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CHAPITRE VI

Des émotions ou affections de l'âme.

L'homme est passif et actif ; il subit certaines passions et il exécute certaines actions. Une délibération calme implique un équilibre entre ce qu'il subit et ce qu'il fait, entre l'individu et son milieu ; mais en tant qu'une idée est accompagnée de quelque sentiment agréable ou désagréable, ou d'un caractère plus spécial, elle est émotionnelle ; et si le sentiment prédomine, l'idée est offusquée et l'état de conscience qui en résulte se nomme alors émotion ou passion. La forme définie de l'idée dans le substratam matériel est voilée ou partiellement effacée pendant cette agitation ou consommation des éléments nerveux. Toute émotion définie implique la présence de l'idée présentative ou représentative, plus ou moins claire, d'un objet ou d'un événement, et ne peut par conséquent pas en être séparée ; l'idée a sa racine dans la sensation ; elle contient toujours un sentiment quelconque, ne fût-ce que celui du fait qu'elle est agréable ou désagréable. Dans la plus simple expérience psychique, il y a un élément subjectif aussi bien qu'un élément objectif; car toute perception, dès le commencement, est accompagnée de sentiment. Strictement parlant, tout état psychique conscient est d'abord un sentiment ; mais, après avoir été éprouvé plusieurs fois , il est adéquatement organisé d'une manière définie, et devient presque automatique ou indifférent dans

ÉiMOTIONS OU AFFECTIONS DE L'AME. 325

les circonstances ordinaires. Tant que les idées ou les états psychiques ne sont pas ainsi organisés en harmonie avec les rapports externes de l'individu, leur activité est toujours accompagnée de plus ou moins de sentiment ; c'est-àdire, ils sont plus ou moins émotionnels . Quand l'équilibre entre le subjectif et l'objectif est dûment établi, il n'y a point de passion et peu d'émotion. Un individu gouverné par ses sentiments est à peu près comme celui qui vivrait au niveau de la simple sensation sans s'élever à la phase supérieure de la perception ; et, de même que la perception est d'autant moins exacte et moins complète que la sensation est plus forte, de même plus l'émotion est active, moins la cognition est claire.

Longtemps on a eu l'habitude de parler des phénomènes psychiques comme étant radicalement différents des phénomènes naturels, comme étant tout à fait spéciaux et ne se conformant pas à l'ordre de la nature. Il semblait que l'homme fût sa propre loi, se gouvernât indépendamment de la nature, en la contrôlant sans s'y soumettre. Mais l'homme n'est im'^esti d'aucune autorité de ce genre ; il ne contrôle qu'en se soumettant et ne conquiert qu'en obéissant : s'il ne se conforme pas à la nature, il est contrôlé en dépit de lui-même et paie cette erreur par de pénibles souffrances, tandis que la sagesse lui eût donné le bonheur. Les émotions, bonnes ou mauvaises, sont des phénomènes physiques, qui procèdent de la vie végétative, se conforment à des lois naturelles dans leur origine, dans leur nature , dans leur expression , et doivent être étudiés et discutés comme tous les autres phénomènes de la nature. Spinoza traita des actions humaines, des appétits et des émotions d'après la méthode géométrique, exactement comme s'il se fût agi de lignes, de plans et de solides, avec une hardiesse et une profondeur, qui épouvantèrent les métaphysiciens. Tout en reconnaissant le service, qu'il rendît à la philosophie, en insistant sur la nécessité de ranger ces phénomènes dans le même ordre que les autres phénomènes

naturels et de les étudier avec la même méthode, nous voyons aujourd'hui, que cette méthode était trop exacte pour des faits aussi compliqués et que la méthode inductive nous promet des résultats plus satisfaisants.

Les émotions trahissent leur origine physique par leur nom même ; elles ont reçu ce nom, parce qu'elles sont des mouvements de l'âme et du corps. Le mot émotion est une induction, résumant l'expérience du genre humain ; et le mot commotion, jadis en usage pour désigner ces phénomènes, exprimait ce fait encore plus clairement. Les émotions agissent sur l'organisme plus fortement que les idées, parce qu'elles représentent un mouvement interne plus violent et parce que toutes les fonctions végétatives sont plus profondément impliquées dans leur origine, dans leur nature et dans leur expression. D'après ce que nous voyons, une forte émotion peut agir quelquefois sur le système nerveux de la même manière qu'un violent choc physique; il en peut résulter des convulsions, une syncope, la perte de la sensibilité, la paralysie du mouvement, la surdité, tous phénomènes, qu'une forte secousse électrique peut produire également. Nous n'avons donc point affaire à de mystérieuses puissances, se déterminant ellesmêmes, mais à des phénomènes, qui, malgré leur incontestable complexité, se prêtent éventuellement à une analyse complète.

De ce qui précède il résulte clairement, que l'état des centres nerveux est de la plus grande importance pour la formation de ce qu'on appelle les facultés mentales et pour la manifestation de leurs fonctions. Nous allons voir maintenant, que cet état est d'une importance plus évidente encore pour les phénomènes émotionnels. L'expérience enseigne à chacun, qu'une idée, indifférente à de certains moments et n'étant accompagnée d'aucun sentiment agréable ou désagréable, peut parfois éveiller un sentiment de malaise et devenir même positivement douloureuse. En outre, il n'est pas besoin d'une observation bien attentive

pour découvrir, que différentes personnes sont affectées d'une manière très différente par le même objet et le jugent, par conséquent, tout différemment. Cela est si vrai, que nous distinguons constamment les individus d'après leurs dispositions émotionnelles ou leur caractère . et leur humeur. Ainsi nous disons d'un homme, qu'il est timide, d'un autre, qu'il est courageux, d'un autre, qu'il est irritable, d'un autre encore, qu'il est tranquille et paisible. L'un des premiers symptômes d'une aliénation imminente, un signe, qui indique presque toujours le début d'une lésion du système nerveux, quelle qu'en soit la cause, est un trouble émotionnel, suivi d'un désordre pluk ou moins prononcé du raisonnement. Car c'est le sentiment ou la vie affective, qui révèle la nature essentiellè de l'individu ; elle est la base de sa nature intellectueîïp, comme la vie végétative est la base de la vie animale ; We exprime le ton fondamental de sa substance nerveus^ ce qui résulte de la constitution ou de la composition héritée ou acquise de cette substance.

Ma première observation, et je suis en cela Spinoza-, Unzer et Muller, c'est qu'une idée en harmonie avec|l|s impulsions et les désirs de l'individu, avec l'expansion individuelle, s'accompagne d'un plaisir plus ou moins -viî, tandis qu'une idée désharmonique et restreignant ^^j^dfvidualité, provoque plus ou moins de malaise ou ^e douleur. Comme le germe organique, une fois soumîs^'a îlfe conditions favorables à l'évolution virtuelle, qui Jui^eft inhérente, assimile des éléments pris dans le miliei| 'ambiant et manifeste son plaisir par la croissance, tancfis iflfe

dans des conditions défavorables il n'assimile point Jêt ^ nifeste sa souffrance par le dépérissement, ainsi |a ^éMe nerveuse cérébrale atteste par une émotion agreKBle"ïa présence d'un mouvement favorable à son évol.uiiçn', 'et par un sentiment pénible celle d'une restriction |(ïé'M.ivèloppement ou, d'une lésion infligée par un stimulus défavorable. "'^ '

L'élément organique, d'ordre inférieur ou d'ordre élevé, possède la propriété primordiale de sentir comme agréable et de rechercher tout ce qui est favorable à sa conservation et à son accroissement, et au contraire de sentir comme désagréable et d'éviter en conséquence tout ce qui dérange ou empêche son activité et son développement. Comment pourrait-il en elFet agréer ce qui lui est nuisible? Même dans la première sensation, l'existence du plaisir ou de la peine est une espèce d'obscur jugement sur l'avantage ou le désavantage, qu'elle apporte à la personnalité, un jugement, dans lequel, d'après Herbart, le sujet ne peut pas encore être séparé du prédicat, qui exprime l'approbation ou la désapprobation \ Ainsi, au milieu de tant de dangers, pour nous servir des expressions de Hobbes, le souci égoïste, loin d'être méprisable, est au contraire un sentiment, qu'on n'a ni le pouvoir ni le désir de négliger : car tout homme désire ce qui est bon pour lui et craint ce qui est mauvais, et surtout le plus grand des maux naturels : la mort ; et, ce faisant, il obéit à une impulsion aussi naturelle que celle de la pierre qui tombe. Et lorsque son imagination va au delà de la mort, c'est qu'en vertu de la même impulsion, se projetant dans un avenir inconnu, il désire les joies du paradis et craint les tourments de l'enfer. Toutes les parties de l'organisme humain, prises isolément ou dans leur ensemble, tendent à une activité plus grande, à une vitalité plus intense ; tout ce qui contribue à ce but constitue le bien de chaque partie ; mais il est facile de voir, que le bien de l'ensemble nécessite une juste subordination et une coordination des parties et impose, par conséquent, une certaine contrainte au développement partiel, dépassant certaines limites, exactement comme le bien de la société exige la subordination des individus. Les enfants et les sauvages manifestent clairement, dans leur nudité primitive, les 'différentes pas-

* « Ein Urtheil, in dem nur das VorgestelJte sich noch niclit vou dem Prâdicate, das Beif'all oder Tadel ausdriickt, soudern lasst. » — Herbart.

sions qui affectent le moi, d'une façon considérée comme un mal, si leur cause est pénible, et comme un bien, si elle est agréable.

Il faut se rappeler, qu'un stimulus, qui, lorsqu'il est modéré, produit une idée où une émotion agréable, provoque, lorsqu'il est trop prolongé ou trop fort, le malaise ou la douleur, et par conséquent des efforts pour le fuir. 11 éveille alors le désir de l'éviter, tout comme s'il n'était que nuisible, et ce désir devient le motif om le ressort de l'action. Ce motif est appelé désir dans ce cas, parce qu'on en a conscience; c'est sans doute, dans un tissu plus élevé, l'équivalent de l'effort, que manifeste inconsciemment l'animal le plus rudimentaire, pour s'éloigner d'un stimulus nuisible. Dans les deux cas, c'est l'instinct de conservation de soi-même, immanent à toute matière vivante, qui se manifeste, et quels que soient les faits de composition intime d'où il résulte, il est, pour l'élément organique, la condition essentielle de la continuation de l'existence. Une telle réaction de l'élément organique est aussi naturelle et nécessaire que la réaction d'un composé chimique, car elle est, aussi bien que celle-ci, le produit des propriétés de la matière, organiquement combinée.

Lorsque le stimulus, agissant sur les cellules cérébrales, n'a pas l'intensité voulue pour les satisfaire, lorsqu'il est inadéquat, alors les centres nerveux manifestent une affinité ou une attraction, une impulsion dirigée au dehors, un appétit, une tendance, que la conscience perçoit comme désir, itîstinct, 2^cf'SS^on. 11 n'y a, en effet, point de différence, ainsi que l'observe Spinoza, entre l'appétit et le désir, si ce n'est que ce dernier implique la conscience : c'est Vappétit conscient. De ce que nous désirons une chose, nous en concluons qu'elle est bonne ; mais ce n'est certainement pas parce que nous la jugeons telle que nous en avons le désir. Il y a là encore une correspondance exacte, manifeste dans toute la nature, avec l'attraction, l'impulsion ou l'effort de l'élément organique vers un sti-

mulus favorable, correspondance, dont le corrélatif nécessaire est la répulsion de ce qui est défavorable.

Lorsque cette affinité est manifestée par un organisme vivant, nous sommes disposés à attribuer à l'élément organique nos propres états de conscience et par conséquent à nous figurer toujours cette affinité comme un effort tendant, en vertu de l'instinct de conservation, à obtenir le stimulus favorable. Mais cette affinité est une nécessité physique tout aussi bien que celle d'un acide pour une base, ou que l'attraction de l'aiguille aimantée vers le pôle magnétique, ou de l'électricité positive pour la négative ; s'il n'y avait point de stimulus, il n'y aurait point de réaction de la part de l'élément organique ; si le stimulus a une intensité nuisible, ou est autrement défavorable, il doit renverser l'équilibre statique et produire une réaction répulsive ; et s'il est favorable, mais d'une intensité insuffisante, il doit produire une réaction d'attraction ou d'affinité : alors l'élément organique demande encore du stimulus, comme un acide non encore neutralisé demande une nouvelle dose d'alcali ou bien comme la faim non assouvie appelle une nouvelle quantité d'aliments. Or il est de la plus grande importance de ne pas se laisser tromper par le fait qu'il y a conscience, et de ne pas méconnaître l'état fondamental des phénomènes s'accomplissant au sein des cellules cérébrales : ici comme partout, l'élément organique sain manifeste ses propriétés fondamentales en recherchant le bien et en évitant le mal; la conscience n'est qu'un phénomène surajouté, incapable de faire apparaître ou disparaître ces propriétés. Rechercher une impression agréable et éviter une impression désagréable n'est au fond que la conséquence physique de la nature intime des cellules nerveuses, mises eu rapport avec certains stimulants, et la réaction ou le désir devient le motif d'une action générale de la part de l'individu dans le but de satisfaire un besoin ou d'éviter un mal. Aucun homme, jouissant d'une bonne santé, n'a le pouvoir de négliger les conditions favorables

à son maintien : cesser de les rechercher, c'est commencer à mourir physiquement, moralement et intellectuellement. , .

