CHAPITRE XII
Analyse de la morale évangélique.
Diea a laissé en ces hauts ouvrages le caractère de sa divinité, et ne lient qu'à notre imbccillilé que nous ne puissions la découvrir....
MONTAJGNE.
.... Qui sait si celte ombre où pâlit ta doctrine , Est une décadence , ou quelque nuit divine , Quelque nuage faux , prêt à se déclùrer Où la foi va monter et se transfigurer.
Lamartine.
ARTICLE PREMIER
Christianisme pur.
J'ose entreprise hardie , et ne veux être que vrai. Je veux enseigner que l'Évangile repose
dans les profondeurs de l'homme, l'élève par le cœur (i) , le connaît (2) à fond , et le faisant sage et libre par les seuls besoins de sa nature, a préparé depuis dix-huit siècles ^ la civilisation nouvelle , réveil et pratique de ses plus hautes doctrines.
Dans ce sujet, si grand par lui seul, si petit par les hommes, si irritable à toutes leurs passions , je saurai rester calme en allant aux clartés que (3) j'entrevois^et parler sans crainte et sans passion. Je ne suis ni prêtre , ni théo-logien ; je suis raisonneur dans un siècle qui raisonne : maïs je veux la dignité humaine ; c'est mon seul titre à l'indulgence.
A destemps^ à des principes nouveaux, il faut croyance nouvelle ; dire qu'il n'en faut pas, est au moins fausseté : c'est prétendre vivre sans respirer. Notre religion dominante n'est plus qu'une forme : on est catholique de
(1) Que demande ton Dieu ? que lu l'ëlèves de loi-méme et le serves de cœur, (ZJeufeV'- lo, 12, i3.)
(2) Pascal.
(3) Ce chapitre deviendra plus tard un livre, qui est une ne'cessite pour Tepoque. Je ne puis qu'indiquer ici quelques-uns des points fondamentaux qui lui serviront de base.
nom , mais plus de fait. Le siècle ne croit plus à un prêtre. Qu'on ne s'aveugle pas sur cette vérité : la nier est mensong-e , la méconnaître absurde et funeste : nous sommes génération nouvelle, positive, peu crédule, mais instruite, et partant , profondément disposée aux impressions religieuses. Dans cette grande décomposition des anciennes croyances , il est temps de songer au présent et encore plus à l'avenir^
Lorsqu'à l'aspect de l'impudeur avec laquelle Rome trafiquait d'indulgences, ayant tarif pour tous crimes (i) , Luther fit, sans le savoir, de sa rude indignation, un système général de réforme, il réveilla un monde nouveau. La tête de l'idole était brisée; restaient les pieds pressant encore l'Univers ; mais la pensée prévoyante n'y était plus. Ce réveil du seizième siècle est le vrai principe de notre
(i) Consultez à ce sujet un livre curieux, intitule' : Taxa sacrœ Cancellariœ ; malgré les soins pris pour l'anéantir , il en, existe une édition complète latine et française , portant l'indication de Rome, 1744» I vol. in-i2,eu deux parties. Voir sur le même sujet un autre ouvrage de Chais- La Haye , 1751 , ayant pour titre ; Lettres historiques sur les jubiles et les indulgences.
révolution , qui devenant successivement , discussions religieuses, lettres, sciences, philosophie, est aujourd'hui politique : l'homme devait monter par tous ces degrés , pour arriver à ses DROITS : au moment où j'écris, s'accomplissent leurs pratiques sociales.
Cependant au premier cri de la réforma tion, un homme avait fngé ce qu'elle voulait , et ce qu'elle allait devenir *. il prélendit s'en emparer et marcher en tête , au lieu de lutter. Il créa un ordre destiné à envahir les lumières et la civilisation. C'était Loyola, génie bien supérieur à son état et à son siècle, et marqué, comme ie disait le pontife d'alors , de l'esprit de Dieu. Si cet homme eût eu un successeur à comprendre, à continuer son œuvre, on eût vu spectacle nouveau. Le catholicisme , qui sous lui, s'était déjà fait savant, fût devenu philosophe , puis libéral : il serait politique aujourd'hui j et marchant ainsi avec chaque siècle , l'eût guidé en le formant. Dire ce qu'il eût fait, c'est dire assez ce qu'il n'a pas su faire : c'est sans doute trop prétendre des hommes, que de leur demander de sacrifier à de grands intérêts leurs chimères et leurs vanités.
La réformation n'a guère mieux compris sa
DR LA MORALE ÉVAlNGLiLIQU G . 2(p
îiilîision. Tant qu'elle parlait allemantl , elle grondait sourde et lointainedans la Saxe : mais lorsque Calvin la fît tonner en français, elle rt'lenlit de Genève dans la France et l'Angleterre , les remuant dans ce qu'elles avaient de plus sensible et de plus éclairé : en France les perséculions l'enbardirent ; elle fut sur le point de monter au trône. Malheureusement elle s'était déjà divisée en discussions religieuses. Elle , qui d'abord était le premier pas vers l'affranchissement de la conscience et de la pensée, se perdit et rétrograda dans ses propres disputes. Peut-être aussi lui man-^ qua-t-il un homme; caries temps étaient venus. Ses premiers effets , et le sentiment de son impuissance créèrent une foule de sectes plus ou moins ardentes à remonter à l'origine de la parole évangélique. Si l'on embrasse la généralité de ces sectes, on les verra ne différer si grandement que sur des points petits et presque identiques. C'est encore ainsi que l'Eglise catholique et grecque, qui, avec le culte réformé, se partagent presque toute l'Europe , s'appuient sur les mêmes principes , mais diffèrent en résultats si contraires.
Il est peu de chose à dire des autres reli-
gions ; celle des Juifs est restée immobile et frappée de superstitions qui se sentent encore de l'enfance du monde : mais il faudra bientôt qu'elle change ou s'anéantisse : avec noire civilisation , nul peuple n'a le droit d'être l'opprobre des autres.
L'Ismalisme, qui tient encore à l'Orient , était création de grand homme. Fière , généreuse et vindicative, faite pour un sol brûlant et brûlante comme lui, cette religion de sabre et d'héroïsme, audacieuse, digne des Dieux d'Homère et capable de défier son propre Dieu , s'est arrêtée où finissait le climat qui lui convient : bientôt elle quittera l'Europe , et retournera s'endormir aux rives silencieuses de l'Asie. Notre agitation suffirait seule à la faire fuir.
Telles sont les principales croyances du monde. Or, après tant de disputes, de luttes sanglantes, de victoires si chèrement achetées, le temps commence où l'Europe obéira à la même civilisation. Ce travail^ qui l'ébranlé aujourd'hui , la fera forte et stable demain ; la liberté va bientôt niveler le continent. Dans cent ans, et moins encore , il aura même égalité, mêmes institutions. Quelle sera alors
DE LA. MORALE ÉVANGÉLIQUE. 2Qy
sa croyance , sa foi religieuse.? il en faut une ; on peut bien vivre à la méconnaître : mais sans elle on ne peut naître , ni mourir. A la sortie -et à la rentrée de l'éternité , l'espérance cherche quelque chose au-delà de l'homme. Croire, c'est espérer. Ayons donc grande et noble croyance de force et de liberté : elle existe , mais obscure et cachée sous les passions humaines. Pour la produire au jour, libre et pure ^ c'est à sa naissance qu'il faut l'aller prendre et chercher.
Sous l'empire d'Auguste, le monde ne croyait plus au polythéisme qui le couvrait encore. Rome , en adoptant les Dieux de l'univers, avait fini par les faire rire les uns des autres. Son Panthéon était idée conquérante , mais il était aussi satire. Un seul peuple , sur le sol désolé de l'antique Phénicie , vivait obscur depuis des siècles , fort d'une religion nationale , fondée sur l'adoration d'un seul Dieu. Uni par le même sang, fier de son théisme , ce peuple rendait aux autres mépris pour mépris^ assurant sur la foi des prophètes, que de lui naîtrait un roi de la terre, lavant ses opprobres, et l'élevant par-dessus les nations. C'était merveille nouvelle à la terre,
2g8 ANALYSE
au milieu de se§ mollesses et de ses licences . qu'un peuple espérant un ré;^énéraleur , et comptant, dans un inquiet silence , les époques d'une venue obscurément annoncée (i). Déjà cette croyance avait pénétré jusqu'à Alexandrie, et la nouvelle académie, discutant plu*sieurs de ses dogmes , les ébranlait de la théosophie des mages de l'Orient : des sectes se déchiraientj les Juifs mêmes se trouvaient trop d'abus et de superstitions. Des voix appelaient une réforme; d'autres voulaient un sauveur; Des populations quittaient les villes et allaient au désert écouter les prophètes. Jean baptisait aux rives du Jourdain annonçant un Messie ; la terre, agitée et muette, semblait travaillée d'un grand enfantement.
