CHAPITRE XI
Analyse de la morale
ARTICLE PREMIER
Ses, bases. — Ses divisions.
La morale n'est mot vague que dans les livres des moralistes ; dans la nature , elle est, comme l'instinct de société, noble et profonde nécessité de la vie. L'homme aime à vivre c cet impérieux besoin est bonté dans sa pra-
tique, est morale dans les rapports et devoirs sociaux. Cet amour du vivre, souvent égoïsme par la vanité, toujours générosité par le cœur, est , dans les vues de la providence , sagesse d'autant plus profonde^ que sa simplicité renferme toutes les destinées humaines.
En vain , dans son délire , un coupable sophisme a prétendu que l'homme naissait méchant : tant de honte dut retomber sur son auteur : l'homme naît bon , par cela seul qu'il naît pour vivre. Le jour où il naîtra méchant, l'univers sera néant mionstrueux. Il est bon suivant la nature ; mais les habitudes, les préjugés et tous les travers intellectuels ont pu souvent en faire un être dénaturé : son intelligence inculte est la plus cruelle ennemie de lui-même.
On invoque, comme témoins, ce? sauvages qui mangent des hommes pour établir la perversité naturelle de l'espèce humaine. Quelles tristes preuves , et quels contre-sens î ces hommes que vous dites sauvages, ne lèsent plus ; ils ont leurs coutumes, leurs lois, leurs gouvernemens sauvages j ils sont civilisés à leur manière, mais civilisés de travers; leur intelligence est mal apprise , brutement ha-
du; la mouale. 247
bituée : c'est ce qui les dénature. Par elle , ils sont redescentlus au contre-sens de la civilisation; ils sont à son horreur. Raisonneurs bruis, les voilà brutement absurdes ; c\'St-à-dire, féroces. Ils voient les animaux vivre et se reproduire les uns des autres : ils en font autant , parce qu^ils ne savent pas réfléchir aux conséquences : ils mangent de l'homme, parce que cette cbaire leur est meilleure que toute autre. Cette logique de leur sauvage intelligence en est la plus cruelle satire. S'ils pensaient juste, ils seraient sauvés , parce que raisonner juste , c'est être moral. Mais allez enlever à ces cannibales un de leurs en fans ; vous les verrez affronter mille morts, avant qu'ils ne vous lâchent le fruit de leurs entrailles : attaquez un des leurs ; vous les verrez généreux à réunir leur dévouement et leur vengeance. Ce n'est plus l'intelligence, c'est le cœur qui parle : les voilà redevenus naturels et bons quand le cœur étouffe leur funeste entendement.
L'intelligence perfectionne ou dénature l'homme : elle le perfectionne en lui enseignant le noble usage qu'il doit faire de ses facultés ; elle le dénature quand elle végète inculte et grossière : elle en fait alors aisément
un monstre ; l'inlelligence civilisée, mais sans instruction suffisante , enfante les perversités. L'intelligence civilisée et instruite, est l'honneur de l'humaine nature. Cherchez maintenant dans toute l'espèce humaine où se trouve la plus grande proportion, et vous verrez que sur mille, il est à peine un homme, qui s'élève à cette dernière intelligence. Etonnez-vous dessophismes, des erreurs, des contradictions, des emportemens de la philosophie, suivant qu'elle s'en est pris à l'homme dans ces états si différens ! Oui, certes, tout est bien dans la nature; oui, tout dégénère, mais aussi tout s'améliore dans les mains de l'homme. Voilà la vérité tout entière : c'est l'intelligence seule, qui a le privilège de l'abrutir; ce n'est que par l'éducation qu'elle s'épure et s'élève aux connaissances grandes et généreuses : il n'y a donc de dépravé que celui qui ne pense pas assez, et le sophisme de Rousseau est outrage bien gratuit à la vérité et à la raison. N'est-ce pas pitié de voir les hommes applaudir à des sarcasmes dégoùtans d'insultes et de mensonges ?
L'homme , tel que Fa fait la Divinité , naît doublement moral : par le cœur, il sent ce qu'il
doit à ses semblables ; par l'intelligence, il apprend la nécessité et l'étendue de ses devoirs. Sentir ce qu'on doit à soi, comme aux autres, est instinct naturel^ impulsion du cœur, besoin inné avec la vie : l'apprendre , c'est une éducation tout entière. De ces deux morales, l'une est la noblesse de la nature , l'autre le bienfait de la civilisation ; leurs efforts, leur but, leurs résultais sont communs : le bonheur de chacun fondé sur le bonheur de tous. En enseignant par sentiment^ ou par intelligence ce qui est le mieux pour chaque individu, elles font nécessairement le mieux être général. Voilà donc la morale reposant, comme les passions dont elle est souvent l'heureux emploi , sur les deux grandes divisions morales de l'homme physique , les sentimens et l'intelligence.
Avant de développer ces vérités , quelques points fondamentaux sont encore à établir.
Aimer la vie est la nécessité de toute conservation : sans celle loi d'une prévoyance divine , l'univers serait, en un instant, désert, cahos stupide. La Divinité a voulu que cet amour du vivre fut, dans tontes ses créatures, un irrésistible besoin étranger à rintelligence.
2 5o ANALYSE
Vivre avant tout , telle est l'immortelle loi ; réfle'chir comment on vit, ou comment on peut mieux vivre, n'est qu'une heureuse ou funeste superfluité. L'intelligence ne devrait servir qu'à rendre la vie meilleure : et l'homme n'est guère excusable de vouloir si souvent son existence misérable , puisqu'au besoin le plus viFdes affections, il réunit l'intelligence la mieux (aile pour les ennoblir. Aimer lui, c'est aimer sa compagne, qui est moitié physique de lui-même ; c'est aimer ses en fans, qui sont encore lui, hors de lui; c'est aimer ses semblables , qu'il sent être quelque chose de lui; c'est aimer toutes les créatures^ qui lui révèlent encore quelque similitude avec luimême.
Telle dut être la nature de l'homme sortant des mains de la création, et encore vierge d'intelligence : telle dut être l'innocence des premiers âges. Quand l'homme osa réfléchir, il put perfectionner ou dégrader cette primitive nature : voilà Tarbre de la science du bien et du mal. L'intelligence fit dès lors la grandeur ou la bassesse humaine.
De cet indéfinissable amour du vivre , découlent toutes les nécessités de l'ordre social ;
et toute morale^ et toute législation , toute politique qui blessent ce sentiment primitif et ne l'emploient pas à leurs fins, sont contresens à l'ordre naturel.