On voit donc non seulement comment les désirs deviennent les motifs des actions, mais comment ils atteignent graduellement leur forme complète et consciente, tout en étant engendrés par des tendances organiques inconscientes. Les appétits liés à la satisfaction des besoins nutritifs et reproductifs sont les motifs les plus puissants de l'activité, comme ils sont les appétits fondamentaux et urgents de l'être organique. Dans le désir de l'adulte, il y a nécessairement une conception quelconque de l'objet du désir, quoique cette conception ne soit pas toujours bien définie ; mais chez l'enfant, comme chez l'idiot, on observe souvent une vague inquiétude trahissant le besoin ou le désir d'une chose, dont on est inconscient, mais dont la possession donne la tranquillité et la satisfaction : la vie végétative parle encore un langage, qui ne sera articulé que bien plus tard; un des exemples les plus frappants et les plus instructifs du passage de la vie végétative à l'état conscient est celui de la puberté, lorsque des organes, inactifs jusqu'alors, entrent en activité et exercent leur influence physiologique sur le cerveau ; des désirs vagues et incompris éveillent alors des impulsions obscures, sans but défini , mais produisant une agitation, bien souvent nuisible, lorsqu'elle est mal dépensée. C'est ainsi que l'appétit amoureux annonce sa naissance, et pour prouver combien il est antérieur à l'expérience individuelle et combien il est peu redevable à la conscience, qui y participe seulement dans la suite, il suffit de rappeler, que, même chez l'homme, le but du désir se révèle à la conscience et obtient une espèce de satisfaction dans les rêves bien avant d'obtenir une satisfaction réelle. La même preuve est donnée encore, d'une manière plus claire et fort pénible, par la forme lascive de certaines espèces de folies chez des jeunes femmes d'une vie parfaitement chaste et modeste, mais qui, sous

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l'influence de la maladie, trahissent par leurs paroles, leurs gestes et leur conduite une connaissance si "parfaite des moyens de satisfaire le besoin sexuel, qu'il est impossible de supposer, qu'elles aient jamais pu l'apprendre par l'observation ou par l'expérience. Le jeune homme et la jeune fille les plus chastes n'ont pas besoin qu'on leur enseigne le moyen de satisfaire la passion, qui nait en eux, comme conséquence de changements physiologiques, subis par l'organisme à un moment donné ; et pourtant,en supposant que l'un et l'autre se livrent pour la première fois à la satisfaction de l'appétit sexuel, il semble bien extraordinaire et bien ridicule, que l'idée de satisfaire ainsi un désir aveugle puisse entrer dans l'esprit de deux personnes et les pousser à l'exécution des actes correspondants.

Ces simples réflexions devraient suffire pour montrer aux psychologues ontologistes, s'ils voulaient condescendre à les écouter, combien la vie cérébrale ou mentale, inconsciente, est plus fondamentale que n'importe quel état conscient de l'âme. Que le cerveau soit mal constitué ou imparfaitement développé au moment où l'appétit sexuel se présente, quel en sera le résultat ? Il arrive ce qui arrive aux animaux, pour qui l'amour se réduit au besoin sexuel et chez lesquels la vue de la femelle excite un désir suscitant immédiatement des eff*orts eff'rénés pour le satisfaire. Que le cerveau soit au contraire bien constitué et bien développé, et le désir sexuel subira un développement complexe dans la conscience ; sa violence grossière se raffinera en passant par les centres supérieurs d'idéation, qui en tirent tous les sentiments délicats, exaltés et admirables de Vamour, ces sentiments, qui constituent le trésor des poètes et qui jouent un si grand rôle dans le bonheur et dans le chagrin des êtres humains. Or ce qui est vrai de cette catégorie de désirs est également vrai des autres et l'on peut dire avec Bacon, que l'àme, de sa nature, serait tempérée et placide, si les aff'ections ne venaient comme des vents impétueux y soulever la tempête ; ou

avec Novalis, que la vie est une activité fiévreuse excitée par la passion.

Quand les circonstances sont exactement adaptées à la capacité de l'élément organique, ou le stimulus exactement proportionné au besoin, les conditions les plus favorables au développement sont atteintes; une croissance vigoureuse ne manque pas de témoigner alors de l'harmonie complète des rapports. En' adoptant le langage propre à exprimer ces rapports dans leur forme la plus élevée, celle de l'homme , on peut dire qu'il y a équilibre entre le subjectif et l'objectif et point de passion : le sujet est satisfait ou indifférent; il n'a aucun sentiment de peine, qui le pousse à s'en délivrer, ni de satisfaction insuffisante, qui l'incite à faire durer ou à augmenter la jouissance. Il conçoit alors plus clairement et plus purement les qualités de l'objet et une vive assimilation, favorable au développement des idées, 's'accomplit en lui. Comme il n'y a point de désirs et d'efforts tendant à l'extérieur , l'énergie du stimulus réagit en favorisant l'évolution de l'idée et en la faisant agir sur d'autres idées ; en résumé cette énergie est toute employée au développement intellectuel. La conception et le désir se trouvent donc, comme la perception et la sensation, dans une espèce d'antagonisme, tout en coexistant en proportion différente dans chaque acte mental ; il y a ou il y a eu, dans chaque conception, un sentiment quelconque, ainsi que nous l'avons déjà dit ; et encore, dans chaque désir défini, il y a une conception de ce qui est désiré. Mais l'opposition dépend en réalité du degré de développement de l'idée ou de la conception ; car, quelle qu'en soit la nature, elle est toujours née d'un sentiment plus ou moins fort, disparaissant cependant au fur et à mesure qu'elle s'organise d'une manière définie. Sans doute une trace de sentiment ou de désir reste liée à l'idée, mais elle demeure souvent dans la conscience ou modifie inconsciemment la réflexion, sans avoir assez d'intensité pour se manifester au dehors.

N'avons- nous pas le droit, par conséquent, d'affirmer ce que nous voyons si clairement, c'est-à-dire que la vie intellectuelle ne fournit pas le motif ou l'impulsion à l'activité ; que l'entendement ou la raison n'est pas la cause de nos actions, et que cette cause réside dans les désirs? Nos énergies les plus actives naissent de nos besoins les plus urgents ; et le désir profond et soutenu d'un certain but dans la vie en amène souvent la réalisation. Le désir est l'expression fondamentale du caractère de l'individu, la manifestation des affinités essentielles de sa nature; aussi tend-il de toutes ses forces à atteindre son but, en absorbant et assimilant toutes les influences favorables, tout ce qui accroît son énergie ; il finit ainsi directement ou indirectement par y arriver. C'est ainsi que les aspirations sont souvent des prophéties, des présages de ce qu'un homme sera capable d'accomplir. Les hommes, qui ont, au contraire, une raison puissante, sont souvent, comme on sait, par cela même, incapables d'actions énergiques ; ils pèsent si bien les motifs de leurs actes qu'aucun ne l'emporte ; ils pensent tant et si bien aux possibilités de l'acte qu'ils ne prennent aucune décision ; leur type est Hamlet, chez qui la méditation paralysait l'action. Le manque d'un sentiment puissant, qui les pousse à traduire leurs pensées en actions, les empêche d'agir, même quand ils savent ce qu'ils devraient faire ; leur jugement est sous le charme fatal, qui lui enlève la force d'exécuter ses décrets. En effet la force de l'entendement est réflective et inhibitoire ; elle se manifeste plutôt par l'arrêt de l'action, que la passion provoque, et par la direction générale imprimée à nos impulsions, que par une participation à nos actions ; son rôle, dans l'individu et dans l'espèce, ainsi que Comte l'a systématiquement et emphatiquement soutenu, n'est pas habituellement impulsif, mais délibératif.

Comme deux facteurs contribuent à la production d'une émotion, savoir, l'élément organique et le stimulus externe, il est évident, que le caractère du résultat émotionnel n'est

pas déterminé par la nature du stimulus exclusivement, et dépend en grande partie de l'état de l'élément organique. L'équilibre entre l'individu et son milieu peut en effet être dérangé par une modification subjective ou par une commotion interne aussi bien que par une impression insolite venant du dehors. Lorsqu'un dérangement physique a affecté l'état des cellules cérébrales corticales par une action directe ou par sympathie, alors une idée, qui naît dans ces circonstances, est accompagnée de certaines qualités émotionnelles, quoique à l'état normal la même idée soit généralement indifférente; exactement comme l'état morbide d'un organe des sens ou de son centre respectif produit l'hyperesthésie , c'est-à-dire rend douloureuse une impression qui, à l'état normal est indifférente, voire même agréable. L'expérience enseigne à chacun, combien ce ton mental ou cette disposition d'esprit change avec les variations de l'état physique. Sous l'influence du vin, à un certain moment de la dégradation, qui accompagne l'ivresse, l'homme devient stupidement sentimental. De même l'individu atteint de paralysie générale et dont les centres nerveux sont visiblement dégénérés, est caractérisé aussi bien par une grande excitabilité émotionnelle que par une grande impuissance intellectuelle. La sensation de bien-être général, qui résulte d'un état parfaitement normal et qui exprime l'harmonie complète de toutes les fonctions, est connue sous le nom de cénesthèsie et parfois on l'a considérée comme une émotion : mais ce n'est pas une émotion proprement dite, quoiqu'elle détermine un ton émotionnel ; c'est la sensation ou le sentiment du bien-être, indiquant un état de choses, dans lequel toute activité sera agréable et dans lequel toute idée sera agréablement émotionnelle aussi bien que tout mouvement physique. D'un autre côté le sentiment général de malaise, qui accompagne le trouble d'une fonction de la vie végétative ou qui résulte d'une autre cause, est un état, dans lequel toute activité sera plutôt pénible et dans lequel la personnalité est restreinte ou contrariée; aussi

toute idée prend alors facilement le caractère d'une émotion triste et sombre.

L'action d'un stimulus excessif sur l'élément nerveux sain et stable, ou celle d'un stimulus, qui, en soi, n'est pas excessif, sur l'élément nerveux affaibli et instable, donne le même résultat : dans les deux cas, il y a souffrance, c'est-à-dire, physiquement parlant, destruction de l'équilibre de l'élément nerveux ou résolution de celui-ci en composés d'un ordre inférieur mais plus stable; et, psychologiquement parlant, il y a dans les deux cas production d'idées ayant des qualités douloureusement émotionnelles ou bien défavorables à l'expansion individuelle. La douleur ainsi produite est le cri d'alarme de l'élément organique. Plus le trouble de l'élément nerveux est grand, quelle que soit sa cause, plus aussi l'élément nerveux est instable; et son instabilité indique sa disposition à de rapides métamorphoses régressives, moléculaires ou chimiques; c'est là la condition la plus favorable pour la production d'émotions, de passions, ou de commotions , pour nous servir d'un terme excellent, aujourd'hui abandonné. Il est facile de voir par conséquent , comment il se fait qu'une forte émotion, analogue à une explosion moléculaire au sein de l'élément nerveux, épuise si rapidement les forces de l'organisme ; c'est ainsi et, pour la même raison, que les décharges électriques répétées du gymnotus et de la torpille rendront ces animaux incapables de nouvelles décharges; il est aussi facile de voir, que toute cause physique ou morale ayant sur l'individu un tel effet de dépression ou d'épuisement le prédispose à se laisser émouvoir et affliger par des idées, qui, dans l'état normal, le laissent indifférent.

Mais la nature originelle ou innée du système nerveux, tout en étant le facteur principal de la détermination du caractère fondamental des émotions, n'en est pas le seul facteur; nous devons aussi prendre en considération sa nature acquise, telle qu'elle a été lentement organisée par

l'éducation, par les circonstances de la vie, par les occupations de l'individu, et par mille autres influences. On a beaucoup discuté pour savoir, si une émotion est simplement un sentiment de plaisir ou de déplaisir accompagnant une idée particulière, si, par exemple, la bienveillance n'est que le sentiment agréable , accompagnant l'idée de faire du bien à autrui, ou si la méchanceté est simplement le sentiment, qui accompagne l'idée de faire du mal et ainsi de suite. Mais on risque ici de se laisser abuser par les mots. Sans doute il faut admettre, qu'il y a dans l'émotion quelque chose de plus spécial que le sentiment général de peine ou de plaisir; un tel sentiment existe, mais il ne détermine pas le caractère spécial de l'émotion; il est quelque chose de surajouté, qualifiant l'émotion comme agréable ou désagréable ; mais en réalité c'est le caractère spécifique de l'idée, qui détermine le caractère spécifique de l'émotion ; les émotions sont en effet aussi nombreuses et aussi variées que les idées. Nous avons déjà montré, que le caractère d'une idée est déterminé par la nature de l'impression externe et par l'état des centres nerveux, résultant des modifications imprimées par les circonstances; les centres nerveux contiennent une organisation ou une incarnation d'idées, qui est leur nature acquise ou l'expression de leur développement dûment accompli. Mais en tant que l'individu hérite d'un certain tempérament, expression de toute sa constitution et se manifestant dès le début de la vie, les fondements généraux de son organisation psychique sont posés par sa constitution : ses évolutions conscientes suivront les penchants de sa nature, à mesure que ceux-ci se prononceront dans ses désirs et dans ses sentiments fondamentaux ; il développera ainsi en mûrissant la forme particulière de caractère, que ses tendances radicales impliquent.

La difficulté qu'il y a à expliquer ces phénomènes, au point de vue psychologique, est évidente ; l'émotion et l'idée dont nous considérons les rapports, sont toutes les deux

des effets concomitants de Ccauses plus profondes. Comme il y a des sensations subjectives, il y a aussi des émotions subjectives. C'est, d'une part, de la nature des éléments fondamentaux des centres nerveux qui réagissent et de l'impression externe, d'autre part, que dépend l'éveil, dans un cas donné, d'une idée définie avec peu ou point d'émotion ou avec un côté émotionnel tellement prononcé que l'idée elle-même disparaît en lui. Les centres cérébraux des hémisphères ne sont pas, on le sait, sensibles à la douleur; mais ils ont une sensibilité à eux propre pour les idées, et c'est à ces affections particulières, que nous donnons le nom d'émotion. Aussi de même qu'il y a hyperesthésie ou anesthésie des sens ayant pour cause certains états des centres sensoriels, de même aussi il peut y avoir hyperesthésie ou anesthésie des idées suivant les conditions des centres d'idéation. Assurément la psychologie et la physiologie semblent manquer de raisons suffisantes pour supposer, comme le font quelques auteurs, que les centres nerveux des émotions sont situés ailleurs que dans les circonvolutions des hémisphères.