Alors les tems s'accomplissent : vient un être qui entraîne les disciples de Jean et toute la foule : les prophètes se taisent : il naît obscur, grandit en raison, enfin parle comme chargé d'établir parmi les hommes l'égalité, la paix,
(i)YilIers, Essai sur la reformcttion , Paris, 1806. C'est un excellent livre, qui m'a élë forl utile; mais il est mou de pensées : il porte le cachet de l'empire.
l'amour du prochain. Le voilà qui s'avance avec une majesté simple, mais forte d'une mission supérieure. Grave et mesuré en actions, ingénu , simple en paroles , on le dirait n'être pas de la terre , mais profond et transparent comme l'azur du ciel : souverainement doux et aimant, il ne s'anime que devant la grossièreté du vice : il annonce une adoration d'amour : il évoque de l'homme sa dignité en faisant morale des sentimens innés dans soa cœur : il veut une religion universelle, une fraternité de tous les hommes : un père, une famille , un culte, un amour : telle est le précepte de sa loi nouvelle : il le dévelappe et l'applique : il envoie des hommes simples le répandre : ils vont , ils parlent, ils subjuguent le monde, pendant que le nouveau venu , poursuivi par le fanatisme de la vieille loi , traîné au milieu des tortures et de la mort , se montre modèle sur-humain de patience, de douceur ferme et sublime : il meurt en^n , martyr de sa vérité , et par cette solennelle et terrible épreuve légalise sa mission.
Si ce changeur du monde n'a pas existé , admirons la création d'un tel idéal; mais s'il a vécu, si le récit même d'un ennemi n'est pa*
OOO ANALYSE
mensonge, si sa vie a été supérieure à tout ee qu'on en peut dire , quel est-il cet homme nouveau , qui, fort de faiblesse, imposant de simplicité, écrase de son humilité trois mille ans de héros et de grands hommes , et se lève majestueux à l'aurore d'un nouveau monde?
Cet homme , moi je l'adore ; j'adore lui et sa parole sous le nom de Christianisme : il faudra même que les incrédules en acceptent la croyance, comme la mieux faite pour élever l'intelligence et ennoblir le cœur, comme nécessité d'une grande civilisation. Celle croyance fait des hommes libres et justes, enseigne la soumission aux devoirs et aux lois; elle avertit la prospérité et relève le malheur ; elle veut l'égalité , l'amour des semblables , le respect, l'inviolabilité de l'homme : elle est l'afFranchissement de la dignité humaine , et fait d'une existence ordinaire un drame sublime. Voilà ma religion , voilà celle qu'il faut désormaisà un monde grandement civilisé. A, son début, et fondée sur de telles idées, elle était trop en avant du siècle et du pays qui l'ont vue naître : aujourd'hui , malgré notre civilisation même la plus récente^ nous ne sommes pas encore à son niveau: mais nous sen-
DG LA. MORALE ÉVANGÉLIQUE. 3oi
ions le besoin d'y venir : nous allons bientôt y arriver. Un siècle libre et nouveau commence qui veut religion libre et grande comme lui : les cultes difïërens sortis de cette croyance vont subir des conséquences qu'ils n'ont pas su prévoir; ils sont passés, ainsi quelestems des prophètes et des sectes. A un siècle positif il faut une religion positive : elle n'est ni à trouver, ni à inventer ; elle est écrite ; reste à la faire agir et parler. Elle aussi doit être enfin une vérité ; et pour venir enseigner cette parole aussi simple que belle , il n'est besoin ni de privilèges, ni de pompeux appareils : il suffit d'un cœur droit et lort^ d'une grange et d'une croix de bois. Cette croix modeste^ mais si grande d'égalité et d'espérance , cette noble sœur de nos trois couleurs, serait fière de les adopter et de s'en parer , et confondant les deux signes de la liberté religieuse et politique deviendrait la bannière de tous les peuples jaloux de conquérir leur dignité.
Pour accomplir cette œuvre nécessaire , et faire retourner le Christianisme à sa naissance^ à ses premiers bienfaits de liberté et de justice, les obstacles sont grands encore ; mais , d'une part la haine ^ et de l'autre l'imprévoyance
X)nt aplani les plus difficiles. Peut-être même tlans leur grand et prochain naufrage les autres croyances , mieux instruites , se hâteront d'accourir et de se joindre à celle qui saurait les sauver. C'est beaucoup prétendre que l'espérer ; mais l'entreprendre est généreux dessein : quoique advienne je l'essaierai : ici , seulement je prends date, et trace ma route par un premier effort.
Aujourd'hui une religion doit être d'abord dans le siècle ; c'est-à-dire qu'elle doit s'appuyer de ses lumières , de ses sciences , et surtout de ses institutions politiques : au lieu de les craindre libres et fortes , elle doit les trouver toujours timides et esclaves, en les appe»lant à de plus grands développemens. Cette religion est dans le principe du Christianisme, et malgré des apparences décourageantes , je crois pouvoir le démontrer.
Il faut encore, et c'est là sa grande épreuve ^ il faut qu'elle soit même religion pour ceux qui ne voudront pas croire^ et ne reconnaître qu'un homme dans le Christ. Abordons hardiment les difficultés; les éluder est faiblesse. Au moins ils ne sauraient nier le fait historique , ni récuser tant et si éclatans témoigna-
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ges. Il faut alors qu'ils reconnaissent en Kii Tailleur d'une révolu lion morale, enfantant la liberté, l'égalité, l'amour du prochain parmi les hommes. Ce fait me suffit; il est une religion tout entière : on ne saurait en admirer de plus grand , de plus profondément respectable. Ils seront forcés de se taire : pour ceux-là la croyance sera admiration. Ensuite, je les attendrai aux jours d'épreuves et d'adversités ; je les attendrai à leur agonie , s'il le faut : vous verrez quel sera le dernier soupir de ces fiers raisonneurs : il sera élan d'une foi vive et sincère ; et au fatal instant , leur adieu à la vie volera à cette grande image autrefois leur admiration , et aujourd'hui leur dernière espérance.
Quant aux autres , cette croyance sera sentiment de cœur et raison saine. Si les esprits éclairés et généreux sont fiers d'admirer le sublime des actions et des paroles, qui fut plus digne d'être leur soutien ici-bas et leur espoir un jour , que celui qui est venu par son exempleexalter la dignité humaine au-dessus d'ellemême et lui donner une grandeur facile , qui semblait peu faite pour les misères de sa fragilité ?
Après cet homme , sur-humain de fait seul, viennent ses disciples qui racontent et commentent sa vie et ses paroles : ici commencent les explications des hommes, commentées ensuite par des explications non velles.Ce n*est pas le lieu de poursuivre tous les développemens de cette religion naissante , et qui s'en va se défigurant, plus elle s'éloigne de son origine : ce serait faire son histoire. Il s'agit de trouver la religion d'un grand siècle dans les préceptes et le principe du Christianisme : c'est désor* mais par le sujet seul qu'il faut éclairer et convaincre , et faire parler d'elles-méme des vérités trop long-temps oubliées.
ARTICLE II
Religion de seniimenti
Dès les premiers pas une difficulté cruelle est venue briser ma faible raison : heureux les pauvres d'esprit! {St. Math.) 5 et ici les mots sont d'une précision désespérante : j'avoue que mon débile entendement s'en est long-temps
DE LA MORALE ÉVA]NGÉL1QUE. 5o5
révolté : commencer par maudire l'inlelligence et cette raison que le spiritualisme avait placée sublime au sein de la divinité , me semblait égal outrage à Dieu et à l'homme: mon ignorance aimait mieux croire à une erreur qu'à un blasphème : et dans ce doute infernal , qui creuse et ronge , il fallait bien abandonner à son néant un spiritualisme menleur, qui me disait la raison divine, quand elle n'est que pitié et misère ; il fallait bien trembler d'incertitude devant une parole^ qui rejetant d'un ton sévère l'intelligence , ne m'offrait d'autre condition de bonheur qu'un entendement ordinaire.
