CHAPITRE XIIL
Analyse de la politique.
ARTICLE PREMIER
La politique est la science du citoyen : les hommes réunis en société acceptent des lojs communes qui règlent leurs droits civils j mais de plus, ils doivent participer au g^ouvernement; voilà leurs droits politiques.
Ce droit de savoir pourquoi et comment on
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€st gouverné , est la gloire des temps modernes : il est né des luttes sanglantes par lesquelles s'est formée la civilisation nouvelle.
L'instmctimmorlelquicriecàriiomme d'être juste envers l'homme , crie aux citoyens d'être justes envers les citoyens , crie aux nations d'être justes envers les nations : la politique n'est donc que la morale des droits de l'homme et des droits des nations.
Comme pratique , elle repose sur le sentiment du juste ; comme science et théorie^ elle raisonne et combine les droits de chacun.
Son plus grand malheur , au début de notre première révolution , est d'avoir voulu être pratique , avant d'être science , c'està-dire, que des recherches profondes de la philosophie du dernier siècle^ on a brusquement sauté aux applications, avant de savoir comment on devait procéder à cette exécution du renouvellement social : aussi dès qu'il fallut mettre en action les vérités acquises , là commença un calios, qui fut le contraire, l'absurde , le sublime , l'horreur et la mort de ces vérités.
Qu'on ne dise pas que la politique était faite comme science ; deux hommes seulement l'a-
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vaient préparée j Tacite, avec les crimes des hommes , et Montesquieu , avec les Jébris des nations : raisonner sur de tels sujets, c'était faire parler les secrets les plus profonds de l'homme moral et politique. Montesquieu sur-tout, par les vérités des nations éteintes , enseigna les nations vivantes, et prépara les nations à venir. Sur la terre , il n'y a pas assez de lauriers pour un tel homme : nous sommes le commencement de son résultat.
En vain vous cherchez dans l'histoire du inonde , une ressemblance avec notre époque ; vous ne trouvez rien : la raison en est simple. Nous sommes le produit des civilisations passées; nous ne pouvons donc ressemblera rien de ce qui a été : et par un grand privilège, c'est la France qui est le foyer de la civilisation nouvelle : c'est d'elle que part la lumière de l'univers. Pour reconnaître cette influence, il faut en sortir, et aller interroger, auprès, comme au loin , tout ce qui n'est pas elle.
Ce nouveau siècle ne commence pas en 1 800 : il commence en 1789 ou en i8i5 : les deux points sont semblables, pour notre avancement politique : tout ce qui est intermédiaire , est une série d'événemens étrangers, acciden-
tels, contraires, inconséquens : c'est ce qu'oiî nomme révolution. Pour s'entendre enfin, il faut la débaptiser et lui donner son vrai nom, bouleversement social , nivelé par un despotisme : la révolution était convenue en 89 ; le Monarque, la Nation la voulaient , l'avaient acceptée , l'avaient signée ; restait à la mettre en pratique.
C'est spectacle admirable à regarder , que cette régénération libre et grande d'une nation tout entière!
Deux causes l'empêchèrent; la faiblesse et l'ineptie des conseillers de la couronne^ et d'autre part, de fougueuses passions, impatientes de remplacer ce qu'elles ébranlaient : ce fut la perte de tous. Monarque, ministres, ambitieux anciens et nouveaux, nation^ tout périt et se confondit dans le sang, et dans des convulsions^quienfantèrent deshommes gigantesques d'ignorance et d'énergie ; chaque jour^ chaque heure devint un règne , suivi d'un règne nouveau^ le jour > l'heure d'après; cet état convulsif devait finir de lui-même : il ébranla tous les trônes ; ils ont presque tous croulé depuis.
Dans le moment de fatigue et de dégoût,
un homme apparut, et vint se jeter dans les bras de la France ; il lui montra des lauriers -, elle le pressa contre elle , et le porta au palais des rois.
Cet homme peut se vanter d'avoir manqué à la plus belle destinée que jamais mortel ait eue dans les mains ; peut-être trouva-t-il difficile ou ridicule de ressembler à quelqu'un , et sans Wasington , peut-être i'eût-il été pour la France, rien que par vanité : une telle supposition , une tella susceptibilité ne déparent pas un tel homme. 11 se sentait fort , il préféra être fort ; il le fut plus aisément parles armes : la France était alors dans ses armées.
Il se trouva , jeune d'audace et de génie y à la tête de républicains, qui eussent conquis l'univers à coups de bâtons : avec peu , il vainquit beaucoup.
En les entraînant, en les exaltant encore^ il sut les lier à son propre intérêt , et substituer bientôt lui à la France j ce fut son plus grand art , et ses plus grands périls ; il finit par leur persuader que la France était lui ; au dehors des victoires , au dedans lui , mais lui seul. Dès lors , avec beaucoup , il vainquit peu. Ce n'était plus eux , c'était des sujets : périrent la
pensée , la liberté , la patrie -, il n'y eut plus de France ; il n'y eût plus que de grandes armées et l'empereur !
Le rouge me monte à la figure, quand je lis un journal d'alors : Eh! quoi! tant d'abrutissement dans la pensée! un empire de muets! des esclaves couverts d'or et de fer? Une féodalité impériale , toute entière !!! 0 Patrie! Quelle leçon !
Les armes avaient fait la force du nouveau maître ; il périt par les armes : il avait été fort par des masses ; il périt par des masses ; lui seul tomba, parce que la France n'était pas lui; elle respira étonnée , nouvelle, encore saisie de gloire et de torpeur.
Un prince avait vieilli dans l'infortune : c'est la grande leçon de tous. Il rentra avec une charte ; à peine s'il fut compris : la France avait désappris ses droits. L'homme aux lauriers revint j sa gloire le fit re voler au trône; encore une fois il manqua à sa destinée j encore une fois il voulut être seul la France , et encore une fois il tomba parce qu'elle n'était pas lui. Il tomba pour toujours j et l'homme sublime a commencé : il lui fallait aussi la misère ; elle a découvert une âme héroïque, là
OÙ la prospérité n'avait fait que despotisme organisateur.
La charte reparut avec son rojal auteur : des fureurs en présence ensanglantèrent inutilement son retour , et dans la violence même des réactions une nouvelle forme de gouvernement s'établit.
Pour l'honneur de la terre, la charte avait fixé la révolution , la liberté légale, et nous apprenait tout ce qu'elle pouvait devenir. C'est un bienfait dont les résultats sont trop près de nous pour être vus tels qu'ils sont ; mais allez vous placer cent ans en avance , et retournezvous ; voyez : si l'empire eût resté , vous étiez devenus monarchie absolue ; vous en aviez déjà les mœurs , le besoin , le langage. Si le Roi,en rentrant, eût voulu gouvernera sa guise, il en était le maître, sauf les conséquences; car son droit était malheureusement la force : vous deveniez encore une monarchie absolue, d'autant plus à craindre , qu'elle avait acquis à ses dépens la science du despotisme. Courbé sous la gloire, le siècle était dressé pour le joug : au lieu de ces tristes alternatives, voyez la liberté croître sans cesse, au milieu de luttes journalières et parfois sanglantes; et enfin, en
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trois jours, dépasser en grandeur toutes les libertés connues : car les trois journées sont le résumé de quinze ans de la charte ; elles ne sont pas une révolution , elles ne sont que l'évolution rapide et instantanée d'un fait qui s'accomplissait lentement, malgré des résistances qu'il emportait avec lui , mais qu'il eût mis un siècle à vaincre.
Les bienfaits de la première charte sont donc immortels , et c^est une inspiration dont sortira la liberté de l'univers, que cette idée si simple, mais si grande d'un roi, rentrant, un contrat social à la main , dans l'espoir de sauver sa dynastie et sa cause d'elles-mêmes , et le donnant volontairement en l'honneur des droits de tous. Cette inspiration politique fera monter son auteur bien haut dans l'opinion de !a postérité , et la civilisation lui dressera des statues de toutes parts.
Un fait immense domine les qninze ans de la restauration : tous les ministères qui se sont alors succédés si rapidement ont toujours été emportés par cette charte , dans leurs chutes , leurs résistances ou leurs concessions : malgré tout obstacle , elle marchait à la liberté, parce qu'elle était presque la révolution légale , la
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l'évolution telle qu'elle devait être : ses craintes et ses imperfections mêmes donnaient plus de l'orce à ses vérités, et hâtaient leur développement.
Il a fallu une obstination que riiisloire aura peine à comprendre , pour ne pas profiter d'un mouvement si grand et si facile , et venir débilement se briser contre lui. Tout aveuglement doit subir sa destinée : un seul jour il s'est armé contre ce qui était son salut; et en un jour il a disparu, anéanti dans sa propre impuissance. Il a suffi d'un rugissement de nation, éclatant et terrible, pour remuer les foridemens delà terre, et en faire sortir îaliberté citoyenne, liberté encore inconnue au monde , et dont la France lui devait le premier et magnifique exemple.
Celte esquisse de quarante ans d'événemens, rapproche leurs résultais éloignés. D'abord, une nation entière , éclairée de lumières toujours croissantes , en est venue au point de sentir la nécessité d'une réforme sociale , et accepte avec ivresse son accomplissement. Tel est le point de départ ; il s'agit d'organiser la liberté civile et politique : les applications roniraencent ; mais la faiblesse , l'ignorance^
lespassionshumainess'y perdent, s'y déchaînent en essais étranges et monstrueux , et font horreur de la plus belle des causes : sur leurs fureurs éteintes , un chef militaire organise une monarchie absolue ', ici les principes sont anéantis j la France recule de deux siècles : ce ne sont plus les droits de l'homme cherchant à se constituer en gouvernement , c'est la monarchie-de Louis XIV ^ profitant avec génie des lumières nouvelles, pour féodaliserune république avilie. Si ce chef eût resté, l'Europe était monarchique pour des siècles , et les rois qui l'ont renversé ne seraient guères concevables , si la îiaine n'était pas toujours absurde.
Sa chute trouve un roi législateur, réveillant la révolution par l'imparfait rétablissement de la liberté politique , sous une forme de gouvernement représentatif. C'est un immense bienfait, qui a commencé le xix*" siècle, c'est-à-dire le siècle des pratiques sociales, des institutions politiques.