De même que nous parlons du ton nerveux de la moelle épinière, dont les variations affectent si profondément les fonctions de celle-ci, nous avons le droit de parler du ton psychiciue des centres nerveux supérieurs, dont les variations affectent si profondément les états de conscience. Nous avons vu, en traitant de la moelle épinière, qu'abstraction faite de sa nature originelle et des troubles accidentels, le ton en est déterminé par la totalité des impressions qu'elle reçoit et des réactions motrices, qui ont été organisées en elle comme autant de facultés; la même chose s'applique aux centres supérieurs de la vie psychique : les résidus des pensées, des sentiments et des actions passées produisent un certain ton psychique, ou caractère, spécial cà chaque individu. C'est là la base de la notion du moi, dont les affections révèlent, mieux que tout autre chose, la vraie nature; cette notion, loin d'être, comme on le dit quelque-

fois, fixe et immuable, subit des changements graduels au fur et à mesure que les rapports de l'individu avec son milieu, ainsi que sa constitution, changent avec le temps \ Il suffit de réfléchir sincèrement aux frappantes modifications ou plutôt aux révolutions du moi à l'époque de la puberté pour comprendre comment le moi change imperceptiblement mais constamment pendant la vie ; l'éducation et l'expérience, auxquelles chacun est soumis, modifient aussi, quoique moins soudainement, mais certes non moins sûrement, le ton de son caractère. En blâmant toujours certaines actions et en en louant certaines autres, les parents façonnent les caractères de leurs enfants, si bien que ces dernières seront pour tout le reste de la vie et sansaucune réflexion accompagnées d'un certain plaisir et les premières d'une certaine peine. Les hommes deviennent aussi automatiques par rapport à leurs sentiments qu'ils le sont par rapport à leurs pensées et à leurs actions, et ils fomentent ces sentiments en recherchant ce qui les émeut agréablement et en évitant ce qui les émeut désagréablement. De plus, le but de l'éducation des enfants consiste à les faire penser, sentir, parler et agir comme leurs parents, à les faire réagir de la même manière que ceux-ci sous le choc des mêmes impressions; de sorte que chaque génération est à peu près une répétition de celle qui la précède, et, s'il y a lieu de s'étonner, ce n'est certainement pas de la manière, dont les hommes suivent les ornières de leurs ancêtres, mais du fait qu'ils s'en écartent quelquefois et que l'humanité réussit malgré tout à produire de temps en temps un individu original, qui pense, sent et agit à sa guise. L'expérience prouve, que les coutumes et les reli-

' « On le voit, dans le cours d'une longue vie, uii homme peut être successivement plusieurs personnes, si dissemblables, que, si chacune des phases de cette vie pouvait s'incarner dans des individus distincts, et si l'on réunissait ces divers individus, ils l'ormeraient un groujie très hétérogène, se feraient mutuellement opposition, se mépriseraient les uns les autres et se sépareraient vite, sans se soucier de se revoir jamais.» {Essays. John Poster, p. 57, 27° édition.)

gions des nations diffèrent grandement : ce qui, chez un peuple, est condamné comme un crime est loué chez un autre comme une vertu ; ce qu'une nation approuve comme un plaisir légitime une autre le blâme comme un vice honteux ; c'est à peine s'il y a un seul crime ou un seul vice, qui n'ait été élevé quelque part, par une nation quelconque ou à quelque époque de l'histoire, au rang d'une cérémonie ou d'un rite religieux. La prière d'un Thug était un homicide; l'objet de son sacrifice, un corps humain; on voit combien le sentiment moral ou la conscience morale des hommes dépendent de l'éducation, que reçoit leur âme.

La manière, dont la musique affecte beaucoup de personnes en leur procurant un sentiment de vive jouissance, en apaisant l'agitation mentale, en élevant le ton psychique et en affectant ainsi indirectement l'activité mentale, offre un excellent exemple de l'effet marqué d'une cause physique sur la tonalité psychique ; on pourrait au besoin citer ce fait pour attester la nature corporelle du phénomène. Des sentiments, tels que l'amour conjugal, l'amour paternel, tout variés qu'ils soient dans leur genre et leur degré chez différents individus, constituent plutôt un ton général de sentiment, résultat de certains rapports dans la vie, que des émotions définies ; c'est-à-dire un état psychique, dans lequel les idées congénères produisent une émotion agréable et les idées hétérogènes une émotion pénible; exactement comme l'harmonie musicale est agréable tandis qu'une dissonnance est désagréable. Il en est de même du sentiment raffiné des convenances sociales, si facile à reconnaître, quand il existe, et dont l'absence ne peut se dissimuler et devient même plus évidente par les efforts mêmes que l'on fait pour l'imiter. Ce sentiment n'est assurément pas une émotion définie, mais une disposition d'esprit ou un ton particulier, avec lequel certaines pensées, certains sentiments et certaines actions s'harmonisent de façon à produire du plaisir. L'influence rafraîchissante et fortifiante de quelques puissants écrivains, riches en imagination.

dépend moins du sens réel des mots qu'ils emploient que du ton psychique, que provoque leur style. Quel que soit le jugement que porte un homme de cœur, sur un chapitre d'Isaïe, il ne peut, en le lisant, s'empêcher de ressentir une émotion extrême ; tant il y a d'élévation dans l'expression des sentiments, tant la conception a de grandeur.

Sûrement les sentiments esthétiques les plus nobles, sont le résultat d'une bonne culture, qui imperceptiblement a fait du développement conscient une sorte de don instinctif, un raffinement, auquel répugne tout ce qui est tant soit peu vulgaire ; ces sentiments sont la fleur d'une haute culture; ils représentent, comme la cénesthésie, un ton psychique général, qui, sans être une émotion définie, possède la propriété de communiquer à certaines idées des qualités émotionnelles agréables. Mais c'est dans le sentiment moral, qu'il faut chercher le plus bel exemple de cette acquisition de la perfection du ton psychique, en vertu de laquelle certaines actions produisent, immédiatement et sans aucune réflexion, l'attraction de la vertu ou la répulsion du vice. Qu'on remarque aussi les efiets puissants, que les aspects de la nature produisent sur les esprits philosophiques de l'ordre le plus élevé : ces sentiments mystérieux et vagues, expression instinctive de communion avec la nature, d'une sympathie harmonieuse et profonde avec elle, engendrent un état indéfini de joie en présence de quelques-unes de ses merveilles ou bien au contraire, dans d'autres circonstances, un sombre et funeste pressentiment ; ces sentiments confus sont en réalité le signe d'un haut développement intellectuel; c'est la flora:ison dernière de l'esprit, la suprême harmonie de l'exaltation psychique ^ Il ne faut pas perdre de vue le fait, qu'en traitant de la nature originelle de l'élément nerveux, nous n'avons nullement affaire à un facteur simple, mais au contraire à un

' Dans ses Essays, Poster adopte cette conception du caractère individuel.

agent fort complexe, dont on ne saurait étudier les affections, sans aller bien au delà de l'individu et de sa conscience. Nul doute que la capacité d'éprouver certaines émotions, aujourd'hui innée chez l'homme, n'ait été acquise par la race humaine. Un individu bien né, de la nation la plus civilisée et à l'époque de la plus haute civilisation, est susceptible d'émotions, qu'il serait impossible d'éveiller dans l'âme d'un sauvage de la race la plus inférieure; et, si les deux individus étaient placés dans les mêmes conditions externes depuis leur naissance, ils manifesteraient quand même et sans aucun doute une grande différence sous ce rapport. On ne saurait croire, que des circonstances, si soigneusement adaptées qu'on les suppose, puissent produire, chez le sauvage, soumis dès sa naissance à l'influence de la civilisation la plus parfaite, les émotions raffinées et complexes, qu'elles développent chez l'enfant d'une race civilisée. Il n'est point d'individu au monde, qui n'apporte en naissant la culture de son époque et ne marque pour ainsi dire sa phase d'humanisation ; même l'idiot, au milieu de son naufrage intellectuel, en montre des épaves; et, pour élever le sauvage au niveau de l'Européen, il faudrait entreprendre un travail d'humanisation, ou, pour employer un mot adapté à la circonstance, développer en lui Vémotionnabilïté, et la cultiver pendant une longue suite de générations. C'est grâce aux legs des ancêtres, que l'homme civilisé éprouve de vagues émotions avant que l'expérience leur donne une forme définie, des sentiments diffus et indéfinis, inconnus ou sauvages, et à qui il doit de pouvoir développer certains côtés émotionnels sous l'influence d'une culture spéciale. Vàme préconsciente, dont quelques philosophes ont parlé, est en réalité la vie psychique préconsciente de la race, incarnée peu à peu et s'éveillant à la conscience dans ses derniers représentants. Par conséquent, pour faire une étude analytique, complète des émotions, il faut remonter le cours de l'évolution du genre humain, afin de réduire à ses éléments simples une

grande partie de ce qui aujourd'hui forme un ensemble complexe ; il faut se figurer, que l'homme refait à rebours la route précédemment parcourue dans le cours des âges historiques, et, à chaque étape, restitue ce qu'il y avait acquis de son patrimoine psychique. Alors on assistera à la genèse des émotions, depuis leur absence originelle, à travers une longue série de modifications et d'acquisitions psychiques, jusqu'à leur état actuel. Cette résolution ou "métamorphose rétrograde de la nature émotionnelle nous est partiellement ofi'erte par certains états pathologiques. C'est, en tous cas, la meilleure explication, que je puisse donner de l'extraordinaire précocité de la ruse, du mensonge et des tendances vicieuses, manifestées par certains enfants issus de familles, chez qui l'aliénation ou l'épilepsie sont fréquentes et qui sont affligées d'une véritable aliénation morale. Ces enfants sont dénués de tout sentiment d'afi'ection pour leurs parents ou frères et sœurs ; ils n'ont point de sympathie sociale et se tiennent isolés; ils jouissent de la destruction et infligent aux animaux, qu'ils osent toucher, de cruelles tortures ; ils mentent et volent avec une naïveté, surprenante pour ceux qui n'ont pas fait l'expérience de leur extrême perversion morale, et manifestent quelquefois une précocité extraordinaire des tendances sexuelles. Ils ne sont en aucune façon accessibles aux influences morales : la plus sévère discipline et la tolérance la plus illimitée ne modifient en rien leur caractère. Le fait est, qu'ils manquent de la potentialité du développement moral, innée chez l'homme de notre époque, et sont, sous ce rapport, semblables au singe, au niveau duquel leur conduite les ravale encore davantage ; ce sont des êtres antisociaux, privés par une organisation défectueuse de l'élément moral, qui est la dernière acquisition de l'évolution humaine; mais leur nature contient implicitement, à l'état pour ainsi dire d'enveloppement, les éléments les plus bas de la nature humaine, ceux qu'elle a en commun avec les singes et avec d'autres animaux, et qu'elle mani-

festait probablement avec une liberté effrénée dans les époques prémorales de son existence. Conséquemment, quand un tel être aliéné apparaît sur la scène, nous sommes témoins d'une décomposition du genre humain ; car ce n'e.st pas seulement un individu, mais bien la nature humaine, qui est animée d'une activité perverse et subit une métamorphose rétrograde ; voilà pourquoi l'activité dégénérée se manifeste d'une façon, qui, en n'envisageant que le cas individuel, semble dévoiler une inconcevable précocité du vice.

L'humanité est contenue dans l'individu ; tout homme a en lui la virtualité de tous les actes vicieux, passionnés, criminels et même insensés, qu'un individu puisse commettre; c'est pour cela que les hommes lisent régulièrement (et ils ont bien raison de le faire) les dix commandements et prient, que leur cœur soit enclin à les observer. De même qu'un seul mot renferme et résume des époques de culture humaine, de même chaque individu renferme et résume des générations entières d'êtres humains : dans sa constitution et dans son savoir, l'homme est l'héritier des acquisitions du passé. Si nous prenons les mots, par lesquels un esprit hautement cultivé exprime sa pensée, si nous en recherchons l'origine et si nous suivons le développement graduel de leur sens, nous apercevons l'immense succession d'expériences humaines qu'ils renferment, nous assistons à leur croissance lente et progressive, répondant aux lentes acquisitions de l'humanité, qui ont précédé la phase actuelle de spécialité et de complexité des mots abstraits : il n'est pas un terme abstrait, qui ne résume des époques entières de culture humaine. Prenons, au lieu des mots, l'homme lui-même et suivons à travers les âges le progrès de son évolution , ou bien étudions la résolution de sa nature essentiellement humaine en ses éléments d'ordre inférieur, tels que les manifestent les actes et les tendances de l'enfant aliéné; alors nous observerons sans étonnement, chez cet enfant, des actes, qu'il n'a jamais pu

ÉMOTIONS OU AFB'ECTIONS DE L'AME. 345

apprendre et qui semblent singulièrement précoces et inexplicables. Nous assisterons à une métamorphose rétrograde de l'humanité, à la démolition de ce que les âges avaient édifié.