La plus pressée de toutes ces nécessités , est celle qui pousse tous les êtres à se réunir et à mettre en commun leurs vies. Depuis l'huître^ s'attachant en grouppes aux rochers de la mer, jusqu'au singe vivant en réunions intelligentes, vous observez par toute la nature, les informes rudimens des sociétés instinctives : cbez quelques insectes , ces sociétés sont organisées avec une force et une harmonie, que notre orgueil ne veut pas comprendre. Les arbres eux-mêmes se réunissent et vivent en forêts.
L'instinct de société est la conséquence forcée de la vie : il est inné dans toutes les créatures. Chez l'homme , il devient vie nouvelle ; son intelligence double tout son être; à l'homme naturel, elle ajoute l'homme civilisé; aux besoins primitifs de l'organisation , elle vient mêler de nouveaux et de factices besoins.
L'homme était moral avant qu'il le sût : le bien-être de sa vie , la conscience de ce bienêtre, dont le sentiment est au cœur, était cette morale inconnue de lui-même : il obéissait aux impulsions de sa native grandeur en s'ai-
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mant autant dans les autres que dans lui, et s'avançait pur et simple dans cette nature at»tentive et vierg-e, qui devait tressaillir à chacun de ses pas.
Lorsque les familles et les réunions devinrent sociétés nombreuses, il fallut placer le bien être de chacun sous la commune garantie de conventions tutélaires.
L'intelligence commença à créer une morale nouvelle, celle de la civilisation , dont les premiers essais se rédusirent à quelques vérités d'expérience : si cette nouvelle science eût été dès son principe conforme aux besoins de l'homme , et sur-tout au libre exercice de ses facultés, elle eut pu, par ses applications positives, tenir lieu de législation. Malheureusement l'esprit de domination d'abord, et plus lard l'esprit philosophique s'en emparèrent pour en faire profit ou système. Dès lors fut cimenté le contre^sens social qui dure encore , et dont chaque jour de notre époque défait une partie.
A mesure qve le développement toujours croissant de l'intelligence créait de nouveaux besoins, exaltaitleur énergie, en faisait de fougueuses passions, il arriva que cette existence nouvelle, féconde en écarts, en maladies, en per
versilés, devint aussi souvent funeste à ellemême qu'aux autres. La morale dut être réduite en conventions préservatrices : à côté de ces conventions , apparut le sévère châtiment ; le glaive délendit , dans l'impuissance d'une morale qui prévenait : punir par le glaive, c'était grande faute de logique, dont nous nous ressentons encore : peut-€tre fut-elle excusable devant cette triste déchéance humaine. Et c'est aux premiers effets d'une imparfaite civilisation , qu'il faudrait avec douleur renvoyer ces funestes résultats, si de ces premiers maux n'eût dû sortir un grand bien. Celte civilisation, d'abord dégradante, devait un jour faire la dignité de l'intelligence humaine, qui,' dans cette chute profonde , ramassa ses forces pour monter à une science plus élevée : la première législation , fut le premier degré vers la politique.
Instruit à ses dépens, blessé souvent dans les intérêts de sa vie^ l'homme en cherchant à les assurer, fut conduit à songer aux intérêts des masses : il devint moraliste en étendue. En ^e sentant vivre , il avait réfléchi aux droits de sa vie ; en se voyant organisé en société , il voulut savoir les garanties, les conditions sous
lesquelles il devait y vivre : une voix s'éleva du sein des sociétés : » apprenez à marcher sages et libres dans l'entier développement de vous-mêmes ; il y va de votre honneur : »
Et à la longue des siècles, l'homme devint penseur nouveau; l'esprit humain se résuma dans Montesquieu : l'homme fut plus qu'homme, il fut citoyen. Une science nouvelle fut créée, qui s'élevant aux vérités de tous les temps, de tous les peuples, analyse et décompose les gouvernemens , enseigne le meilleur , établit les droits et les devoirs des gouvernés et des gouvernans, et ceux des nations entre elles. Voilà enfin la politique, science qui commence à peine, et que quatre mille ans de luttes et de combats, d'erreurs et de vérités ;, d'essais et d'applications ont formée la dernière , parce que là sont les plus difficiles et les plus élevés intérêts de l'humanité.
Tout l'ordre social n'est que l'inévitable développement de l'homme physique^ et repose dans les profondes nécessités de son organisation. Tel que nous le voyons aujourd'hui, il renferme deux êtres , l'un primitif, l'homme de la nature , et l'autre , venu le second , l'homme de la civilisation. Exalter l'un aux dé-
pens de l'autre est sottise profonde; adopter ou répudier l'un ou l'autre est absurdité : et je ne connais pas de philosophie qui n'ait été fidèle à l'un de ces travers.
Le plus grand bienfait d'une science nouvelle et généreuse serait de mettre enfin d'accord ces contradictions, d'expliquer ces deux manières d'être l'une par l'autre, et de les faire servir toutes deux à l'amélioration de l'espèce humaine. Au dernier siècle, les penseurs furent en droit des'irriter si violemment de ces contre-sens de l'homme, tel qu'il était civilisé, tel que les philosophies le disaient fait, avec l'homme de la nature et de l'observation. Cette indignation fit les brùlans sophismes de Rousseau , les railleries piquantes et bavardes de Voltaire , les emportemens frénétiques de Diderot^ les explications ingénieusement lâches d'Helvétius^ et enfin ce débordement de systèmes^ qui finirent par engloutir l'homme tout entier. Mais comme il est dans la nature de l'esprit humain de se former bien plus vite par les erreurs que parles vérités, et de grandir en raison des obstacles dont on l'entrave , il ne faut pas s'étonner qu'un quart de siècle l'ait tant changé, et qu'il se montre aujour-
d'hui si Tort et si sévère : après avoir passé par tous les extrêmes du vrai et du faux, il a appris, à ses dépens, à devenir et à rester logique»
ARTICLE 11
Morale de sentimenl.
Je sens ce qui lait bien à ma vie : ce qui me fait bien , je l'appelle bon ; or ^ si ce bien esft bien pour moi , il sera également bien pour les autres ; il deviendra juste : le juste n'est que le bien, dans ses applications à autrui : le bien et le juste ne furent donc primitivement que le sentiment et la pratique de tout ce qui est favorable à la vie individuelle ou générale. Hâtons-nous de quitter ce langage abstrait et fatigant, et , fidèles à notre coutume , faisons parier des exemples.
