraire dans les impressions internes, dans leur coïncidence et dans leurs combinaisons sympathiques, que se trouve la source de ce langage physionomique.
L'aphasie, qui a été tant étudiée dans les dernières années, off're un grand intérêt au point de vue de la doctrine des
intuitions motrices. Le malade perd la faculté d'exprimer ses pensées par le langage articulé, quoiqu'il continue souvent cà comprendre tout ce que disent les autres; et, bien que, dans la plupart des cas, l'aphasie soit accompagnée d'une hémiplégie, généralement du côté droit, il y a des cas sans aucune paralysie; de plus, lorsque l'hémiplégie existe, il n'y a point de paralysie des muscles servant à articuler les mots ; la perte du langage n'est pas due à un défaut des instrtiments de l'articulation; et la perte du pouvoir de donner une expression intelligente et intelligible aux pensées n'est en aucun cas due entièrement à la perte de l'intelligence, quoiqu'il y ait incontestablement, dans beaucoup de cas d'hémiplégie, un certain degré d'affaiblissement de l'intelligence et de l'excitabilité émotionnelle.
Mais l'intelligence est souvent affaiblie ou perdue sans perte du langage ; et nous observons quelquefois des exemples d'aphasie sans trouble intellectuel appréciable; alors le patient peut exprimer ses idées par des gestes ou en les écrivant. Il faut se souvenir, à ce propos, que le langage consiste essentiellement dans l'établissement d'un rapport défini entre une idée et le signe, qui doit l'exprimer au dehors; que ce signe peut être verbal, vocal, graphique ou mimique; et que la faculté générale de communiquer ses idées à autrui embrasse tous ces modes cV expression , lesquels peuvent survivre à la faculté d'articuler les mots; ce qui prouve, que, bien que l'intelligence soit probablement affaiblie dans la plupart des cas d'aphasie , elle ne Test pas toujours assez pour que l'on puisse attribuer la perte du langage à l'abolition des idées. Parfois la faculté de s'exprimer par le langage n'est que pervertie au lieu d'être perdue; le patient se sert alors, qu'il en ait conscience ou non , de mots différents de ceux qu'il employait jadis pour désigner les mêmes choses; parfois il arrive encore, que, tout en étant tout à fait incapable d'exprimer ses idées par le lan-
gage, il peut traduire une forte émotion par des interjections significatjves.
Où donc est le siège du mal dans l'aphasie? Chez l'enfant, les premiers mouvements, ressemblant au langage, sont les imitations des sons qu'il entend ; ce sont des actes réflexes provenant des parties du pont de Varole et de la moelle allongée, auxquelles se rend le nerf auditif : savoir les noyaux du facial, du nerf vague et de l'hypoglosse, qui sont en rapport anatomique avec le noyau du nerf acoustique. Ces premiers mouvements sont, pour ainsi dire, un développement du cri inarticulé de l'enfant nouveau-né; ce cri est lui-même une action musculaire, impliquant l'action combinée des muscles expirateurs et des muscles du larynx, qui tendent les cordes vocales. Lorsque, au moment opportun,- le mouvement coordonné, défini, constituant un mot a été exécuté par les centres moteurs associés, comme un acte réflexe provoqué par une impression auditive, un écho de cet acte, si je puis m'exprimer ainsi, se propage aux centres représentatifs supérieurs corticaux par les arcs sensoriels et idéationnels. La répétition de cet acte centripète forme, dans les centres sensoriels corticaux, les résidus perceptifs du son dont il s'agit, et, dans les centres moteurs corticaux, les résidus moteurs correspondants; de telle sorte que, lorsque le mot est ensuite prononcé volontairement, les résidus sensoriels éveillés éveillent à leur tour les résidus moteurs correspondants, qui agissent d'une manière centrifuge sur les centres moteurs. C'est là une action réflexe produite dans les centres supérieurs et intéressant l'arc d'idéation. Tel étant, selon toute probabilité, le mécanisme physiologique du langage volontaire, nous voyons aisément, qu'un trouble de cette fonction et même son abolition peuvent être produits par différentes causes. Si la continuité du nerf acoustique est interrompue, l'individu devient sourd, mais il devient seulement sourd, si les résidus des sons verbaux ont été organisés auparavant, et sourd-muet, si la surdité pré-
cède l'acquisition des résidus sonores, c'est-à-dire s'il naît sourd. Si les centres perceptifs corticaux çiu nerf acoustique pouvaient être enlevés artificiellement ou détruits par la maladie, l'individu perdrait toute mémoire des mots, il serait incapable de comprendre ou de répéter volontairement les paroles qu'on lui adresserait. Mais on conçoit, que, dans ce cas, il pourrait éventuellement proférer un mot comme réaction réflexe sensorio-motrice, pourvu que le centre auditif et ses rapports moteurs fussent intacts. De plus, il ne manquerait pas d'idées, puisqu'il posséderait encore les résidus des centres perceptifs des autres sens, grâce auxquels ses idées pourraient être excitées, et même exprimées en mots, résultat de leur action sur les résidus moteurs correspondants. L'ouïe est indispensable pour apprendre à parler comme le font les hommes, mais, une fois que le langage est acquis, il peut être excité par l'influence des autres résidus sensoriels, qui ont, eux aussi, été associés avec ses résidus moteurs. L'esprit de l'individu, dans notre dernière supposition, ne lui dirait absolument rien, ^quand on lui parlerait , mais il pourrait reconnaître par la vue ou par le toucher l'objet qu'on lui montrerait et en prononcer le nom. Si les fibres, reliant les centres auditifs corticaux et les résidus moteurs associés dans les circonvolutions frontales, étaient détruites, l'individu comprendrait au contraire tout ce qu'on lui dirait et pourrait certainement parler sans difficulté, puisque ses résidus moteurs seraient intacts ; mais évidemment il ne pourrait pas dûment relier les résidus sensoriels sonores aux résidus moteurs correspondants : il ne pourrait pas, au moyen du son, choisir le mot approprié, tout en étant parfaitement conscient de l'erreur qu'il commettrait en employant un tout autre mot , et tout en étant sûrement capable de stimuler les résidus moteurs requis par les résidus sensoriels des autres sens. Si enfin les résidus moteurs du langage dans les circonvolutions frontales étaient complètement détruits, l'individu serait absolument inca*
pable de prononcer un seul mot volontairement, tandis qu'il comprendrait tout ce qu'on lui dirait, ni de nommer un objet , tout en pouvant quelquefois proférer un mot, comme réaction sensorio-motrice , par l'intermédiaire du noyau auditif et de ses rapports moteurs. On peut supposer, que la destruction des nerfs, réunissant les mécanismes moteurs des circonvolutions frontales avec les ganglions moteurs subordonnés, soit équivalente par rapport au langage à la destruction de ces mécanismes eux-mêmes. Si l'on rédéchit à ces différentes manières, dont une lésion des suhstrata anatomiques du langage peut en affecter la fonction, et au fait que la lésion est bien rarement aussi limitée et aussi définie que celles que nous venons de passer en revue et que nous avons supposées, pour faciliter la solution de la question, on ne sera pas étonné de la variété de phénomènes existant dans les différentes formes de l'aphasie. Toute la difficulté consiste à observer exactement, dans chaque cas particuher, la nature et l'extension des défectuosités présentées par les malades.
Je suis disposé à croire que, dans l'aphasie, l'intelligence est souvent plus profondément attaquée que ne le croient ceux qui entourent le patient, et le patient luimême. Vu l'importance et même l'essentielle participation des intuitions motrices dans la vie psychique, on ne peut guère concevoir, que leur destruction puisse avoir lieu sans porter une atteinte secondaire aux fonctions d'idéation, c'est-à-dire à l'intelligence ; celle-ci peut ne pas être affectée primitivement, mais elle ne peut pas manquer de l'être secondairement. Est-il possible de penser d'une façon claire et cohérente sans le pouvoir de représentation interne, que nous devons aux intuitions motrices et qui, dans la pensée, représentent l'expression active externe ^ ?
1 « En cela gît la nécessité de l'expression extérieure, qui représente la pensée », dit Heyse, « car même la pensée n'est pas préseiite au penseur, tant qu'il ne l'a pas projetée au dehors de lui-même. L'homme individuel, en tant qu'être doué de sens et d'intelligence, arrive d'abord à la pensée et, simultanément, à la compréhension de lui-même par la pro-
Nous pouvons, il est vrai, penser à des perceptions concrètes, mais pouvons-nous suivre une série d'idées abstraites? Quoique même le patient aphasique puisse ne pas s'apercevoir de son défaut mental et être convaincu qu'il manque seulement des mots pour exprimer ses idées, il n'est pas improbable que son état se rapproche en quelque sorte de celui d'un homme qui rêve, et s'imagine qu'il pense et parle le plus logiquement et le plus éloquemment possible, tandis que ses pensées et ses mots sont confus et incohérents. L'histoire des cas d'aphasie prouve, que quelquefois il en est certainement ainsi. Il est aisé de comprendre le désaccord de ceux qui entreprennent, dans ces cas, de mettre à l'épreuve l'intelligence des malades : lorsque la route, par laquelle l'intelligence peut s'exprimer à l'extérieur, est encombrée ou obstruée, il est évidemment très difficile d'eslimer jusqu'à quel point l'intelligence elle-même est attaquée. Les questions fort simples, qu'on adresse généralement dans ce but aux aphasiques, sont certainement tout à fait insuffisantes : un fou pourrait, malgré l'abolition presque complète de son intelligence, répondre d'une façon sensée à une question aussi élémentaire que celle-ci : Que feriez-vous si la maison brûlait ? Et beaucoup de fous, dont l'intelligence est profondément affectée, jouent très bien aux cartes et aux dames. L'aphasique peut évidemment apprécier justement les questions et les suggestions élémentaires, s'il n'a pas perdu toute faculté de penser. D'ailleurs, abstraction faite de toutes les considérations théoriques, toutes les données que nous possédons sont favorables à l'opinion, que, dans l'aphasie, l'intelligence est souvent sensiblement affaiblie.
Il j a encore une observation à faire, avant de quitter ce sujet. Quelques auteurs ont l'habitude de dire, que nous pensons au moyen de noms et que ceux-ci sont les ins-
jection au dehors du contenu de son esprit. Or, cette libre opération de son esprit lui donne la connaissance de sou être, de son î?îoî pensant. Il n'arrive à lui-même qu'en s'objectivant lui-même. »
triiments indispensables de la pensée. «Je déclare, dit Max Millier, qu'à tort ou à raison ma conviction est, que la pensée dans le sens de raisonnement est impossible sans langage. » C'est là assurément une affirmation trop absolue : le sourd-muet en est une réfutation vivante. L'exemple de Laura Bridgeman, si admirablement décrit par le D»" Howe, prouve, que même une personne sourde, muette et aveugle, peut penser sans pouvoir parler ; et les cas d'aphasie où les malades s'expriment par écrit indiquent la même chose; mais ni ces cas, ni celui de Laura Bridgeman ne prouvent, qu'il soit possible de penser sans aucun moyen d'expression iihijsique. Au contraire : les sourds-muets inventent leurs propres signes, dérivés de la nature des objets, rendant leurs traits les plus caractéristiques ou les mouvements d'une action \ Ils gesticulent aussi, lorsqu'ils pensent, et les doigts de Laura Bridgeman décrivaient les initiales de l'alphabet des aveugles non seulement, lorsqu'elle pensait, à l'état de veille, mais aussi pendant ses rêves ^ Si nous substituons le terme intuitions motrices aux termes noms ou mots, ou bien si nous embrassons sous le titre de langage toutes les manières possibles (verbales, vocales ou autres) d'exprimer la pensée, alors, incontestablement, la pensée est impossible sans langage. Chez l'homme, c'est surtout la langue, qui a été destinée et presque exclusivement appropriée à l'expression de la pensée; mais il n'y a aucune raison pé-
1 a Et, tout en élaborant en silence les signes, qu'il a trouvés pour les objets particuliers, ou, en d'autres termes, tout en traçcint, pour lui-même, ces symboles dans l'air, soit en les imitant, par la pensée, avec ses mains, ses doigts, ses gestes, il se crée des signes pour figui-er ses idées, signes qui lui servent, ensuite, à fixer les diverses idées dans son esprit, et à se les rappeler. Il se fait ainsi lui-même son langage, le langage par gestes, et, avec un petit nombre de signes limités et imparfaits, il fraie une première voie à sa pensée, puis avec les progrès ultérieurs de la pensée, lé langage se perfectionne et se forme de plus en plus. Beaucoup de signes artificiels sont ajoutés par les maîtres, en vue d'enrichir ce langage. Kruse. Ueber Taubstumme, 1853. L'auteur lui-même était un sourdmuet instruit, cité par M. Tylor dans son Early Hisiory of Maiikind, p. 20.
« Tylor, loc. cil., p. 70.
remptoire pour admettre que les doigts, les mains, les bras ne puissent servir au même but, comme les antennes des fourmis ; c'est d'ailleurs ce qui a lieu chez les sourds-muets ^ . Les raisons, pour lesquelles la langue 9, été préférée aux autres parties du corps, comme moyen d'expression, sont évidentes : c'est d'abord parce qu'elle est en rapport avec les organes vocaux, et que, pour cette raison, ses mouvements, unis à ceux des lèvres, modifient d'une façon très variée les sons produits par le larynx et en font ainsi un langage se communiquant par l'ouïe, et, en somme, beaucoup plus utile à l'homme que ne le serait un langage se communiquant par la vue ; il serait en effet très incommode de ne pouvoir communiquer les uns avec les autres qu'eu se regardant ou en se touchant ; la seconde raison est la variété, la délicatesse et la complexité des mouvements, que les nombreux muscles de la langue peuvent imprimer à cet organe, dans un très petit espace, ce qui donne les moyens d'exprimer les nuances les plus fines de la pensée et du sentiment; enfin la troisième raison est simplement, que les mains sont autrement occupées, tandis qu'il est difficile de comprendre à quoi pourraient servir les propriétés spéciales de la langue, que nous venons d'indiquer, toutes les fois qu'elle n'est pas occupée par la mastication ^
1 On peut même communiquer ces résultats par le touclier, saus l'aide de la vue. Dans un rapport sur l'asile des aveugles, de Massachussett, le D' Howe raconte qu'un entant aveugle fut pris de danse de Saint-Guy pendant les vacances. A la rentrée des élèves, uu autre enfant ne tarda pas à contracter le même mal, et bientôt après un troisième en fut atteint. Il fallut renvoyer ces enfants chez eux, afin d'empêcher que toute la classe ne devînt malade par esprit d'iînitation. Une fois séparés, les enfants guérirent rapidement. Gomme les enfants étaient aveugles, la' contagion n'avait pu avoir lieu au moyen de la vue; mais les mouvements désor^ donnés des petits malades avaient néanmoins été remarqués et imités par ceux qui ne l'étaient pas, à cause du contact étroit des enfants sur les bancs de l'école et aux récréations.