Outre la nature émotionnelle de son espèce, qui est innée, l'homme possède aussi par hérédité la nature émotionnelle de ses ancêtres immédiats. Les parents et les parents des parents sont renfermés chez l'individu implicitement ou explicitement , et le développement suit la route, que l'hérédité lui trace. C'est bien moins à l'éducation qu'à l'hérédité, qu'un homme doit son courage ou sa timidité, sa générosité ou son égoïsme, sa prudence ou son incurie, son ostentation ou sa modestie, et son tempérament fougueux ou pacifique; le ton fondamental de son caractère est inné et frappe de son cachet les émotions et leurs idées associées, qui naissent dans la suite. De même que l'impressionnabilité des sens particuliers peut pousser un individu à certaines occupations et influence ainsi profondément le caractère de son développement intellectuel, ainsi la prépondérance d'un ton émotionnel particulier détermine la direction, que prendra le développement des idées groupées autour des émotions. L'influence d'une culture systématique sur l'individu est sans doute très grande ; mais ce qui détermine la limite et même, jusqu'à un certain point, la nature des effets de la culture, ce qui constitue la base naturelle, sur laquelle l'art vient élever ses modifications, c'est l'organisation héritée. Maintes expériences enseignent à celui qui a eu le bonheur d'avoir de bons parents, combien la dette qu'il a contractée envers eux est incalculable ; la force d'agir dans des moments critiques ou dans des circonstances difficiles, mettant à l'épreuve des qualités inconsciemment possédées, la faculté de résister à une grande tentation de mal faire, ou enfin de lutter dans n'importe quel cas où l'art individuel est impuissant; ce sont là des dons, pour lesquels l'individu aura bien raison de bénir la nature héritée, le caractère sain et

vigoureux légué par les parents; car c'est là ce qui l'a soutenu et lui a inspiré de bien agir dans des moments où il ne savait pas ce qu'il faisait. Sous la culture artificielle de l'individu, se trouve son évolution naturelle, et quand celle-ci est bonne, elle viendra à son aide là où celle-là sera impuissante : est-elle mauvaise au contraire? elle le fera tomber au moment de l'épreuve, en dépit de celle-là. La nature innée de l'individu, mieux que tout ce que lui ont enseigné ses maîtres et ses prêtres, l'aidera à affronter dignement le sort, que lui réservent l'heure de la mort et le jour du jugement.

Ceux qui ont le plus d'expérience des hommes et des affaires et l'intuition requise pour en profiter, reconnaissent la constance parfaite des manifestations du caractère; ils comptent sur les actes et sur les sentim.ents des hommes, comme ils comptent sur le résultat d'un calcul arithmétique ou sur les faits d'une loi physique ; de tout arbre ils attendent les fruits, que son espèce doit porter, et ne peuvent pas se persuader que le raisin ou les figues puissent pousser sur des chardons. Dans toutes les langues, l'observation commune a toujours reconnu et exprimé, par une foule de proverbes, l'influence inéluctable de la race sur le caractère, et l'impossibilité de déraciner la nature : il importe bien plus de savoir, qui furent le père et la mère d'un individu que de savoir qui fut son maître d'école. S'il n'a pas la base d'un caractère solide dans la constitution originelle de son âme, rien ne pourra la lui donner; car le fait même qu'il ne l'a pas prouve, qu'il manque de la volonté pour l'acquérir ; et s'il a la volonté requise, c'est qu'il a aussi la force de caractère.

En considérant la nature complexe des émotions, il faut tenir compte non seulement des acquisitions héritées de la race, de l'héritage plus spécial des ancêtres immédiats, et des effets de l'éducation, mais aussi de l'influence, que les organes corporels exercent sur la vie psychique. Ces dernières influences sont le fondement de la nature affective

OU émotionnelle. De même que tout organe des sens et tout groupe de mouvements ont leur centre représentatif dans la sul3stance grise des circonvolutions cérébrales, de même aussi il y a de bonnes raisons de croire, que chaque organe interne est également représenté dans les centres suprêmes par un centre spécial, au moyen duquel il prend une part essentielle à la constitution de l'âme et à ses fonctions. La nature de nos perceptions sensorielles de la lumière, du son, du goût et de l'odeur est déterminée par l'organe spécial de chaque sens; la même impression, si elle pouvait les exciter tous, produirait au moyen de chacun sa sensation particulière; il est possible et même probable que, de la même manière, les autres organes du corps ont chacun leur influence spéciale sur l'âme, et produisent des émotions particulières avec leur groupe respectif d'idées. Les viscères sont évidemment reliés entre eux par la plus intime sympathie, grâce à laquelle ils constituent un ensemble physiologique , où la souffrance d'un membre entraîne celle des autres; car tout en étant insensibles au contact direct, ils ont une sensibilité à eux, d'un autre genre que celle de la peau, en vertu de laquelle ils s'accordent pour fonctionner ensemble et sympathisent les uns avec les autres. Or le cerveau est le chef de la communauté physiologique , le centre , dans lequel les impressions organiques se rencontrent et sont coordonnées ; de sorte que, même si l'observation ne la contredisait pas, la supposition qu'il accomplit l'importante fonction de diriger la vie végétative, indépendamment de sa fonction comme organe de l'âme, serait néanmoins très improbable.

Mais nous avons le plus évident exemple de cette influence dans les effets du développement fonctionnel des. organes génitaux : leur brusque entrée en scène au moment de la puberté produit une révolution complète dans le caractère psychique et transforme l'individu : toute sa manière de sentir en est changée, il devient susceptible d'impressions, auxquelles il était jusqu'alors indifférent;

un regard, une intonation, une odeur, un attouchement, éveillent des émotions, qui lui sont tout à fait nouvelles, et des séries d'idées correspondantes, sans qu'il sache d'où et comment elles viennent. Des sentiments étranges et vagues, des langueurs sans cause, des impulsions sans but défini, et des idées nouvelles témoignent de la commotion, que l'irruption de la nouvelle fonction soulève dans la vie mentale. Il y a un éveil d'impulsions sensuelles, revêtant des formes mentales, et des nécessités mentales, qui prennent la forme d'images sensuelles. C'est à ce moment aussi que les sentiments altruistes commencent à germer : avant la puberté, presque tous les garçons sont les plus parfaits égoïstes; ils considèrent comme un dù toute l'afiection qu'on leur témoigne et tous les soins qu'ils coûtent. Après la puberté, ils commencent pour la première fois à apprécier ce qu'on fait pour eux et à ressentir une lueur de gratitude. Si nous suivions le développement de l'instinct sexuel jusqu'à son point culminant, nous constaterions sa lointaine influence jusque dans les sentiments les plus élevés, sociaux, moraux et religieux, de l'humanité. Or ces effets individuels sont abolis, si le développement des organes correspondants est empêché avant la puberté : l'âme des eunuques est mutilée aussi bien que leur corps; ils sont poltrons, envieux, menteurs, trompeurs et dénués de tout sentiment social et moral; la privation de l'instinct sexuel les a privés du développement et de l'énergie, que cet instinct inspire directement ou indirectement : jusqu'où va cette influence, cela est très difficile à dire ; mais il est probable, que, si l'homme était privé de l'instinct sexuel, la plus grande partie de la poésie et de la morale n'existerait pas.

Les efîets psychiques des autres organes sont moins évidents, parce qu'ils sont actifs dès la naissance et longtemps avant que nous soyons capables d'une fonction psychique quelconque, de sorte qu'il nous est impossible de savoir quelle espèce d'âme nous aurions sans eux. Mais il

est très probable, que l'analogie générale des passions et des désirs des hommes dépend de l'influence uniforme des viscères sur le cerveau, exactement comme l'analogie universelle de leurs idées est due à l'action uniforme des organes des sens. Tous les hommes ont la même espèce de fonctions intellectuelles , parce qu'ils ont le même nombre et les mêmes espèces de sens ; de même, nous pouvons supposer qu'ils ont le même genre de passions parce qu'ils ont les mêmes organes internes , dont chacun exerce sur l'âme une influence plus ou moins spéciale. Pour moi, il est certain qu'aucune manifestation externe de l'activité viscérale ne manque d'un représentant interne dans les centres nerveux et je ne puis douter, que l' effet de tout organe et de sa fonction respective né soit un eâ"et spécial sur le cerveau ; en deux mots, que les difî'érenciations externes ne correspondent à des difî'érenciations internes. Comme les organes internes n'ont point de communication directe avec le milieu extérieur, ils seraient privés de tout moyen de s'ajuster aux rapports externes, quoique un tel ajustement direct ou indirect constitue le caractère essentiel de la vie sous toutes ses formes, s'ils n'avaient point de représentant dans les centres corticaux des hémisphères; mais comme, selon moi, ils ont de tels représentants, ils peuvent par leur intermédiaire exercer, sur la vie de relation, une influence favorable pour eux-mêmes, en tant que parties coordonnées d'un tout complexe. Et c'est là un grand point, car les impulsions à l'activité naissent des afî'ections de l'âme, et la force motrice du corps, de la vie végétative.

Il est inutile de supposer, que tout organe est la cause directe d'un désir ou d'une passion spéciale, que la tendresse par exemple vienne du cœur, que le foie soit le siège de la colère, ou la rate celui de l'envie, comme on le croyait autrefois ; il suffit d'admettre, que chacun des organes envoie une contribution inaperçue à la conscience générale ou cénesthésie, et en modifie ainsi le ton fondamental. La conscience du moment peut être regardée comme

'.iiiO l'IlYSIOLOGII': Dis L'KSriUT.

la résultante d'une multitude infinie de vibrations simples et composées, venant des organes externes et internes; et, exactement comme l'état des organes génitaux produit un certain ton du système- nerveux, le rend susceptible d'impressions spéciales, en favorisant l'apparition de certaines idées et de certains sentiments, ainsi l'état d'un organe particulier peut modifier le ton du système nerveux de manière à le rendre, lui aussi, impressionnable d'une façon particulière et plus disposé à un genre d'idées et de- sentiments qu'à un autre, grâce aux rapports du centre cérébral spécial de cet organe avec certains centres d'idéation. Telle est la raison, pour laquelle les psychologues n'ont pas réussi à analyser les émotions comme ils ont analysé quelques-unes de nos idées intellectuelles, apparemment simples ; c'est pourquoi ils n'ont pas encore décomposé les émotions en leurs éléments, comme ils ont décomposé nos idées de forme, de grandeur, de position et de distance. Ils peuvent étudier séparément la part, que prend chaque sens à la construction d'une idée, mais ils ne peuvent pas isoler l'action de chacun des organes internes, ni par conséquent évaluer son rôle particulier dans la production d'une émotion. L'ancienne méthode psychologique est dans ce cas tout à fait impuissante; car la conscience individuelle ne peut en aucune façon l'aider à découvrir le lien, qui relie l'état émotionnel aux organes internes; la meilleure méthode ici consiste à observer patiemment et soigneusement les symptômes psychiques, qui accompagnent les maladies des différents organes et l'iniluence de leurs troubles sur les rêves. Les caractères émotionnels ou affectifs des maladies de cœur, des poumons, du foie, sont incontestablement très différents ; et, quoique l'on puisse dire que les effets ne sont pas dus directement aux sympathies nerveuses de l'organe, mais à une influence indirecte sur le système nerveux, au moyen de changements de la composition ou de la circulation du sang, je doute beaucoup, qu'une telle explication embrasse tous les phénomènes. La recherche

indiquée est sans cloute fort difficile, mais il est probable qu'une attentive observation des phénomènes si curieux des songes fournirait de précieux enseignements. Personne ne niera que nos songes varient avec l'état de notre corps; que leur ton fondamental soit quelquefois manifestement déterminé par l'état d'un organe interne, dont l'irritation stimule la partie du cerveau avec laquelle il est plus intimement lié. Les idées, associées au sentiment particulier qui s'éveille, deviennent actives et produisent le drame du rêve, d'une façon plus ou moins cohérente, en vertu probablement d'une transmission d'irritation à leurs centres spéciaux. Lorsque le sommeil ferme l'entrée aux impressions du dehors et suspend la conscience du monde extérieur, il peut bien y avoir pour les impressions internes une plus grande susceptibilité, qui permet aux sympathies physiologiques des organes de se prononcer plus nettement, comme l'absence du soleil permet aux étoiles de briller plus distinctement; les sympathies organiques, qui sont les conditions de la vie affective, ne sont pas complètement intermittentes, comme les fonctions sensorielles et motrices; elles ne cessent jamais entièrement jusqu'à la mort. Comte a très bien dit, que nous nous fatiguons de penser ou d'agir, mais jamais d'aimer.

Si l'on croyait, que je donne trop d'importance à l'influence des organes du corps sur les fonctions de l'àme et qu'il est impossible que nous leur devions tant et que nous soyons si peu conscients de leurs opérations, que l'on considère combien nous devons au sens musculaire, sans jamais être conscients de sa grande influence, à moins que nous ne venions à en être privés. Quand le sens musculaire d'un membre est paralysé sans que la motilité ait souffert, ainsi qu'il arrive quelquefois, le patient ne peut plus régler les mouvements de ce membre, à moins que la vue ne se charge de lui communiquer sur la position de celui-ci les renseignements qu'il recevait du sens paralysé : si le bras est affecté, le malade ne peut pas prendre un objet sans le re-

garder, et, quand il le tient, il le laisse tomber au moment où il en détourne la vue; si les jambes sont affectées, il vacille et tombe aussitôt qu'il ferme les yeux. Nous nous mouvons, nous gardons différentes positions et nous exécutons tous les actes de la vie en vertu des informations essentielles, que nous recevons sans cesse à notre insu de toutes les parties du corps.

De la même manière nos fonctions psychiques peuvent recevoir habituellement les contributions spécifiques des différents organes, sans en avoir directement conscience, parce que ces contributions ont toujours afflué dès le premier moment de la vie, et sont des éléments radicaux de la constitution du moi. Il est probable, que les caractères psychiques des maladies sont dus en grande partie à des modifications de cette influence. L'âme représente un consensus général entre les fonctions aff'ectives, idéationnelles et motrices, dont l'une ou l'autre peut prévaloir à un moment donné.