Un pauvre a faim: je le secours; il m'appelle bon , parce que je viens à l'aide de sa vie souffrante : et moi j'ai été bon, parce que sa faim m'a fait mal , comme le délabrement de ses vêtemens me fait froid , comme sa misère
me rend malheureux en me mettant à sa place. Mon action est bonne, non-seulement pour lui dont elle aide la vie, mais encore pour moi qui soulage ma vie de la sienne, et de la souffrance qu'il m'a fait éprouyer : tel a été le motif de mon action , mon premier sentiment : ensuite je comprends que je viens de le mettre , aussi bien que tout autre, dans l'obligation d'en faire autant envers moi, dans une position semblable. Voilà le sentiment primitif stimulant l'intelligence, devenant sensation , réflexion , et grandissant en douces et nobles pensées. Analysez la succession des divers mouvemens par lesquels vous passez dans une action de charité, et vous reconnaîtrez que la première impulsion est étrangère à l'intelligence , sur laquelle elle réagit de suite. Nul doute que sans l'intelligence, l'instinct généreux ne pourrait pas s'exprimer^ ni être excité : un être stupide ne saurait comprendre une bonne action , quoique souvent encore il pût la faire; mais reconnaissons que c'est du cœur que s'élancent toutes les générosités.
Telle est la morale naturelle^, la morale de sentiment, aussi nécessaire, aussi admirable dans ses impulsions les plus secrèies , que
dans ses résultats les plus éclatans. Cette morale préexiste au raisonnement; les sens seuls suffisent à ses inspirations.
Maintenant, du bien-être que nous a fait éprouver celte bonne action ^ nous en concluons qu'elle doit être également bonne pour les autres: de bonne qu'elle était pour nous, elle devient juste envers autrui ; pratiquée par tous, comme nous venons de le faire, elle sera bonheur pour tous. Chaque jour on répète que rien n'est beau que le vrai, le juste, le bon, sans commencer par attacher des idées précises à ces mots ; on en fait ainsi des abstractions souvent opposées à leur signification naturelle : ce n'est pas le moindre tort des définitions métaphysiques. Plus positive, la philosophie doit reconnaître aujourd'hui que le beau et le vrai sont aussi bien des sentimens que des sensations ; et que le cœur , commç l'intelligence, peut les sentir et les comprendre.
La morale naturelle ou de sentiment consiste à faire à autrui ce qui fait bien à soi ; une telle vérité est délicate à manier^ et peut aisément se flétrir. Depuis Epicure jusqu'à Helvétius, le sophisme a su la plier à tous ses caprices ;
mais ce dernier, impatient de penser comme les autres, osa seul abuser des lumières du dernier siècle, pour faire d'une auguste vérité un hideux mensonge, dont tout le développement se réduit à cette seule expression : Le bien que je fais aux autres me fait bien ; donc c'est pour moi que je suis moral : donc la morale est intérêt personnel , est calcul et non vertu. Comme ici le faux couvre habilement le vrai, il suffira, pour remettre l'un et l'autre à sa place, de raisonner juste.
Reconnaître que le bien fait à autrui devient plaisir pour nous , est une vérité qui n'a pas besoin de démonstration ; elle se sent, est vivante en nous; nous en avons la conscience physique : telle est l'observation. Ecoutez maintenant le sophisme. Helvétius en déduit que c'est pour me faire bien que j'en fais aux autres : ici commence l'erreur. Ce n'est pas pour moi que je fais ce bien, mais c'est par moi : c'est qu'il est dans mes besoins , dans mon impulsion première d'être bon ; je le suis d'abord, sans songer aux conséquences ; mais après, j'éprouve du contentement ; il est la suite et non le mobile de mon action : telle est l'observation vraie; je suis forcément moral,
2ÔO ANALYSE
par le seul privilège de mon organisation ; et nous allons bientôt trouver les fondemens de la Doctrine Evangélique assis sur cette profonde vérité. La joie que j'éprouve est le ré* sultat de ce que j'ai Tait : je vois le malheureux, je souffre, je le secours, et j'éprouve du plaisir ; ce plaisir remonte du cœur à l'intelligence } loin d'être ignoble motif, comme le veut Hel-* vétius, il est donc résultat juste et éloigné. C'est donc aux merveilles de la nature humaine qu'il faut renvojer l'instinct de la morale naturelle ; et par cela même que cette vérité a été indignement profanée, il est temps qu'elle sorte de l'homme^ majestueuse et sublime, telle que la Divinité s'est plu à l'y placer. Heivétius sait confondre le besoin avec ses effets ; il érigera même ces résultats secondaires en un système poursuivi avec une déplorable sagacité : habile à s'emparer; dans l'intérêt de son sophisme , des observations partielles ou même supposées, il vous dira que c'est l'ennui qui fait le génie, et pour preuve, il citera Vaucauson démontant par curiosité une pendule j et devenant dans la suite mécanicien célèbre, parce que, dit-il, il s'ennuyait d'attendre sa mère dans la chambre où il a démonté celte
pendule. Quelle logique ! s'il voit des en fans craindre les coups dont les frappent d'absurdes parens, il en concluera que les en fans naissent avec la haine de ceux qui leur donnent la vie, tandis qu'ils ne haïssent que les coups, et sont forcés, par leur enfance même, d'aimer leurs parens^ appuis nécessaires de la fragilité de leur existence. Toute la philosophie d'Helvétius n'est qu'un pitoyable sophisme, que le raisonnement tuerait à l'instant, à défaut d'indignation.
N'est-ce pas une de ces augustes simplicités, par lesquelles la toute-puissance se complaît à se révéler à l'homme, que celte morale de nature, inhérente à lui-même, et à laquelle il ne peut désobéir sans se blesser dans son existence ? La douleur d'un être souffrant va de suite retentir douleur en lui, le poigne, le déchire ; delà, l'élan qui la secourt, qui veut la guérir : il n'est pas de jour, où ne se pressent au cœur ces émotions de peine à la vue de la peine, de bonheur à la vue du bonheur : ce sentiment si pur , si plein de joies ou de douleurs, cette conscience du cœur, est la chaîne invisible qui unit tous les êtres animés.