2 Un fait, qui n'a pas lieu de nous surprendre, si nous réfléchissons à l'hérédité, c'est que les sourds-muets de naissance inventent, de leur chef et sans l'avoir jamais appris, certains sous vocaux, plus ou moins articulés, auxquels ils attachent un sens défini et qu'ils continuent d'employer, dans la suite, avec le même sens. Chez quelques-uns, ces sons sont remarquablement claii-s et définis.
L'influence de la région motrice de l'activité psychique, ou région d'actuation, pourrait être prouvée encore davantage par les phénomènes de l'aliénation et de quelques maladies convulsives. On ne peut guère douter que quelques-unes des illusions des aliénés ne dérivent de ce qu'on peut appeler hallucinations motrices ; un trouble des centres des intuitions motrices engendre dans la conscience de fausses conceptions ou illusions sur l'état momentané, des muscles, de façon qu'un individu, étendu dans son lit, s'imagine qu'il vole en l'air ou que ses membres ou sa tète sont séparés du corps, — ce qui correspond, du- côté moteur, aux hallucinations produites par un trouble des centres sensoriels. Dans les songes, on observe quelquefois la même chose; par exemple, lorsque, par le fait d'une oppression respiratoire, on s'éveille en sursaut, croyant tomber d'une immense hauteur. Des mouvements illusoires sont les traits caractéristiques du vertige, qui est l'aspect subjectif d'un trouble des facteurs moteurs ; ces troubles sont accompagnés d'autres sensations subjectives, telles que bruits dans les oreilles, éclairs devant les yeux, et de sensations douloureuses dans la tète. Dans les rêves et dans l'ivresse, il y a aussi un manque de la faculté, qui corrige ces expériences motrices subjectives, et le cerveau ou l'esprit, en les rendant conscientes, les convertit en fausses conceptions d'espaces \ Dételles illusions ou hallu-
1 a II y a quelques années », écrit le D' Whytt, « j'avais un malade affecté d'éï-ysipèle de la face, qui, à l'état de veille, ne montrait aucune confusion dans ses idées. Mais à peine fermait-il les yeux, même sans dormir, que son imagination se troublait fortement. 11 se sentait alors transporté rapidement à travers les airs, dans des régions lointaines, et parfois il lui semblait que sa tête, ses bi'as et ses jambes étaient séparés du tronc, et s'envolaient séparément, dans différentes directions. » Obs. on Nature, Causes, and Cure of Nervous, Hypochondriacal, and Hystérie Disorders. 1765. Un homme ivre se maintiendra assez solidement sur ses jambes, tant que ses yeux seront ouverts, c'est-à-dire tant que l'action de ses centres moteurs se trouvera associée aux stimulations sensorielles, mais il aura l'impression subjective de nager, de chanceler, de tomber, dès que ses yeux se fermeront. — Les illusions causées par la lésion isolée des différents muscles de l'œil, montrent d'une manière frappante, comment notre conception visuelle de l'espace et des rapports
cinations motrices ne peuvent naturellement avoir lieu que si les intuitions motrices désordonnées réagissent pour ainsi dire à rebours, c'est-à-dire sur la conscience ; si, au contraire, comme il arrive généralement, elles réagissent à l'extérieur, il en résulte des mouvements irréguliers ou convulsifs, mais point d'illusions ; si le trouble du motoriiim commune va encore plus loin, il peut avoir pour conséquence la paralysie, ou bien réagir sur la vie mentale et produire des désordres intellectuels. Selon que la fonction dérangée agit en sens centripète ou centrifuge, c'est-à-dire sur l'idéation ou sur le mouvement, elle produit des troubles psychiques ou des convulsions.
Les phénomènes des convulsions, dûment étudiés, servent à démontrer l'existence et l'activité indépendante des intuitions motrices ; ils prouvent, qu'il y a des centres moteurs spéciaux, capables d'agir indépendamment, lorsque la coordination a souffert. Tout mouvement, qui, à l'état normal, peut être évoqué par la volonté, peut aussi avoir lieu involontairement, comme acte convulsif, lorsque la volonté et quelquefois même la conscience sont hors de
de position est due aux mouvemeuts de l'œil. Si le muscle droit externe est soudainement mis hors d'activité, la tendance à détourner éventuellement l'œil de la ligue médiane persiste , quoique nécessairement sans effet. L'œil peut être dirigé dans n'importe quelle autre direction, et la position des objets dans le champ de la vision est cori*ectement perçue. Mais, dès que le patient essaie de tourner l'œil eu dehors, il a l'illusion d'un mouvement des objets dans la direction où il s'efforce en vain de regarder. Cela est dù à ce qu'il croit que l'œil se meut, tandis que celui-ci reste immobile; la conscience de V effort est projetée au dehors et produit l'illusion dont il s'agit. Si le même muscle n'est que partiellement paralysé, l'œil peut fixer un objet situé de côté , quoique avec plus d'effort qu'à l'état normal ; il s'ensuit que l'objet à fixer semble se trouver plus de côte', qu'il ne l'est en réalité; et, si le patient lait \\n mouvement pour le saisir, il ne manquera pas d'en dépasser la véritable position. Ainsi notre appréciation delà position d'un objet est surtout déterminée par la conscience de l'effort qui accompagne les impulsions motrices. Comparez Wundt , Grundzûge der physiologischen Psychologie , p. 553 , qui a profondément discuté ce sujet; voir aussi Bain, The Sensés and the IntsUeci, où la question est traitée en détail. Il semble que la théorie de M. Bain concernant notre perception de l'espace, et l'exposition qu'il en a faite , s'accordent essentiellement avec celle de Steinbucli, Beitrag zur Physiologie der Sinne, Nûrnberg, 1811.
question. Comme l'individu sain doit concentrer toute son attention pour pouvoir exécuter isolément la contraction d'un muscle, faisant habituellement partie d'une série de mouvements complexes, et n'y réussit pas toujours malgré ses efforts, il n'y a rien d'étonnant à ce que, dans l'activité spasmodique ou convulsive des muscles, on observe souvent un ensemble des mouvements plus ou moins coordonnés; c'est en effet le contraire, qui serait surprenant. Dans des cas d'hémorrliagie cérébrale, il arrive quelquefois, que l'articulation de sons isolés ou de séries de sons, de syllabes et de mots, a lieu sans aucun acte mental, et même malgré la volonté du malade; de la même manière d'autres mouvements coordonnés ont quelquefois lieu en l'absence totale de la conscience. Ce qui. n'est pas étonnant, si on réfléchit comment des poésies bien apprises peuvent être répétées machinalement, tandis que l'attention s'occupe de toute autre chose; la répétition est même plus sûre, lorsqu'elle a lieu avec le moins de conscience. Comme exemple d'une activité spasmodique générale, coordonnée néanmoins en un ensemble particulier, Romberg cite un cas remarquable, de ce qu'il appelle spasme rotatoire, chez une fille de dix ans, et un autre cas de spasme coordonné, accompagné de chorée, chez un garçon de six ans, qui était de temps en temps pris d'un désir irrésistible de grimper, malgré tous les obstacles ; dans les intervalles il souffrait de la chorée. La conscience n'est pas toujours complètement abolie ; les patients peuvent alors rendre compte de l'impulsion motrice, à laquelle il leur est impossible de résister avec succès.
C'est un fait bien connu, que l'idée de convulsions (qu'elle se présente à la suite d'une perception réelle ou grâce cà la mémoire) peut donner lieu à des mouvements convulsifs, qui cependant offrent souvent un haut degré de coordination. Tout le monde sait, que les actes d'avaler, de tousser et de bâiller sont excités par la vue des mêmes actes chez autrui; et, comme exemples d'actions morbides, produites
delà même manière, Romberg cite les épidémies dansantes du moyen âge, dans lesquelles des mouvements spasmodiqucs coordonnés étaient excités, chez des femmes délicates, et continués par elles avec une violence et une persistance, qui auraient bientôt épuisé l'homme le plus robuste, mais sain d'esprit. Ceux qui souffrent de manies aiguës continuent, souvent sans interruption, une suite d'actions dénuées de but, irrégulières, méchantes ou destructives, qui manifestent pourtant un degré considérable de coordination, — et j'entends parler de coordination complexe d'actes entiers et non de mouvements isolés ; les actions de ces individus sont, comme leurs idées, délirantes; ce sont des machines complexes qui, étant dérangées, produisent des effets désordonnés. La volonté représente la plus haute coordination des idées, des sentiments et des mouvements; quand la maladie attaque cette acquisition la plus parfaite de l'évolution, nous avons pour ainsi dire la résolution de la volonté en ses facteurs, qui continuent à agir chacun pour son compte, c'est-à-dire automatiquement : un acte résultant d'une passion non réfrénée et la convulsion d'un membre trahissent, l'un et l'autre, une perte du pouvoir de la volonté, parce que ce sont des actes indépendants, ne se coordonnant et ne se subordonnant plus aux autres fonctions de l'organisation psychique. Il faut avoir bien présentes à l'esprit toute l'importance et toute la portée du fait, que, comme beaucoup de nos actions coordonnées s'exécutent automatiquement à l'état normal, ainsi il peut y avoir, dans les phénomènes morbides convulsifs, une bonne dose de coordination automatique.
Mais il y a encore des considérations importantes : si un homme a la volonté de faire un mouvement dans un but défini, et sans paralysie motrice, il peut néanmoins se trouver hors d'état de l'exécuter, par le fait d'une paralysie de la sensibilité dans les muscles du membre, qu'il voudrait mouvoir : il lui est alors impossible de connaître l'état présent des instruments, dont il doit se ser-
vir; il ne sait pas, s'ils agissent ou non; il manque de l'information, que devrait lui fournir le sens musculaire. Pour' que la volonté puisse effectuer un mouvement, il lui faut donc non seulement la conception du but désiré et l'intuition des mouvements devant servir à l'atteindre, mais encore la sensation exacte de ce que les muscles sont en train de faire. Toute discussion psychologique sur la valeur du sens musculaire, comme guide du mouvement, est superflue, vu l'observation pathologique, qui prouve à l'évidence, que, lorsque ce sens manque, les mouvements en question ne peuvent être exécutés qu'à une condition, savoir quhcn autre sens vienne remplacer celui-là. Ce n'est pas un sens activement conscient, comme la vue ou le toucher : il est plutôt du genre des sensations organiques, contribuant inconsciemment ou avec une conscience très confuse au résultat final. La vue peut le remplacer, quand il est absent : Ch. Bell a vu une femme, qui avait perdu le sens musculaire du bras et qui pouvait nonobstant tenir son enfant sur ce bras, mais elle était obligée de le regarder continuellement, et dès qu'elle en détournait les yeux, elle le laissait tomber. J'ai vu un cas semblable, chez une femme, épileptique à la suite d'une affection syphilitique, et qui avait perdu le sens musculaire du bras gauche : quand elle ne regardait pas ce bras, elle ne savait pas, si sa main tenait quelque chose ou non; quand elle prenait une cruche, elle la laissait tomber, dès qu'elle cessait delà regarder; son toucher était d'ailleurs normal.
Dans ces cas pathologiques, la différence entre les sensations tactiles et musculaires est bien prononcée \ Olivier
» Ceux qui nient l'existence d'un sens musculaire spécial, soutiennent que nos informations, touchant la position et les mouvements de nos membres, sont fournies par le toucher et par les nerfs sensitifs répandus dans les ligaments, les jointures, etc.. Sans doute nous avons conscience de la position de nos membres, même quand ils sont passivement mus, c'est-à-dire quand il semble que nous ne fassions aucun effort musculaire; mais nos membres, même dans ce cas, ne sont pas absolument passifs ; il y a toujours un certain degré de tension musculaire. D'un autre côté, il est parfaitement vrai que, lorsqu'il y a anesthésie cutanée sans
raconte un cas, « où le patient avait perdu le toucher d'un côté à la suite d'un coup violent; il pouvait néanmoins évaluer justement le poids des objets qu'il tenait avec la main de ce côté. Le médecin, observé par Marcot, et qui était affecté d'anesthésie cutanée du côté droit, pouvait très bien sentir le pouls de ses malades avec la main droite, mais, pour déterminer leur température, il devait appeler à son aide sa main gauche. » L'anesthésie musculaire sans perte du toucher accompagne régulièrement, selon Romberg, la maladie connue sous le nom de tabès dorsalis\ Les yeux des patients sont alors pour eux une espèce dantennes, au moyen desquelles ils règlent leurs mouvements, d'où résulte leur impuissance complète, lorsqu'ils ferment les yeux ou qu'ils se trouvent dans l'obscurité; s'ils ferment les yeux, en restant debout, ils vacillent et tombent, à moins qu'on ne les soutienne. La sensibilité cutanée est altérée seulement, quand la maladie est très avancée. Romberg, Duchesne, et d'autres, décrivent des condi-
perte des sensations musculaires, la perception de nos mouvements est profondément dérangée. Il paraît, que la perception de la position d'un membre est réellement le résultat complexe de la fusion de nombreuses sensations locales avec les sensations musculaires, et qu'une fois formée, elle peut être éveillée- par chacun de ses constituants, — précisément comme il arrive pour toute autre perception ; par exemple la perception d'une orange par le toucher, l'odorat, la vue ou le goût. Quand nous sommes étendus, immobiles dans notre lit sans qu'aucun muscle se meuve, et sans que le moindre mouvement se produise dans aucun des objets qui sont en contact avec la surface de l'un de nos membres, nous sommes incertains quant à la position de ce membre ; nous pouvons même l'ignorer tout à fait. Mais, dès que la plus légère contraction musculaire a lieu, ou dès que la moindre sensation tactile est causée par un déplacement quelconque, du membre lui-même ou des draps qui le couvrent, nous avons incontinent la perception de sa position.