Mais lorsque, arrivé devant les pauvretés de cette raison si vaine ^ elle ne fut plus à mes jeux qu'un don plus souvent funeste qu'heureux , plus souvent méprisable que digne de respect, je commençai à trouver moins sévère sa malédiction. Je sentis, j'espérai quelque chose de sage que je ne pouvais comprendre, et m'avançai moins abattu dans, cette route obscure et cruelle , dont tant de fois j'avais desespéré de sortir.... Et, lorsque descendu avec l'analyse au fond de l'homme, et qu'interrogeant ses abîmes , j'entendis battre en
5o6 ANALYSE
son cœur une conscience toujours pure, au lieu que celle de sa tête raisonne toujours inégale i vaniteuse ou perverse , lorsque je crus entrevoir que cette conscience de cœur était la morale éternelle de tous les tems et de tous les lieux, au lieu que la vanité intellectuelle n'en est presque toujours que la honte et le fléau , alors un trait rapide de lumière vint éclairer mes obscurités ; je ne l'entrevoyais encore que de loin , fugitive et vacillante , comme une de ces clartés d'espérance qui;, aux jours de tempête et de mort^ annoncent le port et la vie peut-être. Et plus j'approchai de cette terrible parole qui de loin avait terrassé mon ignorante faiblesse , plus je m'étonnai de renaître en force, en me sentant confondu de sa sagesse, et en la voyant si savante de l'homme, proclamer, depuis vingt siècles bientôt, des vérités physiquement sublimes, dont les sciences positives ont à peine encore conquis quelques fractions : j'osai ne plus désespérer de moimême , et fort de ce grand et nouvel appui , me confier à ce que je voulais atteindre.
Dans toutes les exaltations et les énivremens d'une jeune vie, jamais homme n'a senti les élans d'un tel moment j et quand je pénétrai
DE LA MOUALE ÊVAWGÉLIQUE. 307
plus calme dans le sanctuaire où sont écrites ces grandes vérités, et que j'en découvris le majestueux développement , j'osai croire à quelque honneur, si je pouvais dire ce que je voyais et me faire l'interprète d'une parole si profondément ignorée.
L'école de Platon l'avait déjà entrevue , et dans ces derniers tems les investigation des sciences l'ont mise au grand jour, cette immense et profonde différence des fonctions , qui dans l'homme constituent sa vie intérieure d'une part, et de l'autre l'existence extérieure, la vie des rapports. Planant au-dessus de ces vérités, l'Evangile les avait prolamées, autant comme disposition organique, que comme résultat moral et fécond en sublimes conséquences. C'est sur cette connaissance toute physiologique que reposent sa morale et ses préceptes ; résultat aussi consolant que nouveau , que nous avons déjà retrouvé au fond de la conscience (i) et de la morale , mais qui va se déployer ici dans son essor religieux.
Ainsi , cette première vérité : heureux les pauvres d'esprit! énoncée sous une forme qui
(i) Voir la noie, pat^e 244-
3o8 ANALYSE
soulève toute vanité ignorante, renferme un sens profond : elle avertit que ce n'est pas à une intelligence d'autant plus incertaine qu'elle est plus libre , que l'Evangile va demander le bonheur et la dignité de l'homme : mais alors d'oii viendra sur la terre sa force , son honneur, et ses vertus? voici la réponse :
Ton cœur est ton seul tre'sor.
{St. Maû. 48.)
T^elle est la première conséquence de cette prévoyante parole^ qui déclare l'intelligence félone au bonheur de l'homme, pour réserver au cœur sa promesse solennelle.
De cette seule maxime vont découler toutes les pratiques chrétiennes , la morale d*amour et de sentiment, et ses actes sublimes. Pour mesurer toute la portée d'une telle prévoyance, il faut arriver à elle, après avoir traversé les inconcevables pauvretés de l'entendement humain. Comme s'expliquent ainsi ces désespérantes contradictions, ces cruels et subits passages de l'élévation à l'abaissement , qui confondaient Pascal, et faisaient douter ce religieux génie , s'il n'y avait pas deux hommes dans l'homme !
DE LA MORALE ÉV ANGÉLIQUE. Sog
L'Evangile se complaît à cette vérité et y retourne maintes fois , pour faire comprendre son importance :
La joie du cœur est la vie de l'homme. , ( E celés. 2 3. )
Il n'y a pas de joie qui e'gale celle du cœur.
(/6tJ.3o. ) Garde ton cœur plutôt que toute autre chose.- c'est de lui que procèdent toutes les sources de la vie.
( Proif. 4- 23. ) Heureux l'homme qui n'est pas condamne' par sa conscience! {^Eccle's. i4')'
Voilà donc le cœur seul en possession de la destinée humaine ? Quel sera le premier effet de cette éclatante adoption ? Quel va être son premier besoin , son premier élan :
Donne à qui te demande. {St. Math. 5.)
Dieu est charité'. ( St. Jean. 4-)
Soyez revêtu de charité qui est le lien de perfection.
(Épàr. aux Colos. 3. 14.) Je vous donne un commandement nouveau , que vous vous aimiez les uns les autres : c'est à cela que je vous reconnaîtrai. [St. Jean. i3. i4.)
Maintenant on comprend toute ta grandeur de ce privilège accordé au cœur^ dont les sentimens , mis en action, sont une religion , vivante d'amour el de générosité : par celle
3lO ANALYSE
conscience de cœur, la vie ne peut être qu'une continuelle morale, dont la première nécessité est le bonheur d'autrui. Amour du prochain , fraternité des hommes, égalité de droits, telles sont les immenses conséquences de ce privilège , et ses titres à fonder une croyance digne des peuples les plus instruits. Une grande et éternelle maxime va résumer cette pratique du sentiment, et guider dans ses applications :
Toutes choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les de même. {St. MalJi. 7.)
La destinée humaine est renfermée dans ce précepte , expression la plus morale d'un besoin presque physique. Pour sentir ce qu'on doit aux autres, il suffit de sentir ce qu'ils nous doivent : cette vérité est à la portée de toutes les intelligences. Sauvage ou civilisé, ignorant ou instruit ^ heureux ou infortuné, l'homme saura toujours ce qu'il doit faire, en sentant ce qu'il voudrait qu'il ne lui fût pas fait. C'est une vérité pratique et journalière, c'est un guide infaillible qui relève de ce sentiment conservateur , sans lequel l'homme ne saurait vivre avec soi, ni avec ses semblables.
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JeuDe homme, réjouis-toi dans ton jeune âge, et que ton cœur te rende content dans tes jeunes années ; marche comme ton cœur te mène, et souviens-toi que pour tout cela tu paraîtras en jugement,
( E celés. 13. )
Avance , jeune homme , dans la joie de ton cœur ! jeune fille , avance aussi dans les ardeurs du tien l ne demandez qu'à votre cœur vos inspirations, vos actions ^ vos pensées î au cœur est le cri de Dieu, au cœur est son temple sur la terre ; sojez fidèles à toutes ses inspirations ; mais n'oubliez pas que vous êtes en présence du jugement des hommes , preriiière épreuve d'un jugement plus juste, et plus solennel.
C'est par le cœur que l'Evangile a conquis l'univers : c'est en plaçant à ce foyer de toutes générosités, la dignité et la félicité humaine, qu'il apprend à l'homme à trouver en lui-même une grandeur, que sa raison a été vainement chercher ailleurs.
012 Aîf ÀL YSE
ARTICLE IIL
BeUgion d'intelligence.
Cependant l'Ecriture n'abandonne pas entiè-? renient l'intelligence. Elle nous enseigne que la volonté est libre, et que c'est à elle à diriger la raison ; mais elle a peu de confiance à ce guide si noble, mais si incertain. Ce n'est que par l'éducation que l'intelligence se forme , s'instruit, et se façonne au bien. On reconnaît dans toute cette prévoyance le profond développement des principes qui viennent d'être exposés, et qui vont bientôt recevoir une éclattinte confirmation, quand nous allons voir que la morale évangélique consiste à suivre les inspirations du cœur , en opposition d'une volonté toujours trop docile aux emportemens des passions.
Le Seigneur a fait l'homme dès le principe et l'a laisse' dans la puissance de son conseil.
( Ecclés. il\.)