Qu'un malheureux s'offre à vous , portant
l'empreinte d'une profonde souffrance; sa vue vous fait mal : celle douleur est le cri de la mutuelle solidarité de tous les êtres : Dieu sait faire de la douleur la plus pure morale : par votre douleur , vous voilà poussé vers ce malheureux : vous l'aidez de tous vos moyens ; chaque spectateur veut le soulager par ses conseils : voilà la souffrance de ce malheureux qui fait souffrir tous ceux qui en sont témoins j son silence même sera plus éloquent que ses plaintes. Or, qu'un égoïste vienne à passer, il le regardera à peine, vous le diriez insensible : détrompez-vous, aucun homme n'échappe à la conscience du cœur : en vain sa vanité, son orgueil détournent ht tête et fuient au loin : il a ressenti la même douleur que tous ; cette douleur est en lui, le poursuit, le fatigue ; sa vanité seule lutte contre elle ; il appellera à son aide, pour se distraire, des pensées étrangères , il osera même se plaindre de cette douleur du cœur. L'infâme ! un tel blasphème retombera tôt ou tard sur sa tête.
Si vous voyez un animal être mutilé, si vous apercevez même un chien sur le point d'être écrasé par une roue , pourquoi ce cri de terreur? si vous entendez ses os craquer^ sa dou-
Dlî LA. MORALE. 363
leur hurler en cris déchirans , pourquoi cet abîme de souffrance ? à votre bouleversement , on dirait votre vie dans un effroyable danger. Instinct immortel l solidarité de tout ce qui a vie ! noble et vivante morale î si les maux d'un animal si chétif sufïisent à de si fortes émotions, à de si cruelles douleurs , combien la souffrance d'un semblable saura , par votre souffrance, vous en faire un être cher et sacré ! Et daiïs les personnes que nous aimons , qui tiennent à notre vie par la racine des affections, qui pourrait dire à quels purs et mystérieux héroïsmes ce sentiment exalte le cœur, combien il se complaît dans l'obscurité de son devouement , combien il est heureux d'être ignoré dans celle félicité inconnue, qui le brûle et l'épure ?
Dans l'état de civilisation où nous entrons à peine , et qui n'est que le commencement d^une civilisation jusqu'à ce jour inconnue h la terre , l'inteHij^^ence entourée de son brillant cortège de maux et de bienfaits, entraîne dans son tourbillon vaniteux ce sentiment naturel , le distrait, le pervertit : la vue de la misère importune la vanité, comme le délire humilie l'intelligence , parce qu'il est leçon d'avertis-
sèment j la superbe se croit infaillible^ veut être crue telle : elle s'est bien vantée d'être l'ëg-ale de Dieu , elle qui n'est que passage devant l'éternité d'un grain de sable , elle qui à chaque pas trébuche dans sa faiblesse , et tombe dans sa profonde ignorance !
L'homme civilisé peut être bon, juste, vertueux sans l^eaucoup d'intelligence : pour être bon , il lui suffit de sentir ce qui fait bien ou mal à sa vie ; pour être juste, il lui suffit d'en déduire que ce bien ou mal sont également bien ou mal pour les autres : la vertu de cœur obéit aux obscures inspirations de sentiment , et les met en pratique. Dans les nobles intelligences , ce sentiment peut s'exalter en sublimes héroïsmes. Dans le commun des hommes, il est morale pratique et journalière : il n'j a pas même d'être, quelque dégradé que ses vices le fassent, qui ne sente encore en lui cette morale , et ne la rencontre vengeresse au milieu de ses perversités.
Pour les individus , la violation de cette morale est abrutissement j pour les peuples, c'est esclavage , esclavage profond. Leur histoire n'est que le triste et long développement de cette vérité qui pèse encore sur presque
tous les peuples , et contre laquelle ehaque jour du dix-huitième siècle , fut éloquente et solennelle protestation. Tyrannie dans les familles d'abord , ensuite despotisme dans les Nations , sont l'inévitable résultat de l'infraction de cette morale , infraction que le temps et Thabitude finissent par organiser en réunions et en sociétés.
Or , pour ne parler ici que d'un seul de ces résultats généraux, il a fallu que, dans une nation organisée en arbitraire, cet arbitraire fût maintenu par une violence perma'nente : le vrai et le juste sont forts d'euxseuls; le faux et l'injuste ne sont forts que par violence, ets' usent, comme elle, Ici, remontons à la cause première.
Comme la volonté de chaque être est libre de par Dieu , un homme n'en sert librement un autre que lorsqu'il veut : c'est qu'alors , en dédommagement de ses services^ il prélère et accepte un équivalent : dans ce cas, seu^lement, la volonté du servant et celle du servi, sont libres^ parce qu'elles sont toutes deux dans l'exercice qu'elles ont choisi et préféré. Or, parce seul sentiment d'eux-mêmes, ils'élablit entre eux une réciprocité d'obligations,
une convention tacite, qui les lie sans qu'ils s'en cloutent : car le premier qui l'enfreint rompt l'obligation de l'autre. Le servage intelligent est libre , parce qu'il résulte d'une morale cachée qui l'ennoblit et fait sa force. Mais s'il y a violation de celte morale^ s'il y a asservissement de la volonté, l'injustice commence , l'esclavage s'organise , la société devient profond contre-sens à l'homme. Dès lors c'est la violence physique et morale, le bâton et la superstition qui vont pousser l'espèce humaine et la faire marcher comme un troupeau de bêtes de somme; et si dans ce troupeau, quelques-uns crient h l'injustice, on les assommera pour leur apprendre à avoir raison : le bâton et la superstition n'ont pas d*aulres argumens. La superstition en persuadant à l'homme qu'il est né pour servir un autre homme, outrage la nature humaine: le bâton en le faisant servir de force, joint l'infamie à l'insulte. Dès deux côtés, l'injustice est criante^ et ne s'arrêtera pas même où l'homme finit : dès lors toute logique est d'être le plus fort.
Ainsi, au moyen âge, le vilain était asservi par le chevalier , le chevalier par le baron , Je baron par le comte, le comte par le duc, le
duc par le roi ; et le roi lui-même n'échappait pas à un injuste esclavage : l'impuissance humaine avait imaginé les superstitions pour rouler à ses pieds ces superbes dominateurs de la terre. La féodalité n'était qu'une vaste injustice organisée en société ; aussi avec quel fracas s'est écroulé son monstrueux échafaudage !