* 11 faut se rappeler, que la simple perte du sens musculaire n'est pas encore le tabès dorsalis, dont le phénomène caractéristique est la perte de la faculté de coordonner les muscles, et dont les symptômes sont ceux de la dégénérescence des cordons postérieurs de la moelle épinière, des véritables centres de coordination motrice des membres. Aussi le nom, de beaucoup le mieux adapté à cette maladie, est celui à'ataxie locomotrice. La perte du sens musculaire est un symptôme, qui peut accompagner différentes maladies; si un autre sens le supplée, les mouvements peuvent encore s'effectuer; de sorte que, dans ce cas, la faculté de coordination n'est pas compromise.
tions morbides semblables, chez des femmes anémiques et hystériques; ce ne sont pas, à proprement parler, des paralysies, car elles ne se manifestent que dans la nuit ou lorsque les yeux sont fermés : les malades peuvent exécuter les mouvements qu'elles veulent, mais ces mouvements ne correspondent pas exactement à la volonté; elles se trompent sur la quantité de force à mettre en œuvre et . quelquefois sont incapables de mouvoir un membre sans l'aide de la vue. Dans ces cas, le désir d'effectuer une certaine action est présent, ainsi que l'intuition motrice des mouvements requis, mais la sensation, guide du sens musculaire, est défectueuse ou absente, d'où l'impossibilité d'effectuer le mouvement, à moins que la vue ne supplée au défaut du sens affecté.
Ces cas, 'et d'autres semblables, me semblent jeter quelque lumière sur la nature de ce que nous entendons, quand nous parlons de diriger notre attention sur quelque chose ou de vouloir fortement. Pour diriger l'attention et vouloir efficacement, dans les cas où les facultés motrices sont temporairement épuisées ou pathologiquement affaiblies , et où un stimulus puissant est nécessaire, tandis qu'un stimulus modéré suffit à l'état normal, il faut- que le stimulus soit renforcé par la coopération du sens de la vue avec le stimulus qui provient des muscles de l'œil impliqués dans le mouvement à exécuter; de cette manière l'action excito- motrice reçoit une impulsion plus forte, car la somme des contributions des incitations des autres sens, qui y contribuent, produit le même effet sous ce rapport que le stimulus plus fort du sens musculaire seul. La direction volontaire des mouvements, l'effort de la volonté, sont en effet une irritation plus forte, éveillant une énergie excito-motrice plus grande et s'imposant plus fortement à la conscience, c'est-à-dire attirant plus fortement l'attention , grâce à l'influence des incitations mises en œuvre ; c'est un procédé purement physiologique. C'est ainsi, etexactementdela même manière, que le débauché, qui s'est
rendu impuissant à réagir sous l'influence des stimulants naturels, réussit à mettre en action la fonction excito-motrice conduisant à la satisfaction de l'instinct sexuel, en faisant jouer sur chacun de ses sens les incitations dépravées dont ils sont susceptibles et en accumulant ainsi une excitation totale, suffisante pour produire l'effet, qui ne se produit plus à la suite des impressions normales. S'il a beaucoup d'imagination, il peut réussir à obtenir cet effet par une vive représentation mentale, en l'absence d'une présentation réelle des impressions propres à stimuler chacun de ses sens. Il paraît donc, comme nous l'avons déjà dit, que ce que nous appelons diriger la conscience ou concentrer l'attention, par un effort de volonté, est en réalité le fait de la prépondérance acquise dans la conscience par un courant actif, dû à la coopération d'un nombre aussi grand que possible d'incitations internes et externes.
Quel est le rapport du sens musculaire à lïntuition motrice? La réponse à cette question est aussi difficile au point de vue physique qu'au point de vue physiologique, parce qu'il est toujours difficile de disjoindre dans la pensée ce que la nature a réuni. Ce rapport semble être analogue à celui d'une sensation d'un sens spécial avec l'idée correspondante : comme la sensation spéciale est indispensable à la formation de l'idée et ne l'est plus à Vexistence ou à la fonction de l'idée une fois formée, ainsi la sensation musculaire semblerait être indispensable à la formation de l'intuition motrice et celle-ci, une fois formée, ne pas être nécessaire à son existence latente ni à son activité, pourvu qu'un autre sens se charge de fournir les informations propres à guider le mouvement. Le sens musculaire joue le même rôle que les autres sens réceptifs ; il sert à la formation des idées fondamentales de solidité, de grandeur, de forme et de distance, au moyen des impressions, qu'il reçoit du dehors et transmet à l'intérieur, et des adaptations internes subséquentes ; il fournit en outre à la réaction externe intelligente de l'in-
dividu, par les idées qu'il fait naître, un guide, grâce auquel l'individu peut diriger ses mouvements et régler la force, qu'il doit leur imprimer dans les cas particuliers. En réalité la consolidation des impressions, qui lui sont propres, avec les mouvements adaptés, constitue la perception de V objet, c'est-à-dire, en tant que cela nous concerne, V objet lui-même ; comment pourrions-nous donc agir en conformité avec la perception, quand les contributions sensorielles dont elle se compose en sont exclues, et quand, par conséquent, elle ne constitue plus pour nous d'objet défini, à moins qu'un autre sens ne vienne compléter ce qui lui manque, c'est-à-dire reconstituer l'objet dans son intégrité? Combien l'appliccition de la force est admirablement graduée dans les opérations délicates d'un virtuose et combien le commençant est maladroit dans les mêmes exercices, tant qu'il n'a pas acquis par la pratique les intuitions motrices requises ! Voyez combien l'homme est gauche, lorsqu'il exécute pour la première fois une opération aussi simple que celle de remonter une montre et comme cette opération devient ensuite aisée, rapide et précise. Des observations, faites sur des aveugles-nés, prouvent qu'il n'est rien d'essentiel aux plus hautes opérations intellectuelles , qui ne puisse être acquis en l'absence de la vue et cela surtout grâce au sens musculaire combiné avec le toucher.
Comme les sensations musculaires, combinées avec les autres et surtout avec les impressions tactiles, forment graduellement leurs intuitions motrices en plein accord avec l'ordre synchronique ou successif de nos expériences , il n'est pas difficile de tromper ces intuitions par une nouvelle expérience, qui modifie ou qui renverse cet ordre ; elles sont en effet des inductions et, comme toutes les inductions per ehiimerationem simpAicem , elles sont exposées à être renversées par Vinstantia contradictoria. Nous avons déjà montré, que l'œil peut être déçu, et il y a un exemple familier d'une illusion semblable du toucher. On sait qu'en croisant l'index avec le troisième doigt et en fai-
sant rouler un petit corps rond entre les deux doigts, sans les regarder, on aura la sensation de deux corps; l'impression sur le coté de l'index, qui est habituellement associé avec le pouce, excite indépendamment ses propres résidus, et l'impression sur le côté externe du troisième doigt, qui est habitué à agir avec l'annulaire, excite les siens; il en résulte la sensation distincte de deux objets, sensation qui a besoin d'un autre sens pour être corrigée. Nos sens sont associés, dans leurs fonctions, d'une manière si intime et si définie, qu'ils peuvent, au lieu de s'entre-aider, et de s'entrccorriger, comme ils devraient le faire, se tromper les uns les autres, quand l'ordre de leurs expériences est interverti d'une manière inattendue : lorsque le métal de la potasse fut montré pour la première fois à un éminent philosophe , il s'écria , en le prenant dans la main : « Mon Dieu, qu'il est lourd », — tandis que le potassium est si léger , qu'il surnage dans l'eau : l'apparence métallique avait suggéré au philosophe une certaine résistance, ou l'émission d'une certaine quantité d'énergie musculaire, telle que des expériences antérieures ajant une apparence semblable l'avaient rendue nécessaire ; la conscience de l'effort qu'il fit lui suggéra un faux jugement, et l'impression visuelle qui l'avait sollicité l'emporta sur l'expérience réelle, que firent le sens musculaire et le toucher : ces derniers furent trompés; il en est de même de l'homme, qui conclut qu'une certaine coexistence ou séquence doit toujours avoir lieu parce qu'il l'a souvent observée; un autre exemple nous est donné par cet individu, qui, assistant à une exhumation judiciaire, s'évanouit sous l'influence d'une puanteur imaginaire; car le cercueil était vide.
Il est bien connu que, quelque temps après une amputation, les opérés sentent les membres absents' et ont même conscience de leur position. Ch. Bell raconte le cas suivant : « En pressant un patient, qui avait perdu une jambe, de la mouvoir, je l'ai vu faire des mouvements destinés à protéger le membre malade, comme si celui-ci
avait encore été à sa place. J'ai demandé à un autre : où sentez-YOus votre bras? Et il m'a dit : tantôt à coté de moi et tantôt au travers de ma poitrine. La sensation du membre absent change selon la position du corps. » Ces cas confirment l'existence du sens musculaire, d'une sensibilité interne correspondant au changement d'état des muscles, persistant malgré l'amputation et constituant des sensations illusoires relativement à l'état des muscles et de la peau, de même que les sensations appartenant à un organe des sens spéciaux persistent après la perte de cet organe \ Le. fonctionnement parfait des résidus moteurs n'est pas seulement nécessaire à l'expression externe de notre activité interne, mais, comme les fonctions des sens spéciaux, il est un constituant essentiel de la vie psychique ellemême. Dans la forme commune de la maladie connue sous le nom de paralysie générale des aliénés, il y a deux traits caractéristiques principaux : la paralysie générale, plus ou moins prononcée, de tous les muscles du corps et une extraordinaire manie des grandeurs. Il serait bien intéressant de savoir, si ces deux symptômes principaux ne sont pas entre eux dans un rapport de causalité. Un tailleur affecté de cette maladie promet volontiers de faire de magnifiques habits et se met à l'œuvre sans délai, si on lui donne de l'étoffe. Rien d'étonnant, qu'une personne, trompée par son assurance et sachant qu'il est tailleur de son métier, se laisse aller à lui fournir l'étoffe, mais cette personne s'apercevra bientôt, que les points sont inégaux et mal placés, et quelle que soit l'opinion du tailleur sur sa propre habileté, son incapacité à coudre comme il faut se trahit jusqu'à l'évidence. Il a le désir d'arriver au résultat dont il a une notion générale adéquate , et une foi complète en son habileté à l'atteindre; mais cela lui est impos-
' The Hand, Us Mechanism and Vital Endowments, Le D' Weir Mitchell a trouvé que la stimulation électrique des nerfs d'un moignon donne lieu à de vives illusions concernant des positions différentes du membre depuis longtemps amputé.
sible parce que ses résidus moteurs sont désordonnés ou affectés, et parce qu'il ne peut pas régler avec la précision voulue les mouvements des muscles requis. Mais comme ses intuitions motrices dérangées ont envahi sa conscience, il ne voit pas son insuccès et vit content et persuadé d'avoir admirablement achevé son ouvrage. Il est de toute importance de ne pas négliger les effets de l'affection sur la conscience aussi bien que sur les mouvements : de même que l'homme endormi, dont les sens extérieurs sont fermés à l'influence de contrôle exercée par les objets externes, accomplit souvent, dans ses rêves, les choses les plus extraordinaires et ne trouve que fort peu ou point d'obstacles à une activité presque miraculeuse du corps et de l'esprit, ainsi le malade atteint de paralysie générale, dont les résidus moteurs dérangés sont exclus d'une juste appréciation des rapports extérieurs et suggèrent à leur égard des intuitions fausses, s'abandonne aux plus extravagantes notions quant à son pouvoir personnel et à la prouesse de son esprit : il rêve les yeux ouverts \ Comme nous devons surtout au sens musculaire le développement de nos idées fondamentales de résistance, de forme, de grandeur et d'espace, il est aisé de comprendre, que, lorsque ce sens fait défaut dans tout le corps, comme cela arrive dans la paralysie générale, il ne peut pas y avoir cet accord intelligent entre la vie interne et les rapports externes, accord, que ce sens maintient, quand il est en bon état. Nous voyons ainsi, encore une fois, combien il est impossible de séparer la vie psychique de la vie physique et combien évidemment, lorsque nous allons jusqu'aux rapports les plus cachés des choses, dans leur genèse, ressort la plus intime
1 J'ai donné des soins à un malade affecté de paralysie générale, qui était quelquefois très excité et se croyait en train de remporte!*, à la force de ses poings, d'importantes victoires ; il croyait aussi avoir gagné d'immenses sommes d'argent, déposées comme enjeu sur sa promesse. Le désordre de son motorium commune s'étendait dans la sphère intellectuelle, et produisait ces illusions. Il serait devenu très dangereux , si la perte d'une jambe ne l'avait condamné à garder le lit.
continuité, l'union la plus inséparable entre les organes et les fonctions.