Il est facile de distinguer deux classes psychiques parmi les hommes : la classe subjective, marquée par une tendance à sentir profondément plutôt qu'à voir clairement, ou au moins à mêler des sentiments à l'observation et au raisonnement, et la classe objective, plus disposée à voir les choses dans la lumière froide de la raison ; la première renferme surtout les femmes, la seconde surtout les hommes. Nous avons bien le droit de soutenir, que ces deux manières de voir sont dues à la prépondérance relative dans la conscience individuelle des impressions internes et externes; les personnes faciles à émouvoir ont probablement des organes internes plus impressionnables; lès femmes semblent en tous cas devoir leur susceptibilité émotionnelle, mobile et variable, en grande partie aux liens plus intimes et plus étendus de leurs organes reproductifs avec le cerveau ; et il est incontestable, que celui qui cultive le sentiment de soi-même au point d'off'usquer tout autre sentiment, est l'hypocondriaque, qui a su développer en sensation consciente

la sensibilité organique inconsciente de ses viscères. L'hypocondriaque ressemble à ceux, qui, à force d'exercer leur oreilleet leur attention, finissent par entendre les sons harmoniques, constituant le terme d'un ton musical simple, mais que la grande majorité des hommes ne perçoit jamais.

Il est probable, que beaucoup de sentiments vagues ou d'états émotionnels indéfinis, pour lesquels nous n'avons point d'idées correspondantes, sont dus à l'influence des organes internes ; ils sont d'un caractère très confus et ne peuvent pas être exprimés en signes objectifs précis ; c'est pourquoi ils ne peuvent pas entrer dans la sphère de la cognition ; le meilleur exemple de ces phénomènes psychiques nous est fourni par les sentiments vagues et irrésistibles, auxquels la puberté et la grossesse donnent lieu, et il est certain, que, pour arriver à comprendre la vraie cause de tels phénomènes, nous devons pousser leur analyse bien plus profondément qu'il n'est donné à la conscience individuelle de pouvoir le faire. La passion amoureuse ellemême a sa source dans la vie inconsciente et ne peut pas plus être expliquée par la conscience que la faim et la soif; elle indique une affinité élective de l'organisme, dont la conscience et la volonté deviennent souvent esclaves. Plus les factçurs conscients d'une fonction psychique sont faibles, plus aussi les facteurs inconscients ont de pouvoir, comme nous le voyons évidemment chez les femmes, chez les enfants, chez les malades et chez les mourants.

Il y a encore une autre cause de modification du ton émotionnel, c'est la composition du sang,- qui est fourni au système nerveux. Quand cette composition est altérée par une substance, produite dans le sang ou introduite du dehors, son influence sur les sentiments est très marquée. Comme tout le monde connaît des exemples de cette influence, il suffira de rappeler ici les effets de l'alcool et du haschich; ce dernier engendre, selon Moreau (de Tours), une expansion émotionnelle très agréable, quoique indéfinie, de forme intellectuelle et non sensuelle, et ressemblant

à celle que cause une bonne nouvelle ou un grand succès ; il la compare aussi à l'émotion tendre et indéterminée, qui s'empare des jeunes individus à l'époque de la puberté. Il n'y a point d'excitation sensuelle, à moins qu'elle ne soit provoquée; mais si on excite la sensualité, l'émotion cesse d'être purement idéale et prend une forme bien définie, tendant irrésistiblement à son but; c'est pour cela qu'en Orient on mêle souvent au haschich des substances aphrodisiaques pour exciter la passion et pour donner au délire une couleur et une forme sensuelles. Quand le ton émotionnel est ainsi affecté par une substance introduite dans le sang, nous ne pouvons pas douter qu'un changement physique ou chimique de la substance nerveuse n'en soit la cause et la condition : comme la strychnine agit sur les centres moteurs , en affecte la composition et provoque ainsi des convulsions, de même d'autres substances agissent sur les centres supérieurs et altèrent leur constitution et leur composition de façon à produire des émotions.

Quand une émotion est excitée, elle tend à se décharger à l'intérieur, en agissant sur les muscles ou sur les organes internes. Chez les enfants et chez les sauvages, les émotions simples sont faciles à exciter et se déchargent rapidement sous forme de mouvements : un petit enfant, lorsqu'il est très content, rit de la voix, de la figure, des membres et du corps; s'il est furieux, il se roule par terre, crie, gesticule, frappe, égratigne et mord. Chez l'idiot, une passion soudaine se traduit quelquefois par des convulsions. Mais chez les personnes bien élevées, chez lesquelles l'éducation a travaillé à empêcher les manifestations explosives des émotions, celles-ci s'expriment par des mouvements beaucoup moins généraux, limités surtout à la bouche et au nez. Malgré cela, lorsqu'une émotion est violente, elle se dégage du frein de la culture, déborde hors de ses canaux habituels, et s'empare d'une région plus étendue des centres moteurs : le rire se répand de la bouche aux muscles de la respiration et, au delà, à ceux des membres; la terreur

produit quelquefois, outre son expression faciale habituelle, une respiration courte, rapide et tronquée, la dyspnée et le tremblement des lèvres, l'action convulsive des muscles du cou et des épaules, qui sont les auxiliaires des mouvements respiratoires, et de tumultueux battements de cœur. L'individu, qui subit une asphyxie graduelle, fait des efforts effrénés pour respirer et met en action tous les muscles auxiliaires ou supplémentaires de la respiration; il fait exactement la même chose sous l'empire d'une violente terreur.

Unzer a depuis longtemps montré, que les expressions motrices des émotions sont les mouvements, qui auraient réellement lieu, si les émotions ou les désirs produisaient l'activité tendant à les satisfaire; elles mettent enjeu d'une façon incomplète leurs mécanismes relatifs et sont ellesmêmes un état naissant de l'état mental, qui accompagnerait les actes respectifs, s'ils étaient réellement exécutés. Par exemple, dans la faim, qui est satisfaite par l'introduction des aliments , il y a abondance de salive , comme au moment cle l'introduction des aliments ; chez la femme le désir de donner le sein, qui se satisfait normalement par l'écoulement du lait, fait ériger les mamelons et sortir le lait, et ainsi de suite. Dans le désir de la vengeance, dont la satisfaction consiste à faire du mal à celui qui vous a offensé, les armes naturelles d'attaque sont mises en activité : les animaux lancent leur poison, essayent de piquer, de mordre, de ruer; l'homme serre les poings, frappe des pieds, grince des dents, comme il le ferait s'il se vengeait réellement. Dans la frayeur, dont la satisfaction consiste à éviter un grand danger, on reconnaît la lutte pour la conservation de soi-même aux bonds en arrière, à l'arrêt soudain de tout mouvement, à la position, indiquant le désir de se cacher, et à la bouche largement ouverte pour faire une profonde inspiration, destinée à fournir une provision d'air aux efforts subséquents. Dans la honte, dont la satisfaction consiste à éviter le regard ou

le toucher d'autrui, les paupières s'abaissent, comme pour éviter le regard. La prévision d'une chute d'un lieu élevé nous oblige involontairement à nous cramponner aux objets, comme si nous tombions réellement ^ Darwin a montré que, chez un grand nombre d'animaux, appartenant à des classes fort différentes , il y a , sous l'influence de la colère, une érection des poils ou des plumes, ce qui les fait apparaître plus grands et plus terribles aux ennemis ou aux rivaux, qu'en outre cette érection est presque toujours accompagnée de cris rauques et violents et de gestes de menace : la bouche s'ouvre, les dents se découvrent, les ailes des oiseaux sont largement ouvertes. Les animaux, qui combattent avec les dents, annoncent leurs intentions hostiles en effaçant leurs oreilles, et c'est en effet la position, que prennent celles-ci dans un vrai combat; car c'est la plus propre à les empêcher d'être saisies par l'adversaire. La rétraction des lèvres, qui découvre les dents pendant la rage de l'homme, est probablement un vestige d'une habitude acquise , lorsque nos ancêtres à demi humains combattaient avec les dents ^

Pour définir une émotion, nous nous servons souvent du même mot, que nous employons pour qualifier une sensation : nous disons par exemple « un cuisant chagrin, un sentiment amer, un souci rongeur », nous disons que « la vengeance est douce au début, amère à la longue », exactement comme si nous parlions d'une saveur douce ou amère. Nous nous servons aussi du même mouvement pour exprimer une émotion et pour empêcher, diminuer ou augmenter une sensation. Il est peut-être aussi vrai de l'émotion que de l'intelligence qu'elle ne contient rien qui n'ait d'abord été dans les sens. L'expression d'une personne, qui s'efforce de trouver une pensée est la même que si elle s'efforçait de voir quelque chose de difficile à distinguer,

• UnzeretProchafeka. On the fonctions of the nervous System, p. 129, Syd. Soc. Ti-ausL

* Darwin. De l'expression des émotions.

elle poursuit la pensée des yeux, si l'on peut s'exprimer ainsi; l'expression d'une personne, qui n'a pas compris ce qu'on lui dit, est la même que si elle tâchait d'entendre un son imperceptible; l'expression de celui, qui attend une mauvaise nouvelle, est la même, que s'il cherchait à éviter un son très violent, par exemple celui d'un coup de canon; l'expression du dédain semble très analogue à celle de quelqu'un qui cherche à épargner à ses narines une odeur désagréable, à moins qu'elle ne soit, comme il est probable, le vestige d'un grognement; l'expression du dégoût est celle de quelqu'un qui veut rejeter de sa bouche ou de ses narines quelque chose de désagréable; l'attitude de celui qui refuse une proposition répugnante est celle d'une résistance physique naissante ; l'attitude de l'aversion mentale, celle de se détourner d'un objet désagréable; l'attitude du déâ, celle d'un homme prêt à résister à tout; celle de l'humilité en est l'extrême opposé. Il paraît donc que les mouvements émotionnels sont déterminés par les mouvements, qui ont été provoqués par des affections des sens ou qui ont été exécutés dans quelque but défini sous l'influence des mêmes émotions : ce sont des restes d'anciens ajustements aux conditions sociales de nos lointains ancêtres.

C'est grâce aux mouvements définis, exprimant les émotions, que l'on peut découvrir les traits psychiques principaux de l'émotion momentanée d'un individu dans les linéaments de sa figure, et qu'une fréquente répétition des mouvements respectifs , des émotions et des désirs prédominants, modèle d'une certaine manière les traits du visage ; voilà pourquoi nous observons quelquefois une positive acquisition d'un type commun par ceux qui se livrent aux mêmes habitudes et aux mêmes sentiments. C'est ainsi qu'on a vu quelquefois se développer et s'accroître une certaine ressemblance entre mari et femme. La tentative de dissimuler l'expression naturelle d'une émotion prédominante, par exemple en se mordant ou en serrant les

lèvres, pour s'empêcher de donner cours à sa colère et de la manifester par des mots, des actes ou par le jeu de la physionomie, exige un effort musculaire, qui, tout en vpilant le langage naturel de l'émotion, n'en est pas moins significatif pour qui observe les mouvements plus compliqués et artificiels.de la face. Les animaux ont leurs instincts, leurs passions et leur plus grand plaisir consiste à les satisfaire ; leurs attitudes et leurs expressions, étant modelés sur les mouvements requis pour cette satisfaction, trahissent plus ou moins la nature des désirs et des instincts eux-mêmes. La constitution féline, les mouvements ondoyants, les griffes rétractiles et la marche silencieuse et sournoise, dénotent la nature psychique des félins; de même, en étudiant les figures humaines, on ne peut manquer de découvrir en elles des ressemblances animales. Telle figure rappelle le renard, telle autre le tigre, le lion ou l'éléphant ; et, en observant ces ressemblances de plus près, on est étonné de voir combien ces particularités delà physionomie sont souvent accompagnées de particularités psychiques correspondantes. La nature humaine contient et renferme la nature animale ; le cerveau d'une brute habite dans le cerveau humain; et, chez quelques personnes, les traits du visage trahissent évidemment l'espèce à laquelle appartient l'animal intérieur.

Il faut confesser, que l'art de deviner la structure psychique au moyen des traits de la figure est une affaire d'habileté innée et ne peut pas s'enseigner; c'est un art, dont on n'a pas encore pu formuler les principes; mais on ne peut douter de l'adresse extraordinaire, que quelques personnes y acquièrent, ou de la valeur des informations qu'en tirent ceux qui ont l'intuition et l'expérience requises. « Car, ainsi que l'a dit Bacon, les linéaments du corps dévoilent les dispositions et les inclinations de l'àme en général ; mais les mouvements de la physionomie et des membres font plus : ils dévoilent l'humeur ou l'état psychique présent de l'esprit et de la volonté. C'est pourquoi les per-

sonnes subtiles, dont les yeux se fixent sur les. traits et sur les manières des hommes, connaissent fort bien l'avantage qui dérive de cette observation ; c'est là toute leur habileté et l'on ne peut en nier l'importance pour découvrir la ruse et se guider dans les affaires. »

Darwin à formulé trois principes, qui, d'après lui, rendent compte de la plupart des expressions et des gestes involontaires dictés par les émotions à l'homme et aux animaux. Le premier est le principe d'association des habitudes utiles. Certaines actions complexes sont directement ou indirectement utiles pour soulager ou pour augmenter certaines sensations, certains désirs, etc.; aussi chaque fois que le même état psychique se présente, si faible qu'il soit. Ml y a, grâce à l'habitude et à l'association, tendance à l'exécution des mêmes mouvements, quoique, dans le cas donné, ils ne puissent être d'aucune utilité. Quelques-uns de ces mouvements peuvent être en partie supprimés par la volonté ; dans ce cas les muscles les moins soumis à la volonté sont plus aptes cà agir et leurs mouvements sont reconnus comme expressifs. Le second principe est celui que Darwin appelle principe d'antithèse. Lorsque l'état psychique, qui se produit, est opposé à celui qui est exprimé par certains mouvements habituels (utiles ou qui autrefois l'ont été), il y a une forte tendance involontaire à exécuter des mouvements d'une nature opposée à ceux-ci, quoiqu'ils ne soient d'aucune utilité. De tels mouvements sont quelquefois hautement expressifs. Le troisième principe est celui de ce qu'on appelle l'influence directe du système nerveux. Lorsque le sensorium est fortement excité, il produit un excès de force nerveuse, qui doit se décharger et dont la décharge prend la direction, que lui impriment les rapports des cellules avec les fibres ainsi que l'habitude. Les effets en sont souvent très expressifs. En effet il est naturel de supposer, que, lorsqu'il y a une grande production de force nerveuse dans l'un des centres, l'excès, qui ne peut pas être rapidement déchargé sur les fibres propres

à ce centre, se répandra sur d'autres centres et se déversera sur d'autres trajets des nerfs moteurs.