En laissant l'homme dans la puissance de
DE LA MORA-LE ÉVANGÉLIQUE. 5l5
son conseil, la Divinité proclame son libre arbitre : ce libre arbitre, sicber à quelques pbilosophjes, leur a tourné la tète : au lieu d'en faire raison modeste, elles en ont fait arrogante vanité, et se sont perdues en une confiance aveugle et funeste. En craignant de remettre à cette libre volonté la destinée d'icibas, l'Evangile fait preuve d'une science profonde des travers de l'esprit^ pires encore que ses infirmités.
La vie et la mort , le bien et le mal sont en présence des hommes. [Ecclés. Sa.)
Tels sont les inévitables effets de l'ignorance ou de l'instruction : d'elles dépendent le bien ou le mal ; et comme toute grande civilisation apporte avec ses bienfaits des passions et des délires nouveaux , on ne saurait trop admirer cet abaissement de l'intelligence ;, et une défiance si prévoyante. Cependant il est nécessaire de la cultiver -, c'est un besoin , c'est un devoir.
Ne néglige pas le don qui est en toi.
(iSi. Paul à Tiinol.) Celui qui rebute l'instruction ne'glige son ame.
( Proy. 17.)
3l4. ANALYSE
L'Évangile est tellement en doute de cet orgueilleux entendement, même cultivé, qu'il le veut sobre de jugemens, sur-tout envers ses semblables.
Ne jugez pas {K>ur n'être pas juge's. On vous jugera au même jugement dont vous aurez jugé : on vous mesurera à la même mesure. [St. Math.)
Portez les fardeaux les uns des autres.
{^Èpùr. aux Galat.)
Ces dçux préceptes d'indulgence et de tolérance sont nobles et touchans ; ils enseignent cette bienveillance mutuelle, sans laquelle il n'y a pas de vie sociale : dans les animosités de la vie, comme dans les grandes discussions politiques , ils désarmeraient la colère et les fureurs , argumens stupides de la faiblesse ou de l'injustice.
Si lu vois un homme entendu, cherche-le dès le matin , et use de tes pieds le seuil de sa porte. ( Ecclés. 8. 3o.)
Outre le mérite de l'expression, est-il de meilleur conseil que celui qui envoie l'intelligence se former et s'instruire près des hommes entendus ? mais ces hommes sont rares , ils se liennent à Técart , il faut les chercher. La jac-
DE LA MORALE ÉVANGÉHQUE. 5l5
lance ignorante est hardie à se prôner et à se mettre en avant. L'homme entendu rentre en lui-même , observe , et ne se donne qu'à qui mérite de le comprendre.
Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence , gardera vos corps et vos esprits.
( Epùr. aux Philip.)
Quand votre intelligence sera devenue modeste , tolérante et profondément instruite de son humilité, alors , fidèle aux inspirations du cœur, elle fera de toutes vos actions , de votre vie entière, un bonheur qui sera comme une paix de Dieu : votre corps lui-même , façonné au noble et salutaire usage de ses fonctions, et inhabile aux excès qui énervent et dégradent , sera la forte enveloppe d'une ame forte, et prête à recevoir , sans les craindre , les peines et les douleurs. -,
11 est avec chacun de nous ; c'est par lui que nous avons la vie et le mouvement.
{A et. des Apôt. 27.)
Oui, elle est au dedans de nous^ autour de nous , elle nous inonde de sa magnificence , cette grande et immortelle sagesse qui a voulu que tout fût vie dans l'univers ! oui , elle est
3l6 ANALYSE
aussi inconcevable au moindre brin d'herbe , que dans la splendide profusion de ces astres , dont le roulement éternel et silencieux est le concert et l'hymne du Ciel ! Et nous , sur la terre, que noire vie soit aussi l'hymne du Créateur : sachons Fadmirer aussi bien dans la force qui agglomère les molécules d'un caillou, que dans celle qui fait les profonds mystères du cœur et les sublimes élans de la pensée. Cette puissance est tout, est partout. Si nous sommes ici-bas les seuls êtres capables de la proclamer, de la reconnaître, de la sentir, que nos voix la célèbrent, que notre silence l'admire encore, et que nos actions l'honorent par le noble usage des dons qu'elle nous a dispensés.
Ce grand privilège est celui de l'intellignce : c'est à elle à apprendre ses devoirs et sa mission. Mais pour arriver là, il faut qu'elle passe par des progrès lents, incertains, élevés, dont le développement est profondément tracé par l'Evangile :
Quand j'e'uis enfant, je parlais comme ua enfant, je pensais comme un enfant j mais lorsque je suis devenu homme , j'ai quitte' ce qui tenait de l'enfant. Nous voyons niairitenant d'une manière confuse ; mais alors nous verrons face à face.
[Sl. Paul aux Corinth. i3. ii. 17.)
DE LA MOUALE ÉVAUGÉLlQUE. 3l7
C'est par la culture seule de son esprit , que l'homme peut monter aux hautes connaissances : mais encore, que de temps, de peines, d'incertitudes ! presque tous , par découragement ou vanité , s'arrêtent au point où l'on ne voit plus que d'une manière confuse : les forts seuls arrivent , et voient face à face.
La morale évangélique, la religion du cœur est, dans ses pratiques, un contre-sens sublime aux passions intellectuelles.
Si l'Evangile a commencé par frapper de doute et même de réprobation l'intelligence , en déclarant heureux ceux qui en sont pauvres, si ensuite il a proclamé avec tant de confiance le bonheur réservé aux senlimens du cœur , c'est que de ces deux premières vérités devaient naître les pratiques de la morale chrétienne.
Ainsi s'accomplit une grande prévoyance , et une religion d'autant plus admirable, qu'elle est plus aisée. L'antiquité savait bien honorer l'héroïsme humain, l'abnégation de soi-même, lorsque quelque occasion grande et rare la niellait au jour. Mais en faire une morale fa-
3l8 AWALlfSE
cile et sublime , que tous peuvent pratiquer à l'instant^, et dans toutes les occasions de la vie, cette mission n'était réservée qu'au Christianisme. C'est là sa grande et majestueuse figure. C'est en apparaissant avec des traits si noblement nouveaux, qu'à son aspect, la terre fliétrie s'est ranimée de force et de vigueur.
Ecoutez les développeniens de cette grande parole :
Quel mérite à faire du bien à ceux qui nous en font : les me'chans font de même ; mais faites du bien sans en rien espe'rer, et votre re'compensesera grande.
[St. Luc, 6. 32.)
Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. (St. Math. 5.)
Si ton ennemi a faim ou soif, donne-lui à manger ou à boire ; en faisant cela tu amasseras des charbons de feu sur sa tète. [Epdr. aux Rom.)
Il n'y a que l'élan du cœur pour répondre à la magnificence de ces paroles : elles sont sublimes de contre-sens avec les vanités d'une intelligence , toujours si petite et si lâche dans ses jalousies et ses haines.
Rendre le bien pour le bien n'est que devoir, que probité morale : et cependant c'était la plus grande vertu des anciennes religions. Mais rendre le bien pour le mal , plaindre et
DE LA MORALE ÉVAWGÉLIQUE. 5l(^
secourir un ennemi, est un bouleversement sublime , dont le premier exemple appartient à celui qui est venu le donner dans toute sa grandeur.
II n'est pas de jour qu'il ne faille lutter contre soi et contre les autres, et celui qui obéira au précepte évangéiique , sera aisément noble à lui-même , et à ceux qui l'outragent. Ce triomphe de soi-même entraîne et subjugue par ses dramatiques émotions. Le génie deCorneiîie l'avait bien deviné, et dans Cinna , son Auguste n'est si grand , que parce qu'il suit, à la lettre le précepte de l'Evangile , et arrive à son accomplissement par une gradation d'épreuves, de luttes, de sentimens , dont la scène française n'a pas su profiler depuis. Corneille seul a songé à faire des hommes.
Approfondir l'Evangile, c'est descendre dans les plus grands secrets du cœur humain : le tems n'est pas éloigné , où les sciences physiques vont venir dévoiler des vérités souvent cachées sous une enveloppe mystérieuse , mais au fond desquelles repose une sagesse immense. Dans ce moment, profondément frappé de cette éclanle adoption du cœur au préjudice de ^intelligence , j'en suis venu à penser
020 ÀWA.LYSE
qu'elle élait le symbole de la rédemption morale : avant l'Evangile, l'intelligence avait élevé à la Divinité une foule de cultes plus oit moins bizarres. En fondant le règne du cœur^, sur le régne des extravagances intellectuelles, l'Ecriture a racheté l'homme de lui-même; et le relevant d'une dignité qu'il portait en lui , sans le savoir , a , par cette révolution , je pourrais dire physiologique, accompli sa nouvelle mission sur la terre.