Une conception du résultat est essentielle, ainsi que nous l'avons déjà dit, à l'activité de la volonté; que celleci tende à produire un mouvement ou à l'empêcher ou bien à. chasser de l'esprit une idée pénible. Lorsqu'une sensation excite, par action sensorio-motrice, des mouvements coordonnés, nous ne disons pas qu'il y a une conception du résultat, parce que la conscience est absente; mais nous devons admettre néanmoins qu'il y a un résidu particulier, organisé dans le centre moteur correspondant et contenant cette réaction pour ainsi dire implicitement. Or il est important de se rappeler, que, lorsque le mouvement est idéomoteur, c'est-à-dire excité par la volonté et non par une sensation seule, comme il arrive souvent, la volonté ne peut pas agir directement sur les nerfs moteurs, mais doit nécessairement agir par l'intermédiaire du même mécanisme moteur, par lequel agit la sensation; en d'autres termes, le mouvement provient, dans les deux cas, directement du centre moteur, qui est le siège de la potentialité de sa manifestation; dans les deux cas, il est réflexe, seulement le stimulus vient tantôt des organes des sens et tantôt des circonvolutions cérébrales. Si nous pouvions irriter les centres moteurs artificiellement sans les surexciter ou les léser, comme nous le faisons nécessairement dans nos expériences grossières, nous ne manquerions pas d'évoquer régulièrement les mouvements respectifs. Psychologiquement parlant, la conception du résultat, dans l'exécution des mouvements volontaires, devient l'intuition motrice et celle-ci, lorsqu'eU'e entre en activité, produit, par l'intermédiaire des centres moteurs subordonnés, les mouvements voulus. Comme, dans l'action de la nature sur l'homme, le stimulus, non réfléchi par la moelle épinière, se propage au cerveau et y excite la sensation, comme un stimulus, non réfléchi par les centres de l'activité sensorio-motrice, se transmet aux hémisphères et devient une
464 PHYSIOLOGIE DE L'ESPPdT.
idée, comme enfin le stimulus, qui^ non réfléchi par une simple action idéo-motrice, circule dans les couches corticales des hémisphères en passant d'une cellule à une autre et y excite l'activité d'idéation ou de réflexion complexe; ainsi, dans la réaction de l'homme sur la nature, l'énergie, que nous désignons psychologiquement par le nom de volonté, se propage de haut en bas à travers les centres subordonnés dans une direction opposée à celle que nous venons de décrire : la volonté implique une conception du but à atteindre, c'est-à-dire une action idéationnelle définie; la conception de ce but exige, pour sa transformation ultérieure, une intuition motrice appropriée, et celle-ci devient effective, grâce au fonctionnement normal de la sensation musculaire et à l'intégrité des nerfs moteurs et des muscles eux-mêmes. Il y a subordination régulière des différents centres nerveux; un enchaînement de moyens, tel que la nature le manifeste partout. Si nous jetons un coup d'œil sur les différentes sciences, nous verrons, que la chimie dépend de la physique, tandis que celle-ci en est indépendante ; que la phj^siologie dépend de la chimie, tandis que celle-ci en est indépendante; que la sociologie dépend de la physiologie, tandis que celle-ci en est indépendante ; de même l'analyse bien faite de notre vie psychique prouve, que l'action sensorio- motrice dépend de l'action réflexe, qui en est indépendante, que l'action idéo-motrice dépend de l'action sensorio-motrice, qui en est indépendante, et que la volonté dépend de l'action idéo-motrice, qui en est indépendante. Ces différentes ({poques, pour ainsi dire, dans l'ordre du développement du sj'stème nerveux, sont représentées par les différentes classes d'animaux inférieurs : et il est intéressant de voir, que, de même qu'il y a chez l'homme subordination des parties, de sorte que l'énergie la plus haute, — la volonté, — contrôle les énergies nerveuses inférieures, ainsi, dans le règne animal, il y a subordination psychique, de sorte que l'àme de l'homme, comme représentant un développement plus élevé, contrôle
les âmes de beaucoup d'animaux inférieurs et les tient à son service. On ne peut guère douter, que la suprématie de l'homme n'ait arrêté l'évolution des autres animaux, qui très probablement aurait, sans cela, continué. ' Si j'ai réussi tant soit peu à exprimer mon idée, j'en ai dit assez pour prouver l'importance de la région de l'acti-. yité psychique contenant les résidus moteurs et méritant d'être appelée la région de V actuation . J'ai seulement à ajouter, que les hommes diffèrent beaucoup entre eux quant à la perfection de cette faculté aussi bien que des autres. Il y a des individus, qui, malgré une grande puissance intellectuelle, n'atteignent jamais une grande habileté à se bien exprimer ; d'autres peuvent verser des torrents d'éloquence avec la plus grande facilité- L'art de s'exprimer par la parole, dite ou écrite, et même par l'action, ne peut jamais être acquis et arriver à un certain degré de perfection chez les individus qui n'en possèdent pas le don inné : des entraves invisibles empêchent l'énonciation complète, et l'exécution boiteuse est loin d'être à la hauteur de l'ambitieuse conception; chez ces personnes, malgré une idée bien claire de ce qu'elles voudraient dire, et la meilleure volonté de l'exprimer, quelque chose manque dans la région de l'actuation et elles sont forcées, comme Moïse, de charger un autre d'exprimer leurs pensées \
On dira peut-être, que, lorsqu'un homme est incapable d'exprimer ses idées clairement par un langage approprié, cela tient à ce qu'il n'a pas d'idées claires dans son esprit, que ces idées sont vagues, à demi formées et flottent dans un état nébuleux, qui empêche de les saisir. Sans doute, lorsqu'une idée peut être clairement exprimée, cela prouve qu'elle a acquis une précision de rapport avec d'autres idées, qu'elle n'avait pas avant d'être exprimée par le langage ou revêtue d'une forme verbale ; mais il est fort dou-
' Un homme, encore plus grand que Moïse ou Aaron, était si admirablement doué de la faculté de s'exprimer, qu'il fat dit de lui : «Jamais homme ne parla comme cet homme parle. »
teux, que l'inverse soit vrai. Ceux qui sont habitués à penser ont presque tous éprouvé l'irruption soudaine dans l'esprit d'une vive lumière d'intuition, ou une soudaine exaltation du sentiment, qui défiaient toute expression verbale; à tort ou à raison ils ont cru, que leur âme avait produit des idées trop profondes ou des sentiments trop élevés pour être exprimés par un langage adéquat. Il me semble que cela arrive quelquefois dans les rêves cohérents, dont on s'éveille avec un sentiment de désespoir causé par l'impossibilité de saisir clairement et de fixer dans une forme verbale ce qui a traversé l'esprit, et avec la conviction que ce qui a été perdu n'a pas été une illusion mais une intuition d'une véritable valeur. Il est certain, que la pensée perd souvent beaucoup de sa profondeur et de sa subtilité par l'imperfection de l'expression : une grande partie de l'effet psychique produit par l'art ou par la poésie est due à ce qui n'est pas exprimé mais suggéré, à ce qui ne peut pas être exprimé par manque d'un langage adéquat. Il serait imprudent de vouloir prédire, quelle sera la marche de l'évolution humaine dans l'avenir, mais, quelle qu'elle soit, elle ne peut pas manquer d'être accompagnée du développement d'une faculté de s'exprimer plus complexe, plus spéciale et plus subtile.
C'est un fait, que, dans le passé, le langage articulé s'est continuellement développé : ce n'a pas été un don miraculeusement conféré à l'homnae, ni une invention consciente, qu'il ait volontairement perfectionnée ; c'est essentiellement un développement organique, dérivant de la vie instinctive ou inconsciente, et arrivé à sa perfection relative actuelle, grâce aux contributions accumulées des générations précédentes. Il serait évidemment absurde de formuler, sur le début du langage humain, une conclusion quelconque, en se fondant sur la multitude de mots, dont se compose toute langue actuelle : si l'on remonte de quelques siècles seulement dans-l'histoire d'une langue, on verra combien elle a changé, dans ce court espace de temps, combien de
nouvelles paroles ont été introduites et- combien d'anciennes ont graduellement changé de sens ou sont tombées complètement en désuétude. Si nous pouvions suivre ainsi le langage jusqu'à ses premiers commencements, en le dépouillant peu à peu de toutes les acquisitions nouvelles qui l'ont enrichi, nous finirions par dévoiler la grossièreté et la pauvreté de son début et par découvrir qu'il consistait d'abord en un petit nombre de racines primitives, correspondant à la rudimentaire intelligence de l'espèce humaine. Mais nous n'avons là-dessus aucune donnée : il n'est pas certain, que les racines des langues indo-européennes, les plus élémentaires qu'il nous soit possible de constater, soient des rachies primitive s ; il est au contraire presque certain, qu'elles sont déjà des transformations et que le procédé qui a développé les langues, pendant les époques historiques, n'est qu'une continuation d'un procédé semblable, accompli dans les époques préhistoriques, et que nous ne pouvons pas connaître mais seulement vaguement conjecturer.
Tout langage consiste en signes et les signes sont des -mouvements, avant un rapport constant avec certaines sensations ou idées ; les impressions sensorielles ou les états subjectifs se traduisent en mouvements objectifs ; un mouvement défini est le symbole d'un état interne et ses rapports sont essentiellement sociaux et non individuels. A l'action, que son milieu exerce sur lui, l'individu répond par une modification du milieu : il sent et comprend ce qui est, afin de déterminer ce qui sera; s'il était un être solitaire, il n'aurait besoin que des mouvements indispensables pour sa conservation propre, mouvements qui sont, pour ainsi dire, un langage silencieux s'adressant à la nature et compris d'elle ; mais l'homme, étant un être social et devant par conséquent réagir sur la nature humaine en réponse aux impressions sociales, pour communiquer avec ses semblables, il exécute des mouvements, ayant une signification interinclividuelle, se développant et donnant lieu aux
468 PHYSIOLOGIli DE L'ESPRIT.
différentes formes de langage. Le langage est donc réellement un produit social, qui donne l'unité et la cohésion à la collectivité humaine \
Il y a toute sorte de raison de croire, que la première forme de langage consistait dans l'expression involontaire des sentiments par l'action et les cris, et que le langage articulé volontaire, expression de la pensée, est un développement subséquent. Chez les animaux supérieurs, certaines actions définies sont les signes des sentiments, qui les animent ; elles sont le langage des actions, compris par les êtres de la même espèce et par l'homme, grâce au fond commun d'organisation entre eux et lui. Les gestes et les cris sont encore largement employés par les races humaines inférieures, parmi lesquelles la vie sociale est très imparfaite. Les Bushmans, dit-on, sont forcés de gesticuler d'autant plus qu'ils se comprennent moins et de se réunir autour de leurs feux, quand ils ont besoin de se parler la nuit. C'est dans ce langage émotionnel, consistant en gestes, qu'il faut chercher le point de départ du langage articulé, parvenu avec le temps à une telle complexité ; car à mesure que les relations sociales s'étendaient, se multipliaient et devenaient plus spéciales et plus complexes, elles rendaient nécessaires une multiplication et une spécialisation correspondantes de mouvements; l'échange de sentiments devint l'échange de pensées; et les moyens requis pour exprimer les faits intellectuels furent trouvés dans les mouvements complexes et délicats de la langue, si rapides et si commodes qu'ils furent presque exclusivement adoptés. A cause de ce développement du langage articulé, complexe et volontaire chez l'homme, on n'en distingue pas clairement le point de départ involontaire chez les animaux , qui en offrent la forme la plus simple ; car, arrêtés dans leur évolution par l'ascendant de l'homme, ils n'ont pas dépassé le langage des sentiments, consistant en gestes et en cris,
' Aug. Comte, Système de Politique positive, vol. II, Statique sociale.
et adopté le langage de l'intelligence, qui est celui de l'homme. Les cris et les gestes sont aussi le langage des enfants; et, sous l'influence de fortes excitations, les organes vocaux de l'adulte agissent encore involontairement et produisent les cris de joie, de terreur, d'étonnement, de douleur, etc., exprimant les sentiments internes et compris de tous les êtres organisés de la même manière. Quand des sentiments sont exprimés au moyen du langage articulé, c'est par des modifications du ton vocal; et le ton est inné, involontaire, non acquis, mais employé avec dessein. Aujourd'hui même, dans les langues monosyllabiques, le même mot a des sens différents, selon le ton avec lequel on le prononce. Ainsi chez l'enfant et chez les races les moins développées, nous retrouvons un langage, qui peut justement être considéré comme un vestige survivant de ce qui fut le point de départ originel du langage articulé.
Quelle que soit l'intonation ou la diff'érence de mouvement, par lesquelles un animal peut exprimer différents sentiments, il est fort douteux, qu'un animal soit jamais arrivé à désigner d'un nom spécial une chose ou une personne, en dehors peut-être des rares exemples dus à l'enseignement de l'homme. Il est certain, que, si les animaux ont une telle faculté, elle est on ne peut plus rudimentaire et n'a pas subi de développement. Mais, dès qu'un enfant a appris à. appeler consciemment son père ou sa mère, le langage, dans le vrai sens du mot, a commencé \ Il commença sans doute de la même manière chez l'espèce humaine : des noms spéciaux furent donnés aux objets spéciaux et des mots particuliers furent appropriés aux sentiments particuliers; la communication réciproque devint possible. Nous sommes informés, que, lorsque Dieu eut formé du limon de la terre toute bête des champs et tout oiseau des airs, il
* Il paraît que les premiers sons prononcés par les enfants, ma et pa, se rencontrent dans toutes les langues. Ce sont des sons naturels, auxquels les parents attachent un sens spécial, car dans certaines langues pu signifie mère et ma père. — Oscar Peschel, Vôlkerkunde.
les amena devant Adam pour voir comment il les appellerait, et qu'Adam donna des noms à tout bétail, à tout oiseau des airs, à toute bête des champs, et tout nom dont Adam appela toute créature en devint le nom. Cette fable indique le mode d'origine du langage comme produit du développement de l'homme ; et si par Adam on entend la succession des générations humaines, qui ont contribué à la formation du langage, de même que les théologiens scientifiques ou les hommes de science théologiques entendent par la création du limon de la terre la longue évolution à travers des époques successives, alors les âmes pieuses peuvent cesser de se troubler et au contraire prendre courage et se réjouir en voyant chaque nouvelle découverte de la science devenir une nouvelle confirmation de la foi ; mais il faut, pour cela, interpréter l'histoire biblique avec l'esprit largement libéral de ceux qui croient « qu'il n'y a pas assez d'impossibilité dans la religion pour une foi active. »
Il n'est pas difficile de concevoir, que, le premier pas une fois fait, une fois qu'un sentiment, une pensée ou un besoin eurent été volontairement exprimés par un signe vocal défini, et que celui-ci eut été compris, le développement du langage commença et continua, simultanément avec le développement intellectuel, ou à la suite de ce dernier. Mais comment ce premier pas fut-il fait? comment eut lieu la première entente entre celui qui proférait le son et celui qui l'entendait? Nous pouvons peut-être nous en faire une idée en observant ce qui se passe, tous les jours, dans une basse-cour : le coq, ayant découvert un grain, appelle les poules par un son particulier, qu'elles comprennent et auquel elles accourent ; mais quelquefois le coq rusé fait semblant d'avoir trouvé des grains et se sert d'un appel semblable pour attirer les poules, quand il désire satisfaire son besoin sexuel ; les poules s'aperçoivent alors de la différence de l'appel, soupçonnent un guet-apens, s'approchent timidement, et forcent le coq à les poursuivre. C'est
donc dans les besoins nutritifs et sexuels, que nous constatons l'origine des signes vocaux ; et il en a probablement été ainsi parmi les hommes primitifs. De même d'autres sentiments produisent d'autres expressions, qui sont également comprises : une morsure, un coup, une égratignure ou une caresse, ne peuvent pas manquer de donner un sens au geste ou au son, qui les accompagne et qui sera compris dans la suite.