Et quand l'imprévoyance a voulu lutter contre ces institutions, elles ont conquis eaun jour tout ce qui leur manquait ; au lieu d'être concessions , ce sont elles qui s'en sont faites à
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elles-mêmes, et au chef qu'elles ont choisi, pour lui confier la garde et l'exécution de leurs droits.
Entre le gouvernement de la première charte, et le principe qui a fait le gouvernement actuel, la distance est énorme, mais il n'y a pas révolution ; il n'y a qu'amélioration inouie et inespérée : dans ces immenses questions, les hommes ne sont rien , les principes sont tout.
C'est dans l'examen comparatif des constitutions successives par lesquelles nos institutions politiques se sont établies et améliorées, que réside la science théorique des gouvernemens, et de grandes leçons pour les peuples à venir. Mais comme la politique est aujourd'hui toute entière en action , nous allons seulement examiner ici quelques-uns des résultats générauxdu dernier pacte, par lequel la liberté po? litique est désormais constituée en France.
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ARTICLE II
Droits des citoyens.
Commenter chacun des articles de notre nouvelle charte , serait faire un traité complet et pratique des droits du citoyen. Les journaux, par leurs discussions fécondes et animées , ont prodigieusement hâté et répandu la connaissance de ces droits. Ne nous occupons que de leurs combinaisons nécessaires et générales.
Pour que la liberté politique soit certaine et durable, il faut qu'elle soit garantie ; et le premier besoin de la nation, après avoir signé son contrat , a été de le rendre inviolable , en confiant son exécution à un chef héréditaire, pour empêcher toute passion d'aspirer à la tyrannie.
Un tel chef , malgré son nom de roi , n'est donc de fait que le premier magistrat héréditaire d'un grand peuple.
Sous l'ancienne charte , les combinaisons étaient inverses : d'abord une monarchie légitime, de par Dieu, et non de par la nation :
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ensuite cette nation admise imparfaitement à s'administrer.
Cette différence de principes et de résultats, est l'histoire du dernier triomphe, et a dû créer un gouvernement sans exemple danslesL nations.
D'un autre côté , pour que le roi et la nation soient également inviolables l'un pour l'autre, on doit reconnaître que le roi et la nation ne peuvent rien faire que par délégués ; la nation par ses représentans , ses députés, le roi, par ses ministres et tous les employés, dépendances des ministres. La même combinaison s'étend à la justice ; d'une part la magistrature du roi, et de l'autre le jury de la nation. De toutes ces délégations résultent les lois, les actes du gouvernement, la justice.
Sous une telle forme de gouvernement, l'institution des Pairs n'a plus de place ni de vocation. Elle était appui nécessaire à la légitimité divine, contre l'irruption nationale : aujourd'hui que la royauté a été création nationale , la chambre des Pairs n'est pour le moins qu'une féodale superfluité. Quelle soil illustration pour les grandes gloires : ce sérail le seul iiioyendela naîioDaîisor.
Dans ses résultats moraux , la charte ennoblit la nature de l'homme en lui laissant l'entier et légal développement de toutes ses facultés. C'est dans leur libre exercice , que réside l'égalité : car en fait et en droit l'égalité est le libre développement des inégalités individuelles.
En mettant la supériorité naturelle à la place de la suprématie factice, l'intelligence et le droit à la place de la superstition et du privilège , notre charte a tous les avantages des républiques, sans leurs périls : par l'intelligence, elle fait les seules suprématies.
Ainsi se trouve résolue^, pour notre époque, une grande et importante question. Quelle est pour la France la meilleure forme de gouvernement? C'est une monarchie libre et intelligente , forte des droits que lui accorde la nation , au lieu d'être absolue ou forte par superstition et par des droits qu'elle s'imagirwi tenir d'elle seule.
Cette grande réforme, préparée par la Charte de 181 5 , a été accomplie pleine et entière par la Charte de i85o : le tems fera le reste j mais quelque forme de gouvernement qui soit réservée à l'avenir, il faudra toujours
admettre le règne d'un seul , si l'on vent qu'il y ait une France.
Supposez un ministre de Louis XYI, hardiment novateur, et mettant , en 89, la Charte de Louis XVIII à exécution; il accomplissait la révolution légale. Vous n'auriez eu ni ce bouleversement social, gloire et honte de l'esprit humain , ni cet empire napoléonien , si formidable de fer et si faible de force morale : aussi comme les victoires l'avaient fait vite^ les revers l'ont défait plus vite encore : il n'y a pas de nation, là où vous ne trouvez que soldats et despotisme, La force physique a sa mesure ; la force morale ne connaît pas la sienne.
De V hérédité.
Le trône n'est sécurité aux libertés que lorsqu'il n'est pas mortel : il le faut profondément héréditaire et continu. L'hérédité est donc une nécessité vitale, librement consentie , profondément respectable à cause de sa légitimité, la seule vraie, celle qui relève de la nation; car la nation seule peut choisir son chef, le faire héréditaire , le faire légitime : alors, prince et nation, tout devient légitime^
parce que tout esl suivant les conlact.s conslituans. Telle est la base de tout gouvernement vraiment constitué. Alors la légitimité rentre dans sa signification première, c'est-à-dire qu'elle procède de la loi.
Tout ce qui sort du cercle légal est despotisme on anarchie : l'ancienne légitimité n'était qu'une superstition despotique : pour se maintenir^ il fallait qu'elle fût la plus forte : la violence était sa nécessité , parce qu'elle était le résultat d'une violence passée en habitude. Aujourd'hui la légitimité ne relève que de la loi ; elle doit aussi ne pas sortir de la loi.
Invoquons ici de grands exemples.
Louis XVI , avec la constitution d'alors , tout imparfaite qu'elle était , ne pouvait pas légalement être jugé par la nation ; à tort ou à raison , la nation pouvait le détrôner de force ', mais le détrôner légalement, par un jugement, c'était monstrueux^ parce que le peuple était à la fois juge , accusateur, exécuteur : aussi tous ses juges ont éîé jugés y ont péri, par eux-mêmes, de la luéme façon. Voyez maintenant le contraste d'une éducation politique assez chèrement payée. Quand, en i85o, un roi voulut subitement remplacer
la loi par la violence, la violence lui a répondu ^ elle l'a détrôné j elle ne s'est pas amusée h le juger ; elle l'a mis hors de nation^ dès qu'il s'est mis de lui-même hors la loi : c'est losique. En employant la force , ce roi a couru les chances de la force ; il est tombé^ en cessant d'être légitime, en cessant d'être suivant les lois.
Cette nécessité de profond respect aux constitutions, consacre l'inviolabilité et l'hérédité du trône : c'est un grand principe de liberté légale. Faute de lui^ ont péri et périront toutes les républiques. De même, en consacrant l'hérédité, comme droit surnaturel et divin , les rois avaient rompu avec les peuples : ils ne pouvaient durer ainsi que par l'ignorance : dès qu'elle a cessé, ils sont retombés au-dessous des peuples; et pendant qu'ils se disaient régner de par Dieu , ils s'en allaient mendiant de par les hommes.
Ces orgueilleuses absurdités sont à leur fin: déjà l'on commence à comprendre ce qu'est un trône légitime; et la logique politique finira par enseigner à tous^ qu'il est héréditaire pour la nation seule.
Il est donc profondément respectable à luimême et à la nation c Etranger aux passions
qui s'agitent auloiir de lui , il ne doit faire sentir qu'en bienfaits , en clémence , en grandeur. Un tel trône relève d'en haut : c'est refuge, consolation, puissance plus qu'humaine.
Certes , il est beau qu'un roi de France en soit le premier citoyen : voilà pour son devoir ; mais de plus, il faut qu'il joue son rôle de roi, et soit le digne représentant d'une grande et noble nation.
Des ministres.
Les ministres sont les commis du roi , responsables devant la nation qui paie. La rovauté est infaillible ; c'est dogme à rendre sacré : mais ses ministres sont responsables > sont comptables envers la nation^ qui les interroge par ses députés. Un député est plus qu'un ministre , qui n'a pas le droit de l'interroger , et qui n^est qu'un exécuteur mobile , placé entre une royauté permanente et une nation permanente.
Je ne sais si ce n'est pas un défaut de notre éducation politique, que de faire des députés ministres. D'un côté la royauté fait autant de ministres en idée qu'il y a de députés; et de
l'autre la nation expose ses mandataires à déserter au pouvoir. Elle les envoie , pour assurer ses intérêts; on les voit combattre, résister, menacer, faire de l'ambition, souvent par perspective d'un remplacement : et comme l'âge a été abaissé , dans quelques années les rivalités seront plus ardentes.
Un vrai mandataire de la nation doit être seulement législateur, et dans l'impuissance du pouvoir; autrement il manque à son mandat et aux intérêts qu'il représente.
C^est au prince à savoir prendre et choisir ses ministres dans tous les rangs, et sur-tout dans les rangs inconnus. Le choix des hommes fait le pouvoir; dans la puissance, on craint davantage de ceux qu'on connaît, on attend plus de ceux qu'on ne connaît pas.
De fait ou de droit, il y a toujours un premier ministre; s'il n'en a pas le titre, il en a l'influence : c'est l'influence intellectuelle qui fait le premier ministre; elle est irrésistible; les autres viennent involontairement se ranger autour d'elle.
Il ne doit y avoir de premier ministre en titre, que dans les temps difficiles ; alors il faut unité et promptitude d'action. Dans les temps
ordinaires, un prince qui veut régner, né peut que gagner à laisser la république parmi ses ministres, et à ]es observer monter chacun à leur degré. Ctîlui, qui par l'intelligence, sera le plus influent, sera de droit, mais non de titre, son premier ministre.
Le sort d'un tel ministre en France est le poste le plus digne d'envie : il peut faire la France et par elle faire l'Europe, s'il sait vouloir. Ce ministre est à trouver dans la génération nouvelle : là sont les élémens dés grandes choses : il faut se hâter de les mettre en œuvre : ces nouveaux venus sont forts et pensans , parce qu'ils sont instruits de leurs pères. Pour gouverner, les moyens sont faciles ; honneur et conscience : les applications seules sont rebutantes et demandent un âge vigoureux de persévérance. La morale est une arme à laquelle un homme ne résiste pas : ses effets sont plus magiques encore sut les masses ; elle seule fait un minisire.