ARTICLE IV
Maximes et conscquence?.
En nous laissant dans la puissance de notre conseil, l'Evangile nous donne, par notre libre arbitre^ le privilège de nous épurer ou nous pervertir. Si la volonté a toute liberté , il lui est, par cela même , impossible d'être chargée de la dignité humaine. Avec une telle responsabilité , elle ne serait plus libre. Pouvoir agir bien ou mal , c'est être entièrement libre : celui qu'on enchaîne pour le faire sage , ne l'est qu'en dehors; celui là seul l'est profon-
dément , qui sait , et veut l'être par les périls mêmes de la liberté.
Dieu n'a pas ^gard à rapparence des personnes> ( St. Paul aux Hom.)
Voilà l'enseignement de toute égalité : les iiommessont égaux de droits dans la nature : l'orgueil a pu seul se faire accroire qu'ils naissaient inégaux. Devant Dieu , devant les hommes^ il n'y a de distinction que par l'intelligence et les sentimens.
11 j a bientôt deux mille ans que ces paroles de justice et de liberté, se sont fait entendre a la terre. Gomment pendant tant de siècles , les institutions sociales n'ont-elles été qu'outrage perpétuel à ces maximes? Comment le génie infernal de domination a-t-il pu faire d'une parole d'égalité, de liberté , une puissance de privilège et d'esclavage? Que l'histoire vienne enfin racontera haute et puissante voix, cette immorale dérision de dix-huit siècles ? Qu'elle s'étonne , si elle ose , de leurs injustices j de leur barbarie , de leurs monstruosités? Qu'elle s'étonne de l'acre indignation des penseurs du dernier âge , du cri formidable de vengeance qu'ils ont poussé, et des appli-
cations , si burlesquement épouvantables, par lesquelles cette grande vengeance s'est accomplie? Qu'elle s'étonne donc à voir frappée de l'analhème évangélique , une intelligence si habile à tourner d'augustes vérités en passions funestes et en méfaits plus funestes encore? Mais, qu'instruite à cette terrible école, elle vienne aujourd'hui, plus calme et plus heureuse, annoncer la résurrection légale d'une justice , d'une liberté, d'une morale , qui vont commencer un monde nouveau! les temps approchent ; il faut enfin que les hommes comprennent, et profilent.
Après la leçon des individus, vient la leçon d^s peuples.
II faut être soumis non-seul eracnt par crainte Je punition , mais encore par conscience.
{^ÉpCt. aux Rom. i5. 5,)
Celte intelligente soumission aux lois est exigée aussi bien des gouvernans , que des gouvernés : au défaut d'intelligence , c'est encore à la conscience du cœur que s'adresse l'Ecriture. Ce sentiment des obligations auxquelles sont tenus les citoyens entre eux , celte conscience de leur liberté religieuse el poli-
DE LA MORALE EVANGELIQUE. 02d
tique , est profondément respeclée par toutes les constitutions sages, et c'est sur elie qu'elles fondent leur force et leur durée. Nos institutions nouvelles ne sont guères que l'aocomplissement de celte grande vérité :
HeureuTJ ceux qui ont soif de justice, ils seront rassasies. {St. Math. S.)
C'est la leçon des peuples et des rois : on peut dire, en élargissant la pensée d'un orateurde la nouvelle civilisation (i), que la terre a soif de justice , d'ordre légal , et que c'est le noble besoin qui , dans ce moment, la tourmente et l'agile. N'est-ce pas admirable, qu'après dix-huit cents ans^ une des belle paroles de notre époque , soit l'écho fidèle d'un mot évangélique ?
Heureux les pacificateurs , ils seront dits fils de Dieu. {St. Math. ch. 5.)
Tu ne tueras pas ; celui qui tuera sera juge.
{IblJ.)
Si les hommes étaient pénétrés de ces vé-«
(i) Foy. La France a soif d'ordre Ic'gal.
rites , et sur-tout ceux , aux mains desquels la fortune met le pouvoir^ la terre n'aurait pas à déplorer les désastres sanglans des discordes humaines, et les fléaux plus affligeans encore de ces guerres formidables qui épuisent les nations les unes contre les autres. Leur plus grand malheur n'est pas le sang répandu : le sang n'a droit qu'à l'horreur : mais ce profond esclavage , nécessaire au despotisme militaire, cet abrutissement^ qui fait de l'homme une machine tuante et sans raison , celte mort morale, cette honte humaine, ont seules droit à l'indignation.
La mort est proscrite par l'Evangile : tu ne tueras pas : l'ignorance seule de l'homme, a pu s'arroger le droit de tuer un homme, en appliquant la mort comme châtiment; c'est le reste de la féodalité et d'une justice qui ne connaissait ni sa dignité, ni sa mission. Celui qui tuera sera jugé. Si en prononçant l'arrêt fatal, chaque juge avait présent à la pensée ces solennelles paroles, et songeait qu'il aurait bientôt à rendre compte de sa décision devant le juge des juges, l'elïroiseul, au défaut de logique , l'empêcherait d'être absurde.
-X'És^lise a horreur du divorce; mais elle to-
DE LA MORALE ÉVAKGÉLTQUE. SîS
l^re la mort : c'est outrage profond et inconséquence à elle-même et à l'Evangile,
Heureux ceux qui souffrent la pertc'cutipn pour la V,., justice; les cieus sont à eus.
( St. Math. 5. )
'Dans cette grande cause encore pendante devant le siècle , et dont il va faire un drame européen ,, dans cette lutte toujours périlleuse et: souvent sanglante du droit contre le privilège , du juste contre l'injuste, d'intrépides et nobles penseurs ont pu succomber : de purs héroïsmes, de généreuses têtes pourront tomber encore. La liberté n'a grandi que sur la, tombe de ses martyrs. Mais pour les souffrances d'un étroit et court passage^ pour une mort de quelques heures, quel avenir d'honneurs et d'immortalité? Gomme l'histoire ^ racontant un jour la régénération actuelle, se complaira aux noms de ceuxqui,pour cette grande et sainte cause , n'ont reculé devant aucun sacrifice, ont accepté avec joie tous ses périls, et n'ont pas craint de payer l'avenir de leur sang !
On se plaint chaque jour de la décadence de
cetlehauteéloquence^que fit entendre lacbaire
cvangélique devant le siècle de Louis XIV : on a bien raison : mais la faute est aux hommes et non aux choses. Bossuet^ Massillon, Fléchier, et d'autres encore, n'ont été puissans en ])aroleSj que parce qu'ils remuaient leur époque en raison. En l'instruisant aux misères, aux vicissitudes, aux vérités humaines, ils parlaient en avant d'elle^ et préparaient sans le savoir^ au siècle suivant^ celte philosophie, d'où sont sorties les applications du nôtre. Supposez de tels hommes en présence des^ événemens que quarante ans ont ve passer, qui s'accomplissent , qui vont s'accomplir encore. Qu'ils viennent avec leur grande et large j)arole, devant cet âge qui veut une religion claire et libre ^révéler le secret de leurs forces à leurs débiles successeurs? Qu'ils viennent leur apprendre à trouver dans l'Evangile ^ une religion mère de toute science et de toute générosité, et faire comprendre à d'inutiles passions, que, lorsque les peuples sont ignorans,^ ce sont les ministres de la religion qui font les peuples ; mais que lorsque les peuples sont éclairés, ce sont eux qui font les ministres de la religion? Quelle doit-êlre amère la soufTrance de ces ombres illustres et gêné-
reuses , en voyant leurs trisîes héritiers comprendre si mal leur mission, leur siècle, leur avenir!
Viendra bientôt l'inévitable discussion des besoins religieux , alors que nos droits politiques seront mûris et assurés. Que répondra le catholicisme, quand, traduit au tribunal de l'histoire , on le fera comparaître face à lace avec l'Evangile ? que répondra la réformation elle-même, lorsqu'elle aura à rendre compte de ces pitojables discussions de dogmes, de ces futiles et indignes pauvretés de disputes dont elle a pu entraver la parole évangélique , et en faire souvent un bigotisme (i) fanatique.