Il est probable, comme je l'ai déjà expliqué, que le langage vocal primitif consistait en de telles expressions des besoins et des sentiments, et que la désignation des objets par des noms particuliers ou l'emploi du langage comme instrument de l'intelligence est un développement subséquent. La question de savoir, comment cela se fit, doit être laissée aux savants philologues, qui étudient les origines et le développement des langues ; elle sera résolue, lorsqu'ils se mettront d'accord entre eux. A ceux qui ne sont pas spéciahstes, il semble probable, que la chose a eu lieu à peu près comme on l'observe chez les enfants, par l'imitation des sons, qui attiraient l'attention sur les objets; que les mots résultaient de cette invitation, et que leur lien avec les idées s'établissait plus tard, de sorte que la fonction sensorio-motrice précéda la fonction idéo-motrice. Ainsi, par exemple, l'enfant entend aboyer le chien et l'imite : il exprime ensuite l'idée de chien par les mêmes sons. Un enfant n'est muet que s'il naît sourd et non s'il naît aveugle, quoique, dans ce dernier cas, il soit privé de la principale source des idées, parce que cela ne l'empêche pas d'entendre des sons à imiter. Il y a dans l'homme une aptitude innée à l'imitation, qui peut être regardée comme une des formes de l'action réflexe; elle est manifeste chez les enfants et encore plus chez le plus proche parent de l'homme, le singe. Il est évident que ce procédé de désignation verbale par l'imitation ne pouvait avoir lieu que par rapport aux sons, et que les perceptions des autres sens doivent avoir produit d'une autre manière les signes
propres à les indiquer plus tard. Cependant, une fois arrivé à nommer les perceptions de l'un de ses sens, l'homme n'avait qu'un pas à faire pour désigner celles des autres par des signes arbitraires; les sourds-muets ont inventé leurs propres signes, tirés de la nature des objets, de leurs contours ou des principaux mouvements des actions, et un grand nombre de ces signes sont, dit-on, les mêmes que ceux dont se servent les Indiens depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Les hommes tombent partout sur les mêmes expressions gesticulées, et nous pouvons justement en conclure, que, s'ils n'avaient pas eu d'aptitude au langage articulé, ils auraient néanmoins fini par trouver le moyen de communiquer entre eux d'une façon quelconque; ils auraient en effet difficilement pu s'empêcher^ de le faire en leur qualité d'êtres doués de la faculté de répondre par une grande variété de mouvements à une variété non moins grande d'impressions.
En voilà assez sur l'origine et le développement du langage; c'est la plus haute manifestation de la fonction réflexe et l'évolution la plus complexe et la plus spéciale des rapports de l'homme avec son milieu social. Nous pouvons dire, avec Auguste Comte, « que le langage est l'expression de cette unité essentielle, que la religion crée; car il est essentiellement lié au côté social et non au côté individuel de l'homme et il présuppose la coopération des hommes dans un but social pendant de longues générations. Le sophisme même, par lequel les philosophes rétrogrades blasphèment contre l'humanité, ne pourrait pas être énoncé, s'il n'y avait pas un système d'expressions à l'œuvre depuis maintes générations \ » Chaque génération s'assimile les expériences, lentement acquises parle passé, les enseigne à celle qui suivra et qui recevra de nos mains défaillantes la torche en train de leur échapper ; nous exerçons ainsi sur nos descendants , au moyen des mots , toutes les
* Politique positive, vol. II.
influences, que les objets naturels désignés par ces mots ont exercées pendant des périodes infinies sur les générations qui nous ont précédés ; car c'est dans le langage, que se consolide la sagesse des ancêtres, et avec lui que les descendants héritent du savoir accumulé par eux.
CPIAPITRE IX Mémoire et Imagination.
« Vous me dites qu'elle consiste en images ou peinture des choses. Où donc est suspendue cette vaste toile? Dans quels nombreux réceptacles sont déposés ces tableaux ? A quoi tout cela ressemble-t-il dans le système animal? C'est la curieuse peinture des objets représentés en miniature sur la rétine, qui a engendré cette expression oratoire et illusoire. On a oublié, que cette représentation relève plutôt des lois de la lumière que de celle de la vie ; qu'elle apparaît, dans la chambre obscure, tout aussi élégante que dans l'œil ; et que l'image s'évanouit pour toujours , quand on éloigne l'objet. »
Erasme Darwin, « Zoonomia ».
Jusqu'à présent nous n'avons pas parlé de la mémoire en particulier, quoique, dans les chapitres précédents, l'existence de cette faculté ait été implicitement admise et sa nature plusieurs fois indiquée. Sans la mémoire, aucun développement psychique ne serait possible ; car un homme, qui ne la posséderait pas, serait obligé de recommencer sa vie consciente à chaque impression, et serait par conséquent incapable de toute éducation. Il n'y a peut-être point de meilleure définition de la mémoire que celle de Locke; elle est, selon lui, « la faculté que possède l'esprit de ressusciter les perceptions passées en les accompagnant de la perception additionnelle, indiquant qu'elles ont déjà été éprouvées »; en d'autres termes, elle est la faculté ou le procédé, au moyen duquel ce qui a été une foispr^se7iié à l'esprit, ou connu par lui, est reconnu dans la représentation ; c'e&i-k-àïj^Q, connu comme reproduction
d'une expérience précédente. Quand on parle d'idées emmagasinées dans la mémoire, on parle naturellement au figuré; en réalité il n'y a point de dépôt où les idées attendent qu'on aille les chercher ; lorsque une idée, que nous avons eue précédemment, devient de nouveau active, c'est simplement que le même courant nerveux se reproduit, plus la conscience que ce n'est qu'une reproduction : c'est la même idée plus la conscience qu'elle est la même.
Or, quelle est la condition physique de cette conscience ? Quelle est la modification des éléments histologiques, fibres et cellules, ou de leur activité physiologique, qui est la cause de ce caractère additionnel, propre à l'idée reproduite? On peut supposer, que la première production de celle-ci a laissé après son passage un effet plus ou moins permanent, une modification de l'élément nerveux, grâce à laquelle celui-ci demeure prédisposé à reproduire la même activité ; et que cette disposition apparaît dans la conscience comme une re-cognition, ou comme mémoire. La mémoire est en effet la phase consciente de la disposition susdite, lorsque celle-ci devient active ou accomplit sa fonction, relativement au retour d'une expérience psychiqiie particulière. Pour nous faciliter la compréhension de ce qui se passe, supposons, que les éléments nerveux individuels soient doués de conscience et qu'une première expérience vienne les modifier d'une façon quelconque ; il est difficile de concevoir, que, lorsqu'ils seront dans la suite mis en activité de la même manière, ils ne reconnaissent pas cette activité, pu ne se la rappellent ; car la seconde activité est une reproduction de la première, plus ce qu'elle contient des effets restés après la première : comme nous avons supposé que le procédé est conscient, une telle reproduction n'est autre chose qu'un souvenir.
Dans cette question, la psychologie ne nous offre aucune aide, car en décrivant la mémoire comme une faculté de l'esprit, ou comme la faculté conservative, elle ne fait que nous offrir un nom, au lieu d'une explication. Par contre,
nous nous rapproclions beaucoup plus de la réalité, en remontant à l'aptitude organique, qui s'établit à la suite d'une certaine activité, et favorise la reproduction d'une activité semblable dans l'avenir. La physiologie nous fournit en effet une foule d'exemples de telles aptitudes organisées : qu'on réfléchisse à l'éducation de nos mouvements; nous les exécutons d'abord lentement et maladroitement! et c'est seulement en nous exerçant avec patience, et en les répétant un grand nombre de fois, que nous acquérons la faculté de les exécuter vite et aisément; cette faculté est alors si complètement incarnée dans les centres nerveux appropriés, que le mouvement respectif peut être exécuté automatiquement et inconsciemment. Il paraît, que, dans ce cas au moins, la mémoire devient moins consciente, à mesure qu'elle devient plus complète, jusqu'au moment où, ayant atteint sa plus grande perfection, elle devient entièrement inconsciente." Dès lors si nous voulons nous payer de mots, sans analyser les faits qu'ils dénotent, comme le font les psychologues, nous devons cesser de parler de mémoire : elle est devenue coutume, habitude ou automatisme; mais si, au lieu de nous contenter de mots, nous pénétrons jusqu'à la propriété des centres nerveux moteurs par laquelle ils répondent d'une manière définie aux impressions reçues , enregistrent leurs expériences et acquièrent ainsi leurs facultés spéciales, nous voyons, que, dans les centres nerveux supérieurs, nous n'avons pas affaire à des propriétés essentiellement différentes des éléments nerveux, mais à des fonctions différentes, dépendant de la même propriété fondamentale. Substituez les centres supérieurs aux centres moteurs et l'idée complexe au mouvement complexe, et ce qui s'applique à celuici s'appliquera strictement à celle-là ; l'idée, comme le mouvement, est accompagnée d'autant moins de conscience qu'elle est plus complètement organisée, et lorsqu'elle l'est tout à fait, elle prend part automatiquement à nos opérations psychiques, exactement comme la réaction motrice
définitivement organisée s'accomplit d'une façon automatique. La condition pliysiologique de la mémoire est donc le processus organique, au moyen duquel les expériences s'enregistrent dans les centres nerveux , et se rappeler veut dire ressusciter ces expériences dans les centres supérieurs, dont l'activité est accompagnée de conscience; c'est-à-dire, stimuler, par une cause interne ou externe, leurs résidus, leurs aptitudes, leurs dispositions, ou quel que soit le nom qu'on préfère donner à la trace laissée derrière elle par chaque expérience nerveuse : stimulées du dehors, ces traces constituent la re-connaissance, c'est-à-dire la connaissance plus la mémoire d'une connaissance précédente; stimulées de l'intérieur, elles constituent le fait de se rappeler, le souvenir.
Il faut se rappeler ce que le D-^ Darwin a remarqué depuis longtemps , qu'en traitant de la mémoire nous n'avons pas affaire à des lois physiques, mais à des lois vitales, et que la notion erronée d'images ou d'idées d'objets emmagasinées dans l'esprit a été dérivée de notre expérience de l'action dé la lumière sur la rétine. Pour comprendre les lois de l'organisation dans les centres nerveux supérieurs, il faut étudier les procédés organiques en général ; il ne serait pas moins absurde de vouloir comprendre les procédés d'un ordre plus élevé sans s'occuper de ceux d'un ordre inférieur, que de vouloir bâtir une maison sans fondements. C'est un simple fait d'observation que d'autres éléments organiques, outre les éléments nerveux, gardent les modifications subies à la suite des impressions reçues, de sorte que , dans un certain sens , on peut dire qu'ils se les rappellent; par exemple, le virus de la petite vérole fait sur tous les éléments du corps une impression, qu'ils gardent pour toujours, quoique au bout d'un temps plus ou moins long cette impression s'affaiblisse ; le virus modifie • d'une manière quelconque , à nous inconnue , la constitution de ces éléments , si bien que leur susceptibilité est pour toujours changée. La cicatrice , qui reste
après une blessure au doigt, chez un enfant, garde relativement au doigt la même proportion pendant le reste de la vie : elle grandit avec lui; car les éléments du nouveau tissu ne se renouvellent pas seulement particule à particule pour la perpétuer , mais ils l'accroissent en proportion directe de l'accroissement des parties environnantes. L'exemple le plus remarquable de l'excessive impressionnabilité des éléments organiques est celui des deux éléments de la reproduction, qui contiennent dans leur constitution non seulement les dispositions particulières des différents tissus de chaque parent, mais même, ainsi qu'il y a toute raison de le croire, de la disposition d'esprit particulière, qui prédominait au moment de leur sécrétion; inutile de s'exposer au courroux des psychologues olRciels eu donnant à cette faculté de rétention des impressions le nom de mémoire, et de s'inquiéter du nom qu'on lui donnera; c'est le fait, qu'il faut prendre dûment en considération ; qu'on nous permette donc d'y découvrir le même procédé physiologique, qui, lorsqu'il s'opère dans les couches corticales du cerveau, devient la condition de la mémoire et de l'habitude mentale. De plus, nous pouvons justement exiger des psychologues qu'ils soient conséquents et qu'ils ne se servent plus du mot mémoire pour désigner les procédés psychiques, arrivés à un degré d'organisation si complète qu'ils s'accomplissent inconsciemment : car si c'est à tort qu'on admet une mémoire inconsciente, c'est encore bien plus à tort qu'ils admettent quelquefois une conscience inconsciente.
En tout cas les considérations précédentes ne peuvent manquer de montrer, combien il est dangereux de regarder les perceptions comme de simples tableaux des objets et l'esprit comme une immense toile, sur laquelle ces peintures sont adroitement exécutées ; le vrai procédé est un procédé d'organisation et ne peut être bien compris qu'au moj'on d'idées tirées de l'observation du développement organique, savoir : les idées fondamentales d'assimilation
du semblable et de difFérenciation du dissemblable. Dans aucune autre étude, il n'est aussi indispensable que dans celle de la mémoire d'avoir bien présent à l'esprit que ce que nous appelons Vâme est simplement la fonction de l'organisation psychique ; car de cette manière nous nous débarrassons tout de suite de quantité de longues et vaines discussions, ne conduisant à aucun résultat défini; par exemple, de celle qui devait décider si la mémoire est une cognition du" passé ou bien une cognition du présent, avec la croyance au passé, et autres disquisitions semblables : de plus notre conception d'une organisation mentale est indispensable pour l'explication des nombreuses variétés de perte partielle ou générale de la mémoire à la suite de lésions ou de maladies du cerveau ; car la mémoire est bonne ou mauvaise selon l'état bon ou mauvais de l'organisme ; elle est affectée de différentes manières par la maladie, s'étiole avec l'étiolement des tissus dans la vieillesse, et s'éteint avec l'extinction de la vie dans le cerveau.