Dans la vie privée, dans les rapports sociaux, dans l'histoire des peuples, la violation de la morale de sentiment produit, en petit comme en grand, les injustices, les privilèges, les esclavages. Si je suis injuste envers mon voisin, il est forcé d'être injuste envers moi; à moins, comme le veut une divine parole, qu'il ne m'apprenne mes devoirs, et ne me remette dans mon propre honneur, en me rendant le juste pour l'injuste : cette façon de redresser n'a pas été trouvée sur la terre.
Remontez à la source première de tous les contre-sens sociaux, et vous la reconnaîtrez dans la première infraction de la morale de sentiment , et vous verrez cette infraction briser à l'instant le lien des obligations mutuelles auxquelles sont forcés les hommes par la nécessité de leur libre existence : vous verrez partir de ce point et se déchaîner ensuite dans
tous leurs délires ces absurdités sociales , qui parées insolemment du nom de sociétés , de gouvernemens, de lois même, écrasent et mutilent , en l'insultant, l'espèce humaine exploitée à leur profit.
D'où il suit que pour être libre et juste, c'est-à-dire moral , l'homme est obligé de ne jamais faire que ce qui doit lui être fait. Dans les moindres , comme dans les plus grandes conséquences, la morale naturelle se retrouve dans la parole évangélique^ parce que cette parole est le précepte du sentiment..
Et à l'aspect de cette invisible et permanente morale qui fait tous les êtres responsables les uns des autres, à l'aspect de cette occulte loi qui les gouverne dans l'obscurité de ses merveilles , si l'on s'élève à l'une de ces grandes vérités qui régissent l'univers , il faut bien proclamer , dans cet instinct conservateur d'une profonde et éternelle morale^ le premier amour de cette prévoyance divine, qui dans sa magnificence , s'est plu à le répandre avec la vie, pour qu'il fut dans ses créatures, la garde vigilante de leurs rapports , comme dans le cœur, leur défense contre tant de passions et tant de délires ; alors se soulève
un des coins de celle providence , qui commence par-delà l'homme , et s'en va se déployant dans l'immensité de sa sagesse^ alors la vie n'apparaît plus que comme une masse égale, uniforme, éternelle, répartie pour un instant à des êlres qui se meuvent et pensent, animant desorganes pendant une seconde, une minute^une heure, unjour,un mois,une année, un siècle ; abandonnant ces organes quand ils ont parcouru leurs périodes de changemens , pour retourner au principe animateur et sans cesse mouvant^ dont chaque variation fait le temps, fait l'éternité. La métempsycose n'était que fabuleux et poétique aperçu de l'indestructible mobilité du principe animateur, principe aussi éternel que l'électricité , que le calorique dont je veux bien qu'il ne soit qu'une combinaison, plus l'immortelle volonté , à qui seule appartient d'en faire la vie.
Pour concevoir la morale de sentiment et la suivre depuis ses plus petites applications jusque dans ses résultats les plus étendus , il faudrait observer successivement les lois physiques de la vie, leurs nécessités morales, leur enchaînement universel. Ici , je n'ai dû qu'indiquer le point de départ, et seulement dans
l'homme : par le cœur il aime la vie ; donc il est forcé d'aimer tout ce qui la rend meilleure et de fuir tout ce qui la blesse. Dans les rapports sociaux^ le même sentiment nécessite les mêmes conséquences , et fait cette obscure et naturelle morale à laquelle tous sont soumis parce qu'elle est l'indispensable condition du libre exercice des facultés les plus nécessaires.
ARTICLE m.
Morale d'intelligence.
L'instinct fit les sociétés ; l'intelligence les organisa : quelque vicieuse que fût celte organisation première, elle était déjà civilisation. Mais^ comme la nécessité précéda la science , cette civilisation ne pouvait être à son début qu'ess"ais ou erreurs. La société se trouva instituée de force, avant qu'on sût comment elle devait l'être : l'expérience et la réflexion ne vinrent que tardivement , et il a fallu l'éducation de quarante siècles pour arriver de nos
jours à lar connaissance et sur-tout à la pratique légrale des devoirs sociaux.
Or, ces rapports, ces liens nouveaux des hommes entre eux , les enchaînèrent à des nécessités sous lesquelles ils furent forcés de vivre , et ces nécessités devinrent vie étrange, factice , toujours en opposition avec la vie naturelle.
Le premier symptôme de cette vie de civilisation , fut la propriété : avoir, est abus et contre-sens dans la nature ; c'est force et justice dans la société, parce qu'avoir , c'est penser à soi, c'est penser aux autres, c'est penser aux droits de tous. La propriété n'est que convention imaginaire : dans la nature , le fruit qui est à l'arbre est au premier qui le cueille ; dans l'ordre social , ce fruit est à quelqu'un : avoir, c'est donc être civilisé, et plus les peuples sont propriétaires, plus ils sont profondément instruits de leurs devoirs réciproques : ce sentiment de propriété devient le mobile de toute pensée , de toute action ; l'intérêt personnel n'est que l'abstraction de ce qu'on a ^ ou de ce qu'on espère avoir. La propriété est le fondement de l'ordre social.
Voilà donc le besoin d'avoir et de conserver.
quivâ, dans la civilisation , remplacer, modifier , pervertir ou exalter cet amour du vivre que la divinité a mis au cœur humain. Voilà l'homme de la nature en guerre déclarée avec l'homme de la société : et c'est pour consolider ces contradictions, pour les rendre sacrées et en faire la vie sociale, que l'intelligence va créer une morale enseignant de nouveaux devoirs, et, dans son impuissance, une législation les maintenant le glaive à la main.
Remarquons ici , que cette civilisation, tantôt lente ou accélérée , tantôt anéantie ou rétrograde^ devait finir, après avoir parcouru le cercle des injustices et des esclavages, par retourner à son point de départ... Gomme le premier élément des sociétés est l'homme, c'est à l'homme seul, à son intime connaissance qu'elle devait venir,à la longue des âges, demander la cause de tant de retards et de contradictions et enfin la solution du problème social. C'est là , la grande difficulté du jour ; aucun penseur ne l'a encore abordée ; peutêtre même sa solution n'est-eile réservée qu'au siècle prochain. C'est profonde douleur de voiries théories philosophiques, et la pratique sociale créer une changeante morale de mots.
^le préjugés, de rêveries ou d'écarts, quand elles auraient dû, depuis si long-temps, l'aller chercher^ auguste et certaine , dans les merveilleuses nécessités de la vie.