On vient accuser notre âge d'indifférence en matière de religion : ce n'est pas lui qui est indifférent, c'est la religion qui est restée diffé-
(i) Quand on voit, dans quelques pays , l'homme passer son dimanche, sans oser souffler, regarder ni entendre , dans une extase crease.et farouche, aussi nuisible à lui qu'à Dieu , il faut hausser les e'paules devant cet être qui se croit homme : je vois le moine du septième siècle ; et encore ce moine e'iait excusable : c'était son état. L'Angleterre est le prototype de ce bigotisme absurde : cette vieille terre qui se dit libre , est de fait , pour la conscience religieuse, la plus profondément esclave du l'Europele bigotisme reformé y est violence et tyrannie.
rente de lui -, ce siècle raisonneur veut, le vrai et le simple : ils sont dans l'Evangile, il n'y a qu'à les faire parler et agir.
Si quelque nouveau minisire d'un culte qnî expire par lui-même, se fût pénétré du présent et de ce qui se prépare, et, qu'habile aux inspirations des orateurs du grand siècle, adoptant le nôtre, il eût ambitionné d'arriver à notre lîalionale tribune, quel honneur pour lui et pour sa cause^ s'il avait pu y paraître, non plus annonçant la vengeance et l'anathême , mais clair et fort comme la raison nouvelle, se mettant en avant de toutes les libertés, l'Evangile d'une main et la politique de l'autre ?
Le trône de saint Pierre est vermoulu ; on aurait peut-être pu sur sa poudre en refaire un nouveau de raison et de grandeur. Mais les momens pressent ; peut-être sont-ils déjà passés. S'il n'est plus temps , le tort vient des liommes seuls.
Il faut dans une grande nation, une croyance dominante ; mais une croyance dominante n'est pas une religion d'état^ qui est une faute contre l'état même. îl faut une croyance digne d'agrandir riiomme, enseignée librementdans les écoles comme couiplément philosophique
DE LA MOHALE ÉVAINGÉLIQUE. 529
et comme science du citoyen ; c'est une nécessité sociale fi), c'est une liberté de plus, qui ajoute à la force physique et morale d'un peuple. Je ne connais pas de doctrine plus pure, plus conforme aux développemens d'une grande et libre civilisation, que celle de l'Evangile, interprétée telle qu'elle est, telle que la veut le siècle , mais non pas telle que les. passions humaines l'ont faite.
(i) Je pense que c'est un grand vice de la constitution américaine et auquel elle sera forcée de remédier. Chez un peuple oisif et q-i pense, la licence des cultes devient délire de toute espèce; et c'est à cette cause que les Étals-Unis doivent le nombre de leucs aliénés qui, chez eux, est hors de proportion avec celui des autres peuples. Pour connaître la gravité dé celte vérité , ce gouvernement devrait mettre au concours la question suivante : Quelles sont les causes les plus.Jré(]uentes de Jolies dans les États-Unis ? Sa solution leur apprendrait bien des choses, et leur ferait ouvrir les yeux sur une plaie qui s'agrandira avec le lems, et fmirait par une véritable décomposilion morale et intellectuelle. Le devoir des grands législateurs est de fonder un état non pour q.uel-»ques sjèclcs , mais pour toujours.
OÔO ANALYSE
P^érités éternelles.
L'Écriture esl utile à enseigner, à convaincre, à corriger, à instruire clans la justice.
{^St. Paul, 2= É pitre à Tirnotk.')
Sondez les Écritures : ce sont-elles qui rendent te'moignage de moi. {St. Jean. 5. Sg.)
La poudre retourne à la terre et l'ame à l'immortalité'. [Ecclës. 13.)
Arrêtons-nous un instant sur cette grande vérité ; elle est l'espoir cle l'hornme contre sa propre fragilité : mais la philosophie me paraît l'avoir mal comprise.
En affectant de confondre l'âme avec l'intelligence, l'idéalisme avait voulu l'une éternelle comme l'autre : c'est ignorant blasphème : il n'j a que l'âme , que le principe animateur qui soit éternel : son immortalité est aussi inévitable que celle de la lumière du soleil, que celle de l'eau de la mer. Cette explication appelle à son aide toutes les sciences physiques, et loin de les craindre se fortifie d'elles. Une seule goutte d'eau est-elle perdue dans l'univers? qu'elle soit pluie,.
brouillard , neige ou vapeur, il faut qu'elle se retrouve, qu'elle soit quelque pari. Un seul grain de sable peul-il s'anéantir dans les mondes ? il n'échappe qu'à notre faiblesse ; il est toujours présent devant celui qui fait que tout se retrouve. L'immortalité de l'âme, du je ne sais quoi qui est la vie, est aussi physique que l'indestructibililé du calorique, de l'électricité. Son éternité est forcée, par cela seul que nous ne pouvons la comprendre : tout ce que nous pouvons comprendre a une fia ;, donc, tout ce que nous ne pou vous pas comprendre n'a pas de fin ; c'est là que finit Tintelligence humaine f c'est là que s'arrêtent ses efforts, que se brisent ses orgueils ; et où ils finissent , commencent de sublimes et d'éternelles grandeurs.
Parle à la terre, elle t'instruira, les poissons. mêmes de la mer le le raconteront.
{Joh. 12.)
Si je monte anx deux tu y es : si je me coucKe au se'pulcre, l'y voilà» [Jétém. Ps, j3o.)
Parle a la terre, elle t'instruira ; la science^ du globe terrestre, la géologie est appelée aux plus hauts enseignemens- Sans doute elle de-
Ov)3 ANALÏSE
vait commencer par interroger les diverses parties dont ce globe est formé, les couches qui le sillonnent^ lès terrains primitifs ou secondaires qui correspondent à des âges bien éloignés. Mais après ces premières connaissances^ viennent d'immenses questions. Gomment ces forêts ensevelies avec tant d'ordre dans ses profondeurs, y sont-elles descendues? comment ces ossemens fossiles , ces débris pétrifiés d'animaux inconnus, qui sont là pour avertir les siècles à venir et défier leurs expli^ cations, ont-ils été engloutis? là jadis était la surface delà terre, vivaient des êtres animés, et verdoyait une puissante végétation, sous un air libre et pur. Gomment se sont accomplis ces énormes changemens? est-ce par quelque catastrophe terrible et soudaine ? ou plutôt la terre n'aurait-elle pas , comme tout ce qui est, sa vie , ses variations de mouvemens, ses périodes de renouvellement , qui seraient son existence à elle, se mesureraient par milliers de siècles, et dont peuvent donner une faible idée ces couches insensibles qui en moins de trois mille ans, ont fait disparaître plusieurs sols de la Rome primitive? Puisque le mondé est livré aux discussions de la science^ il ne
DE 1.A MOUALE ÉVAKGÉLIQUE. 335
faut plus craindre de faire parler toutes ses vérités ; mais quelle que soit l'explication des hommes, la pensée sera toujours abîmée des inconcevables révolutions qui dorment au sein -de la terre ; et par-delà tout ce que l'on pourra dire , les siècles rouleront toujours j entassant <les révolutions nouvelles.
Les poissons mêmes de la mer te le raconteront : cet appel à l'histoire naturelle, ce témoignage nouveau , invoqué dans toutes les créatures vivantes, peut devenir philosophie aus-si imposante que positive. Après les détails de leurs descriptions minutieuses , il faut s'élever aux vérités générales de leur conformation , des lois qui président à leurs mouvemens , a leur vie, et aux gradations insensibles par lesquelles les espèces s'éloignent ou se rapprochent les unesdesautres(i) : on reconnaît alors une prévoyance et une profusion de création , oeuvre immense d'une immense sagesse ; et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de la simplicité des moyens dans la grandeur des
(i) M. Geoffroy Saint-Hilaire est le créateur de celte pliiiosopliie aussi admirable que cerlaine en ses applications.
résultats, ou de l'uniformité tle structure dans l'incroyable variété d'êtres si différens.