Mais les émotions peuvent se décharger encore de trois manières : en agissant sur les sécrétions, sur la nutrition et sur l'idéation. Quand une excitation émotionnelle n'est pas déchargée sous forme de mouvement , elle est très propre à affecter les organes internes ; elle produit leur dérangement ou leur malaise, qui peut aller jusqu'à la maladie ; ceci a lieu surtout au moyen du nerf vague ou pneumogastrique, qui règle la force et la rapidité des battements du cœur, la fréquence de la respiration, et influe fortement sur les sécrétions et les mouvements de l'estomac et des intestins. C'est par lui, que le chagrin et la terreur affectent les pulsations du cœur et la respiration, que l'attente suspend les mouvements respiratoires , que le dégoût produit la nausée, et le chagrin l'inappétence et l'action sympathique des intestins ; une forte émotion peut enfin, comme un choc électrique, à travers le nerf vague, causer soit une mort soudaine, en arrêtant le cœur, soit des convulsions des muscles volontaires, ou leur paralysie.

Une émotion augmente ou diminue les sécrétions ou en modifie la nature : elle fait couler les larmes, elle altère la bile et fait que la langue se colle au palais ; l'on peut dire, qu'il n'y a pas un seul acte nutritif, que l'émotion ne puisse affecter et, selon sa nature agréable ou désagréable, qu'elle ne puisse fortifier ou affaiblir ; elle peut ainsi aider ou empêcher la guérison d'une maladie. Il est certain que la joie et l'espérance modérées exercent sur la vie végétative une influence tranquille et paisible. Ces sentiments sont-ils plus forts? Alors l'œil est brillant, le pouls et la respiration s'accélèrent; on est disposé à rire, à chanter ; le chagrin et d'autres passions tristes ont un effet opposé, savoir : le relâchement des artères, l'affaiblissement du cœur, l'abattement du regard, des troubles digestifs, une tendance à soupirer et à pleurer. Nous voyons en

cela la raison suffisante de la maladie locale, qui est quelquefois le résultat d'une passion déprimante prolongée, surtout de la plus déprimante de toutes : le désespoir absolu. De plus, comme l'organe faible est toujours celui qui souffre de préférence, parce que, ici comme ailleurs, être faible veut dire être malheureux, il s'ensuit, que ceux qui souifrent d'une idiosyncrasie locale ressentent généralement les effets d'une passion dans l'organe affecté ; car cet organe sympathise plus facilement et plus profondément avec la commotion centrale ; c'est pourquoi celui qui a son organe faible doit éviter les passions, s'il veut vivre longtemps. La passion, dans sa nature essentielle, témoigne de la sympathie de tout le système nerveux de la vie de relation et de la vie végétative ; et une grande disposition aux passions dénote une grande susceptibilité de la part des deux systèmes à sentir cette sympathie. Quelques-uns des termes, dont on se sert pour désigner certains états émotionnels, tels que « spleen, mélancolie, cordial, » et certaines expressions figurées comme « pâle frayeur, amour languissant, envie blême, horreur livide, hideux désespoir, » attestent une connaissance générale de l'influence des émotions sur les fonctions corporelles. C'est maintenant à la science, qu'il appartient de suivre et de classer exactement les séquences de phénomènes, qui, de temps immémorial, sont familières au langage de tous les jours \

L'observation vulgaire montre, qu'une émotion peut être déviée de son expression habituelle et forcée de se manifester d'une autre façon : un homme insulté peut donner cours à sa colère, soit en exécutant les mouvements requis pour se venger, soit par des lamentations et des larmes inutiles, soit en s'ingéniant intellectuellement à combiner des projets de vengeance future, soit en se rési-

' Presque toutes ces expressions figurées ont, été employées par Gray, si habile à trier des phrases convenables dans les œuvres de ses pi-édécesseurs. (Voir son ode « on a distant View ol'Etou collège ».)

gnant à des pensées de clémence chrétienne, ou en se plongeant dans des idées de philosophique indifférence. Si l'émotion n'est pas déchargée à l'extérieur par l'activité des membres, ou à l'intérieur par l'activité de l'âme, elle agit sur les viscères et en dérange les fonctions ; un chagrin, qui se décharge par des larmes et des contorsions, passe vite ; c'est le chagrin muet, qui pèse sur le cœur et finit par le briser. Mais on ne fait pas un bon usage de rénei*gie émotionnelle, si on lui permet d'être inutilement déchargée à l'extérieur en lamentations infructueuses ou de faire du mal, en allant déranger quelque fonction organique ; le but de la culture psychique devrait être de retenir cette énergie dans la sphère de la vie intellectuelle, et d'en tirer profit pour accroître l'intérêt et l'énergie nécessaires à une volonté efficace. Un homme sage s'aperçoit bientôt, qu'il doit la majeure partie de sa culture et de son succès aux désappointements et aux chagrins, qui l'ont frappé, bien plus qu'aux joies et aux triomphes de sa vie.

Il nous reste à indiquer une autre considération relativement aux émotions : si on imite l'expression de la figure ou l'attitude du corps produites naturellement par une passion quelconque, il est certain, que l'on acquiert à un faible degré la passion qu'elles expriment ; et si l'on s'efforce, pendant que la figure et le corps expriment une émotion donnée, de penser à une émotion tout à fait différente, on se trouve dans l'impossibilité de le faire. Il y a une évidente source d'erreur dans cette expérience, puisque pour produire l'expression correspondante à une passion, nous sommes forcés de nous imaginer cette passion ; néanmoins nous sommes autorisés à croire, que l'émotion est renforcée et rendue plus définie par l'exécution des mouvements correspondants. En effet, de même que nous complétons notre activité naturelle au moyen de la participation des centres sensoriels, c'est-à-dire d'une représentation, qui rend les idées abstraites plus définies ; ou

plutôt de même que notre puissance de raisonnement est développée au moyen de l'incaruation des pensées en paroles par l'intermédiaire du langage articulé, de même aussi toute émotion particulière est rendue plus forte et plus distincte par la réalisation des états du corps qui lui correspondent naturellement, et ceux-ci, à leur tour, tendent à révoquer, quand ils sont eux-mêmes produits par une autre cause. On ne peut guère douter, que toute passion d'un caractère spécial n'ait son expression également spéciale, et même que celle-ci n'en soit une partie essentielle. M. Braid trouva, dans ses expériences sur le somnambulisme artificiel, qu'il nomme hijjmotisme , qu'en provoquant les attitudes correspondant à certaines passions, il provoquait les passions elles-mêmes. Si le dos et les jambes étaient redressés et la tête légèrement renversée, la iSgure prenait l'expression de la fierté ; si le corps et les membres étaient légèrement fléchis et la tête baissée, il se produisait au contraire un sentiment de profonde humilité ; le poing fermé et le bras levé excitaient des idées de combat ; si la personne était mise à genoux avec les mains jointes, la phj'-sionomie et les mouvements témoignaient d'une profonde dévotion.

On voit donc, combien le lien ou la sympathie entre le corps et le côté affectif de l'âme, ressort habituel de l'action, est intime ; tandis que l'intelligence, en sa qualité de régulateur et de pouvoir délibérant, contrôle et dirige l'activité de l'individu et est en rapport intime avec ses sens. Les expressions physiques de nos états psychiques n'ont pas été étudiées avec le soin, que leur importance mérite : on n'a pas donné une attention suffisante à l'intervention essentielle de toute la vie du corps dans la vie de l'âme, et cette négligence provient de l'injustifiable mépris du corps, inculqué par les théologiens. De même que l'Indien sauvage suit avec sûreté la piste d'un ennemi là où un œil non exercé n'en découvre aucune trace, ou comme le chasseur américain , grâce à une observation

minutieuse de la forme des arbres, trouve son chemin à travers des forêts où le plus grand philosophe se perdrait et périrait, de même il est probable, qu'un habile observateur, qui se dévouerait à une étude scientifique persistante et attentive des manières d'un grand nombre de personnes, de leur expression, de leurs gestes et de leurs actions, découvrirait la clef de leur caractère et pourrait avec la plus grande facilité lire leurs sentiments et leurs désirs. Notre attention est distraite par le nombre de nos sens, de sorte qu'aucun d'eux ne reçoit pas, à beaucoup près, le développement dont il est capable.

Bichat, ayant reconnu le lien intime et la réaction mutuelle entre le corps et les passions, fut conduit à leur assigner un siège dans les organes de la vie végétative, comme le faisaient les anciens et comme on le fait encore quelquefois dans la conversation familière. Mais quoique cette opinion exprimât une partie de la vérité, elle était loin de l'exprimer toute ; car, d'abord , ce ne sont pas seulement les organes de la vie végétative, mais aussi ceux de la vie animale, qui sont intéressés dans la production et dans l'expression des émotions ; et puis il est incontestable, que l'émotion est sentie dans le cerveau : elle est la manifestation des sympathies organiques du cerveau. En conséquence, d'une part, l'effet d'une passion déprimante se fait sentir, chez ceux qui souffrent d'une idiosyncrasie locale dans l'organe malade, et, d'autre part, l'effet d'un organe faible ou malade dérange le ton ps}-chique et se traduit dans le cerveau par une irritabilité excessive ou une disposition à l'émotion, en résumé, par un état de malaise psychique, qui peut, s'il persiste et augmente, conduire à une vraie maladie mentale, ce dont les phénomènes de l'aliénation fournissent les meilleurs exemples.

L'étude des émotions morbides trouvera sa place ailleurs, lorsque je traiterai de la pathologie de l'àme; il suffit de dire ici, qu'elles peuvent agir sur la vie animale,

sur la vie végétative et sur la vie intellectuelle : elles peuvent se graver sur les linéaments de la figure ou sur le maintien du corps ; elles peuvent provoquer ou aggraver une maladie organique, passagère ou durable, selon leur persistance ; elles peuvent enfin offusquer temporairement l'intelligence ou la vicier pour toujours. Quand les émotions sont désordonnées, comme elles le sont dans quelques formes d'aliénation, et surtout au début de la maladie, des objets et des événements, qui devraient naturellement exciter la peine ou la douleur, produisent le plaisir, et, inversement, ceux qui, à l'état normal, causent du plaisir, produisent de la peine : le désordre, la violence et les excès plaisent aux sentiments pervertis ; l'ordre et la modération les irritent et leur répugnent ; au lieu de répondre aux relations sociales favorables à son bien-être et à son développement, comme il le fait à l'état normal, l'individu dégénéré est attiré par les relations hostiles à son bien-être, par celles qui augmentent sa dégénération, et qui tendent à le supprimer.

Il peut sembler utile d'exposer ici la différence entre la passion et l'émotion, deux termes, dont jusqu'à présent nous nous sommes servis indifféremment ; mais la distinction n'est pas nécessaire, quand on traite de leur nature générale, qui au fond est la même : toute émotion, quand elle atteint un certain diapason, devient une véritable passion. Si, d'autre part, on voulait analyser les émotions pour les classer , ce qui sans doute serait très utile , la base de la classification serait donnée par leur caractère égoïste ou altruiste ; c'est ainsi, que Comte distinguait les sentiments tendant au bien individuel, d'une part, et au bien des autres, ou social, d'autre part. Les passions, en effet, se rapprochent beaucoup plus que les émotions des désirs ou des instincts fondamentaux ; l'instinct ou l'impulsion sensorielle plus la conscience de son but et des moyens pour y arriver, devient une passion.

Spinoza, dont l'admirable exposition des passions sera

difficilement dépassée, reconnaît seulement trois passions primitives, sur lesquelles toutes les autres se développent : le désir, la joie et la peine, a) Le désir, dit-il, est la véritable nature ou l'essence de l'individu, d'où la différence entre la joie et la peine de chaque individu, correspondant à la différence essentielle de leur nature, b) La joie est le passage d'un degré moindre de perfection à un degré supérieur ; elle accompagne conséquemment toutes les actions qu'on nomme bonnes, c) La peine est le passage d'un degré supérieur de perfection à un degré plus bas; aussi accompagne-t-elle toutes les actions que l'on appelle mauvaises. Cependant les connaissances acquises depuis le temps de Spinoza prouvent, qu'il n'a pas poussé son analyse jusqu'aux fondements physiologiques des passions.

De ce qui précède il ressort clairement, qu'il est impossible de traiter des émotions d'une façon complète, en les acceptant comme des faits accomplis et en les classant d'après les caractères qu'elles off"rent chez un adulte de culture moyenne. La méthode introspective ne sert à rien et ne donne aucun espoir de succès ; car elle nous force à aborder d'emblée le résultat complexe d'un développement avancé, au lieu de commencer par la genèse de l'émotion, et d'en suivre l'évolution pas à pas. Dans la classification du règne animal, tout le monde reconnaît, que la seule méthode sûre, pour déterminer les vrais ' rapports entre différents animaux, consiste à étudier le plan de leur développement embryologique ; il en est de même des phénomènes psychiques : la seule manière de lës bien interpréter consiste à en analyser l'évolution. Pour se rendre clairement compte des émotions, on devrait par conséquent se livrer à l'investigation laborieuse de leurs manifestations les plus simples chez les animaux supérieurs , à l'étude des différents degrés de leur évolution, chez les sauvages et chez les civilisés, chez l'enfant et chez l'adulte, chez la femme et chez l'homme, chez l'idiot ou l'aliéné et chez

l'homme normal ; on devrait observer leurs conditions physiques et noter soigneusement leurs expressions respectives : on doit, en somme, poursuivre patiemment l'œuvre de la spécialisation progressive et de la complexité croissante, qui sont, ici comme dans toute la nature organique, les ressorts de l'évolution.

