CHAPITRE IL
De rintelligence et de son développement chez les animaux : Facultés propres à l'homme seul.
L'ancienne philosophie iie va plus qu'à tâtons ou à pas chancelans ; on la dirait aveugle ou frappée au cœur ; on la voit se mourir de vétusté. En vain des hommes à rares mérites voudraient lui donner une marche plus ferme, ou couvrir ses vieilleries d'habillemens modernes : sa décrépitude perce à travers le voile ; elle ne peut aller loin , et ses nouveaux ornemens ne serviront qu'à parer son lit funèbre. Laissons-la finir en paix, et sans fatiguer son agonie d'inutiles reproches , adressons-
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nous à ceux qui lui ont préparé une si triste fin.
De tout tempSj les penseurs abstraits , traitant l'organisme humain avec un dédain superbe, se sont fait honneur de le répudier ou de le méconnaître : suivant eux^ les organes ne sont qu'instrumens fort secondaires et à peine nécessaires à la vie et à des facultés, qu'ilsvont observer dans les livres. C'estd'après les livres qu'ils parlent de l'homme, le commentent ou l'expliquant ; ils y trouvent tout^ excepté l'homme j et c'est ainsi qu'ils font et défont sans cesse leurs systèmes , dont les élé* mens sont toujours les mêmes, bien que l'arrangement varie au gré de leur imagination. D'autres observateurs , qui se prétendent philosophes, tentent, dans leur aveuglement, de rabaisser l'homme au-dessous de lui-même; ne voyant , ou ne voulant rien voir au-delà des organes, ils crient à tne-têle qu'au-delà il n'y a rien , prétendant sans doute imposer la courte portée de leur vue comme le dernier terme humain^ et leur désespérant système comme le mieux fait pour consoler l'homme ou Je perfectionner.
Abjurons toutes ces doctrines : les unes re-
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gardent trop haut, et les autres trop bas : cherchons une voie plus vraie j nos incertitudes, nos chutes mêmes apprendront combien elle est dilïicile à trouver et à tenir.
D'abord il faut s'expliquer sur la valeur de deux mots , dont on a fait le plus étrange abus, âme et intelligence , souvent confondus ensemble, ou pris à dessein l'un pour l'autre. Réservons le mot âme pour désigner ce principe inconnu qui donne la vie au corps. L'école spiritualiste veut que l'âme soit une essence immortelle ^ une émanation divine , un bienlait de la toute-puissance, une fraction sublime du grand tout. Ecoutons maintenant les physiciens : à leur dire , le principe animateur n'est qu'une certaine combinaison de l'électricité et du calorique^ et quand ils seront parvenus à trouver les justes proportions de ces deux fluides, ils feront de la vie tant qu'on voudra.
Commedans l'une et l'autre hypothèse nous en sommes encore réduits à croire, embrassons avec force la croyance spiritualiste , comme la seule capable de soutenir notre fragilité. Du reste, un tel sujet revient de droit à la métaphysique , c'est son lot : qu'elle
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s'eniparede ce vague indéfini où elle peuterrer tout à son aise. Comme nous ne voulons pas l'imiter, comme nous pensons que le plus grand efFort de l'inlelligence est de savoir où elle finit de comprendre , et sa plus grande sagesse de ne pas aller plus loin , arrêtonsnous devant un abîme tant à craindre et à respecter. Concevons seulement comment le sentiment religieux a dû pénétrer profondément deux intelligences^ telles que Celles de Newton et de Pascal. Ces deux hommes chez lesquels la pensée avait franchi les limites huniaines, que sont-ils devenus^ lorsque s'élevanl aux grandes vérités qui régissent l'Univers, ils sont arrivés devant leur majestueuse harmonie ? Ecrasés de leu»' faiblesse, elïrajés de leur ignorance, ils sont retombés anéantis sur eux-mêmes , en se voyant si petits devant tant de grandeurs, si aveugles devant tant de merveilles, et leur vie entière n'a plus été qu'une hymne au Créateur.
Imitons-les au moins dans leurs profonds respects pour tout ce qui nous échappe , et sachons nous renfermer dans l'étude de ce que nous pouvons toucher ; appelons âme ce principe inconnu qui. est vie , et soyons sobres
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d'en parler : réservons le mot intelligence pour désigner l'action de l'org-ane pensant ; ne craignons pas sur-tout d'aborder tout ce qu'elle a de plus noble comme de plus abject; et pour la bien suivre dans tous ses variables phénomènes, commençons par aller voir à son origine, sous quelles Formes elle s'annonce dans l'animalité.
