‹ Physiologie de l'étudiantChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Entrée en matière et dans la rue Saint-Jacques .

m ,;jii 'J/a

voir vingt ans et descendre dans la cour des messageries Laffitte et Gaillard avec deux cents francs, un parapluie de famille et un cœur tout neuf, -voilà tous les éléments du parfait bonheur ! — Bonheur spécialement réservé à l’étudiant qui arrive du fond d’un collège provincial pour passer trois années à Paris.

Certainement ce n’est pas à l’étudiant seulement qu’est réservée la spécialité d’avoir vingt ans, un cœur neuf et un parapluie d’occasion, — toutes les diverses classes de la société, y compris même les pairs de France et les ferblantiers, ont joui plus ou moins de ces divers agréments.

Mais ce qui rehausse bien singulièrement la valeur de toutes ces choses, c’est de les apporter à Paris, — dans ce Paris que l’on rêvait jour et nuit depuis qu’on possédait l’âge de raison et des rêves, — dans ce Paris qui apparaît plus beau, plus brillant qu’une ville orientale des Mille et une Nuits , surtout quand on l’entrevoit h la distance de deux ou trois cents myriamètres !

Pour l’étudiant, ce mot magique de Paris ne veut pas dire seulement, comme pour un géographe, huit cent mille âmes; capitale de la France, cour de cassation, cour royale, musées, commerce étendu en bronzes, dorures et queues de boutons, etc., etc. — Pour l’étudiant, Paris, c’est la liberté!

Aussi, à peine a-t-il touché ce sol chéri, que, s’il ne se précipite pas sur Je pavé pour l’embrasser religieusement et amoureusement, c’est

qu’il s’aperçoit qu’il est couvert de trois pouces de boue. — ( Anciennes mesures : ayez la complaisance de faire vous-même la réduction en centimètres si vous y tenez absolument. )

Dans son extase des premiers instants, le nouveau débarqué ouvre de grands yeux et admire tout ce qui s’offre à ses regards : les commissionnaires, l’horloge de la cour et l'uniforme vert-saie du gabelou qui fouille les profondeurs des malles et les mystères des sacs de nuit pour vérifier si un jambon n’a pas fait aussi un voyage d’agrément à Paris sans faire viser son passe-port à la barrière de l’octroi.

Bref, le jeune étudiant admire tout ; et rien ne manquerait à son bonheur s’il ne lui fallait pas en même temps avoir l’œil sur sa malle, son sac de nuit, sa boîte à chapeau, ses poches et son parapluie, — car ses parents et les amis d’iceux lui ont bien recommandé de se méfier des voleurs, des omnibus, des cabriolets, des agents de police, des faux amis, des émeutes, des vins frelatés, des marchands à prix fixe, des chiens enragés et des femmes !

C’est ce qui fait que ses premiers pas dans la capitale sont un peu troublés par une timidité naturelle compliquée d’une appréhension ex-

traordraairë que fait naître le souvenir de toutes ces petites recommandations.

Le commissionnaire, chargé de la malle.

mais non du parapluie, guide les pas du jeune voyageur et le conduit, suivant son désir, au beau milieu de la rue Saint-Jacques, où sê trouve l’hotel plus ou moins garni qui lui a été recommandé par un autre étudiant du même pays.

Si rhôtel en question n’a plus de chambre disponible, ou si ladite chambre est par trop peu garnie, *le nouvel habitant du pays latin passe sa journée à grimper un grand nombre de sixièmes étages pour choisir le logement qui doit enfin abriter sa tête et son parapluie !

Les portiers latins ne manquent jamais de vanter outre mesure les charmes du logement qu’ils proposent, et, tout en montant les cent quatre-vingt sept marches, ils commencent par le louer beaucoup en paroles; — par exemple, une fois qu’on est arrivé, il faut un peu en rabattre sur le mobilier, la fraîcheur du papier et autres accessoires — mais le portier se rattrape sur la vue qu’il fait admirer: — effectivement elle est toujours très étendue, et l’on peut compter un très-grand nombre de cheminées et de tuyaux de poêles.

Cela peut plaire beaucoup aux personnes qui

ont du goût et des dispositions naturelles pour la profession de fumiste.

Au milieu de ces pérégrinations dans le quartier latin, le jeune Christophe Colomb qui cherche presque un Nouveau -Monde, ou du moins qui cherche quelque chose d’aussi difficile à rencontrer, puisqu’il veut un logement joli, à un étage pas trop élevé, et d’un prix moins élevé encore, — aperçoit bien de temps en temps, sur son chemin, quelques petits minois

des jeunes naturelles du pays, mais il n’a pas le temps de vérifier si ces femmes sont sauvages.

Du reste, ces habitantes du pays latin lancent au jeune homme un coup d’œil accompagné d’un sourire malin qui veut dire : — Tu n’es pas mal, mais tu sors de ton pays !

Patience, mesdemoiselles ( ne vous forma -

lisez pas si je vous donne ce nom ) , — patience, un papillon brillant ne tardera pas à sortir de cette chrysalide enveloppée pour l’instant dans une longue redingote chocolat ; — patience, avant trois mois, peut-être, ce jeune provincial, dont vous> riez aujourd’hui, aura une tenue moderne , chicarde, chochnosocjue s — et alors il sera bien capable de vous faire tout à fait tourner la tête.

Une fois qu’il a enfin trouvé un logement selon son cœur et selon sa bourse, — une de ces chambres que les maîtres d’hôtel du quartier latin nomment garnies , par un déplorable abus de la langue française, l’étudiant passe invariablement ses huit premiers jours, après avoir pris son inscription, à s’égarer dans les rues de Paris en allant visiter tous les monuments, depuis la marmite des Invalides jusqu’à l’ours Martin.

Mais il ne pousse pas la badauderie au point de demander des permissions pour vi>iter l’intérieur de l’obélisque et du puits de Grenelle, — il laisse cela aux provinciaux âgés de plus de cinquante ans et non vaccinés.

Après ces huit premiers jours de plaisirs et de spectacle, — quand il a tout vu, — et qu’il

ne lui reste plus qu’une chose à voir, — c’est que sa bourse est à peu près vide , — il songe enfin au travail,

En conséquence il procède au choix de deux professeurs, — et d’une blanchisseuse.

Page 1