On distingue depuis bien longtemps deux espèces de mémoires selon que l'objet, que l'on se rappelle, se présente spontanément à l'esprit ou qu'on le cherche volontairement; la première constitue la mémoire proprement dite ou passive et la dernière la mémoire active. Il est certain, que nous sentons la différence entre le fait de se souvenir spontanément et le fait de se rappeler à la suite d'un effort; et que ces deux espèces de mémoires sont très différemment développées chez les différents individus. Sans doute, une bonne partie de la différence entre ces deux formes de la même fonction, est due au degré d'attention prêtée au sujet, lorsqu'il se présente pour la première fois ; mais cela ne suffit pas pour rendre compte de toute la différence : quelques personnes peuvent répéter aisément des rangées de chiffres, des séries de dates, ou plusieurs lignes de poésie, après les avoir lues une seule fois, tandis que d'autres ne peuvent pas le faire après les avoir lues ou relues plusieurs fois. Nous possédons des exemples extra-
ordinaires de cette exactitude de la mémoire pour des détails se rapportant aux périodes les plus reculées de la vie. J'ai vu, dans l'asile d'Earlswood, un imbécile, qui pouvait répéter exactement une page, et même plus, de n'importe quel livre, lu bien des années auparavant et même sans le comprendre; j'ai aussi vu un jeune homme épileptique et imbécile, qui pouvait, les yeux fermés, répéter mot pour mot l'article de fond du journal, qu'il venait de lire une seule fois \ Ce genre de mémoire, dans laquelle on dirait que l'individu lit une copie photographique des impressions reçues, n'est pas généralement associé à une grande intelligence; pourquoi? je n'en sais rien ; à moins que ce ne soit parce que l'esprit est empêché par l'excellence même de cette faculté de saisir et de retenir les faits isolés, de s'élever au discernement de leurs rapports plus élevés, indispensable au raisonnement et au jugement, et s'épuise ainsi dans la production d'une seule fonction, qui ne devrait être que la base de son développement ultérieur ; ou parce que, étant empêché par quelque défaut naturel de s'élever à la compréhension des rapports, l'esprit applique toutes ses énergies à la perception des détails ^ Il n'y a aucun doute qu'en surchargeant de détails la mémoire d'un enfant , on risque d'arrêter son développement intellectuel : en stéréotypant des détails dans le cerveau, nous empêchons son développement ultérieur, qui consiste à s'élever des perceptions concrètes à la conception des rapports. Cependant il faut avouer, qu'il y a eu quelques exemples remarquables d'hommes extraordinaires, qui ont admirablement combiné la mémoire des détails avec la plus haute puissance intellectuelle ^
• On m'a communiqué un cas semblable où le sujet pouvait répéter â rebours ce qu'il venait de lire.
* Comme les circonvolutions sont composées de plusieurs couches, nous pouvons supposer, que les plus hautes ont des fonctions plus élevées que les plus basses; il est possible que, dans le cerveau défectueux de l'idiot, les couches supérieures soient imparfaitement développées ou manquent totalement.
' Macaulay peut être cité comme un exemple i-emarquable de la réunion
Si nous examinons de plus près la nature du procédé de la mémoire active, nous verrons, que la différence entre elle et la mémoire passive n'est pas aussi grande qu'on le croirait à première vue. Quand nous faisons des efforts volontaires pour nous rappeler une chose oubliée, et quand nous y réussissons enfin, la résurrection cherchée se présente inconsciemment et pour ainsi dire spontanément; il est évident, en effet, que, si nous en avions conscience, nous n'aurions pas besoin de nous efforcer de la ressusciter : nous l'aurions déjà; et il est également évident, qu'un acte de volonté défini, ayant pour but de ramener une représentation à la conscience, implique, que nous en avons déjà conscience; car il est impossible de vouloir une chose sans en avoir conscience. Donc, se rappeler arbitrairement une chose par un acte de volonté est un non-sens. Ce que nous faisons réellement dans ce cas, c'est d'appliquer l'attention aux mots ou aux idées, que l'expérience du passé nous a enseignés comme ayant des rapports, essentiels ou accidentels, ou une association, quelconque avec le mot ou l'idée oubliée ; nous tenons volontairement ces idées devant la conscience et nous nous en remettons à leur pouvoir pour éveiller le souvenir désiré; il est en effet notoire, que le meilleur moyen d'arriver au but est de concentrer pour quelque temps l'attention fortement sur les idées associées et puis de la laisser s'occuper d'autre chose : il arrive alors, au bout d'un temps plus ou moins long, quelquefois au bout de plusieurs jours, que l'idée cherchée se présente tout à coup à l'esprit. Le vrai procédé de reproduction appartient donc à la mémoire passive; nous lui préparons le chemin, en mettant en activité les idées associées, mais nous en dérangeons l'opération, si nous continuons à diriger sur elle notre attention et si nous ne permettons pas aux idées associées de faire spontanément leur office; la raison en est, qu'en agissant ainsi,
de grandes capacités intellectuelles avec une mémoire extraordinaire pour les noms, les faits, les dates, etc.
nous empêchons la propagation de leur activité à d'autres circuits nerveux, ainsi que nous l'avons expliqué ailleurs. Cela devient encore plus clair, si on réfléchit que la conscience est le résultat d'une certaine activité des idées, que ce sont celles-ci qui l'éveillent et l'attirent, et si l'on abandonne la notion métaphysique, suivant laquelle elle est un pouvoir mystérieux, que nous pouvons volontairement diriger sur une idée pour la rendre active.
Il est utile de faire observer ici la certitude que nous avons, pendant que nous cherchons à nous rappeler une chose, de posséder la chose cherchée, quoique dans le moment nous n'en ayons pas conscience : nous avons la plus forte conviction, que, quoique nous l'ayons oubliée, elle n'est pas perdue et peut être recouvrée. Comment se fait-il que nous puissions être si sûrs de l'existence d'une chose, dont nous n'avons pas conscience? En premier lieu, ce fait semble fournir un argument à l'appui de la théorie qu'une modification quelconque est restée dans le circuit nerveux desservant l'idée oubliée, et que ce circuit est ainsi différencié des autres, prédisposé à répéter la même activité ; d'où la conviction d'une possession latente, même lorsque le circuit en question n'est pas actif, ou au moins ne l'est pas assez pour s'imposer à la conscience. En second lieu, l'idée oubliée est reliée à d'autres idées, qui contribuent à lui donner le sens qu'elle a pour nous ; il se peut donc fort bien, que, lorsque les idées associées sont actives et occupent l'attention, tandis qu'elle est momentanément au dessous de l'horizon de la conscience, il y ait une sorte de tendance à éveiller l'activité de l'idée absente, ou une espèce de subactivité de celle-ci, qui complètent le cercle des associations, et que la conscience de cette tendance ou de cet effort donne lieu à la certitude de posséder l'idée oubliée. Il est certain, que, lorsqu'un stimulus excite un mouvement qui a toujours été associé à un autre , simultanément ou consécutivement, il y a une forte tendance à la reproduction du mouvement associé : pourvu que le sti-
mulus soit assez intense ou assez prolongé, il s'irradie par une sorte de diffusion, le long des trajets nerveux accoutumés, jusqu'aux centres moteurs associés et produit des mouvements synergiques. Une poésie apprise par cœur peut être répétée machinalement, de même qu'une mélodie peut être chantonnée ou sifflée, une fois que la succession des mouvements respectifs a été bien apprise ; la répétition est même plus parfaite, quand la conscience ne s'en occupe pas trop; et il arrive souvent que si nous pensons aux mots que nous répétons, nous devenons hésitants, et parfois leur enchaînement échappe tout à fait, de sorte que nous sommes forcés, pour réussir, de recommencer en donnant libre cours à l'activité automatique. Nous entravons l'opération de la mémoire passive ou spontanée, dont nous dépendons en réalité, lorsque nous empêchons l'activité d'une idée de se propager aux circuits voisins, en la forçant de ne pas sortir du cercle de la conscience fonctionnant comme attention.
Lorsqu'on s'efforce de reproduire une idée oubliée, tandis que les idées associées sont présentes à la conscience, on est réellement en train de produire la mémoire, on donne un exemple vivant de son devenir ; car on s'efforce de renouveler le lien organique encore incomplet entre les idées présentes et l'idée absente, lien, qui, lorsqu'il est complété par la perception originelle de leurs rapports, a pour résultat la reproduction immédiate et sans aucun effort de chacune de ces idées, toutes les fois que l'une d'elles est présente, exactement comme une seule des impressions fournies par un objet éveille immédiatement tout le groupe de sensations constituant la perception de cet objet. Le procédé du développement intellectuel consiste justement dans l'organisation mentale d'idées ajant des rapports entre elles, comme représentants internes des rapports du monde extérieur; ce procédé tend à rendre cette organisation assez complète pour qu'un groupe d'idées associées agisse dorénavant comme une seule idée, et soit combiné en
un produit complexe, pouvant être instantanément représenté à la conscience, sans aucun effort, exactement comme un mouvement complexe. La mémoire est alors si complète que nous devons cesser de l'appeler mémoire, car elle devient inconsciente; et en effet la mémoire active finit là où commence la mémoire involontaire, et celle-ci se confond insensiblement avec la simple reproduction d'expériences mentales passées, reproduction aussi automatique que les mouvements habituels de la vie journalière ; et il doit en être ainsi, car la même propriété organique de l'élément nerveux — je pourrais même dire la même propriété fondamentale d'organisation, est au fond de l'une et de l'autre.
Sur la mémoire ainsi constituée repose la possibilité du développement intellectuel, qui consiste, comme nous l'avons déjà vu, dans l'enregistrement organique des idées simples, fournies par les sens; dans l'assimilation de ce qu'elles ont de semblable, ce qui aboutit à la production ou à l'évolution des idées générales; dans l'assimilation des propriétés communes de plusieurs idées générales, d'où résulte l'idée abstraite ; dans l'organisation spéciale ou différenciation ou discrimination d'idées dissemblables ; dans la combinaison organique des idées dérivées des différents sens en une seule idée complexe, et dans les infinies combinaisons subséquentes en idées encore plus complexes, que Hartley appelait idées doubles. On ne peut en effet assigner aucune limite à la complexité des combinaisons, capable de susciter la formation d'une idée composée : prenez, pour exemple, l'idée de l'univers. Mais comment se fait-il qu'une nouvelle création de l'esprit, à laquelle rien ne correspond dans la nature, puisse avoir lieu? Evidemment en vertu d'un procédé analogue à celui d'où résultent nos idées générales et abstraites. Car il n'y a point de réalités externes correspondant à nos idées les plus abstraites, qui sont par conséquent; en ce sens, des créations de l'esprit ; elles se forment par la fusion ou par la coalescence
de ce qu'il y a de semblable dans deux idées concrètes : c'est le développement d'un concept ; il y a, pour ainsi dire, extraction de l'essentiel du particulier, sublimation du concret ; la puissance de l'esprit est encore largement étendue par la création d'un nouveau monde, au sein duquel ces idées essentielles dominent les idées concrètes. Or, quoiqu'il n'y ait point d'objets réels correspondant à ces idées abstraites, celles-ci sont néanmoins des réalités subjectives, exprimant ou signifiant les rapports essentiels des choses, de même que la fleur, qui couronne le développement d'une plante, en exprime la nature essentielle. C'est ainsi que nous nous élevons de l'idée d'un homme particulier à l'idée générale de l'homme, et de celle-ci à l'idée abstraite de la vertu comme attribut de l'homme ; de sorte que dès lors nous pouvons nous servir dans nos raisonnements de l'idée abstraite, sans être obligés de la reporter chaque fois au concrets II s'agit, je le répète, d'un procédé analogue à celui de la production de nos intuitions motrices : la faculté acquise d'exécuter certains mouvements coordonnés, grâce auxquels des actions compliquées s'accomplissent automatiquement, de sorte que nous pouvons faire en un clin d'œil ce qui nous coûterait des heures
* Il ne faut cependant pas oublier, ainsi que beaucoup le font, que le sens du général ou de l'abstrait doit être cherché dans le concret, et non l'interprétation de celui-ci dans celui-là. Quand nous avons un doute sur le sens précis d'une idée abstraite, ou quand nous doutons qu'elle ait un sens, nous devrions remonter le cours de son évolution, jusqu'à sa racine dans la perception; c'est là que nous pouvons en découvrir le sens; et, surtout, gardons-nous de jamais la convertir en une entité objective, et de nous en servir ensuite pour élever de chancelants édifices d'argumentations, à l'instar des scolastiques. [Voilà assurément une règle, qu'il est toujours bon d'avoir présente à l'espi'it; mais il ne faut pas la prendre à la lettre et dans un sens absolu ; car, en agissant ainsi, on supprimerait la déduction, pour ne laisser à l'intelligence que l'inductioJt, — ce qui n'est ni désirable ni possible. Je donnerais donc à la règle en question la forme moins exclusive que voici : avant d'interpréter le concret au moyen du général ou de l'abstrait, il faut se bien assurer que celui-ci est réellement le résultat légitime d'une induction scientifique, c'est-à-dire, qu'il découle à posteriori de l'observation des faits; car c'est alors seulement qu'il peut éti-e considéré, non certes comme une entité objective, mais comme une vérité impersonnelle, ou, en d'autres termes, conime I'qxpression du véritable rapport des choses. — A. H.]
de travail, si nous étions forcés de passer chaque fois par toute la série d'adaptations spéciales; cette faculté est l'équivalent, du côté moteur, de l'idée générale, qui nous épargne tant de temps et de travail dans le raisonnement; dans les deux cas, il y a un développement interne, conforme à des lois fondamentales, et le résultat organisé est, comme toute nouvelle phase de développement, une véritable création. La création ne se fait pas par soubresauts : elle est continue dans la nature.