La nature, marcliant, dans toutes ses créations^ du simple au composé, a marqué le passage du règne végétal à celui des animaux, par l'apparition d^une faculté nouvelle, qui consiste à exécuter des mouvemens volontaires , et à se mettre en rapport avec les objets nécessaires à la vie. Pour cette faculté , il a fallu de nouveaux organes ^ et quelques filets ou cenires nerveux suffisent déjà aux premières classes animales , pour les rendre irritables, sensibles et capables de mouvemens réitérés , mais instinctifs. Dans l'immense série des êtres si diversifiés, jusqu'aux preriiiers animaux vertébrés, l'observation peut reconnaître que le développement des facultés nerveuses se proportionne au nombre et au volume des organes nerveux. Arrivée aux animaux vertébrés, la faculté de sentir et de se
mouvoir^ déjà si grandedans des êtres si petits, se prononce en formes tranchées et saillantes ; les mouvemens prennent une volonté énergique et violente j Tintelligence est prévoyance admirable : aussi trouvons-nous chez eux un appareil nerveux plus compliqué. Dans les poissons, par exemple, une moelle épinière considérable^ terminée vers la tête par deux tubercules simulant le cerveau, devient l'instrument de forces musculaires souvent énormes : ces deux tubercules sont presque un entendement complet, avec sensations, mémoire, discernement et finesse surprenante dans quelques sens. Chez les reptiles, les tubercules cérébraux étant plus nombreux, la moelle épinière s'alongeant plus forte et plus étendue , le développement intellectuel et moteur y paraît encore plus remarquable. La même progression peut être observée dans l'intelligence des oiseaux ; leur mémoire , leur jugement, leur attention sont merveilleux : chez les chouettes , dont l'angle facial est trèsprononcé, on peut, suivant Cuvier, reconnaître une réflexion attentive. Nous retrouvons dans les quadrupèdes l'ébauche imparfaite des penchans, des facultés, des passions, qui se
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dessinent à grands traits dans l'espèce humaine . Et que par ce rapprochement comparatif, on ne m'accuse pas de chercher à rapetisser l'homme ? Est-ce ma faute , si l'on a placé sa grandeur où elle n'est pas? (i)
Observez les animaux que vous avez chaque jour sous les yeux, et vous verrez croître un rapport constant entre l'organe nerveux et ses fonctions ; dans certaines espèces , le chien par exemple , l'intelligence s'élargir quand la masse cérébrale augmente en volume proportionnellement au reste du corps ; certains penchants, certaines aptitudes suivre le développement ou la prédominance de certaines masses de l'organe, et souvent la mémoire, le jugement et d'autres facultés acquérir une rare perfection. La multiplicité des organes dans le cerveau (2) n'est devenue erreur , que parce que son auteur a fait abus d'une obser-
(i) Voyez ce que dit Féne'lon à ce sujet, en traitant des preuves physiques delà Divinité. Mélanges, tom. i.
(2) On trouve, dans la correspondance de Grimm, une idée de femme qui n'a peut-être pas été sans iaflueuce sur le système allemand : madame Geoffrin prélend que les hommes sont composés de plusieurs petits potsj il y a le petit pot d'esprit , le petit pot d'imagination, !e petit pot de raison et la grande marmite de
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valion réelle , qu'il a trop généralisée en voulant l'ériger en système : mais il est bien constant que le développement des parties latérales , antérieures ou supérieures de la tête , observé chez l'homme sain , comme dans tous les animaux^fournitdes données positives, dont la science humaine doit enfin profiter. Il faut bien se garder d'en conclure, que ce développement fasse des organes nouveaux , isolés les uns des autres : cette explication n'est que sophisme ; car en bonne logique , un cerveau reste toujours un cerveau , mais , comme tous les autres organes, il acquiert de plus grandes fonctions, en augmentant de volume.
Entre l'homme et le singe la distance est immense sans doute : aussi quelle différence d'organisation ? Pour la première fois vous trouvez proportion entre la tête et le tronc : quelle masse pensante à la partie frontale ? voyez les
pure bêtise : le destin prend de chacun de ces petits pots ce qui lui plaît , et en fait une tête humaine.
Je crains fort que le système Gallique ne soit qu'un re'chauffé de ces petits pots, et sur-tout de la grande marmite. Quant à la doctrine phre'nologique, qui n'est que l'amplification outre'ed'un système déjà fort aventureux, et dont cependant elle diffère en bien des parties , nous aurons bientôt occasion de l'examiner en détail dans un travail sur le cerveau.
hommes supérieurs, OU ds] moins leurs statues^ puisqu'ils sont si rares ? c'est toujours au front qu'on les regarde d'abord, et qu'on veut les deviner. En vain BuiTon définit le génie, l'aptitude àla patience; sa définition n'est qu'à demivraie : il est certain que dans les arts^ ou dans les sciences, uheorganisation ordinaire pourra , avec une ferme et patiente attention, faire d'importantes découvertes de détails , ou exceller dans un sujet ; acceptons dans ce cas la définition du naturaliste. Mais un homme ordinaire, de quelque patience qu'il soit capable , sera-t-il jamais un être supérieur ? ne le crojez pas : ce n'est pas la patience qui fait les inspirations soudaines, fortes et sublimes. II y a deux génies ; l'un factice, celui d'attention, donné presque à tous , fait seulement pour briller sur quelques points ; etl'autre si rare , de grandeur, natif, de tous lesmomens, prompt et rapide comme l'éclair, entraînant, subjuguant les hommes , voyant d'en haut l'immensité , enfantant à toutes les époques y à travers tous les obstacles, ces grandes conceptions , ces actions héroïques, ces gigantesques pensées , qui marquent un siècle. 11 est aisé dans tous les genres de compter ces génies-là j ils sont sur les hau-
leurs : derrière , bien loin , la foule les suit comme un troupeau. César, Corneille, Mirabeau , est-ce la seule patience qui les a faits grands ? ils ont agi , pensé , parlé grandement, parce que leur cerveau élait vaste. Un être ordinaire, quelque tenace que soit sa patience, sera-t-il Jamais Racine , Molière ou Bossuet ? Il ne s'agit donc pas que de vouloir : à ce compte , nous aurions des grands hommes à bon marché ; il faut pouvoir d'abord^ et là est le rare et grand privilège. Disons aussi que sans la puissance de l'attention et de la persévérance , le plus heureux génie avorte et se perd.