Etonnez-vous alors, que suivant les temps , les pays , les gouvernemens, on ait nommé morale , honneur, vertu , des choses que d'autres temps, d'autres pays, d'autres gouvernemens appelaient de noms contraires? Triste effet des travers humains ! Et cependant, au milieu de ces vicissitudes des préjugés intellectuels, entendez toutes les philosophies un peu généreuses , reconnaître , sans la pouvoir définir, proclamer, sans savoir d'où e!le vient , cette morale naturelle^ ces inspirations innées de bonté et de justice, que l'homme apporte avec le seul privilège de sa vie, mais que son éducation , quelle qu'elle soit^ subjugue à ses puissantes habitudes.
Devant cette morale de sentiment, dont les indélébiles traces se retrouvent à toutes les époques et dans tous les coins de la terre, dirons-nous que ces mots conduite , probité , mœurs, vertus, honneur désignent de ces choses qui se sentent (i), mais qu'on ne saurait
(i) Madame de Staël, d'anrès Kant.
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définir ? Au vague du langage, reconnaissons l'ignorante incertitude de ceux qui l'ont fait.
Commençons par hautement recounaitre qu'entre la nature et la civilisation il j a lutte nécessaire : loin de nous en affliger ou d'en faire, comme Rousseau, d'inutiles et amers sarcasmes , sachons la respecter , en apprenant pourquoi elle est respectable : cette difficile appréciation est analyse profonde de l'homme social.
En société , c'est sur la sécurité de la pos»session que repose le bien être des particul iers , commelatranquillitédesempires. Noire charte est le gouvernement des propriétaires; d'un côté le sol, de l'autre ceux qui administrent, au-dessus, un trône non mortel; la charte érige la propriété en souveraineté nationale et en fait le fond de toute liberté.
Particulier, ou nation , il faut que tous soient assurés d'avoir. L'homme est mortel ; la propriété n'est pasmortelle; elle est permanente , s'accroît ou se divise, mais ne peut s'anéantir. Comme le premier devoir de l'homme est de reproduire, voilà l'organisation sociale, qui pour concilier les nécessités de ce devoir avec les intérêts de la propriété , va l'obliger
à n'avoir qu'une Tcmme, et régler comment la possession sera assurée aux enfans. L'hérédité d'un champ , la possession d'une seule fePxîme, sont absurdités dans la nature ; dans la civilisation, c'est obligation, c'est même nécessité vitale;
Parce qu'avoir une 5<?w/e fern me, c'est avoir de seuls enfans : c'est sous le nom d'héritase légitime^ rendre la possession permanente, et faire des enfans la vivante continuation de leurs parens. Les hommes respecteront d'autant plus cette première, mais pénible condition de toute tranquillité, qu'ils serontplus éclairés sur leurs devoirs^ et plus certains de leurs droits. Les femmes sur -tout sauront juger toutes les conséquences d'une telle obligation.
Après la propriété foncière , première contradiction à la nature, vont donc venir toutes les autres contradictions, dont l'ensemble forme la société, propriété de femme, propriété d'enfans , propriété de toute chose. Celui qui sera pénétré du respect du à toute propriété, sera probe; celui qui remplira religieusement les devoirs auxquels la société assujelit les rapports les plus intimes de l'homme et de la femme, aura des mœurs : la probité, les mœurs ne
là.
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sont dans le ùùl^ que pures corivcnlions ; mais en société, ces conventions sont une vie nouvelle, et deviennent obligation sacrée. Et la morale d'intelligence, forte et sévère d'exemples^ apprendra que sans la stricte observation de ces^ conventions factices^ la civilisation n'est plus que contre- sens à elle même; qu'il n'y a plus sécurité pour personne ; que celui qui viole la foi de ses rapports , brise à l'instant le premier anneau du lien général; qu'alors ce n'est plus vie de société, mais vie de tourmens,d'angoisses, de malheurs inévitables : et si tous ces avertissemens de la morale sont impuissans, une législation prévoyante vous liera par de sévères peines à ces premières conditions sociales , que la faiblesse ou l'aveuglement n'outragent jamais avec impunité.
Reconnaissons aussila difficulté qu'a l'homme de rester dans le vrai , et toute l'importance d'un langage moral, fixe et certain. Des peuples à institutions ont, dans leur délire, fait honneur du déshonneur, en érigeant en vertu la violation de la propriété. Sparte en a bien vite porté la peine, et ses ruines disparues attestent une punition plus qu'humaine. Si elle eût défini ce qu'était la probité, peut-être se-
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rait-eîle encore debout Et pour citer un
autre exemple de ce défaut de logique morale, un zèle religieux que devant Dieu il faut nommer aveuglement, a prétendu qu'avoir des mœurs, c'est se mutiler, et s'immoler à des superstitions. L^Evangile réprouve trop fortement cet état contre nature, pour qu'il soit nécessaire de signaler les causes humaines et ambitieuses qui l'ont étal^li... Maisia logique humaine vous apprend que refuser ou profaner en abus votre rôle d'homme, est égal outrage à la société : des deux côtés commence sa désorganisation , parce que la morale vraie consiste à faire ce que doit faire tout le monde.
Appliquez la même rigueur aux mots les plus usités et les plus mal compris^ et convenez d'appeler conduite, l'observation religieuse des devoirs sociaux y vertu, la, conduite ierme et tenace , aux prises avec les obstacles, honneur cette conscience de dignité , seul et noble privilège des peuples instruits.
Mais ce n'est pas tout : voyons maintenant dans les (^ouvememens constitués, Thomme obéir à trois sortes de rapports bien différons, quoique dans une dépendance intime ; 1° dans sa famille , le voilà lionimc de la nature , père
avant tout ; 2° dans ses rapports avec les lois , ie voilà homme civil, c'est-à-dire, enchaîné aux conditions sociales que lui prescrivent ces lois ; 5^ enfin dans l'exercice de ses droits politiques , le voilà citojen , fraction dugotivernement ; car la grande force des constitutions est , que tout ce qui a visage humain , fait parlie d'elles-mêmes.
Or, ces trois existences ont chacune leur morale, leur langage , leurs nécessités : il y a donc dans l'homme, tel qu'il est civilisé de nos jours, une conduite, une vertu, un honneur, naturels, civils et politiques; il faut donc appliquer la même division analytique à tous les mots de la morale pour créer un langage précis.. . Alors , si ce mot honneur si souvent profané , désigne , outre celte conscience de dignité que l'homme a de lui-même et de son organisation sociale , ce haut et consciencieux sentiment de ses droits politiques, il en résultera que gouverner par l'honneur, comme le veut Montesquieu, c'est gouverner les hommes par leurs droits , par les constitutions, qui sont le libre exercice de toutes les facultés les mieux faites pour honorer chaque individu : l'iionneur d'un peuple est le résuUat de l'hoii-
DE LA MOUALE. SJQ
ïTéiir de chaque citoyen ; il est la fcirce invinci- ])lede la civilisalion nouvelle.