De r opposition i
Ce qu'on nomme opposition ;, n'est, dans le fait, que discussion journalière et féconde
chez un peuple qui se sent et qui pense. C'est l'âme des gouvernemens constitués : elle est écrite ou parlée : dans les journaux elle fait de la politique usuelle ; à la tribune , elle concourt à la formation des lois, et fait entendre ses plaintes et ses avis. L'institution des journaux est due aux avancemens de l'esprit humain : c'est une puissance au-dessus des puissances, parce qu'elle est l'intelligence en permanence. C'est une force qui a manqué aux nations passées : loin de la craindre^, il faut la favoriser et faire qu'elle pèche en trop : quand elle est raisonnable, c'est elle qui gouverne.
Les tribunaux sont là contre la licence : vous la frappez en argent ; c'est une arme logique : l'argent fait des coupables; la prison ne fait que des martyrs : mais craignez d'abuser d'une telle arme; ce serait tuer Topposition et vous faire impuissans vous-mêmes.
L'opposition est la force qui tend l'arc ; plus il est tendu, plus le trait, la civilisation, va vite et loin. C'est à vous à veiller à ce qu'il ne blesse personne : votre rôle est assez beau. La faiblesse seule craint le bruit: l'enfant qui vient de naître crie, mais c'est une nécessité
de sa vie ; ses cris développent ses poumons : s'il ne criait pas, il étoufferait. Mais n'allez pas prendre pour cris salutaires, ceux de la souffrance ou de ja mutilation : dans ce discernement est votre talent de ministre.
Education politique .
L'Emile finit où il a dû finir ; c'est , comme le dit Rousseau , un homme bon à tout : il est venu, il a grandi dans un temps où chacun naissait et mourait en place ; il a été élevé pour être un homme , mais un homme comme il y en avait peu dans son siècle. Je suppose qu'il vient de dormir plus de soixante ans , et qu'il se réveille aussi jeune, que lorsque son maître l'a abandonné à lui-même.... « Allons , brave » Emile , il faut être administrateur, orateur, » ministre...» ... Il me regarde avec ses grands yeux spirituels , qui semblent douter de mes paroles... « Eh bien î tu ne réponds rien? Je » ne vous comprends pas... Ton maître ne t'a » donc rien appris ? arrêtez ; pas un mot » contre lui; je l'aime, je l'honore^ je l'admire » comme un ami, comme un père, comme un » sage: il m'a pris tout chaud à l'entrée de la vie.
» et ne m'a quitté que quand je me suis marié. » >i Je nem'étonneplussitu dormais sibien; mais, » écoute ; je t'ai réveillé, parce qu'il faut ap- » prendre encore... Pendant ton sommeil, trois » quarts de siècle ont bientôt passé : trois » Frances se sont succédées, depuis celle dont » ton maître désespérait avec son injuste élo- » quence : l'une, anarchique par la faute pre- » mière des ministres d'alors; l'autre, despo- » tique par le génie impérial d'un conqné- » rant j la troisième , sage et constituée par la » volonté d'un roi : sous l'anarchie on parve- » nait par l'anarchie , sous l'empire par les » armes , sous les constitutions on parvient par M l'intelligence: l'éloquence n'est que la haute » intelligence parlée, ou écrite. Ton maître » ne t'a guère appris qu'à vivre pour être » homme ; je veux t'enseigner à être citoyen , » je veux faire de toi un homme d'élat , un )) homme capable de gouverner des hommes : » les beaux jours d'Athènes et de Rome vont » refleurir dans la civilisation nouvelle l l'élo- » quence des vieilles républiques s'en va dé- » sormais faire l'honneur des monarchies nou- » vellcs : les causes , les changemens qui ont » opéré l'alliance de choses si cruellement en-
Oyi AKAL\SE
» iienùes jusqu'à ce jour; je vais le les expli- » quer ; quand lu les connaîlras , lu seras au- » tre; tu auras grandi de dix pieds en raison »...
Et ce pauvre Emile croyait rêver , ou que je me jouais de lui.... Mais lorsque, après lui avoir déroulé le long tableau des événemens du dernier siècle , dont chaque année fut presque un siècle , je fus arrivé à notre époque , au jour même où nous vivons , et que par le passé , îuidémontrant le présent , lui faisant pressentir l'avenir^ je l'eus initié aux secrets de nos institutions^ à leurs Î3ienfaits , à leurs espérances , ému , transporté comme aux jours de sa chaleureuse adolescence. « O tems, ô siècle » de grandeur qui s'avancent^ et que je ne fais ') qu'entrevoir encore , piiissé-je être bientôt » digne de vous » et prendre place à votre des- )) tinée! Je vous salue de loin, et déjà je me » sens nouveau; je sens ma dignité, je relève » de moi-même ; j'étais né pour végéter^ main- » tenant je vais exister et marcher dans l'en- » tier développement de moi-même... Maître, » guidez-moi ; je commence à naître encore » une fois... «.
Rousseau a fait un livre en avant de son époque ; ce livre n'est plus que la préface d'une
œuvre plus difficile..,, il s'est arrêté où son siècle pouvait prétendre^ et des tems inspirateurs ont manqué au génie, comme aujourd'hui c'est l'époque qui semble manquer à comprendre son prodigieux avancement. Nous avons , il est vrai , des écoles pour les arts , pour les lettres ^ pour les sciences j nous avons des académies de musique , de danse , et même de déclamation, digne nom d'un stupide enseignement! Mais pour la politique, la première des sciences actuelles, nous n'avonsrien , presque rien ; à peine si l'on paraît s'en douter (i) : on dirait que les hommes d'élat naissent tout faits j on dirait que la connaissance et la discussion de nos droits politiques, qui sont Famé des gouveruemens constitués, s'octroient encore par ordonnance, et sont le privilège obligé de tout ce qui monte aux places. Et ces droits , ces discussions où voulez-vous qu'on les apprenne? Sans les journaux depuis seize ans, à peine si nous les connaîtrions encore : et leur politique d'emportemens et de
(i) On vient de créer une acaJéajie , c'est bien; niaiî o'cjI commencer par la fin : foadijz d'iJjord des écoles. .
ÔJ/i ANALYSE
passions est loin d'être suffisante; à côté de grandes vérités , sont souvent de grandes erreurs. Oij voulez-vous ensuite qu'on se façonne à parler en public, à devenir éloquent? voyez ce qui se passe : il faut d'abord se faire avocat, puis l'on vous donne des escrocs, des voleurs^ des filles perdues à défendre d'office , à soustraire à une juste punition : si c'est par forme, c'est aussi par forme.qn'on parle, et l'éloquence est au niveau du sujet. D'un autre côté , la première Charte en fixant à quarante ans l'âge où l'on peut arriver à la tribune, avait sagement agi pour faire des législateurs ., et c'était peutêtre en songeant à Barnave et à Saint-Just, que son auteur avait voulu d'un âge où l'on ne risque plus scn avenir. Les trente ans d'aujourd'hui ont encore plus d'un péril; on bouillonne peut-êlre trop d'ardeur et de nouveauté, et encore jusqu'à trente ans, il faut pouvoir se former et attendre. Autre difficulté; en prenant les députés parmi les plus imposés, parmi ceux que leurs intérêts fixent le plus au sol, la Charte est profondément sage ; elle lie la tribune au trône. Mais parmi ceux qui possèdent, qu'on nomme députés, la connaissance de nos droits et sur-lout le talent delà [la-
rolene peuvent-étre qu'accidentels; ilnesuiïit pas d'être animé des plus nobles sentimens , il faut encore être sûr de son droit, pouvoir le défendre vite et bien , être prêt enfin à monter à chaque instant à la tribune : un député muet n'est qu'un demi-dépulé ; les discours écrits ne sont que des sermons ; il faut encore savoir les lire sans regarder le papier ; c'est un art tout entier que l'art de la parole ; un seul geste n'est pas indijGTérent. Il faut sur-tout profiter •des incidens,et rendre vivement lesimpressions vives el soudaines; l'étude prépare un discours, Ta- propos le fait tonner. Parler est donc plus difficile qu'on ne pense : on naît député , on se façonne orateur. Dernier obstacle enfin : ceux que la fortune ne favorise pas, seraient condamnés à un éternel silence, malgré le plus beau génie, s'il ne restait la faculté d'écrire.
Il est aisé de résoudre toutes ces difficultés, de concilier des intérêts si opposés, et même de les faire tourner au profit des tems nouveaux. A notre époque toute politique , donnez une institution nécessaire à ses besoins^ créez une grande école politique. En voici le plan général.
Je voudrais que cette école , ce véritable
^jS AiNÂLYsi;:
institut politique fût une chambre législative , seulement pour la jeunesse ; qu'on ne pût y être admis que de dix-huit à trente ans ; que le nombre de ses membres ne dépassât pas cinquante , et que les élections s'y fissent comme dans les corps savans , à la majorité des suiFrages.
Je voudrais que, pour être reçu dans ce corps d'élite, il fallût avoir publié sur une des sciences morales, politiques ou économiques, un ouvrage constaté parle succès ; que celte cliambre nouvelle ne fût ouverte que dans l'intervalle d'une session à l'autre ; qu'elle eût des séances publiques et qu'on envoyât discuter là d'avance les lois ou les projets de lois qui, dans les sessions suivantes, doivent être présentées aux chambres.
Telle est l'idée générale : les détails seraient réglés conformément à cet esprit, et voici les principales conséquences d'une telle création.
Au commencement de la vie, vous indiquez un but à ceux qui se sentent portés vers les affaires : vous tournez les jeunes intelligences vers les choses utiles et grandes ; vous y gagnez beaucoup de mauvaises pièces de ihéâtreetde romansde moins, et beaucoup de
reclierches instructives de plus; voilà les esprits sensés et solides étudiant, approfondissant quelque sujet utile à la cause commune, à nos institutions nouvelles , qu'on aimera d'autant plus qu'on les connaîtra mieux. Voyez ensuite qi^el avantage pour les chambres et pour le gouvernement que des lois déjà disculées, peut être avec chaleur, mais sans autre influence que plus de lumières; car on apprend autant par les erreurs que par les vérités d'une discussion. Vojez parmi ces jeunes citoyens, le monarque , les ministres , les oppositions , choisir, désigner, adopter ceux qui leur conviendront, les doter, s'ils sont pauvres, les marier à tribune s'ils sont éloquens, les appeler aux posles de l'Etat.