Ces considérations sont de la plus grande importance pour comprendre la nature de l'imagination, qui est tout à fait incompréhensible, si l'on admet la pernicieuse hj-pothèse, selon laquelle les idées sont des images ou des peintures des choses , exécutées par la mémoire sur l'esprit. Quoique l'imagination dépende sans aucun doute de la mémoire, il y a incontestablement en elle quelque chose de plus que la mémoire; elle n'est pas seulement reproductive, comme la mémoire l'est ou devrait l'être ; elle est en même temps productive ; elle donne une nouvelle forme aux vieilles choses, c'est-à-dire que, tout en étant reproductive par rapport au matériel, elle est productive par rapport à la forme. Lorsque quelqu'un affirme qu'il peut imaginer par exemple un animal , étranger à son expérience personnelle, il ne fait que combiner en un type certains caractères, spéciaux à différents animaux familiers à son expérience ; il crée ainsi, comme le fait constamment la nature , une nouvelle forme en se servant de vieux matériaux.
Quand l'artiste personnifie dans une forme idéale le résultat d'une fidèle observation, il abstrait l'essentiel du concret, en vertu du procédé mental, par lequel se forment les idées générales, et lui donne ensuite, par le travail de son imagination, une nouvelle personnification. Dans toute grande œuvre d'art, littéraire ou autre, il y a une involution de l'universel en concret : aussi cette œuvre est pleine de sens et ouvre un large champ à l'imagination de celui qui
la contemple. Si elle n'est qu'une copie ou une reproduction exacte de la nature, elle est plutôt un habile artifice qu'une œuvre d'art ; elle excite un sentiment de satisfaction, d'intérêt pour l'adresse de l'auteur, plutôt qu'une série de vagues, sublimes et sympathiques émotions pour la profonde vérité incarnée dans une forme vraiment esthétique. C'est pour cela que l'art élevé n'exprime pas des choses essentiellement passagères ; il confère Téternité à un moment ; il représente les formes de la nature, figées dans une immobile immortalité. L'homme de science, qui dévoile les secrets de la nature, par l'observation, l'expérience et la réflexion, et qui dresse ainsi systématiquement son esprit à la conformité avec la nature, au moyen d'une interrogation exacte et d'une interprétation fidèle de ses œuvres, prévoit les combinaisons futures et peut aussi, lorsqu'il veut réagir sur la nature, construire, au moyen de l'imagination scientifique, soigneusement cultivée, des œuvres d'art admirables. Ces œuvres sont en réalité une anticipation de ce que fera la nature, ou un développement de ce qu'elle a fait ; ce sont, en un mot, des créations nouvelles. En formant de nouvelles combinaisons, qui s'harmonisent avec les rapports réels et essentiels des choses, dont, à force de patiente et sympathique observation, il a fait une partie de son organisation mentale, l'homme de science crée quelque chose et ce quelque chose est un résultat du nisus vers l'évolution, animant son être; c'est son progrès, que la nature achève par son intermédiaire, et le produit de ce progrès sert dès lors à instruire, à élever et à rendre meilleur le genre humain.
Qu'est-ce donc que la vraie imagination, si ce n'est l'effort du développement organique de la nature, s.e manifestant dans la plus haute fonction de l'âme humaine? C'est l'évolution de l'organisation psychique. Qu'est-ce que l'art humain, sinon la nature développée par l'homme, la nature moulée par l'esprit de l'homme, qu'elle a elle-même moulé, c'est-à-dire par l'inspiration? Modelé par la nature,
il la modèle à son tour. C'est une recréation de la nature par les moyens humains, mais c'est la nature qui crée les moyens \ Le pouvoir productif ou créateur de l'imagination, qui semble à première vue être inconciliable avec le savoir, acquis entièrement au moyen de l'expérience, est donc, au fond, une manifestation différente et plus élevée de la même force, de celle qui anime le développement organique dans toute la nature ; et l'imagination de chacun crée réellement ou produit des avortons et des monstruosités, selon que l'esprit est bien fourni de connaissances solides et possède par conséquent des concepts vrais, ou bien imparfaitement fourni et rempli de concepts faux ; en d'autres termes, selon que l'individu est ou n'est pas en harmonie avec la nature.
Pour que l'imagination puisse fonctionner parfaitement, c'est-à-dire combiner en des formes nouvelles, d'après des lois plus élevées, les idées et les sentiments fournis par les sens et par les organes de la vie animale, il est évidemment indispensable, que les opérations mentales, préalables, soient correctement exécutées ; il est essentiel en effet, qu'il y ait d'abord une perception exacte, c'est-à-dire que l'esprit ou le cerveau réponde d'une manière adéquate aux impressions; ensuite qu'il y ait une bonne mémoire, afin que l'esprit retienne exactement ce qu'il a reçu; troisièmement qu'il y ait une bonne faculté d'évoquer aisément et complètement tout ce qui est possédé, c'est-à-dire une bonne mémoire active; et enfin que l'esprit ou le cerveau soit doué de cette puissance productive, grâce à laquelle il peut combiner et créer. Un individu capable de bien exécuter les trois premières, opérations mentales, s'il n'a pas en même
1 PouiHant la nature ne saurait faire mieux par aucun procédé, mais c'est elle qui crée le procédé; de sorte qu'au dessus de cet art, qui, dites-vous, ajoute à la nature, il y a un art,
qui est l'ouvrage de la nature
Il s'agit ici d'un art,
qui amende la nature, qui la change plutôt : mais l'art lui-même fait partie de la nature.
Shakespeakf, Winier's Talc.
temps la puissance productive, est dépourvu d'une imagination élevée ; il manque de la plus haute fonction de l'càme ; tout en étant capable de bien rassembler les matériaux, il n'est pas capable de les combiner réellement, d'après les lois mentales, en un vrai produit créé; car la production n'est pas seulement une réunion de matériaux, mais leur combinaison et leur développement organique. Ainsi que Wieland l'a très bien remarqué, les yeux de Junon, avec le nez d'Apollon, le sourcil de Minerve et le sourire de Vénus formeraient une absurdité et non un chef-d'œuvre de l'imagination; ce serait comme le mélange de plusieurs éléments chimiques, qui ne se combineraient .pas, et non une combinaison de ces éléments en un produit nouveau, possédant des propriétés différentes de celles de ses parties constituantes.
Si nous passons en revue les formes inférieures de l'esprit, nous trouvons que oe pouvoir producteur ou plastique s'accroît avec l'esprit. Autant que nous pouvons en juger, l'imagination des animaux est surtout, sinon tout à fait, reproductive ; qua-nà ils rêvent, ainsi que les chiens le font évidemment, il est probable que c'est la mémoire plutôt que l'imagination, qui est à l'œuvre chez eux. L'imagination des sauvages est certainement beaucoup plus limitée et plus reproductive que celle des individus cultivés des races supérieures; elle est occupée par les idées de la perception ou par un mélange grotesque et incongru d'idées servant à expliquer les phénomènes naturels encore incompris. L'imagination des enfants ressemble beaucoup à celle des sauvages ; les uns et les autres se contentent de la même exphcation fabuleuse des phénomènes. Dans les rêves, l'imagination bat la campagne et mêle au hasard les idées les plus hétérogènes revêtues des formes les plus absurdes; mais malgré tout elle manifeste son admirable pouvoir plastique dans les drames vivants qu'elle représente. Chez l'homme de génie, dont l'esprit est pénétré d'une sympathie intime avec les lois de la nature, et est
fort de leur force, l'imagination crée orai; car c'est la nature, qui travaille en un tel homme, son imagination est la plus haute manifestation de l'évolution organique, et elle procède, comme la nature elle-même, inconsciemment.
Quoiqu'il y ait dans l'imagination quelque chose de plus que dans la perception et dans la mémoire, qui en sont les fondements indispensables, il arrive souvent qu'une grande partie de ce que nous appelons mémoire est en réalité de l'imagination. Quand nous croyons reproduire l'actuel, le réel, nous ne faisons souvent que reproduire le général, l'idéal ; et quand nous croyons nous rappeler quelque chose, nous nous en souvenons souvent faussement, entraînés que nous sommes par les sentiments du moment, qui colorent notre souvenir ; nous sommes incapables de reproduire les sentiments passés, dont l'expérience réelle fut accompagnée. Mais il y a plus : une bonne dose de la perception est réellement de l'imàgination. Une perception passée se mêle inévitablement à l'acte présent, nous empêche souvent de distinguer les différences de détail , et nous fait souvent percevoir faussement ou observer incorrectement. C'est uniquement le savoir et la discipline mentale de l'observateur, qui décident si un fait observé peut réellement être admis comme un fait scientifique. La disposition à assimiler une observation présente avec des perceptions passées est tellement forte, ainsi que celle qui nous porte à fondre ensemble ce qu'il y a de semblable dans deux idées, que rien n'est plus facile que de négliger les différences spéciales, exigeant une discrimination ou une différenciation organique ; il y a en vérité un danger tout aussi grand de généralisations prématurées dans la perception que dans le raisonnement. Ce qui, dans une perception présente, est analogue à une perception passée, stimule aisément le même courant nerveux ; celui-ci accapare l'attention au détriment de ce qu'il y a de dissemblable dans les deux perceptions; de là viennent les fréquentes erreurs de perception , à la suite desquelles des
faits clifFércnts sont déclarés identiques. Lorsqu'une nouvelle expérience coïncide avec une expérience ancienne, il en résulte toujours un plaisir ; si une observation nouvelle ne s'assimile pas aisément avec les anciennes, ou avec les idées présentes, on éprouve un sentiment de déplaisir, et même de malaise, prédisposant l'individu à passer outre, en laissant de côté le fait incommode. Mais si une bonne discipline mentale empêche une semblable négligence, le nouveau fait est volontairement approprié et enregistré, comme un fait spécial, en dépit du déplaisir; peu à peu cependant le fait isolé devient le centre de nouvelles observations, dont quelques-unes se confondent avec lui et d'autres le relient à d'autres faits et à des idées en apparence absolument étrangères, et à la fin apparia de l'esprit peut devenir la pierre angulaire d'un arc-boutant, qui franchit un gouffre du savoir, et réunit en un tout organique des idées jusqu'alors sans nul lien. On peut supposer, à la vérité, que, tandis que ce procédé psychique s'accomplit, ses suhstrata nerveux forment leurs communications organiques dans les réseaux des circonvolutions. L'habitude d'observer exactement et de noter soigneusement les différences les plus minutieuses, de les enregistrer scrupuleusement, pour obtenir une représentation exacte avec toutes ses spécialités externes, est indispensable à une vraie culture de l'esprit.
Lorsque la perception passée d'un fait altère la perception présente, il n'est pas juste d'attribuer la perception erronée à l'imagination ; elle est bien réellement une perception, et elle est fausse, seulement parce que l'observation est imparfaite et la généralisation prématurée ; mais lorsque le fait, imparfaitement ou faussement observé, sert de point de départ à une inférence ou à une conclusion, se rapportant à l'avenir, alors, sans aucun doute, l'imagination est à l'œuvre et il est probable, que les observations futures, seront influencées et falsifiées par la prévision erronée (hypothèse ou théorie) de ce que l'on s'attend à voir. C'est
492 PHYSIOSOGIE DE L'ESPRIT.
là ce que nous entendons, en disant qu'un observateur scientifique ne mérite pas de confiance, et que les faits observés par lui sont enfantés par son imagination : son observation actuelle est pervertie par une tliéorie basée sur des faits imparfaitement observés. La perception exacte et une bonne mémoire constituent la base fondamentale d'un raisonnement juste et d'une imagination saine. Plus nous observons exactement, plus aussi nous nous souvenons correctement, jugeons solidement et imaginons conformément à la vérité. L'habitude d'observer à la hâte et superfî- ' ciellement et de fondre prématurément des résidus qui ne sont pas réellement semblables, a nécessairement pour conséquence un faux souvenir ; et l'habitude de se souvenir faussement est nécessairement- cause d'un jugement incorrect et d'une imagination erronée : la correspondance exacte entre les rapports internes et externes est en effet la base d'une imagination fidèle à la nature, c'est-à-dire d'un vrai développement organique de l'esprit. Pour ces raisons, toutes les facultés de l'âme peuvent, comme dit Hartlejs être rapportées à la mémoire, prise dans le sens large du mot. D'où il résulte que, quoique quelques individus puissent avoir une forte mémoire et un jugement faible, personne ne peut avoir un jugement fort avec une faible mémoire originelle.
Si l'imagination manque de la base solide, que lui donne une observation exacte, elle dégénère en fantaisie; ce terme, qui autrefois était sjnionyme du mot imagination, indique aujourd'hui quelque chose de distinctement différente La fantaisie est l'activité créatrice de l'imagination, privée de la contrainte que lui impose l'observation exacte, source d'une provision appropriée et suffisante de faits ; elle relie par conséquent, arbitrairement ou capricieuse-
' Imago, image, imagination, naguère synonymes de ?âvTacr[jLa. phantasme, fantaisie, s'en sont différenciés aujourd'hui : phantasme veut dire une illusion ou hallucination, et fantaisie une imagination trop ardente ou effrénée.
ment, grâce à leurs coïncidences accidentelles, des choses qui n'ont entre elles aucun rapport essentiel. La faculté productive de l'imagination peut créer la forme, mais non le contenu; celui-ci doit lui venir de la nature; la faculté ne créera point de forme vraie à moins qu'elle ne soit ellemême informée par la nature. La couleur verte résulte du mélange du bleu avec le jaune; mais, dit Feuclitersleben, celui qui n'a jamais vu le vert ne peut point le créer à sa fantaisie. Ainsi nous voyons, que l'homme, en ce qui touche sa fonction mentale la plus élevée aussi bien que sa fonction la moins élevée, est un milieu complexe, au moyen duquel les impressions se traduisent en actions; c'est un mécanisme compliqué et intriqué de l'action réflexe.