Cette fixation du langage moral est logique des plus nécessaires; par elle les sociélés vivent ou meurent : par elle s'établit la dignité, et par conséquent la force des nations.
Du reste, la morale fut toujours un des sujets qui purent le moins prêter aux divagations philosophiques, parce qu'au fond, elle est science d'expérience et de sentiment : aussi, malgré quelques pratiques absurdes , vous retrouvez partout à peu près les mêmes maximes flétrissant de leurs éternelles vérités îés monstruosités des passions humaines.
Tous les moralistes sont d'accord sur les préceptes : le fond sur lequel ils reposent restait à déterminer, et je crois qu'il ne peut être autre que le fond de l'homme même. En venant démontrer que la morale est conséquence et nécessité de la vie, je ne pense pas l'avoir dégradée , mais hii donner plus de certitude et de pouvoir sur les hommes. Il faudrait plutôt dire que c'est leur apprendre' à s'élever d'eux-mêmes, et que ce profojid et obscur sentiment de leur libre existence a été la cause primitive de toutes les vérités
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pratiques qui ont réglé leurs rapports mutuels, suivant leurs degrés dilïérens de civilisation.
Osons aujourd'hui prétendre à des leçons plus -grandes et plus élevées ; nos institutions nouvelles veulent une nouvelle morale plus hardie, enseignant également peuples et rois, une morale politique, science neuve, gloire du présent, espoir de l'avenir : et dans celle science les mots ne sauraient avoir de signification trop rigoureuse ; car la moindre ei;'reur, Finlerprélation la plus légère, sont esclavage,, ou crime.
Liberté 1 c'est toi d'abord qu'il faut définir! Vivre libre , fut le cri de tous les siècles ! Mais quelle est cette liberté si désirée , si peu connue? Quel est-il ce mot magique, si sonore , qui s'en va retentissant dans tous les coins de la terre ?
Dans la nature être libre, c'est pouvoir faire bien ou mal : telle est la liberté naturelle, entière, mais brute.
Dans la civilisation être libre, c'est être forcé de ne faire que le bien : voilà la liberté civile, qui est esclavage, si l'on veut, mais esclavage volontaire, intelligent , c'est-à-dire,
soumission générale à des lois fixes : par ces lois , tous ne sont libres qu'autant que tous leur sont assujettis.
Je ne parle pas de la liberté morale , ou philosophique, comme l'appelle Montesquieu , qu'il dit consister dans l'exercice de la volonté , parce que je pense qu'il n'j a pas de volonté réelle sans exécution de pensée ou d'action , et qu'alors cette liberté philosophique n'est qu'abstraction, idéalité vaine; elle n'est pas de notre sujet.
Au-dessus de toutes-ces libertés, commence la liberté politique .
Obéir aux lois, c'est être libre dans sa vie d'homme; obéir aux contrats qui gouvernent^ aux constitutions, c*est être libre dans sa vie de citoyen : ce noble assujétisement, exigé des rois comme des peuples, est la seule, la vraie liberté 1 Et c'est faute de l'avoir ainsi définie , comprise et respectée, que les nations Font cherchée si long-temps, et l'ont payée du plus pur de leur sang.
Egalité l Cette liberté citoyenne en action , est l'égalité. L'égalité citoyenne est le libre développement des inégalités individuelles. Tous les hommes sont à peu près semblables ^
282 AÎSALY5F.
mais tous sont inégaux, d'esprit, de cœur^ de conformation et de taille. 11 ny a pas pins d'égalité intellectnelle que d'égalité physique. Le plus noble privilège des constitutions est de rendre chacun à sa propre dignité, en lui permettant d'être tout par lui-même , par lui seul.
Une des grandes vérités que le 19^ siècle va établir, c'est qu'il n'y a de nations libres , que celles où les souverains et les peuples sont également sujets des constitutions. Cette haute liberté , ce respectueux servage est l'honneur des peuples comme des rois : chacun est grand alors, parce que chacun se fait volontairement petit devant des lois acceptées par tous.
Telles sont la liberté et l'égalité politiques, rêve de notre^remière révolution et des cœurs généreux d'alors^ désormais fait accompli eu France, immortelles vérités qui vont régénérer le monde.
Patrie. Les pactes sociaux^ les constitutions sont l'ame des peuples, comme le sol est leur corps, est la patrie.
De ces deux principes, grands et positifs, découlent toutes les conséquences d'une morale politique , aussi certaine dans ses vérités
DE LA MOUALE. 2 85
qiKKJ.es sciences les plus rigoureuses : et tout cilojen qui saura rapporter à ces deux principes, sol et droits, toutes ses pensées, toutes ses actions, sera certain de vivre du véritable honneur politique. Ce qui manque à la terre, ce n'est pas le génie , ce sont les caractères ; funeste effet d'une instabilité de principes , qui , presque toujours , se sont fixés aux individus, et non aux institutions : notre siècle doit penser et agir plus mûrement.
Peuples et rois. Il n'y en a plus, suivant l'ancienne acception de ces mots : désormais, toute nation constituée se compose de citoyens administrans ou administrés, sous des garanties mutuelles et nécessaires.
Serment (i). C'est un contre-sens avec le fait. En venant à la vie ^ l'homme ne jure pas de vivre : quand il entre dans la vie civile , on ne lui fait pas jurer obéissance aux lois ; on luienseigne ce qu'elles défendent ; de même quand il devient partie des coiîsliLntions du gouvernement, on ne doit pas lui faire jurer de les respecter : c'est déjà le soupçonner, le mettre en prévention^ qu'exiger de lui un tel serment.
(i) Tout ceci est e'ciit depuis deux ans.