De même que les idées simples se fondent en idées complexes, qui à leur tour se fondent en groupes et en séries et forment ainsi le caractère, de même aussi les sentiments, qui correspondent aux idées, et les désirs, qui les accompagnent, se fondent comme elles en complexités correspondantes, aboutissant à certaines inclinations ou à certaines répulsions d'une variété infinie, qui, elles aussi, font partie du caractère. De plus, le désir, naturellement lié à un but, s'attache souvent avec le temps aux moyens qui servent à obtenir le but, ce qui donne lieu à de nombreuses formations secondaires. Le but de la richesse est d'acquérir le moyen de se procurer l'aisance et la puissance ; mais que de fois le moyen ne prend-il pas la place du but? En vue d'un but désiré, certaines actions désagréables ou répugnantes, mais indispensables comme moyen, peuvent devenir indifférentes et même agréables, grâce à l'habitude. Certains scélérats consommés se façonnent ainsi eux-mêmes, inconscients de la gravité du résultat, auquel ils travaillent en accumulant une foule de petites causes \ La fausseté est quelquefois le meilleur moyen d'arriver au but ; mais la fausseté, qui a réussi, se venge inévitablement . en commençant une détérioration du caractère ; l'individu, qui la pratique habituellement, en vient à l'aimer pour elle-même, non plus comme moyen mais comme but ; faux avec les autres, il devient faux par rapport à son propre discernement, et tout le monde voit en lui le menteur, avant même qu'il s'en doute. Pour faire une étude profonde des émotions, il faut re-

• Nemo repunte fuit turpissimus exprime réellement la formation physique du caractère.

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culor jusqu'aux instincts et aux désirs fondamentaux, au moins jusqu'à l'instinct de conservation, avec les émotions qui l'accompagnent, et jusqu'à celui de reproduction, avec l'amour de la progéniture, qui lui est si intimement lié, en tâchant de les suivre depuis leurs manifestations les plus simples jusqu'à leurs évolutions les plus complexes. Quant à leur origine, nous ne pouvons en dire qu'une seule chose : c'est que ce sont des propriétés de l'être organique; ni leurs fins ni leurs moyens ne sont enseignés par l'expérience, mais préexistent dans la nature ; ces phénomènes témoignent d'une adaptation réciproque entre l'être organique et le monde qui l'entoure, d'où il sort et dans lequel il rentre. L'homme ne peut pas s'empêcher de sentir confusément, à travers ces instincts du moi dans leurs rapports avec le non moi, qu'il y a quelque chose déplus que lui, quelque chose qui a existé avant lui, qui existera après lui, dont son être n'est qu'une forme passagère, animée , par ces instincts, et dont aucune interrogation de la conscience individuelle ne lui rendra jamais compte ; quelque chose « qui vient de bien loin ». Telle est la source de la lueur incompréhensible, qui entoure la toute-puissante passion de l'amour, mystérieux instinct de la nature vibrant dans notre être, véritable charme, qui s'empare de l'individu et le transporte de la région prosaïque des faits dans la sphère de l'extase; c'est la manière sublime, dont la nature invite l'homme à perpétuer sa race, malgré le peu de sagesse qu'il puisse y avoir à continuer sur la terre la triste histoire des misères humaines. De là vient, aussi l'ardeur expansive de la foi et de l'enthousiasme, qui anime la jeunesse et que l'âge modère si tristement. Je ne sais en vérité, si on ne devrait pas considérer l'instinct de reproduction comme une sorte de manifestation secondaire de l'instinct de conservation, car il est certain, que les individus s'y livrent comme à une jouissance purement individuelle et sans penser le moins du monde à engendrer des héritiers pour l'immortalité de la race. Lorsqu'un être organique a

atteint son développement complet, et que l'assimilation dépasse les besoins de l'organisme, il détache de lui-même, par un acte sensuel, une partie de son être qui est douée, comme lui, du même instinct de conservation et s'efforce ainsi, en se propageant à travers le temps, de tromper la mort.

Le désir invincible, ou la tendance inhérente à notre être, qui nous porte à continuer la vie, et se traduit par la croyance à l'immortalité, me paraît être l'évolution consciente de l'instinct de propagation et dérive ainsi, au fond, de l'instinct de conservation ; certainement, l'amour de la vie et la crainte de la mort sont les manifestations de ce dernier instinct dans la conscience. L'espérance et la crainte peuvent être appelées des idées d'anticipation, c'est-à-dire des idées, dont le sujet se rapporte à l'avenir; elles contiennent une grande portion d'éléments émotionnels, dérivés, dans la première, du désir de ce qui est favorable au bien-être, c'est-à-dire, à la vie, de ce qui augmente les forces du moi et, dans la dernière, du désir d'éviter ce qui est nuisible au moi, ce qui menace son bien-être ou sa vie, ce qui en diminue le pouvoir et vient ainsi en aide à la mort. Or, l'espérance agit sur l'organisme comme la joie : elle produit, quoique à un moindre degré, le même effet vivifiant; la crainte, au contraire, provoque, dans une certaine mesure, les effets destructifs du mal que l'on craint ; elle menace la vie organique , dont les organes desservent la conservation de soi et, par leur communauté sympathique avec le cerveau, elle fait naître l'instinct correspondant. La joie et la vie vont ensemble comme la douleur et la mort; il s'ensuit, que, si le paradis et l'enfer étaient des inventions, ce seraient de bonnes inventions ; car en s'adressant aux instincts fondamentaux de l'être, ces mobiles tendent à l'attirer sur l'étroit sentier du développement et à le détourner de la large route de la dégénération. Ici de nouveau nous sommes ramenés à l'instinct de conservation, qui est derrière toutes les évo-

lutions spéciales et complexes de nos craintes et de nos espérances. Notez à ce propos comment le mot axjyrréhender, qui originellement signifiait saisir, et plus tard saisir intellectuellement, signifie aujourd'hui une idée d'anticipation, se rapportant à une crainte, une appréhension.

En continuant à suivre l'évolution des instincts dans la vie psychique, nous pourrions montrer, comment la frayeur inventa les dieux, les puissances inconnues, qui infligeaient des souffrances dont les causes étaient inaccessibles au savoir humain, et qu'il était nécessaire de se rendre propices en faisant preuve d'une abjecte humilité, et en recourant aux sacrifices. De l'instinct de conservation, devenu conscient, naît l'instinct passionné de la défense de soi-même, au moyen des armes naturelles, physiques et psychiques, et dérivent des conceptions et des désirs secondaires, tels que la colère, la méchanceté et la vengeance, accomplie par les plus habiles moyens. De l'instinct de reproduction dérivent non-seulement l'émotion complexe de l'amour, mais aussi la jalousie, et, comme développement ultérieur, l'amour de la progéniture, qui se manifeste, chez les animaux, avec une puissance si aveugle. De même que dans le progrès de l'évolution organique de l'animal à l'homme, la région sensuelle est abandonnée graduellement pour la région intellectuelle, de même, dans la sphère de la vie affective, il y a eu un progrès allant des sentiments individuels à l'unité sociale. Ainsi les instincts ont eux-mêmes produit une foule de conceptions et de sentiments associés, qui les ont englobés et les aident à accomplir leur but; de sorte que le caractère d'un homme est en fin de compte déterminé par ses instincts, et, quels que soient d'ailleurs le nombre et la valeur morale de ses conceptions conscientes, il aura toujours de la tendance à glisser sur la pente innée de ses instincts.

L'émotion de l'ordre le plus élevé que l'humanité ait atteinte est, sans contredit, le sentiment moral, et la science est en train de dévoiler sa graduelle acquisition par le genre

humain. La vieille question de l'origine du mal, sur laquelle les métaphysiciens ont dépensé tant de paroles jetées au vent, n'était pas, en fin de compte, la vraie question; la vraie question est au contraire celle de l'origine du bien. Les adaptations organiques internes, qui se sont formées, en harmonie avec les conditions externes de la vie sociale, se sont propagées d'une génération à l'autre et ce qui fut une acquisition lente des ancêtres est devenu un don plus ou moins inné chez les descendants. C'est de cette manière, universelle pour l'évolution psychique, que s'est formée la virtualité du sens moral. Il va sans dire, que le milieu ambiant, au sein duquel l'adaptation a lieu comprend aussi bien la nature humaine que la nature phj^sique; nous devons tenir compte du milieu social ; car l'individu doit son sens moral et ses facultés intellectuelles les plus élevées à sa qualité d'unité sociale et à son séjour continuel au sein du milieu social. De même que l'homme apprend à connaître la nature physique, afin d'agir sur elle et de la modifier à son profit, tirant ainsi de ses besoins mêmes la science et les inventions, de même c'est par l'étude de ses rapports avec la nature humaine, et en y conformant ses actions, qu'il arrive à l'intelligence sociale et aux sentiments sociaux, dont le plus élevé est le sentiment moral. Peu à peu il s'élève à l'idée de n'être qu'une unité dans un organisme social, complexe, souffrant tout entier, quand l'un de ses membres souffre, et au sein duquel le plus grand bien des parties est en même temps celui du tout.

Les circonvolutions cérébrales plus grandes, plus nombreuses et plus- compliquées, qui distinguent le cerveau de l'homme civilisé de celui d'un sauvage, correspondent aux capacités du premier pour les hautes idées de justice, de vertu, de miséricorde et d'amour, que le sauvage n'a pas et ne saurait avoir ; ces idées exigent pour leur plein développement, et reproduisent dans leur fonction l'activité plus élevée et plus variée, grâce à laquelle elles ont pris l'essor, et elles manifestent le genre de fonction, qui a

déterminé la structure des organes respectifs et est incarné en eux; la substance nerveuse cellulaire a augmenté de quantité et s'est raffinée en qualité, de sorte que la fonction du tissu le plus hautement doué consiste à manifester l'intelligence et le sentiment moral, dont il est l'inconsciente incarnation. La succession des phénomènes a probablement été la suivante : en vertu de la propriété fondamentale d'adaptation, qu'il possède en sa qualité de matière organique, l'élément nerveux réagit sur le milieu extérieur par une activité définie; cette activité, en se répétant, sollicite et détermine le développement du tissu ; et c'est ainsi que se forme graduellement un organe nouveau, qui incarne dans sa substance et manifeste dans sa fonction les innombrables généralisations ou pour ainsi dire les ingrédients cC expérience , qu'il tient des stimulations passées et qu'il ajoute aux stimulations présentes. La fonction engendre la capacité ; et ce que je tiens à rendre clair, c'est que, dans la substance même du nouveau tissu, impliqué par l'acquisition d'une capacité nouvelle, se trouvent concentrées et incarnées, les innombrables réactions adaptées, qui, dès l'origine, ont répondu aux impressions simultanées ou successives, à travers lesquelles le développement du nouveau tissu a dû passer : ce tissu est, en quelque sorte, un résumé des expériences et des accommodations du ^«55^', l'incarnation d'un ensemble de fonctions coordonnées. Pour qu'un sauvage pût être élevé à la capacité d'idées et de sentiments propres aux hommes, qui représentent la plus haute évolution de l'espèce, il faudrait nécessairement cultiverun grand nombredegénérations successives; il faudrait opérer une /iî<m<2«e5a^ion graduelle, sans laquelle le sauvage est inaccessible à la civilisation. Certes il n'est guère probable, que le sauvage puisse survivre à cette éducation, telle qu'elle a été entreprise par le double évangile du commerce et de la religion chrétienne ; inutile d'ailleurs de s'en affliger : à quoi bon en effet travailler à l'évolution de notre race par le lent et

ennuyeux perfectionnement de ses représentants les plus inférieurs, quand nous avons déjà à notre disposition des types d'un ordre beaucoup plus élevé ?

C'est ici le lieu de faire l'importante question suivante : de quelle source jaillit la première lueur de sens moral? Je réponds, en m'exposant à bien des réprobations : de l'instinct de la reproduction. Quoique la satisfaction do cet instinct , soit une jouissance purement individuelle , l'individu, en s'y livrant, loin de s'approprier de la matière et de s'accroître, dépense de l'énergie, et sacrifie une partie de lui-même à la propagation de son espèce ; car le but de l'instinct n'est pas de faire bénéficier l'individu, qui, en dépit de la jouissance, dépense au lieu d'acquérir; ce but est, en alléchant l'individu par la jouissance individuelle, de le porter à pourvoir à la conservation de son espèce; il ne s'agit pas d'un instinct appropriatif, mais disiributif; donc — altruiste et non égoïste.- Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer la profonde transformatiçn, que produit, dans les fonctions psychiques, l'apparition de cet instinct et il est évident, que, chez les animaux qui ont des sens séparés, sa satisfaction entraîne l'association au moins temporaire de deux individus et plante ainsi le premier jalon de la vie sociale. Il est facile de voir, en outre, que l'afi'ection pour l'être engendré par l'exercice de cet instinct,^ et les soins constants, nécessaires à la progéniture, éveillent l'instinct de maternité et de paternité, c'est-à-dire modifient l'instinct primitif de conservation individuelle, transportent l'individu au dehors de luimême, et le font plus ou moins sentir pour autrui ; par ce procédé, l'individu franchit les limites de l'égoïsme individuel, et entre dans la sphère de l'égoïsme familial. Or, le sentiment de famille, comme A. Comte l'a montré, est la base du sentiment social; cesser d'être gouverné exclusivement par ses instincts personnels et commencer à se conformer à un milieu, dont d'autres individus font aussi partie, c'est commencer à se soumettre à une dis-

cipline sociale ou grossièrement morale et acquérir par suite son rudiment de sentiment social ou moral.