Là, ils seront en scène et se montreront tels qu'ils son t; vous n'aurez plus qu'à choisir : voilà le gouvernement représentatif en permanence et plus tranquille; il faut du mouvement, de l'agitation à notre époque ; c'est sa vie , sa nécessité. Voilà une généreuse émulation excitée, encouragée, et entrant dès à présent dans tous les bienfaits de notre révolution : vous voilà enfin fondateurs d'une institution qui a manqué à tous les peuples , et préparant l'avenir
07b ANxVLYsn
lies monarcûies légales : une telle création serait l'honneur du siècle : et comme la France est la mère-patrie de toutes les générosités^ réservez dans cette noble enceinte quelques places pour des membres étrangers : qu'ils viennent aussi se Ibrmer et s'instruire à celte école de la civilisation européenne^ et qu'ils remportent en leurs pays le souvenir et l'exemple d'un grand peuple, se gouvernant par rintelligence.
Je voudrais même que l'emplacement de cet institut ne fût pas indifférent : je le voudrais s'élevant à l'entrée des Champs-Elysées, en regard du vieux palais des rois, en regard de la tribune nationale , et de ce temple destiné d'abord à la gloire militaire , qu'il faudrait dédier à la liberté légale, et que, dans le lointain , au sommet de Montmartre je voudrais voir dominer par un temple nouveau, dédié à la Liberté du monde. Je voudrais cet institut près et en regard d'une statue qu'il faut se hâter de finir , que la liberté, dont il fut le premier martyr, doit rendre enfin à sa vraie gloire , près et en regard da la statue du seizième Louis. Noble et royal martyr d'une liberté que tu voulais, que tu portais au cœur, dans laquelle
tu aidas l'Amérique, les tems sont venus de nommer les hommes et les choses par leur nom! Ils t'ont dit roi faible! Ah! sans doute qu'ils t'eussent nommé grand roi, si moins avare d'un sang qui devait t'être si funeste , tu eusses préféré ta vie à celle des hommes qui s'avançaient si menaçans! Noble et royal martyr de la liberté !!! C'est aux générations pures et nouvelles , à t'apprendre, à te connaître, à te proclamer tel que tu as été! Que l'on me trouve dans l'histoire beaucoup de rois aimant mieux s'iiiimoler à eux-mêmes que de verser une goutte d'un sang rebelle, acceptant la perspective d'une mort infâme^ plutôt que de manquer au cri de la plus généreuse des consciences , mourant enfin martyrs d'eux-mêmes, et je consentirai à révoquer mes paroles!! Noble et royal martyr de la liberté ! puisse le cri de justice et de douleur d'un fils de îa nouvelle France retentir jusqu'à toi, et faire descendre quelque consolation dans ce cœur géiiéreux, que les hommes et les événemens se sont plu à ne pas vouloir comprendre , et à navrer de si cruelles , de si terribles amertumes.
^)So ANALYSE
Imperfection de la Charte.
Malgré les heureux changemens faits à l'ancienne Charte, la nouvelle renferme encore des clauses dangereuses , qui compromettent notre avenir. Ici ce n'est question ni d'intérêt^ ni de passion , c'est question de logique. Mais comme toute amélioration ne saurait être instantanée, et qu'il faut d'abord des institutions fixes, pour consolider un gouvernement nouveau , sachons attendre du temps seul , ces importantes modifications.
La Charte est faite pour rendre sacrés les droits de la nation et les droits du trône : or , toute clause qui met en péril l'un ou l'autre , est contre-sens à la Charte^ et par conséquent danger pour la liberté. Cette faute existe dans l'imprévoyance de l'article relatif à la nécessité de la sanction législative pour le vote de l'impôt.
Le faire voter par ceux qui le paient , est une justice, un honneur, une idée grande. Mais donner le pouvoir de l'accorder, c'est donner le droit de le refuser : et en cas de re- (us , la Charte ne songe pas à garantir le gou-
DE LA POLITIQUfi. 58l
verneinent de si graves conséquences : celte clause peut devenir une arme terrible dans des mains ambitieuses : le lendemain du refus de l'impôt , vous aurez l'anarchie , et l'anarchie, comme on ne l'a jamais vue, l'anarchie légale. On aurait dû se rappeler que des constitutions , postérieures à notre première Charte , avaient été plus prévoyantes; ainsi, dans un petit État d'Allemagne, dans le duché de Hesse, une constitution de 1820 veut, qu'en cas de refus de l'impôt, le J^udget de l'année précédente ait force de loi pour un an. C'est une grande prévoyance : dans un an^ on a le temps de réfléchir.
Un autre article me semble profondément contraire à l'esprit entier de la Charte ; c'est celui qui veut que certains cultes religieux reçoivent des traitemens du Trésor public. Pajez-les, si vous voulez,' mais n'en faites pas une loi de privilège : c'est un contre-sens à la liberté , à l'égalité , deux bases fondamentales de notre pacte social. Loin de calmer les passions, c'est les irriter, en leur donnant appui : et le gouvernement ne doit être qu'exécution des lois, et non investigation des consciences.
Payer légalement un culte , c'est faire privilège de ce culte , l'imposer comme le meilleur, ou du moins le reconnaître tel : notre Charte n'est pas une affaire de dogme ^ mais un fait positif, le respect et la liberté de l'homme.
Enfin , l'âge de trente ans , fixé pour l'éligibilité parlementaire, ne me parait pas une modification bien heureuse : il fallait laisser les quarante ans , ou ne pas fixer d'âge ; dès que l'homme est majeur, il est citojen de fait et de droit : vous lui laissez le droit de nommer à vingt-cinq ans , et vous ne voulez pas qu'il soit nommé! C'est niaiserie politique, si ce n'est pas insulte.
ARTlCLi: ÎIl.
Droits des Nations. — Politique géne'rale.
Les nations ont aussi besoin d'une charte souveraine ^ qui règle et assure leurs droits et leurs devoirs mutuels : il est digne du siècle de faire pour les nations ce que notre charte a fait pour les individus; et, suivant le vœu
DL: la POLITIQUIÎ. ôbi>
d'un illustre maître (i), c'est aux pieds de la statue de Montesquieu qu'il faudra signer ce pacte légal et fédératif de la législation des peuples.
Dans ce sujet tout est nouveau : les droits des nations entre elles n'ont été, jusqu'à ce jour, que la force ou l'astuce ; le canon a été l'argument de leur morale , et des phrases ambiguës , fécondes en interprétations , ont fait leurs sermons et leur générosité.
Le raisonnement qui met la justice d'un peuple à la bouche du canon , et qui^ au jour de bataille, attend sa décision d'une pluie, d'un brouillard, ou d'une charge de cavalerie, est le plus sanglant outrage que l'homme ait jamais fait à sa raison : en le voyant encore si stupide aujourd'hui, on serait tenté d'endéses-
(i) M. Villemain, Eloge de Montesquieu. Il était déjà professeur de rhétorique aa lycée C.Larlemagne, lorsqu'en i8i3 je me suis trouvé sous lui : celte année m'a laissé de doux et nobles souvenirs. M. Villemain préludait déjà dans ses chauds et savans commentaires à cette réputation , qu'il a si bien justifiée : qu'il reçoive ma reconnaissance j si je peux quelque chose, c'est à lui que je le dois.
pérer , s'il ne valait mieux l'éclairer que le 1 maudire.
Les nations , comme les individus, ont leur morale , leur conscience, et ce n'est pasimpupunément qu'elles la violent ou la méconnaissent : elles aussi n'échappent pas à leur destinée.
Interrogez les guerres, analysez les causes et les résultats de ces sanglantes dérisions de justice , d'honneur, de patrie : qu'ont-elles produit depuis trois mille ans? Une guerre veut une guerre, parce qu'il y a toujours un vaincu : la paix obtenue par les armes , n'est que préparation à la vengeance; ce sentiment d'humiliation est profond dans l'homme qui se sent blessé dans tout ce que sa vie a de plus sensible. La oaix n'est qu'impuissance de guerre : elle est force imposée à la place de justice ; elle est insulte triomphante, se vantant encore de modération. C'est avec cette pitié de logique, avec cette monstruosité de justice qu'on règle les destinées des peuples : la force , à la place de la raison, et la force stupide, organisée en machines tuantes : celui qui tue le plus, et le plus vite, a le plus raison, et court en bénir Dieu !
Au moins diins les combats de la Chevalerie il y avait une noblesse religieuse qui pouvait excuser l'action : cette confiance de justice en la divinité qu'elle prenait pour arbitre, était iioble et heureuse espérance , en ce qu'elle commençait la punition du pervers, et faisait, malgré lui, trembler sa main. Mais aujourd'hui, qui excusera la stupidité de la guerre? Il est tems de signaler la cause de celte criante injure faite à la raison humaine.
Le despotisme seul a pu réunir les hommes en troupeaux bardés de Ter , et les envoyer se tuer réciproquement^ pour venir, sur leurs cadavres, recueillir le fruit du combat. Si jamais ces hommes eussent été instruits à se demander pourquoi ils marchaient , ils eussent â l'instant jeté leurs armes pour retourner chez eux : mais c'est parce qu'ils n'ont pas encore su se demander ce pourquoi, qu'ils ont marché, qu'ils marchent encore, et qu'ils sont des instrumens sans réflexion.
Du jour où les soldats connaîtront leurs devoirs d'hommes et de citoyens, il n'y aura plus de guerre, parce que tous seront citoyens avant d'être soldats : un siècle de la nouvelle civilisation désarmera toute l'Europe.
flBG ANALYSE
Les guerres de F Empire ont nnolenimeiit précipité ce résultat.
Pour avoir l'obéissance aveugle , le chef avait tué la pensée : de l'enfance à la vieillesse, tout respirait militaire : du coîlég-e à l'arrière- Lan , tout élail dressé pour les armes : telle était sa nécessité, parce qu'il n'était fort que par le sabre.