Si je monte aux deux y tujes : la plus belle hymne au Créateur est le Traité de mécanique céleste : plus cette science a pu devenir rigoureuse dans ses calculs , précise dans ses mesures, plus elle est éclatant hommage à une harmonieuse immensité qui humilie et désespère notre entendement. On a pu compter les mondes dont se compose notre système planétaire, annoncer à la minute leurs périodes , leurs révolutions et leurs retours, tracer du doigt le cercle énorme que chacun décrit autour d'un centre mobile sur lui-même , découvrir les lois de gravitation qui opèrent ces gigantesques mouvemens : mais, après tout, ce système de mondes, si effrayant pour notre pensée, n'est lui-même qu'un point dans une immensité plus eiFroyable encore... Il faut retomber de misère sur soi-même , frappé d'une terreur de divinité , dont se sont profondément empreints tous les forts génies, qui ont été explorer quelques-unes des hautes régions.
Si je me couche au sépulchre t'y voilà : descendons du ciel dans la tombe : la mort esl la
lecon Se la vie : un cacîavre! ! tu recules d'effroi ! avance , avance encore : toiiche-le ce cadavre : n'est-ce pas toi? ton image ? ton père n'est-il pas moins que cadavre aujourd'hui? celle que tu aimes , qui te brûle et t'enivre , ne sera-t-elle pas cadavre aussi? et toi-même !., Mais il estglacé ; il me donne du néant! Du néant! il n'en est que pour ton orgueil : dans l'Univers rien ne peut être néant, parce que tout est plein et continu : la mort est encore une merveille ; ce corps inanimé est le fruit de la vie; tu l'as vu agir, penser, aimer et vieillir; le Voilà dormant de l'éternité, et retournant par lambeaux vers elle ; tel que le voilà , c'est encore grande leçon : son histoire ebt celle du genre humain.
Il a été formé comme tous les êtres dans ses enveloppes d'œuf : il les a déchirées pour venir à la vie, pour sortir du flanc maternel; lui qui dormait vivant^ va désormais exister, et un bouleversement de tous ses organes signaie son entrvée an monde. Dans le sein de sa mère il vivait d'elle, de son sang : maintenant qu'il n'est plus elle, il faut qu'il vive par lui-même; ses poumons, jusque là inutiles et affaissés , se dilatent par des cris salutaires, leurs cellules
se gonflent d'un air vivifiant, qui décompose en rouge le sang noir dont ils étaient compri-^ mes. Dès qu'il respire, il vit, c'est dire qu'il a besoin de prendre forces et accroissement. Comme sa bouche est déjà habile à trouver le sein qui doit le nourrir , bien que son intelligence, comme sa vue, ne soit encore qu'un informe liquide? Son cœur est déjà amourjil aime la vie cet être qui ne sait pas s'il est vivant ; dans le tissu même de ce coeur s'accomplit un travail merveilleux; la cloison charnue qui le sépare en deux moitiés distinctes, était perforée d'une communication nécessaire à la circulation du sang dans l'état de fœtus; main-' tenant cette communication serait funeste ; elle s'oblitère par un travail insensible et gradué ; une telle révolution briserait mille fois une si faible machine , si l'homme était charge de l'accomplir ; mais la grande sagesse qui a réglé ces changemens , comme pour se jouer aux difficultés , et par elles avertir l'impuissance humaine, ne se montre jamais plus précise et plus sûre, que dans ce que l'homme peut le moins.
Désormais cet être animé , va croître , grandir, donner la vie, et retomber à l'impuis-
DE LA MORALE ÉVANGlÎLlQUE. Soj
sance : l'enfance, la jeunesse, la virilité^ la vieillesse le poussent et le pressent malgré lui: il faut qu'il se hâte de faire place à ceux qu'il a faits; il faut qu'il s'abîme dans lui-même, dans ses survivans, et se perpétue aux existences qu'il a données : c'est là son plus cher espoir et le rêve de toute sa vie. A son agonie , son dernier regard sur la terre est pour ses enfans: ils sont pour lui une physique immortalité. Agonie ! nécessaire brisement de la vie, auquel se résume l'éternité, c'est là qu'il faut attendre etjuger Fhomme! Qu'ils sont petits j tremblans, terrifiés, ces superbes penseurs, qui ne voulaient rien croire, et bravaient d'audace les crédulités humaines ! qu'ils sont cahiies, résignés et grands, ceux qui attendent quelque chose 1
A qui donc me ferez-vous ressembler ? à qui donc pourrai-je être e'galé? (^Isaïe. ^o.)
A qui faire ressembler la divinité , si prodigue de tant incroyables merveilles ? L'orgueil humain lui a donné des yeux , des oreilles^ un visage; outrage aussi honteux^ que coupable ! Cet orgueil n'a rien pu trouver de plus beau que lui-même, et le voilà faisant Dieu à sa mesure, abaissant l'immense sagesse à
ses propres passions, à ses méchancetés, à ses haines 1 ! 1
yérités de chaque jour.
Ne me donne ni pauvreté , ni ricliesse : fais que je me nourrisse de mon pain ordinaire.
( Prou. 3o. )
Tel était aussi le vœu d'Horace ; aurea mediocritas : seulement son aurea est peut-être de trop, et sent l'atmosphère oià il vivait : ne me donne que ce qu'il me faut : en deçà ou au- <lelà commencent la honte ou le vice. Allez donc vanités de la terre, auxquelles la sottise humaine sacrifie avec tant de ferveur! allez donc tristes et misérables fureurs d'ambilion , d'esclavages^ de petitesses^ qui dévorez la vie î allez tant que vous pourrez aller , c'est-à-dire quelques int.tans; mais au bout, que resteral-il de vous ? vide, misère affreuse : aux jours d'épreuves vous ne serez qu'inutiles et amers regrets.
Reçois volontiers tout ce qui t'arrivera 5 sois patient dans la douleur et les changemeus qui t'affligeront. ( Ecclës. 2.4-)
Invoque-moi aux jours de ta détresse et je te délivrerai. (^Psaum. 5o. i5.)
DU L.i MORALIÎ ÉV ANGELIQUE. 55g
C'est un grand maîlre que le malheur : lui seul fait l'homme : quiconque n'a pas passé par lui, ne peut pas être jugé. De nos jours, l'adversité a donné de grands spectacles : d'un proscrit royal, elle a fait un roi légisiateund'un despote impérial, d'un empereur européen, elle a fait un homme sublime en le montrant à nu.
L'homme fort, aux prises avec l'adversité, est beau d'une vie nouvelle ; il en reçoit des idées, des besoins, même des joies inconnues à la terre ; il respire au-dessus de l'atmosphère humaine.
J'aime à plaindre les gens heureux ; lo bonheur n'est fait que pour les êtres ordinaires. Aux âmes vives et grandes , il ne faut pas une coupe suave,- il la faut amêre et désespérée ; il la faut pleine , non de cette amertume , qui se plaint , s'irrite, s'abaisse; mais de cette amertume qui est vie nouvelle , parce qu'elle fortifie , épure , ennoblit. Avezvous jamais cru être passé à l'autre rive , et regarder de là avec indulgente pitié ceux qui s'agitent sur la rive opposée , se disant heureux? telle est la science du malheur; après l'avoir traversé , l'on se retourne nouveau. Si l'on savait ce qu'il y a de surhumaine
grandeur au fond d'un désespoir résigné , au milieu de déchiremens sans remède, on ne voudrait plus de la vie ordinaire : ses plus grandes félicités ne seraient plus que fadeur et dégoût.
Examinez-vous vous-mêmes; e'prouvez-vous vousmêmes. {£pâr. aux Corinth.)
Ne reprends pas rudement un vieillard; exhorte-le comme un père , les jeunes gens comme des frères , les femmes âgées comme des mères , les jeunes filles comme des soeurs.
( St. Paul aux Ephés. )
Celui qui s'examine est religieux ; celui qui s'éprouve est indulgent.
S'examiner est chercher à se connaître j et, pourThommequi se connaît, chaque moment, chaque objet est avertissement d'impuissance et de misère : il se demande à chaque pas : d'où viens-je? où vais-je? que suis-je? il faut qu'à chaque minute il s'arrête, regardant derrière lui un passé déjà éternité certaine, devant lui un présent si glissant et si rapide qu'il ne peut le saisir, et quelques pas plus loin un avenir qui est encore obscure éternité. Le voilà se consumant à concevoir , justement désolé de n'être qu'atome périssable , jeté comme par hasard au milieu d'éternelles
DE LA MORALE ÉVANGÉLIQUE. 34l
gTandeurs, désespéré de lui-même et encore plus des autres, qu'il voit plus infirmes que lui.