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Il faul le dire, ce serment si solenncUe-ment donné et rompu , n'est qu'une défiance impuissante des partis. Il n'est plus digne de nous : depuis que nous avons londé une forme nouvelle de gouvernement et l'ait de son hérédité une nécessité sociale , il est inutile de nous laire jurer obéissance à ce qui est dans la conslitution ; nous naissons pour vivre d'elle comme pour respirer l'air atmosphérique. Le serment a été invoqué par toutes les révolutions et toujours inutilement, parce qu'il rend absurdes ceux qui le donnent, et ceux qui le reçoivent. Ici, les applications sont vivantes. Vous avez entendu ^ dans notre dernière régénération , des magistratw^ , des pairs prétendre ne pouvoir jurer, parce qu'ils étaient liés par des sermens antérieurs : ceuxci au moins sont conséquens à leur première l'aute de logique ^ qui n'a vu qu'un maître, là oij il n'j avait qu'une nation : raisonnement d'esclave, digne de leur maître et d'eux. D'autres ont dit leurs sermens rompus , et ont juré de nouveau , prêts à jurer encore à un plus fort. 11 en est qui ont juré sans rien dire , et ce sont les plus sages ; on doit croire à un généreux entraînement : d^^utres enfin ont
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prélendu ne pas jurer, tout en prêtant leur serment nouveau.
Toutes ces différentes tergiversations prouvent un fait grave, l'inutilité du serment. Il est tradition de servage , reste de la féodalité, esclavage et peur. Il faut le bannir de nos mœurs nouvelles^ puisque la royauté ne doit plus être faction , mais nationale souveraineté !
Pouvoir, autorité. Ces mots ne sont plus que synonymes de légalité en action^ de force suivant la loi et dans son application. Un gouvernement n'a d'autorité morale que par les lois , qui sont la raison écrite : son pouvoir est la pratique de celte raison.
Souveraineté. En bonne logique poli tique, il n'y a pas d'autre souveraineté que celle de la constitution. La souveraineté de tous ou d'un seul, est contre-sens monstrueux en société , parce que la volonté de tous ou d'un seul, ne peut jamais être loi. Qu'on me dise combien il faut de volontés pour faire une souveraineté ? trente millions de volontés, pas plus qu'une seule volonté, ne seront pas une puissance légale ; elles créeront une puissance de force, de despotisme. De même, la souveraineté du
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peuple n'est qu'un mot vide de sens ; car dès que tous sont souverains, tous sont égaux j dès lors il n'y a plus d'inférieurs : donc il n'j a plus de souveraineté, laquelle suppose et est réellement prééminence. La souveraineté royale est mot plus absurde encore. Que le peuple cesse de la vouloir , elle ne sera plus qu'impuissance , abjection , misère : elle n'est donc qu'une souveraineté factice. Comme celle du peuple, elle n'est qu'un mot d'orgueil , et l'expression insolente du triomphe des factions.
Désormais, ne saluons d'autre souveraineté que celle des contrats sociaux ; toutes les volontés, en s'assujélissant aux mêmes contrais , font la seule, l'éternelle souveraineté, qui, suivant un mot heureux, est justice, c'est-à-dire pratique générale des lois et des constitutions.
IrmolabiUté. Un roi, un pair ^ un magistrat ne sont i^ivi^lables , qu'autant qu'ils se renferment dans leur inviolabilité : dès qu'ils en sortent, ils se mettent, plus que les autres citoyens, hors la loi. Qu'un roi s'arme^ et tire sur les passans, à l'instant on l'arrêtera : il aura beau invoquer son inviolabilité y on le mettra dans l'impuissance de mal faire. Voilà un exemple de violence physique, rendant ne-
•cessaire et morale la violalion de V Inviolabilité d'un individu. Appliqué à d'antres genres de violences^ à celles faites aux constitutions, un exemple fera aisément comprendre la nécessité de la résistance , de V insurrection.
Un g-ouverneraent enfreint les constitutions : par cette violence sociale , il cesse d'être inviolable. Ce qui, pour les individus, est défense personnelle dans une attaque injuste^ s'établit, dans la société, défense générale contre cette violence : il y aura d^abord résistance, puis insurrection , qui est la réuniou de toutes les résistances individuelles. Si l'homme doit défendre sa vie contre une aggression violente , la société a le droit encore plus sacré de défendre contre toute violation ses contrats quisontsa vie politique : voilà donc pour elle, la défense non-seulement nécessitée^ mais obligation morale.
Il faut dire aussi que tonte insurrection qui n'est pas faite pour la loi, est révolte et anarchie : dans tous les cas, elle est comme la défense personnelle, moyen extrême. Dans les grands périls de la vie ou de la société , la défense individuelle et l'insurrection sociale sont instinct de conservation. Cet instinct pro-
joncléiiient inhérent à ia nature humaine ^ domine les individus comme les peuples : il les sauve, avant de leur apprendre comment ils doivent se sauver. Il est antérieur à toutes les formules des lois , et dans les grandes crises surgit prompt et terrible à se venger de l'injustice ou de la violence.
L'art de gouverner n'est , comme les autres sciences , qu'un langage bien fait : mais de plus, il est morale la plus positive, la plus généreuse. Si l'on voulai tfaire une éclatante leçon aux peuples , et leur apprendre les funestes conséquences de la violation d'un tel langage, qu'on ne craigne pas d'évoquer quelques-uns <les sinistres souvenirs de notre première révolution.
Jamais début ne fut plus imposant : abolir l'injustice, fonder le règne de l'honneur et de la vertu, rendre tous les hommes citoyens égaux, telles furent ses premières, ses immortelles inspirations ; mais, quand il fallut faire un gouvernement de ces idées généreuses, là, faute de s'entendre sur les mots, commencèrent les applications les plus fausses , c'est-àdire les plus monstrueuses.
La liberté, d'abord enthousiasme généreux,
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bientôt licence , ambition , anarchie , se déchaîna horrible esclavage , terreur profonde : L'égalité^ digne pratique d'une telle liberté, se fît niveau stupide , et mesurant tout à son absurdité, voulut que tout fût absurde :
L'humanité , sanglante ironie d'un nom sacré, se vanta d'être tortures^ supplices affreux ; la fraternité s'honora de devenir assassinat légal :
Et pour se résumer dignement , cette logique des enfers, arrogante d'audace et d'impunité, se donna fièrement telle qu'elle était ; choisir elle ou la mort ! oui , la mort fut son gouvernement ! oui, la mort fut le droit et la raison d'une telle logique. Il est consolant pour l'honneur humain , qu'elle ne put en avoir d'autre î
Je résume ce chapitre : il nous montre la conscience devenant morale dans ses pratiques sociales , dans les rapports et les devoirs des hommes entre eux.
Nous allons la voir religion , et religion positive dans les préceptes de l'Evangile^ c'est-à-