Cette monstrueuse mutilation d'un peuple généreux, il l'a expiée assez cruellement: tant de grandeur dans la puissance, tant de noblesse dans l'infortune, voudront toujours des égards ; mais le jour de l'histoire va venir bientôt pour lui ^ et elle fera sortir de cet armement insensé d'un peuple en permanence sous les armes , la plus grande leçon des nations actuelles : elle leur apprendra que la force, même aux mains du génie ^ est impuissante contre la justice , et queses sanglans et passagers triomphes se changent, d'un jour à l'autre^ en revers, en humiliations : trop heureux les peuples, si l'abrutissement ne vient pas les finir l
Voyons maintenant ce qu'on nommé politi-
DE LA POLITIQUE, ùSj
que entre les nalions : des notes anipliygouri' qiies ; des phrases mesquines, étroites ^ coîérenses ; des secrets de coulisse ; des disputes de mots ; des principes aussi versatiles que les événemens et se traînant à leur suite ; du marivaudage diplomatique : voilà ce qu'on Homme rapports des nations entre elles. Rien de clair, de noble, de fort , de constant , parce que rien n'est juste, parce que les droits des peuples ne sont pas encore fixés par une législation digne d'eux. Il faut le dire aussi , les cabinets européens ne comprennent guère leur tems : depuis quinze ans, un siècle de raison a passé sur la terre : les peuples ont grandi ^ et eux veulent rester à leur ancien niveau : aussi ce sont les peuples qui regardent aujourd'hui du haut en bas ceux qui les administrent.
Que les droits des états deviennent enfin certains et sacrés? un siècle auguste, plein d'avenir commence, et demande un code des peuples , digne et grand produit de la civilisation actuelle. Ce code devra reposer sur les mêmes bases que la le'gislation des individus, sur les éternels sentimens de justice et de morale. Alors seulement la politique sera science certaine, parce qu'elle sera pratique aisée :
alors seront fixés à jamais les droits et les rap-/ ports les plus élevés des hommes entre eux : il est iems que les nations , comme les particuliers, aient leur arbitrage légal ; car se battre et plaider ne profile qu'à ceux qui font plaider «t battre.
ARTICLE IV
De l'Europe.
Après l'invasion de Mahomet II , FOnent ébranlé est venu rouler en débris au nord et à l'occident de l'Europe : sa chute a réveillé des nations nouvelles ; la Russie, l'Allemagne^ la France et l'Angleterre»
Malgré les inégalités d'âge , et les rivalités de terrains et d'intérêts , tous ces états marchent vers la même civilisation : les uns vont vite, d'autres lentement : quelques-uns ferment les yeux pour ne pas voir marcher les autres ; ils se croient stationnaires^, et ne sont qu'immobiles dans un vaisseau qui va toujours.
La tendance générale de l'Europe, est vers
les inslituli(His légales : l'expérience des tems ancieos et sur-tout des tems modernes, apprend que dans les monarchies , il n'y a pas de liberté plus assurée, que celle fondée sur les droits des citoyens : cette vérité^ encore toute jeune , est le dix-neuvième siècle en action.
L'Angleterre avait depuis long - temps donné l'exemple : mais, comme tout ce qu'elle a de bien , elle l'a gardé tant qu'elle a pu , il a fallu lui voler son secret. Elle n'a toujours été féconde et habile qu'en maux pour lès peuples : cette funeste habileté est une nécessité de son existence. Le jour oij elle sera une puissance morale, elle ne sera plus puissance.
L'Occident et le Nord de l'Europe sont travaillés de la même civilisation, le Midi s'éteint faute de vie : la Grèce, l'Italie, l'Espagne ont passé : l'Amérique est trop jeune encore ; l'Asie ne compte plus ; l'Afrique est éteinte. Annibal, Carthage^ et son empire dorment au fond des mers: les bords Africains (i) ne ré-
(i) Nutie expedilion cVAlgei' n'est qu'une confiimaiion de ce fait; cepcndiinl elle doit le modifier beaucoup.
SgO ANALYSE
cèlent plus que quelques brigands , corn nie on voit aux vieux monumens se nicher les oiseaux de proie.
L'Europe nouvelle est donc le foyer du monde : chacune de ses parties tend vers le même but ; mais chacune s'avance avec soa originalité spéciale,
De la Russie.
En commençant par TElal le plus éloigné ,, nous trouvons la Russie^ un des empires modernes^ venu le dernier. Il s'est réveillé en sursaut , farouchement secoué par le bras nerveux de Pierre : en un siècle , il a grandi plus que les autres en mille ans : c'était un enfant de six pieds , auquel on apprenait à lire f il a marché, il a parlé avant de comprendre ; il s'est levé du berceau homme fait : en se mettant sur ses pieds, il s'est trouvé le plus haut de l'Europe.
Cette rapidité de croissance sera pour l'avenir cause d'un déclin rapide : plante poussée forcément, fleurit et passe vite. L'exemple des anciens peuples apprend que les grands empires périssent de leur étendue , el finissent en raison de leur développement.
DE LA rOLlTlQUE. OC) l
Voulez-vous un contraste vivant? voyez la France : qualorze siècles d'aggrandissemens Jenls et continuels ; sou développement moral suivant pas à pas son développement plijsique ; ses moeurs, ses lois, sa langue ^ ses institutions arrivant à leur perfectionneînent , quand son terrain arrivait à ses liuiiles naturelles : qualorze siècles de luttes , de progrès , de forces morales et physiques toujours croissantes; et à toutes ces forces, aujourd'hui la plus indomptable de toutes^ celle de la civilisation. Aussi sommes-nous arrivés à la virilité , dans toute la force d'un développement naturel : vieille de quatorze siècles, la France est plus certaine d'avenir, que la Russie , jeune de deux cents ans.
Nul doute qu'un gouvernement sage saurait reconnaître ce vice originaire, et reculer le moment fatal d'une décadence, plus prochaine qu'on ne pense : mais la Russie n'a été qu'un empire militaire, et le tems des empires militaires touche à sa fin.
On ne peut y méconnaître encore l'imminence d'une révolution qui la travaille sourdement , et dont les explosions , comprimées à grand'peine , finiront par la bouleverser : l'in-
Ô92 ANALYSB
vàsion de i8i4 a perdu le despolisme eii Europe. Napoléon seul avait pu , en la caressant d'abord , faire avorter la révolution en Monarchie absolue. En le renversant, l'Europe a relevé la révolution légale , el^ plus encore ^ elle en a emporté les idées et les espérances : la Russie sur-tout^ dans ce qu'elle avait d'éclairé^ s'y est pénétrée d'une sympathie , qu'on force vainement à se cacher et à se taire , mais à laquelle l'occasion donnera^ son entier développement.
Ou çeu.x qui gouvernent sauront prévoir ce qui est inévitable , et en profiter pour se met* Ire à la lête d'un mouvement gradué et régénérateur ; ou ils voudront s'obstiner contre lui, le repousser, et alors ses débordemens seront terribles , engloutiront la Russie, et à sa place vous verrez surgir cinquante républiques demi-sauvages.
. En attendant cette fin prématurée, inexorable comme la providence , dont elle est l'exécution , la Russie s'examine en tremblant elle-même, et voudrait conquérir pour pouvoir exister: elle voudrait se déplacer, et venir s'asseoir autour de la Mer noire, espérant trouver là , place et vie nouvelles. Cette tendance
dj: la politique. ogo
du Nord vers le Midi, a de toatlemps été géuérale et forcée. Pierre ne pouvait avoir d'autre port de mer que sur la Baltique, etillui a imposé sa capitale : aujourd'hui la Russie se relourne et espère au Bosphore un avenir qui n'est pas pour elle.
De toute l'Europe j c'était la seule puissance ayant intérêt à la force , à la grandeur de la France : sa politique était à comprendre cette vérité, et sur-tout à la mettre à profit : la civilisation à l'Occident , la puissance à l'Orient , auraient été toute l'Europe ; le reste auiait attendu et regardé : c'était si simple , et si grand !
Et puis riiistoire est là , lui montrant l'exemple des Romains : ils n^ont été Torts que tant qu'ils ont eu à conquérir ; ils ont fini , lorsque les conquêtes leur ont manqué , et pourtant ils portaient la civilisation Romaine à des peuples ignorans. Les empires de soldats na vivent que par la guerre, et la paix les tue et les désorganise; les empires de citojens, les peuples constitués , s'aiïermisent et s'étendent par eux-mêmes : telle est la leçon du passé : grande et ferle leçon , qui retombe bien vile sur qui ne veut la comprendre.
5C|4 AWALYSE
De r Allemagne.
D'une rive du Rhin à l'autre , il y a \m siècle , un peuple onlieF de dJiFérencej de la France on entre dans un air nouveau : d'un monde vivant, trop agité pej.it-être, si cette agitation n'était pas création en tous genres, on entre dans un monde calme et dormant. La première impression est indéfinissable : des routes , des villes superbes , à chaque pas les souvenirs du moyen âge, les éîoquens débris des monumens gothiques, une végétation, une fécondité de sol puissantes, etau milieudetousceséléraensd'excitation, une monotonie d'existence qui ressemble à de l'assoupissement. Là, aussi, quelques penseurs veulent la civilisation nouvelle; là, vous la retrouvez dans quelques endroits, non pâs raisonneuse, éloquente^ sophiste comme en France , mais sourde , calme et s'organisant dans le silence et la lenteur. Là^ aussi ^ se font des révolutions , mais des révolutions à la glace : le désordre s'y fait ordre. Dans un de ces États, en 1820, des citoyens reconnaissent la nécessité, d'institutions légales, ils s'asseniblent , s'échauffent , vont au palais sou-
DE LA POLITIQUE. Ofjb
verain demander une constiUilion. Le prince descend, s'explique, leur promet une nouvelle forme de gouvernement , et ils s'en retournent chez eux paisibles : depuis dix ans , ils ont des institulious représenfalives : ce qui serait convulsion en France , n'est là que promenade d'insurrection.
Dans d'autres Etats , le pouvoir absolu organise lui-même les constitutions, et ces deux modes de gouvernement vivent cordialement réunis. Presque dans tous , sous les habits de la civilisation nouvelle, se retrouvent les habitudes, les croyances, leside'esdu quinzième siècle.