Comme les exigences de la vie forcèrent les familles à vivre ensemble, à un degré quelconque de communauté, il en résulta des tribus, et alors l'intérêt et les sympathies de l'individu se con fondirent avec ceux de la tribu ; l'homme passa de la sphère de l'égoïsme familial à la sphère plus large de l'égoïsme de tribu; son sentiment moral consistait alors en une espèce de sentiment social limité à la tribu. Ce fut une époque de la plus haute importance dans le développement du genre humain, que celle où l'homme vit plus ou moins clairement, que la conservation et le bien-être de sa race dépendaient de l'association ; car il était impossible qu'un sentiment social primitif ne jaillît point des rapports de l'individu avec son milieu social. La plus grossière association d'hommes, défensive ou offensive, doit avoir poussé au développement de certaines vertus altruistes chez les combattants : autrement ils n'auraient eu ensemble aucune cohésion. Les associations subséquentes, plus complexes (nous pouvons bien l'admettre), ont, avec le temps, engendré un sentiment moral plus élevé et l'usage de punir sévèrement toute atteinte à la communauté. Aujourd'hui l'état des sauvages ressemble à l'antique état mental, qui a partout existé aux époques prémorales : les idées d'immoralité et de criminalité n'existent pas chez eux ; qu'un individu en offense un autre, celui-ci se venge, comme il peut, puis est satisfait ; c'est une affaire do vengeance privée, et la morahté publique n'a rien à y voir. Pour la vie on prend la vie, ou une autre compensation suffisante, et puis, comme dit Ajax, le meurtrier, après avoir payé une grosse compensation, reste dans sa tribu, et la personne offensée , ayant été indemnisée , se tranquillise et abandonne son ressentiment. Le mot grec dont se sert Homère est tîow)), dont dérive le latin pœna, le français « peine », etc.; l'idée de punition est évidemment née de celle de compensation. Car chez les Grecs, comme chez

les autres peuples, quand on devint plus civilisé, la communauté s'appropriait les amendes payées pour les torts commis, que ces amendes fussent une compensation ou une punition; assurément c'était un progrès et c'est probablement depuis lors que l'idée de punition prédomina sur celle de compensation, et que naquit un certain sentiment moral public relativement aux offenses. Les Germains, selon Tacite, à l'époque où ils entrèrent en conflit avec les Romains, avaient sous ce rapport des idées très analogues à celles des Grecs à l'époque d'Homère. Chez eux, l'homicide était payé par un don de bétail, dont une partie revenait au roi ou à l'État et une partie à la personne lésée ou à ses parents; cette transaction une fois réglée, tout le monde était content, et l'on ne gardait plus rancune au meurtrier. Parmi les Cafres actuels, l'usage de payer l'amende au chef et non aux personnes lésées indique le même degré de développement.

Cependant, chez les sauvages, une offense contre la tribu n'était pas si facile à expier et entraînait souvent la peine de mort. L'idée de criminalité ne pouvait guère manquer de s'attacher à des actions si sévèrement punies. Certaines vertus étaient évidemment indispensables au maintien des tribus et à leur salut, dans les fréquents conflits avec d'autres tribus ; la tribu la plus compacte , celle dont les membres étaient le plus solidaires, avait le plus de chance de succès dans la lutte pour l'existence. Or ce qui constituait le lien le plus fort, pour relier les individus en un corps organisé, et pour préserver ce corps, devait nécessairement être estimé au-dessus de tout, adoré par la tribu; devenir en un mot , sa religion : expression dont l'étymologie trahit l'origine, si c'est avec raison, qu'on l'a fait dériver du mot latin religare, qui veut dire lier ensemble ou relier. Une moralité, fût-elle la plus élémentaire, est toujours le tissu connectif d'un organisme social ; elle ne peut pas manquer d'être trouvée fort utile à la tribu, et doit la rendre supérieure aux tribus qui en sont privées ; ainsi la

moralité primitive devient une religion et une offense à celle-ci produit l'horreur et entraîne la punition. L'histoire des Juifs, telle que la raconte la Bible, offre un exemple frappant de l'avantage d'un lien solide comme celui qu'ils possédaient dans leur croyance à un Dieu spécial, au Dieu d'Israël, plus puissant que les dieux des païens! en outre, par l'intermédiaire de son serviteur favori. Moïse,' familier avec la sagesse égyptienne, ce Dieu proclamait des lois morales.

Mais le sentiment moral des Juifs était exclusivement national; ses commandements se rapportaient seulement à leurs rapports entre eux, au sein du peuple choisi et non pas aux autres nations. Il était permis et juste (car c'était directement commandé par Jéhovah), de passer au fil de l'épée les Cananéens, dont les Juifs envahirent le pays, eux, leurs femmes et leurs enfants, et de faire passer leurs enfants sous la herse. « Tu ne tueras pas » ne voulait point dire « tu ne dois pas assassiner un Cananéen»; « tu ne voleras pas » ne voulait pas dire « tu ne dois pas dépouiller l'Égyptien ou jle Philistin » ; « tu ne feras point de faux témoignage » ne voulait pas dire « tu ne dois pas tromper un ennemi ni causer sa ruine par la fausseté et par la ruse \ » Il en était de même parmi d'autres tribus ou nations sauvages, non encore arrivées au développement, relativement élevé, atteint par les Juifs à l'aide de la sagesse de Moïse : l'individu se conformait au

' L'histoire de Jahel et Sisara est instructive sous ce rapport; Tappréciatiou, [que l'on y porte sur cette violation du rite sacré de l'hospitalité orientale, montre à quel niveau inférieur était alors le sentiment moral.

« 24. Bénie soit entre les femmes Jahel, femme d'Haber Cinéen, et qu'elle soit bénie dans sa tente.

a 25. Lorsque Sisara lui demanda de l'eau, elle lui donna du lait; elle lui présenta de la crème dans un vase digne d'un prince.

a 26. Elle prit le clou de la main gauche, et dans la droite le marteau des ouvriers; et, choisissant l'endroit de la téte de Sisara où elle donnerait son coup, elle lui enfonça son clou dans la tempe.

a 27. Il tomba à ses pieds et perdit toute sa force : il rendit l'esprit, après s'être roulé et agité devant elle; et il demeura étendu mort sur la terre dans un état misérable. »

Juges, chap. v, 24-27.

sentiment moral de sa tribu, mais ne songeait jamais, que sa morale pùt s'appliquer aux membres des autres (elle ne l'aurait pu que bien difficilement à cette époque) ; sa religion consistait à faire aux autres tribus ce qu'il ne voulait pas qiioyi fit à la sienne \ Sans doute nous avons aujourd'hui un sentiment moral bien plus élevé; car la religion chrétienne a théoriquement démoli les barrières, qui isolaient les hommes; elle a proclamé leur fraternité universelle ; mais il est triste et humiliant de voir combien est encore petite l'application internationale des bons principes. N'est-ce pas, en effet, une grotesque satire des doctrines chrétiennes verbalement professées, que le spectacle de deux grandes armées en présence; elles adorent le même Dieu, pratiquent la même religion de paix et de bienveillance universelle, et adressent chacune, la veille du combat, d'ardentes prières à Dieu pour qu'il daigne rendre leur massacre efficace, pour qu'il leur accorde la victoire sur l'ennemi, qui, de son côté, avec le même sérieux, invoque l'aide et la protection du même Dieu? Mais les hommes abandonneront sans aucun doute ces enfantillages, quand ils seront plus sages et meilleurs; et, quoique ce jour puisse être encore bien éloigné, il est certain qu'un moment viendra, où un progrès s'accomplira dans la morale humaine et l'élèvera de la sphère nationale à la sphère internationale, ou tout bonnement et réellement humaine, exactement comme autrefois le sentiment de famille est devenu le sentiment de la tribu, et celui-ci le sentiment de la nation. Alors les hommes verront clairement, que leurs intérêts exigent leur union, ils apprendront à mettre

« La femme d'un sauvage australien étant morte de maladie, le mari dit au Lander, qu'il irait tuer une femme d'une tribu lointaine, pour que l'esprit de sa femme pût trouver du repos. Comme on le lui défendit impérativement, en le menaçant de la prison, il en devint triste et dépérit; puis, un jour, il disparut et fut absent pendant quelque temps. A son retour, il était bien portant; car il avait réussi à tuer une femme; le chagrin, que lui causait l'omission d'un devoir sacré, s'était dissipé, il avait donné satisfaction au sentiment moral de sa tribu; et son esprit vivifié avait favorablement agi sur sa nutrition.

les intérêts de l'humanité au-dessus de ceux de la nation et abandonneront l'art de la guerre; ils seront alors indissolublement unis par un sentiment profond de leur fraternité, et ce lien religieux inspirera leurs efforts vers le bien-être de l'humanité et les poussera à en favoriser l'évolution à travers les âges, jusqu'au jour où le globe terrestre devenu trop chaud en s'approchant du soleil, ou trop froid par l'extinction de celui-ci, ne permettra plus, à sa surface, le maintien de la vie animale ^

Dans la croissance en étendue et en intensité de l'élément moral dans la nature humaine, croissance qui en marque la lente mais incessante évolution , nous voyons clairement une profonde modification de la loi de sélection naturelle par la loi morale. Tandis qu'il est conforme à la sélection naturelle, que le plus fort fasse de sa force le meilleur usage à son propre profit, et que le faible, succombant dans la lutte pour l'existence, soit foulé aux pieds, la loi morale, dans sa forme la plus récente et la plus élevée, telle qu'elle est exposée dans la doctrine clirétienne, ordonne, que le fort relève le faible qui tombe; que celui qui jouit console l'afiiigé; que celui qui prospère vienne en aide au misérable ; que l'homme fasse toujours aux autres ce qu'il voudrait que les autres lui fissent ; qu'il ne se serve jamais de ses avantages avec un avide égoïsme pour son bien seulement, et que la plus grande partie de tout ce qu'il fait ait toujours pour but le bien de son espèce. Ce n'est plus Vindividu le mieux doué qui survit, mais le

• Le patriotisme étroit et vulgaire, dévoué aux intérêts d'une nation, qu'ils soient ou non confoi-mes à ceux de la justice et de l'humanité, est tout autre chose; ce genre de vertu (si vertu il y a) ditfère beaucoup du vrai patriotisme, qui porte l'individu à sacrifier ses intérêts et au besoin sa vie à ceux de son pays. Il va de soi, qu'une nation juste doit subordonner ses intérêts à ceux de l'humanité, comme le patriotisme individuel subordonne ses intérêts à ceux de la communauté , de la nation. Notre prière officielle demandant pour le chef de l'État en Angleterre « la santé et la richesse pendant une longue vie, la force de vaincre et de subjuguer tous les ennemis » sans se soucier de la justice de la cause, caractérise bien l'esprit du pays; elle a une forte teinte philistine, qui concorde mal avec l'expansion du sentiment moral.

meilleur organismô social ou plutôt le meilleur organisme de l'humanité, résultant de la loi morale; la fusion complète des intérêts humains en une solidarité parfaite par la compréhension de la fraternité universelle. Tel étant le résultat probable de l'avenir, nous pouvons le prédire et le poser comme but à l'évolution actuelle de l'humanité. Darwin a très clairement montré, comment l'activité de la loi de sélection naturelle est profondément modifiée chez les animaux inférieurs par la sélection sexuelle ; et il est intéressant de voir, comment nous sommes forcés de revenir à l'association sexuelle chez l'homme, lorsque nous voulons refaire le chemin parcouru par le développement du sentiment moral depuis son point de départ dans la famille; et comment, en tâchant de remonter encore plus loin, nous arrivons enfin à l'instinct de propagation, qui me semble contenir la prophétie d'un organisme social, et dans lequel je propose par conséquent de reconnaître la source du sentiment moral.

Ayant bien clairement compris, que l'individu, qui se développe normalement au sein de sa génération, est en train, grâce à la loi d'hérédité, d'ordonner et de déterminer ce qui à une époque future sera préordonné et prédéterminé dans la nature originelle de ses descendants, nous devons bien nous garder de perdre de vue l'aspect physique de son développement. Le sentiment moral implique une qualité perfectionnée ou un ordre plus élevé de structure nerveuse ou un développement surajouté, qui se manifeste dans le cours d'une croissance normale, mais qui peut aussi facilement être troublé ou empêché par un léger désordre physique de la substance nerveuse. Dans le progrès de l'humanisation, c'est-â-dire dans le cours de l'élévation graduelle de l'humanité, de génération en génération, ce perfectionnement est atteint ; dans la détérioration ou dans la dégénération du genre humain, ainsi qu'elle se manifeste sur la pente de l'aliénation, qui va, elle aussi, d'une génération à l'autre, l'un des premiers symptômes

de mauvais augure est, comme nous le verrons en temps et lieu , la perte de cette perfection , c'est-à-dire la destruction du sentiment moral ou altruiste. Ce sentiment se forme par évolution organique et se détruit par la dissolution organique. Les aliénés sont do profonds égoïstes, quelque variées que soient les formes de leur égoïsme.

Le rapport intime et essentiel des émotions avec les idées, qu'elles égalent en nombre et en variété, suffit à prouver, que la loi du progrès du simple et du général au complexe et au spécial domine leur développement. Si ce rapport n'était pas nécessaire, nous pourrions néanmoins découvrir l'évolution des émotions, en les étudiant ellesmêmes. Le fait d'avoir reconnu la spécialisation et la complexité croissantes dans la fonction nous force d'admettre un développement correspondant dans l'organisation intime des centres nerveux, quoiqu'il nous soit impossible, dans l'état actuel de nos moyens d'investigation, de découvrir la nature de ce processus organoleptique, inaccessible à nos sens.

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