Comme la croissance et le développement organiques s'accomplissent sous l'empire des lois de la nature, et constituent néanmoins un progrès sur elles, ainsi, quand une imagination bien cultivée ou réellement développée réunit des images éparses dans la nature, les relie d'après leurs rapports occultes mais essentiels, en fait une seule image, unifie la variété, il y a là soumission à la nature et vrai progrès évolutionnel. Cette faculté ésemplastique, ainsi que Coleridge l'a nommée d'après Schelling, a été considérée comme exprimée par le mot allemand Einbildung, pris dans le sens de faculté unifiante \ Chez nos plus grands poètes et philosophes, elle nous fournit réellement un exemple de la continuation de la création comme procédé naturel; et une activité productive ou créatrice est assurément l'expression de la plus haute activité mentale; celui qui possède cette capacité, possède plus ou moins de génie; celui qui en est dépourvu, ne fera jamais rien d'original, quelque peine qu'il se donne. Combien les partisans d'une philosophie, qu'ils disaient inductive, n'ont-ils pas inconsidérément écrit au détriment de l'imagination et en faveur de la simple observation? On devrait, recom-
' Ou, plus correctement, Ein pour en (dedans) et Bildung pour formation; donc, formation d'une image interne, ou imagination.
^y-l PHYSIOLOGIE DE L'ESPRIT.
mande Bacon , se souvenir de cette femme des fables d'Esope, qui croyait, qu'en donnant à sa poule une double portion d'orge, elle en obtiendrait deux œufs par jour : la poule engraissa et cessa de pondre. Il n'est pas plus sage de remplir son cerveau de faits, qu'il ne peut pas digérer et assimiler, que de remplir son estomac de choses indigestes. La supériorité du génie consiste justement en sa grande capacité d'assimiler des matériaux épars et de se développer en proportion; et sa supériorité se manifeste par l'excellence de son imagination créatrice , qu'elle soit poétique, artistique, philosophique ou scientifique.
Comme, dans la nature, les moindres choses et les plus grandes sont indissolublement reliées entre elles, et également essentielles en tant que parties du mystérieux et harmonique ensemble, ainsi l'intuition, limitée à un seul département de son activité, dans l'intelligence élevée et subtile du génie, contient implicitement bien plus qu'elle ne peut explicitement manifester ; c'est pour cela que de temps en temps, dans l'investigation d'un nouvel ordre de phénomènes par une intelligence d'élite, travaillant à l'unisson avec la nature, la loi de ces phénomènes se révèle tout à coup à l'intuition après un nombre relativement restreint d'observations. L'imagination devance avec succès les résultats lents et patients de la recherche systématique ; elle fait jaillir dans l'obscurité la lumière d'une vraie interprétation, illuminant ainsi les rapports et les liens cachés des choses. C'est ainsi qu'un esprit, bien doué et bien cultivé, manifeste son harmonie inconsciente avec la nature. Les éclats les plus lumineux du génie viennent inconsciemment et sans effort : la croissance n'est pas un acte volontaire, quoique les mouvements requis pour se procurer la nourriture soient volontaires.
Sans doute l'intuition de la vérité ne peut jamais être la règle parmi les hommes, parce que le génie, qui en est seul capable, loin d'être fréquent est une rare exception. Et le résultat acquis de la manière la plus brillante ne
peut jamais être sûrement admis comme définitif, tant qu'il n'a pas été soumis au contrôle subséquent de l'observation, de l'expérience et du raisonnement logique, en un mot vérifié. L'homme de génie, quia révélé une grande vérité, peut, dans une autre occasion, formuler une grande erreur. Mais il n'est pas probable que cela arrive souvent ; car un esprit bien discipliné est un instrument si délicat et si puissant, et façonné avec tant de peine, que, dans l'investigation de la nature, il donne à son possesseur un énorme avantage sur ceux qui sont moins bien doués, exactement comme celui qui se sert du microscope et du télescope a un immense avantage sur celui qui n'emploie que ses yeux. Heureusement les erreurs du génie, lorsqu'il en commet, sont indirectement très utiles ; car les expériences et les observations provoquées, par ces erreurs conduisent souvent à des découvertes importantes, quoique leur but ait d'abord été de réfuter simplement des erreurs. La publication inconsidérée de théories mal fondées fait incontestablement du mal, quand elle vient d'individus n'ayant ni une capacité naturelle supérieure , ni un esprit richement meublé de résultats d'observation, ni une imagination dûment cultivée. Mais de tels individus ne trompent que les ignorants ; car ceux qui possèdent une connaissance adéquate du sujet découvrent aisément , dans ces théories , la dose de savoir qui y a été mise, et le caractère défectueux du raisonnement à l'appui.
Ceux qui regardent les choses d'un point de vue philosophique et voient dans le développement du savoir humain un développement de la nature se continuant de siècle en siècle, trouveront conforme à leur expérience des autres formes de croissance vitale, que le développement soit accompagné d'une métamorphose rétrograde ou d'une dégénération ou corruption de ce qui n'est pas adapté à l'assimilation et finit par être rejeté. En effet, comme une mort continue est la condition de la vie, ainsi les théories fausses sont la condition du progrès du savoir. Dans la
4% LA PHYSI(JL(JGIE DE L'ESPRIT.
croissance du corps, il y a une métamorphose rétrograde et corrélative d'éléments organiques ; une mort incessante en proportion directe de l'activité vitale ; ainsi , dans la croissance organique de la pensée à travers les époques, il y a une mort correspondante de doctrines erronées : le faux meurt en proportion directe de la croissance du vrai. Le fait que les hommes se méfient des généralisations prématurées et résistent aux doctrines nouvelles, est une expression normale de l'instinct de conservation, inné en eux; car cette méfiance et cette aversion empêchent I'cst prit humain d'être égaré par les doctrines vaines et vides, ouvrent la voie à la critique , à la vérification et mènent ainsi néanmoins à un vrai progrès. Cependant, ce n'est pas dans l'individu , foyer de tant de changements actifs en un si court espace de temps, que l'on peut observer cette corruption régulière des fausses doctrines, mais bien dans le développement historique de la race, qui nous offre les différentes phases de l'évolution graduelle de l'esprit.
En voilà assez touchant la mémoire et l'imagination, dont l'examen révèle, mieux peut-être que celui des autres facultés mentales, la complexité réelle de l'organisation psychique. Il reste à dire que les nombreux troubles, auxquels la mémoire est sujette, démontrent de la manière la plus complète sa nature organique; ces troubles sont ninombrables, en degré et en variété, depuis tous les degrés de lenteur et de faiblesse jusqu'à la perte partielle la plus variée, comme, par exemple, celle de certaines syllabes dans les mots, de certains mots, des souvenirs des lieux et des personnes. Ces vices possibles de la mémoire sont si nombreux et si variés qu'on n'a pas pu encore les réunir en une classification systématique, en dépit de l'utilité probable d'une telle classification, pour la constitution d'une science mentale. Tout ce que nous pouvons en conclure pour le moment c'est, d'abord, que la mémoire est un produit organisé, et puis qu'elle est une organisation s'étcndant largement dans les couches corticales des hémisphères.
On observe aisément les différences entre divers individus quant au caractère de la fonction organique qui dessert la mémoire : l'un a, par exemple, une bonne mémoire pour les faits particuliers, mais n'a pas, un raisonnement remarquable ou en manque même complètement : l'enregistrement des impressions concrètes s'accomplit vite et bien, mais la digestion ultérieure des résidus ne s'effectue pas; un autre, au contraire , n'a point de mémoire pour les faits particuliers, à moins qu'ils ne soient en rapport avec des idées déjà appropriées, ou n'intéressent un principe déjà élaboré; dans ce cas, la digestion des résidus s'accomplit dûment et il j a un grand pouvoir de généralisation. La dernière est la mémoire de l'intelligence; la première, comme je l'ai montré ailleurs, est quelquefois la mémoire des idiots.
On sait que la mémoire est profondément affectée par l'état du corps; elle diffère beaucoup à différents moments; elle peut disparaître complètement, quand le corps est momentanément épuisé, pour ne se rétablir qu'avec le rétablissement de la vigueur corporelle. Ces variations éventuelles ne sont pas d'une grande importance; elles montrent seulement, que la mémoire, comme toutes les autres fonctions de l'organisme, fonctionne bien et aisément ou mal et péniblement, selon l'état de la santé générale. Mais il faut aussi se souvenir qu'un trouble de la mémoire, de cette organisation si délicate et si exquise, est une des premières indications d'un trouble ou d'une dégénération dans les éléments nerveux des couches corticales. Les affections légères de la mémoire, surtout à leur début, sont très susceptibles de passer inaperçues; car elles ne se révèlent pas par une consciente incapacité de se rappeler quelque chose, mais par une détérioration inconsciente des fonctions psychiques les plus élevées, et surtout du sens moral. Les résidus les plus délicatement organisés, ceux qui représentent les plus hautes acquisitions de l'évolution organique, sont les premiers à trahir, par leur souf-
franco, la détérioration de l'élément nerveux, exactement comme les désordres des mouvements associés les plus délicats de la moelle épiaière sont les premiers à dénoncer le commencement d'une dégénération de ce centre. C'est une décomposition, une analyse pour ainsi dire, de ce qui constitue le dernier et le plus haut développement psychique; la maladie désagrège brutalement ce qui a été pa- • tieniment réuni en un riche tissu de plexus nerveux associés. Dans l'aliénation, longtemps avant une perte sensible delà mémoire, avant même qu'on soupçonne que l'individu commence à être aliéné, il existe un trouble de son intelligence et de ses qualités morales : son caractère est plus ou moins changé, quoiqu'on ne puisse pas dire en quoi consiste le changement; il n'est plus le môme, comme on s'exprime d'habitude ; si la dégénération nerveuse va plus loin, l'individu décline de plus en plus, et nous observons la marche de la maladie dans les phases successives du trouble de la mémoire : perversion manifeste des sentiments sociaux les plus élevés, puis destruction plus ou moins grande de la liaison organique des idées, d'où l'incohérence de la pensée, et enfin perte croissante et totale de la mémoire.
Il est facile de comprendre, pourquoi les vieillards ont souvent une mémoire tenace du passé, sur lequel ils raisonnent assez correctement, tandis qu'ils ne peuvent pas se souvenir du présent, ni le juger dûment. Le cerveau, comme tout autre organe du corps, voit son activité diminuer proportionnément à l'âge; il devient moins souple, les idées et les mouvements, qu'il dicte, s'exécutent lentement et avec raideur; il répond aux impressions d'une manière de plus en plus flasque, en même temps que la capacité d'assimiler leur influence diminue; il en résulte une perception imparfaite et une appréciation incorrecte des événements. Mais le passé est si bien incarné dans la structure du cerveau, qu'il peut être suffisamment présent à la mémou'e, quoique peut-être avec moins de vivacité qu'autrefois, alors que les impressions présentes ne laissent
plus de trace ou sont bientôt oblitérées. Il est aussi aisé de comprendre, pourquoi les enfants, comme les animaux, vivent surtout dans le présent : ils n'ont point de provision d'idées, organisées dans l'esprit et susceptibles d'être mises en activité par les idées du présent, auxquelles ils répondent par conséquent directement. La meilleure preuve de l'organisation graduelle de l'esprit nous est fournie en effet •par les phénomènes psychiques des enfants en bas âge, car les résidus des impressions n'étant pas dûment organisés, leur mémoire est fallacieuse, et comme il n'y a point de solide association d'idées, leurs pensées sont incohérentes.
Le vieillard et l'enfant manquent également de jugement : le premier parce qu'il a plus ou moins oublié le passé, et parce qu'il a perdu la mesure du présent; le dernier parce qu'il n'a pas encore de passé. Le vieillard devient nécessairement conservateur et laiiclator temporis acti, car l'évolution des événements continue, tandis que, lui, il a cessé d'assimiler et de se développer, il en résulte qu'il n'a point de sympathie avec ce qui se passe, se tient à l'écart et stigmatise du mot « révolutionnaire » ce qui n'est. en Té8Ll[tèquévolutw7inaire. Il serait fort triste que les vieillards ne mourussent pas ; car ils entraveraient ou arrêteraient même complètement le progrès du monde. Comme il en est autrement du jeune homme ! La vie se dévoile à ses yeux, il est ravi, charmé par les illusions qu'elle lui offre, enchanté de tout ce qu'il voit; il s'épanouit plein de confiance et de joie, et quoiqu'il prenne souvent des apparences fugaces pour des réalités durables, et en soit souvent profondément peiné, il assimile, il croit, il se développe. La nature le séduit, le pousse à l'enthousiasme de la foi et du travail, et lorsqu'avec le temps il s'aperçoit de ses supercheries, elle peut se passer de lui.
Enfin, je crois utile d'ajouter une dernière observation relativement à la nature organique de la mémoire ; je veux parler du fait que nous ne pouvons pas nous rappeler clairement la doiileur. Sans doute, nous nous rappelons que nous avons souffert telle ou telle douleur; mais il nous est
impossible de reproduire vivement la douleur elle-même, comme nous reproduisons une idée définie. Le fait est que l'idée est un produit organisé et permanent, tandis que le trouble ou la désorganisation de l'élément nerveux, causé par la douleur, est passager, parce que le rétablissement de l'intégrité de cet élément l'efface. Reproduire une idée veut dire reproduire le courant nerveux correspondant, ce qui est facilité par la prédisposition laissée par la première expérience de la même idée; reproduire une douleur, telle que nous l'avons sentie, voudrait dire reproduire la désorganisation qui l'a accompagnée, — ce qui est impossible. Pour la même raison nous ne pouvons pas reproduire facilement ni exactement une émotion violente, pendant laquelle l'idée ou la forme a été complètement perdue dans la commotion,— pendant laquelle, en vérité, la tempête, déchainée au sein des éléments intimes, a été si violente qu'elle a détruit toute forme, et a laissé un état de choses si admirablement exprimé par ces mots de Shakespeare : Formless ruin ofoUivion. — Quand nous cherchons à nous rappeler une sensation ou une émotion particulière nous recourons à une vive représentation de sa cause, et à l'excitation secondaire que celle-ci éveille ; nous nous rappelons l'idée, et l'idée produit l'émotion ou la sensation; cependant la reproduction est rarement aussi intense que l'a été le sentiment réellement éprouvé. Mais la douleur est une chose bien différente de la sensation spécifique de l'un des sens; elle est le cri d'alarme de l'élément nerveux souff*rant, et ne peut généralement pas être engendrée par une idée; elle n'est pas le produit de l'organisation , — elle est au contraire le signe de la désorganisation. Voilà pourquoi il est imposssible de se la rappeler clairement.
Paris. — Typographie Paul Sciimidt, rue Perronet, 5.