En Allemagne^ l'instruction est pluspopuîairequ'en France; dans quelques Etats^lesinslJtutions niunicipalespeuvent servir de modèles; mais à cètéde cette instruction générale , mais superficielle , se trouvent les superstitions , le fanatisme religieux : à côté d'insli lu lions libérales , sont les caprices du bon plaisir, ou la volonté d'un maître. Car celle terre classique de la féodalité en porte encore la profonde empreinte; elle en aconservél'écriluregolhique, ainsi que les préjugés. C'est à l'esclavage de la presse périodique qu'est due celle trop longue
âgS ANALYSE
enfance des droits de la pensée : cette oppression jette dans le vaporeux, le mysticisme et le bizarre , une littérature qui deviendrait bientôt positive dans. la science de l'homme et du citojen. Que l'Allemagne sache obtenir Facconipiissement des promesses qui lui doivent la liberté , et alors elle pourra préluder aux destinées d'une nation !
C'est au contre-coup de notre révolutiofi qu'elle a du ses modernes penseurs ; et c'est aux invasions de l'Empire qu'elle doit avoir appris à se sentir. Il a fallu que le conquérant rapide l'écrasât pendant dix ans, pour lui arracher un cri de douleur. Là, comme en France , son despotisme a réveillé la liberté ; mais là elle est retombée sous ce premier effort, et cependant le souvenir du grand homme y est profond : pas une chaumière qui n'ait son image; il y est le représentant du nom français qu'il fait encore saluer avec respect, parce que ce nom de France porte avec lui je ne sais quel prestige du peuple civilisateur.
Depuis quinze ans , l'Allemagne suit de loin
le mouvement régénérateur de la France:
elle aura aussi ses libertés ; mais comme il faudra les arracher pour les obtenir, ce sera
DE f.A POLITIQUE. ÔQJ
Ion"" : tout eiï'ort violent est contre sa nature.
Au servage de la presse périodique , se joint un antre obstacle à sa civilisation, la multiplicité des Etats qui la divisent: aussi, pas d'esprit national, parce qu'il n'y a pas de nation, et que chaque Etat vit pour lui-même. Le jour appt-oche pourtant où ses destinées l'appelleront à former une seule et même nation , libre par les mêmes lois, forte par les mêmes institutions. C'est un beau rêve qui se réalisera pour l'honneur du siècle, que de s'imaginer, dans une cinquantaine d'années, la France à l'occident , TAlIemagne au milieu , à l'orient la Russie, et ces trois grandes puissances, s'appuyantsur des constitutions uniformes, étroitement liées par les bienfaits d'une civilisation qui , d'ici là, leur apprendra leurs Jevoirs et leurs intérêts, et ne faisant plus de l'Europe qu'une seule et même terre intelligente, soumise à cette haute morale des peuples, qu'il est tems de créer enfin.
Pour arriver là, la civilisation nouvelle suffit, sans violence , et par les seules idées dont à leur insu elle pénètre les peuples. L"* Allemagne, sur-tout, a profondément besoin de réiormer son moral. Sur son théâtre^ les pro-
phéties, les songes réalisés, l'a Itirailmystérienx (les jours diaboliques, les esprits infernaux, les idées du èinquième siècle, à côté des sévères compositions de Schiller et des drauiatiques inégalités de Goethe; l'enfance superstitieuse à côté de la virilité ; les crédulités absurdes à côté de sciences exactes. La philosophie lui a Jong-tems tenu lieu d'esprit national; c'est du moins un des sujets, dont l'uniformité doinine ce pays. Mais cette abstraite philosophie, ces rêves faligans d'une imagination qui ne sait où. mettre l'homme, ce kantisme, si chaudement exalté par une femme qui ne s'y connaissait guères, si froidement commenté de nos jours, qu'est-il au fond? œuvre immense, mais absurde d'un mâle génie ; abstraction superstitieuse; croyance au lieu de science, rêve au lieu de réalité, force inutile se perdant au ciel, divaguant dans les nuages et méconnaissant l'homme, que pour son honneur Dieu avait placé devant elle; philosophie digne du moyen âge, fantasmagorie de spiritualisme, à laquelle il ne manque que la foi aux apparitions , aux. revenans; étrange et gothique philosophie , que notre siècle regarde sans comprendre, parce qu'elle est à la vérité, ce
DE LA POLITIQUE. Cg-^
que la croyance esta un fait^ ce qu'une exalîalion délirante est à une raison claire et positive.
L'Allemagne subira une grande réforme et c'est par celle des institutions politiques que ce travail commencera: viendront ensuite les sciences exactes, seule et solide base des sciences générales et élevées. C'est un pajs profondément mal connu en France : de là , Fenthousiasme des uns et le dénigrement des autres : l'Allemagne est destinée à un grand et prochain avenir j c'est un peuple dont î'âge de virilité approche; il dépend de lui d'en hâter le moment.
Au milieu des nombreux Etats allemands , deux sedislinguent en puissanceet en étendue, la Prusse et l'Autriche.
La Prusse, militaire par nécessité, toujours sous les armes, parce qu'elle n'a ni centre^ ni frontières, offre un heureux et rare mélange de l'autorité toute militaire, et des plus justes égards dus aux citoyens. Ses institutions municipales sont excellentes, ses libertés sont grandes; la justice est pleine, entière, indépendante; mais ces bienfaits sont dus à la seule volonté de son roi, auquel la postérité doit le
4oO ANA.LYSÈ
nom de Juste j il leur manque d'être consli-^ tués : c'est essayer heureusement un peuple et le préparer à des libertés définitives. La Prusse , de caractère et de figure est la ÏVance allemande; là on raisonne juste, et se forme pour l'avenir le fojer de l'Allemagne^.
L'Autriche est son vivant contraste : la féodalité n'j a rien perdu de sa fraîcheur : le droit d'aînesse, la vénalité des charges, la propriété des régimens, l'obéissance profonde des peuples en font un empire distinct. Du reste, qu'on ne s'y trompe pas ; là le peuple est heu* reux de servir; n'ayant pas d'autre idée ^ il s'y complaît^ parce quelle lui laisse son calme : et le despotisme y est bonté vraiment paternelle : il y a dans ce pays une bonhomie de tjrannie , une simplicité d'arbitraire, qui désarment à voir de près. Quand on connaît l'Autrichien , on s'y attache comme à un animal dévoué à vous servir; ni froid, ni chaud, ni gai, ni triste, il est immobile de nature^ de sol et d'éducation : il va où on le pousse, s'arrête quand on l'arrête, avance ou recule au gré de la volonté: il n'y a pas jusqu'à ses chants qui ne soient des hurlemens cadencés.
DM. LA POLITIQUE". 4oi
De l'Angleterre.
Eu Angleterre , il j a deux peuples bien difFérens, la nation et les individus : il faut rendre justice au caraclère anglais , et reconnaître dans chaque individu pris isolément , de baules vertus sociales. Mais après cette déclaration, qui sur-tout en ce moment était un devoir, il j aurait lâcheté à ne pas leur dire également leurs vérités comme nation.
Ce pays fut le premier qui donna au monde l'exemple d'un peuple constitué , d'un gouvernement fondé sur les droits légaux du roi et des citoyens : il fut le premier à raisonner et à mettre en pratique les droits de tous. L'Angleterre prit dans de telles institutions la coin science d'une dignité dominatrice, qui, pendant un siècle, en fit une puissance toujours croissante , en raison des obstacles qu'elle savait se créer : aujourd'hui elle s'arrête, paire que d'autres peuples la dépassent déjà en conscience de dignité.
L'énergie morale dut suppléer chez un tel peuple à la force physique qui lui manquait ; n'ayant pas assez de sol , il s'empara des mers,
4o2 7VÎNALY3E
qui lui âonnèrent le sol de l'Univers : celte domination maritime était une nécessité vitale: entre vivre ou mourir , il n'y a pas de choix ; alors il n'y a pas d'obstacles; on réussit, ou l'on meurt vite.
11 est à peine croyable^ que durant un siècle, l'Europe l'ait regardée sans songer à ellemême. L'étouffement de la pensée sur le continent n'explique que trop ce long servage aux habitudes. Enfin la jeune Amérique donna le signal, et bientôt un cri de réveil partit , terrible de la France. C'était l'alTranchissement du monde, dont chaque coin^ allait monter en dignité au niveau et au-dessus de l'Angleterre. Elle en calcula la porté et les suites, avec une effrayante prévision, et dèslors tous ses efforts furent employés à se débattre contre cet affranchissement des peuples, qui doit un jour , et ce jour est bien proche, la réduire à elle-même, à sa propre force, c'est-à-dire, à peu de chose. Depuis cinquante ans, tel fut son but constant , tel il est encore : elle ne désavoue que son impuissance : tous les moyens lui ont été, lui sont encore bons pour parvenir à ses fins : sa morale a été dérision profonde à la morale des
DE I.H. POLfTîQUïî. 4o5
peuples , elle a mis i'égoïsaie en système et en mécanique ; elle , elle d'abord , n'importe par quelles Yoies, n'importe avec quels hommes : c'est là tout le fond de sa politique , s'il faut nommer ainsi la science profonde de mal faire , et l'aveuglement qui ne voit pas , qu'au bout de quelques succès violens et forcés , arrive l'inévitable cbûtCo
L'Angleterre est le conlre-sens d'une natien : une nation existe par sonsoljclle^ existe par le sol des autres; elle a donc une nécessité continuelle de besoins opposés à ceux des autres peuples : pour ceux-ci la paix, la prospérité, l'abondance sont des élémens de bien être : pour l'Angleterre, ils sont cause de malaise , de faiblesse , de dépérissement : elle ne peut vivre que des discordes et des malheurs des autres peuples , et c'est dans cette fatale science qu'elle a excellé ! en vain elle a couvert ses actions de belles paroles ; les tems sont arrivés de faire parler les faits, et d'évoquer leur impitoyable accusation : le jour de la grande justice est arrivé , et le peuple anglais lui-même a de sévères comptes à demander à son gouvernement.
Par quels moyens a-t-il pu se soutenir de-
/.o4 ' AKALVSIÎ
puis un demi-siècle ? Vojez-le sans cesse animé à diviser les nalioris , à les exciter les unes contre les autres , pour intervenir seulement aux jours de la réconciliation et faire profit de leurs sanglantes discordes : s'aidant de tout, vengeances , générosi'é, passions , crimes, ou superstitions; dans la guerre de l'indépendance, donnant une guinée aux sauvages pour chaquecrâne américain; dans notre révolution, vomissant sur nos côtes, comme au-dedans, tout ce qu'il pouvait de guerre civile; accueillant alors, ou repoussant les rois exilés, suivant le profit des évènemens , hospitalière envers eux par haine d'un soldat, devenu souverain de l'Europe; irritant sans cesse cet empereur formidable , bien sûr de l'épuiser en convulsions de guerre, coalisant enfin toutes les nations contre lui, et ne paraissant sur notre sol, qu'au jour de sa chute, pour ramasser ses dépouilles.
