‹ Physiologie de l'homme aliénéChapitre 4 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Analyse des fonctions intellectuelles par leurs désordres.

Ainsi ^ voilà l'homme seul , debout au milieu de la nature , avec ses facultés , ses penchans, ses passions , avide d'intelligence et de bien-être , marchant dans l'inévitable développement de lui-même , et poussé malgré lui vers un mieux, qu'il n'a pas souvent la force de saisir , mais qu'il ne peut s'empêcher de vouloir et de respecter. Tel est l'homme de la civilisation actuelle , quoiqu'en disent ceux qui ne la veulent pas comprendre; et la meilleure réponse à leur faire , serait de

îe suivre et de le représenter dans ses efforts continuels d'amélioration : ce n'est ici ni le lieu , ni le sujet j autre est la tâche qu'il nous faut remplir» Nous devons descendre d'abord aux profondeurs des misères humaines , pour en rapporter une leçon forte et nouvelle, et c'est par l'analyse des désordres de la pensée que nous allons commencer celle œuvre difficile.

Jusqu'à ce jour, l'histoire de Tentendement n'a été que spéculation et théorie : Condillac seul voulut au moins la réduire à quelque certitude, en animant une statue de toutes nos facultés successives; n'osant^ ou ne pouvant prendre l'homme, il s'est adressé à son froid simulacre ; c'était beaucoup pour son temps, ce n'est plus rien pour le nôtre. Il reste mieux à faire : il faut pénétrer dans l'intelligence par ses désordres, l'analyser, et la recomposer dans son ensemble, avec ses débris et ses restes souvent hideux, qu'on ne peut rencontrer que dans les asyles consacrés aux aliénés. A la vue de la folie, il y a plus que douleur; on sent je ne sais quel frisson de néant , qui glace , à contempler cette mort au milieu de la vie , à ne

retrouver qu'un sac digérant, là, où quelque temps avant, on connaissait de nobles pensées, ou des sentimens généreux. Ce spectacle porte tant d'efFroi dans l'âme , que tout avertie qu'elle est, elle ne voudrait même pas admettre la possibilité d'un tel état. Si la première impression est désolante , l'observation , en s'j habituant, peut chercher de nouvaux enseignemens dans les infirmités intellectuelles.

Il existe à l'hospice de la Salpêtrière, un vaste établissement destiné au traitement des femmes aliénées (i). Sur quinze à seize cents malades qui s'y trouvent renfermées , quatre cents environ forment une division particulière, qui se compose des personnes devenues incurables, des imbécilles, des idiotes de naissance, ou de celles, qui, parvenues à l'état complet de démence , présentent peu de , chances de guérison. Ayant été chargé, pen-

(i) c'est dans cet liospice , ainsi que dans celui de Bicêtre d'abord , que mon père recueillit les mate'riaux de son traite' sur V aliénation mentale^ et fit entendre le premier cri de douleur et d humanité, qui a retenti dans toute l'Europe, et a fait traiter ces sortes de maladies avec plus de douceur et d'attention.

INTELLliCTUELS. lig

tîant huit années, du service médical de cette division , la vue continuelle de ces malheureuses, et un instinct d'inquiète curiosité, me les fit observer de près : je ne tardai pas à reconnaître qu'avec ces fragmens informes de l'intelligence, on pouvait faire beaucoupmieux que la statue de Condillac, et réaliser en faits vivans, ce qu'il n'avait essayé qu'en faible théorie : voici le résumé de mes observations, qui ne sauraient être rapportées ici, mais dont les principaux résultats se reproduiront en plusieurs endroits de cet ouvrage.

Échelle ascendante des désordres intellectuels .

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