Alors il se replie avec douleur sur lui-même, et dans une terreur inquiète vient se demander quelque force, quelque consolation : il s'interroge, il se cherche, et plus calme il commence à reconnaître que ce sentiment de misère n'est que dépit d'orgueil, dont la réflexion va faire espoir et confiance : il se dit qu'il doit être fraction de cette immensité, puisqu'il a le pouvoir de la sentir et de la proclamer. Son abattement se relève reconnaissance, sa faiblesse devient force et dignité : il espère j le voilà consolé, religieux ; il accepte la vie avec joie , comme sa plus belle offrande à un créateur, que des paroles humaines ne sauraient nommer. Il est fier de la vivre, n'importe son sort ici-bas, puisqu'elle est le lien fragile qui l'attache à l'ensemble immortel. Son sentiment d'impuissance s'est converti en religion forte et grande, et soutenu par lui dans la voie qui reste à parcourir, il reçoit les misères et les amertumes du passage , comme autant d'épreuves pour sa vivante et périssable grandeur.
Ce sentiment religieux est profond dans tous les hommes, dans ceux-mêmes qui le nient
el se font fiers de ne pas l'éprouver. Observezles, seuls, clans l'infortune, dans les brisemens de cœur, chacun de leurs soupirs est hommage à ce sentiment. Vous le retrouvez même au milieu des vanités du monde ; une peine déchirante^ une fin tragique, un convoi de pauvre (car celui du riche n'est que vanité encore), et, dans ce dernier asile, où il entre, où tout entrera, la vue d'un arbre l'unèbre, d'une fraîche couronne sur une vieille tombe, ou bien le soir un beau coucher de soleil, un chant religieux entendu de loin^ que sais-je même, au théâtre une émotion soudaine et dramatique, vous avertissent par un frisson rapide et glacial. C'est le réveil du sentiment de votre misère ; osez-vous y complaire un instant, vous devenez religieux ; mais l'orgueil en a peur, et rentre vite l'oublier au milieu du tourbillon.
On peut mesurer l'intelligence de l'homme à sa religiosité. La demi-science marche fîère et certaine, parce qu'elle ne voit qu'elle j le génie ne voit que ce qui n'est pas lui ; la comparaison l'efîraie ; il est grand, parce qu'il sait pourx'|uoi il s'abaisse. Les peuples les plus civilisés sont aussi les plus profondément em-
preinis du sentiment religieux; et chez eux il se manifeste par ce nombre prodigieux de cultes, de pratiques, d'usages, expression variable, mais profonde, d'un besoin qui domine toute l'humanité.
Le mari doit aimer sa femme comme son propre corps. Celui qui aime sa femme , s'aime soi-même. ( St. Paul aux Ephés. )
L'homme et la femme ne sont pas deux , mais une seule cliair. [St. 3îatlt. 19.)
Dans les fins divines et humaines, l'homme et la femme ne forment qu*un être complet : c'est merveille, dans toute la nature^ que cette nécessaire distinction de deux êtres diïFérens, mais semblables^ destinée à perpétuer tout ce qui a vie, déjà éclatant mjstère dans le règne vét'-étal, et formant ensuite dans les classes vivantes, soit un seul être de ces deux moitiés réunies ensemble, soit deux êtres séparés, vivant de leur vie propre, et seulement attirés l'un vers Tautre à des époques régulières. Dans l'homme, celte nécessaire et prévoyante distinction devient par ses inévitables nécessités, une vie Sh sentimens et de passions, que la vraie morale doit respecter, en les renfermant dans leurs développemens naturels : donner
la vie, et la conserver à ceux à qui il la donne , est pour lui une obligation sacrée ; et son vrai honneur est d'obéir à une prévoyance divine qu'il n'a pas le droit de juger. Les croyances ou les institutions qui se débattent contre une telle nécessité , renient Dieu et mutilent l'homme; et c'est là, il faut le dire, une des grandes plaies du catholicisme.
L'institution du célibat est célèbre dans l'histoire des papes; jusqu'au onzième siècle, il ne fut observé strictement que par quelques communautés religieuses : ce fut dans l'année 1080, que Grégoire Vil en fit une loi obliga^ toire pour tout le clergé. Ce pontife fut habile à organiser le despotisme romain : par cette institution, il étendit sur l'univers une puissance au-dessus de tout pouvoir humain, détachée de tout lien de famille et de société, et ne relevant que de Rome seule. Le clergé allemand se souleva contre cette loi injuste, et dans un concile à Worms , présidé par l'empereur Henri, décréta la déchéance du pontife novateur. De son côté, Rome opposant au concile de Worms, celui de ses évêques, excommunia clergé et empereur. La raison et la justice n'étaient pas de force contre la su-
perstition dans ces temps d'ignorance, et le malheureux empereur, abandonné de tous les siens, fut obligé de venir expier à Rome sa courageuse résistance. Là, par le mois de décembre, les pieds nus, au pain et à l'eau, il fît pénitence durant trois jours et trois nuits, dans une des cours du château , pendant que l'orgueilleux pontife regardait d'une des fenêtres avec la célèbre Mathilde de Toscane, cet avilissement impérial, qui assurait désormais à Rome le pouvoir de la terre.
Dès lors s'affermit une puissance formidable, devant laquelle le Monde courba la tête, et fut forcé de se taire, sinon de croire; puissance aussi hardie que rapide , et courant à ses fins par les moyens les plus directs et les plus positifs, par le célibat des prêtres, la confession auriculaire, l'établissement des ordres mendians, les croisades entreprises par les princes chrétiens sous l'autorité de l'Eglise, qu'ils enrichissaient de leurs donations pieuses et fortifiaient de leur absence; enfin par les indulgences^ les jubilés, le dogme du purgatoire, le culte des saints, des reliques, les pèlerinages et toutes les pratiques qui, faisant consister la foi dans les actions, olaient à l'es-
prit tout droit d'examiner et d'approfondir. Une telle religion est bien loin d'être la belle religion du Christ, religion d'amour, d'égalité, de liberté, religion qui élève l'homme de lui-même etl'appelle au plus saint, au plus grand développement de toutes ses facultés : Famère vérité ne saurait être déguisée plus long-tems. Toutefois, reconnaissons dans cette œuvre immense de la domination papale, une politique, une persévérance et des talens profonds à étendre et maintenir ce pouvoir relevant du ciel ; mais reconnaissons aussi que les lems sont bien changés , et que venir parler aujourd'hui au nom de telles idées, c'est les tuer et outrager ceux à qui l'on s'adresse.
Cet essai peut faire pressentir comment une croyance libre et grande doit s'alliera la civilisation nouvelle, et mettre à sa tête les vérités de l'Evangile. En vain, dans l'Ecriture, beaucoup de passages semblent se refusera tonte explication de science : bien faible ou bien fou qui s'en rapporte à un premier jugement. En approfondissant le sujet, on y découvre des vérités aussi morales que savantes, souvent
DU LA MORALE ÊVAISGÊLIQUE. Ô/jy
emblèmes OQ métaphores, mais toujours sagesse admirable et connaissance de l'homme , qui confond et abîme.
Cette morale si simple de l'Evangile repose sur une des grandes vérités physiques dues aux iavestififations modernes, sur la distinction dei fonctions humaines établie par la naturej^ même ; distinction sans laquelle il ne peut y avoir de science de l'homme rigoureuse.il était difficile de penser qu'une division aussi physique , put se retrouver encore dans les résultats moraux et religieux ; mais là précisément est leur vraie force et leur vraie grandeur.
Depuis quelques années, de généreux penseurs, confondant à dessein le catholicisme avec la doctrine chrétienne , avaient entrepris d'absoudre l'un par l'autre, et de fonder sur leur alliance la liberté religieuse. Leur voix éloquente est retournée sans écho à euxmêmes; elle parlait à qui ne pouvait comprendre : en s'annoncant libre et catholique, elle devenait plus que protestante. Aussi la persécution et l'outrage ont seuls répondu à leurs généreuses inspirations , et déjà le silence et l'oubli sont la seule récompense de leurs nobles mais tardifs efforts.
Pour réhabiliter noire époque de croyance, il n'y a qu'un moyen : c'est de lui apprendre ce qu'est l'Evangile ; c'est de l'initier à ses merveilles, de la former à ses pratiques, afin de lui faire comprendre, en actions et en paroles, combien il est aisé, par le précepte du Christ, d'être à chaque instant un homme grand à soi et aux autres.