Et lorsque ce grand vaincu, se confiant au roi britannique, vint lui remettre son épée, comme au plus généreux de ses ennemis , vous savez l'hospitalité qu'il en a reçue!... On a cru peut-être que la distance ferait oublier l'infamie, en le garoltantau fond d'un monde
désert , qu'il est allé reiîipiir ùe sa misère et de sa grandeur.
Si jamais outrage à la morale , à la jusliee , aux droits les plus saints des hommes fut politique, le gouvernement anglais peut se vanter d\me supériorité , dont aucun peuple civilisé n'eût voulue au prix de son sang. Ces principes démoralisateurs sont descendus jusque dans sa représentation nationale, et vous avez pu entendre un membre des communes, intrépide apologiste de cette honteuse politique , dire du haut de la tribune, qu'en traités, l'Angleterre ne connaît que son intérêt, et qu'un gouvernement quel qu'il soit, est bon, dès qu'il est bon pour elle (i). S'il est une justice vengeresse pour les peuples, comme pour les individus (et il en est une inflexible), quelle eût été à la fin la digne récompense d'un tel sjstème ! heureusement^ pour l'Angleterre, qu'il est désormais impossible : notre dernier affranchissement va la sauver d'elle même , et
(i) Ceci s'est pas-'é ilaiià nno Jes st/ances Hu i>aileineiit du mois cîc mai iSS-î , où ii était question des rappuili de i' Angleterre avec le Portugal.
4i06 AîNALYSE.
l'enthousiasme clonl elle a su l'accueillir, est la plus amère satire de son gouvernement. Rendons-lui son ancien honneur pour prix de tous ses modernes méfaits : la noble France ne doit plus se venger qu'en générosité 1
De la France.
Il y a plus de deux siècles ,, que Montaigne disait, dans son chaud et naïf parler : « Je ne » mutine jamais tant contre la France , que je » ne regarde Paris de I)on œil; elle a mon » cœur dès mon enfance , et m'en est advenu » des ciioses comme excellentes'; plus j'^ai vu » d'autres villes belles, plusla beauté de celle- » ci a de pouvoir et gagne sur mon affection ; » je l'aime par elle-même, plus en son être >i seul , que rechargée de pompe étrangère ; « je l'aime tendrement, jusqu'à ses verrues et » à ses taches , et je ne suis Français que par » cette grande cité , grande en peuple , grande » en félicité de son assiette, mais sur-tout » grande et incomparable en variété et diver- » site de commodités, gloire de la France, et » un des plus beaux ornemens du monde... )>
Cm jugement d'un de nos penseurs les plus
profonds, celte prophétique observation an milieu d'un siècle à peine formé ^ signale déjà celte domination de vie et d'intelligence par laquelle s'annonçaient l'avenir et les destinées du peuple créateur.
Ce principe de supériorité remonte à la chute de l'Empire romain : César eo conquérant les Gaules^ leur avait déjà appris à se connaître; et plus tard, Julien, transportant aux rives de la Seine quelques débris du vieil empire, vint donner un nouvel éclat à la ville et au foyer qui s'y formaient. Après plusieurs siècles de luttes, de revers , et de triomphes , ce centre, d'abord obscur^ finit par dominer les Gaules. Sous Louis XIV, il devint grande et puissante monarchie; soiis l'Empire , il en vahit l'Europe.
Là fut donc un continuel développement de forces toujours croissantes; quinze années de repos les ont encore augmentées ; la force physique a peine à se contenir; le moindre choc la ferait encore déborder indomptable; la force morale a pris d'énormes accroissemens , elle est devenue civilisation du monde intellectuel.
Notre révolution , à son début, ne pouvait cire ce qu'elle a été , que chez une telle nalion^^
4o8 , ANxVLYSE.
et dans un tel brasier. Depuis on l'a vue, impuissance et langueur en Espagne et en Italie ; on eût dit une débile convulsion d'agonie. Chez nous elle fut extravagance et fureur^ parce que là, il y a excès de vie et de force. Ce privilège d'organisation devint exaltation en tousgenres; aussi, sublime, terreur, crimes et gloire, il n'a rien fait à demi. Il devait produire un peuple irritable, vivant, pensant, agissant comme nul autre.
Et si ce peuple se résume dans un seul centre, dans une seule capitale, on ne s'étonnera pas que la vie soitlà ce qu'elle n^est nulle part. Là, elle est succession rapide d'émotions continues^ tourbillon étourdissant qui entraîne, enivre, précipite; là, elle brûle et dévore; foyer dès extrémités sociales^ elle s'y croisent, s'y heurtent, s'y exaltent : c'est une serre-chaude (i) où tout pousse, fleurit et passe vite; une géné-
(i) L'esprit y court les rues, parce que les rues sont une ins- Iriiclica continuelle : de même à Rome, le lang-age populaire esl resié poe'llque, parce qu'il vit au milieu des ruines poétiques : c'est affaire de sol : le même terrein qui fait le vin de Champagne, fiiit la domination inlcllectuellej quoique bien diffe'rcns , ces rcsiiliats procèdent du mcuie fond .
DE LA POLITIQUK. I^Og
ration est usée en dix ans; vivre et mourir dans ce fojer, sans en être jamais sorti^ c'est ne pas savoir comment on a vécu : chez les hommes c'est frollement continuel d'amour- propre, de rivalile's, de passions presque toujours basses et jalouses^ sous de séduisans dehors; chez les femmes, c'est excès d'irritabilité, s'exhaîanlen sentimens forcenés ou sublimes. Cette susceptibilité d'organes est avide d'émotions fortes , d'ébranlemens, et féconde en intelligence.
Ce n'est ni engouement, ni préjugé national; c'est un fait aisé à constater : il faut reconnaître que de ce fojer partent presque tous ces livres, toutes ces feuilles journalières qui sillonnent le monde en l'éclairant. Supposez, par un de ces bouleversemens inexplicables , mais possibles, par une catastrophe terrestre et soudaine, Paris anéanti en un inslant : le voilà lout-à-coup disparu de la surface de la terre. Pourquoi ce regard hébété des nations? Vers quel centre sont-elles ainsi tournées? On dirait l'univers veuf d'intelligence. Que désormais il la demande à d'autres peuples, à d'autres cités! mais les plus instruits, les plus grandes vivent pour eux seuls j et peuvent à peine se suffire.
Au moment où j'écrivais ces lignes, cette noble terre de création et d'intelligence justifiait son privilège , légalisait sa suprématie ! Salut encore une fois au grand peuple ; encore une fois salut à la grande cité, qui pouvait seule conquérir la liberté du monde I Dans cette même ville, il y a quarante ans, se passait une scène imposante et magnifique! Un peuple entier s'embrassait , confondu dans les mêmes sentimens de fraternité ; un peuple entier, ivre de liberté, allait faire un gouvernement, des éternelles vérités de justice, sorties victorieuses d'un siècle qui venait de passer, trop petit pour tant et de si hardis penseurs. S'il a fallu quarante années d'expérience pour acquérir la science de cette liberté si belle, si forte de ses fautes et de ses erreurs, au moins la reconnaissance des peuples ne saurait manquer à la nation qui la première l'avait annoncée, et qui vient enfin de la rendre à la terre, (i)
(i) Tout ce dernier chapitre, relatif à l'analyse de la politique, a été compose' vers la fin de i83o. Ayant e'te' depuis en Allemagne el en Pulogne , je l'avais complclcmenl oublie' : je l'ai revu à
DE LA POLITIQUE. 4ll
L'histoire polilique de la France est celle de l'Europe , peut-être du monde : il n'est guère de fait important qui ne dérive d'elle, ou qui ne lui appartienne en entier. Cette influence, celte suprématie sont incontestables ; et je vais essayer de démontrer que cette supériorité ne peut être <^ue celle du sol.
ARTICLE Y
Influence du sol sur les peuples.
Faire l'histoire des peuples par celle de leur sol, serait grand et nouveau tableau.
Ce sol si dédaigné est le cœur des nations ; par lui elles commencent , par lui elles grandissent, par lui on les voit finir : comme tout ce qui est, ce sol s'use, et entraîne avec lui les empires, qui ne sont eux-mêmes que le sol animé et remuant
mon retour, comme on lelioave un ami bien change • mais je le laisse tel qu'il était : je donne cette explication pour qu'on excuse ses vieilleries.
L[\2 A^ALYSR
Qu'est devenu le pajs des Phéniciens? poussière et néant : eux-inênies , à peine si mémoire d'homme garde leur souvenir... Qu'est devenue cette terre Egyptienne sur laquelle fleurirent de grandes na lions , sur laquelle restent encore debout ces colosses de pierre, squelettes énormes d'une grandeur éteinte ? poussière et néant : des tombeaux, des sables brûîans , un fleuve bientôt (i) stérile, voilà sa vie.... c'est large et profonde mort.... Qu'est aujourd'hui cette généreuse terre de la Grèce, qui fil jadis Platon, Epaminondas, Thémistocle, Miltiade, Socrale? poussière, et bientôt néant : vous voulez refaire la Grèce... ce n'est plus qu'ombre plaintive, errante encore sur un sol desséché et flétri.... commencez par retrouver cette terre vierge , qui est allée où vont toutes choses ; son sol manquera à vos généreuses inspirations... Trois cents fils de celte terre nouvelle arrêtèrent un million d'hommes, et leurs ombres épouvantèrent l'Asie... Un coin de cette terre nouvelle suffit, sous Alexandre, pour dompter le monde connu.... Toute la surface
(i) Les sables finiroat par envahir le Nii. Ce fait est sur-lout remarquable clans la Kaule-Egyplc.
DE LA POLlTIQUi:. 4*3
de cette ferre décrépite peut à peine aujourd'hui produire un homme.... la Grèceest morte de son sol.
Qu'est devenue cette terre Romaine, enfantant les conquérans du monde ? bientôt poussière.... bientôt néant.... son sol ingrat n'enfante plus que des marionnettes... Ces gens qui faisaient trembler la terre , sont à peine bons à l'amuser.... (i") Digne sort des choses d'ici-bas... tout change... tout s'en va ailleurs.... et ces perpétuels cbangemens sont le tems^ sont Téternilé.
Le sol s'altère à la longue des âges, et dénature ses productions. Végétaux et élres animés suivent ses vicissitudes. Tout le midi de l'Europe penche aujourd'hui vers sa ruine : le sol y languit frappé de mort. La Grèce, l'iiar lie, l'Espagne sont à leur agonie, ou à une dé-
(i) Leur langue a subi les mêmes vicissitudes que le sol ; âpre et terrible sous la république , puissante et harmonieuse sous les empereurs, dége'ne're'e en doux parler au moyen âge, elle n'est plus que gazouillement enldnlin..., La langue du Dante n'est déjà plus la langue d'aujourd'hui : les consonnes encore viriles, sont remplacées par de puériles prononciations.... C'est l'enfance de la vieillesse.,.. Après , la décrépitude ; enfin , la mort,...
^l^^ ANALYSE
cadence plus douloureuse , en ce qu'elles se sentent mourir : leurs cris de détresse^ entendus ou non , n'arrêteront pas la marche des siècles.... le pouvoir humain ne peut pas refaire les vieillards décrépits ; il peut leur donner des béquilles.,. les faire espérer un instant encore dans le désespoir... mais,. à l'heure, il
faut que tout parte et cette heure-là est
marquée dans un livre , où il n'est pas donné à l'homme de lire
La Phénicie a passé en Egypte , l'Egypte en Grèce, la Grèce en Italie, l'Italie un instant en Orient... aujourd'hui la vie est à l'occident de l'Europe. .
Les empires n'ont donc guère que trois mille ans à vivre.... Après trois mille ans, leur sol est usé.... Regardez ce sol..... quelques pieds de terre végétale... au-dessous , la terre aride, la terre morte... la terre éternelle..... le vent a-t-il donc tant de peine à balayer les
empires? mille ans de poussière lui ont
suffi pour ensevelir la roche tarpéienne...^ le vent emporte nations et feuilles.... Apres trois mille ans, elles se retrouvent et grandissent ailleurs.
Les Romains sont morts avant terme ; ils
DE LA. POLlTiQUE. 4^5
sont morts de leur grandeur ; bornés à l'Italie seule , ils seraient peut-être encore Romains : si petit tronc ne pouvait long-tems porter membres si énormes : en retombant sur lui, ils l'ont violemment écrasé. Voyez par contraste la mort lente et sénile de la Chine ? à l'abri de .grandes catastrophes , elle est destinée à périr de vieillesse, quand son sol sera usé , à moins que la grande muraille n'appelle encore des flots de Tar tares,...
C'est le sol qui fait les peuples , et non les peuples qui font le sol : physique et morale en sont le produit... Supposez une colonie africaine, transportée dans nos climats , et forcée même de reproduire entre elle ; à la douzième génération , elle serait européenne de peau et de caractère. Supposez une colonie européenne transportée en Afrique ; quand même elle ne reproduirait qu'entre elle, à la douzième génération elle aurait peau et caractère africains. Tous les hommes sont nés pareils, sur un seul tvpe ; mais les régions qu'ils sont allés habiter, les ont modifiés. Partie de l'Asie, se répandant en Europe, et sans doute en Amérique par le nord de l'Europe , envahissant l'Afrique , l'espèce humaine a
/}l6 ANALYSE
pris l'influence des terres qui l'ont reçue : cette influence l'a faite ce que nous la voyons. Il est un peuple curieux à observer dans ses rapports avec le sol, c'est le peuple juif ; chez nous, on fait peu attention à lui; mais à l'étranger^ un chrétien fuit un juif comme s'il voyait encore ses mains teintes du sang du Christ. Aussi , isolés et forcés de vivre , de reproduire entre eux , ils ont conservé leur allure primitive; il y a dans leurs traits quelque chose de sauvage et d'éthiopien : leurs yeux, leurs nez, sur-tout la lèvre inférieure en font une race étrange au milieu des autres races. Ce peuple un des plus vieux du monde et d'où peut-être sont sortis tous les autres, a traversé les civilisations sans y participer ; il n'a pris que leurs habits, le dessous est resté le même ; en Pologne et au midi de l'Europe on a peine à croire à son abrutissement : dès qu'il habite un climat plus fécond , il devient plus industrieux plus productif lui-même ; en Allemagne^ on ne le distingue plus qu'à ses habitudes antiques, en France , à peine si on reconnaît sa trace. La nécessité de s'allier entre eux a eu de tristes conséquences : débiles et contrefaits de corps et d'esprit, ils ont quelque chose de
l'allure du singe : le développement intellectuel est resté de niveau avec le développement physique, et l'on ne doit pas s'étonner qu'un peuple si vieux ait produit en tous genres si peu d'hommes remarquables.
Aujourd'hui toute la force produclrice du sol est sur-tout à l'occident de l'Europe ; la force physique et morale est aussi là : la France est le cœur de cette vie nouvelle. Ces régions ont pour quelques mille ans d'existence^ et cela malgré les institutions : quelque bonnes qu'on les fasse, elles ne sont pas de force contre les siècles. Il suffit qu'un peuple commence , pour qu'il soit forcé de finir : il faut que tout périsse , pour que tout se renouvelle... L'Amérique est au début de sa vie : c'est elle qui assistera aux funérailles de l'Europe , et recevra sa civilisation , ses arts , ses sciences ^ pour les transmettre , quelques mille ans après, à un peuple plus nouveau : d'où sortira-t-il? je ne sais : mais l'Amérique est un monde neuf de végétation comme d'espérance Il renferme plus d'une grande destinée...
Ainsi vont les choses de la terre... Ainsi roulent les nations... Un peuple qui est aujour-
d'hui, ne sera plus demain : et que ce demain arrive dans dix mille ans , il arrivera , il est nécessaire, il est forcé; il est l'élernilé^ l'inconcevable éternité !
JLe dix-neimeme siècle^
C'est donc le sol qui est la vie des nations, et c'est à sa surface que se retrouvent écrites en débris , les éternelles vérités des siècles! 1
Chaque coin de la terre a eu , à son tour , son enfance , sa vigueur, son déclin et sa mort.
Mais dans ce grand et mobile passage du monde, l'intelligence humaine s'est formée à ses vicissitudes j s'est agrandie à ses ruines, et chaque âge a monté, grossi de l'âge qui l'a précédé : toujours le souvenir d'un peuple a été la leçon du peuple qui l'a suivi. C'est ainsi que, d'avancemens en avancemens, nous voilà parvenus à des tems tellement nouveaux, que nul ne peut dire les connaître , et tellement rapides, que l'œil a peine aies suivre.
Déjà le dix-huitième siècle avait tout préparé : qu'on lui oppose , si l'on veut, toutes les civilisations passées? Devant lui, que sont leurs restes? Eîi derniers résultats , les beaux-
DE LA POLITIQL'E. 4^9
arts , et quelques sciences ; pour l'homme , peu de chose , pour le citoyen , moins encore. Ce siècle fut donc la maturité de l'univers; il ne pouvait venir ni plus tôt , ni plus tard : il a fait ce qu'aucun temps ne pouvait oser; il a discuté, reconnu et proclamé les droits de l'homme (i).
Si ces immortelles inspirations ont été d'abord chez nous applications absurdes et contraires , la faute en est seule aux passions humaines. Ces principes régénérateurs ont fini , et finiront par tout vaiocre : chez nous iJs veulent enfin s'organiser légalement ; c'est là le grand travail de l'époque, travail immense qui l'ébranlé aujourd'hui^ mais la fera stable bientôt>
Etonnez-vous alors qu'en religion, langage, sciences et mœurs, un présent qu'on ne peut définir , s'avance grave et impitoyable^ chassant devant lui les vieux temps, et foulant ses débris, qui pourront fumer encore^ mais qu'aucun pouvoir humain ne saurait relever.
Ce temps , ce nouveau, cet avenir , sont des
(i) Sous ce rapport, la Convenlion a étc admirable, cl a vu Lien loin devant elle.
plus beaux à prédire : c'est pour la condilion humaine, certitude d'amélioration, d'agrandissement, de dignité sociale.
Dans cette rapide décomposition des idées anciennes, la littérature, expression de la pensée dominante , devait la première se sentir étonnée et incertaine d'elle-même , parce que, ne pouvant plus invoquer les règles anciennes , elle ne doit plus subir que celles qu'elle saura se faire. Le siècle de Louis XIV n'a été , il faut le dire , que la perfection du siècle d'Aristote : c'est l'antiquité habillée et parée en français immortel; mais ce siècle n'est plus que sujet de comparaison.
An théâtre sur-tout, c'est anière douleur de voir les grands hommes d'alors , enchaînés et mutilés par le joug antique, de voir notre Corneille se débattre de tout son génie, contre ces règles qu'il se croyait forcé de suivre , et sans lesquelles il eût été Corneille tout entier, aussi grand , aussi nouveau d'invention dramatique , que de pensées et de style. Nous n'avons guère encore que le théâtre des anciens; celui du dix-neuvième siècle reste à trouver etàfaire, et dans ce périlleux sujet, lesgraudes erreurs sont encore de grandes leçons.
En politique , la liltératiire nouvelle a dû se former vite et fort, parce que là étaient des besoins pressans et de vives passions en présence : elle doit prétendre à tous les mériles , sur-tout à la plus haute éloquence, à l'éloquence politique, qui fera la grandeur de noire âge ;, comme l'éloquence philosophique a fait celle dîi siècle précédent»
L'histoire, le roman, la chanson même, ont dû tenter de nouveaux essors en présence de ces temps, de ces besoins nouveaux : et si îa science de l'homme n'avait pas encore subi leur influence ^ il j a peut-être quelque courage à venir essajer enfin son affranchissement.
Ceux qui ne voudraient ni marcher, ni comprendre , affectent de répéter que tout a été dit. Ces mots n'ont point de sens : l'inteliigence s'épuisera quand la nature deviendra muette et stérile; croyons pbjlôt que ce sont eux qui n'ont rien à dire.