Il faut compter dans l'homme trois grandes facultés inconnues aux animaux , et qui font la distance entre eux et lui.
La première est la possibilité d'articuler les sons , d'exprimer les sensations ou de les réduire en signes ; la parole , les gestes , l'écriture ne sont que trois modes difFérens d'un besoin unique , celui de l'expression : ce sont des idées parlées, signifiées^ ou écrites. Si un singe pouvait dire ou écrire tout ce qu'il sent , ou tout ce qu'il veut , il serait déjà au-dessus de bien des hommes.
La seconde faculté , une des noblesses de notre nature , est ce sentiment intime que nous avons de tout notre être : non-seulement nous avons des facultés et des sentimens , mais encore nous avons la conscience de ces sentimens et de ces facultés. Il est donc en nous une fonction spéciale , qui fait que nous nous sentons ; c'est la conscience , non celte conscience abstraite et idéale , dont la philosophie moderne n'a pu que pressentir encore quelques-uns des bienfaits , mais cette conscience, si heureusement physique, une des plus grandes merveilles de l'organisation (i), que plus tard l'analyse nous montrera siégeant au cœur, comme au cerveau ; dans le cœur amour du vivre , et morale profonde que nul n'outrage impunément j dans le cerveau , conscience de l'intelligence , pouvant comme elle , être malade , pervertie , anéantie , ou grandir en nobles inspirations. Et pour l'indiquer en passant, on peut déjà, chezlesaliénés, observer les misères de celte conscience cérébrale : vous en verrez qui se croient morts , qui s'imaginent avoir une
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têle étrangère^ ou un corps de verre, qui ont enfin perdu la conscience d'eux-mêmes, et dont, sur tous les autres points, la mémoire, le jugement, l'attention s'exercent dans leur plénitude : ils pensent, ils agissent, ils parlent, d'une manière toute conforme à la perte de cette conscience : par contraste, vous observez dans d'autres folies^ les exaltations, les délires de cette conscience : c'est elle qui exagère les souffrances de l'hjpochondriaque, qui donne aux furieux le sentiment d'une supériorité dominatrice , ou aux visionnaires la certitude mensongère d'apparitions dont ils conservent la conviction intime.
Unetroisièmefaculté sépare à jamaisl'homme des animaux : c'est l'étonnante perfectibilité de ses sens et de ses organes; et bien que Condorcet ait exagéré ses résultats futurs , je pense qu'il est difficile d'assigner à cette perfectibilité des limites certaines.
Voulez-vous encore aller plus loin ? imaginons maintenant des êtres supérieurs à l'homme : concevons un instant des individus, qui , outre tous nos sens et toutes nos facultés , auraient encore des sens et des facultés qui nous manquent ; supposons-les doués d'un
appareil d'organes tellement disposés que , malgré la distance, ils pourraient être avertis de ce qui se passe loin d'eux, comme les yeux nous avertissent de ce qui se passe dans l'horizon visuel : supposons encore à ces individus d'autres appareils organiques , destinés à les mettre en rapport, soit avec l'électricité ( ainsi que l'on rencontre les traces d^une pareille or^^anisation chez certains animaux), soit avec quelques-uns de ces fluides qui nous pressent , dont l'analyse physique ou chimique peut seule nous démontrer la présence (i); supposons même à ces individus autant d'organes qu'il y a de ces fluides, de même que nous avons l'ouïe pour les sons , l'odorat pour les odeurs , la vue pour la lumière. Eh bien ! ces êtres ainsi faits nous seraient aussi supérieurs, que nous le sommes
(i) Dans ces milliards de mondes qui roulent sur nos tètes ou sous nos pieds, ne peut-il pas exister des êtres aussi supérieurs à nous, que nous le sommes aux animaux? La physique nous apprend que l'absence de l'air atmosphérique empêche que le soleil et la lune aient des êtres pareils à nous : soit; mais croyezvous que notre manière de vivre soit la seule par laquelle on puisse exister ? Croyez-vous la création aussi e'troîte que votre cervelle ? Pauvres atomes ! Encore , si vous saviez douter :
aux animaux ; ils auraient des idées , des besoins, des facultés dont il nous est impossible d'avoir le moindre soupçon. Que dirait l'orgueil humain à voir son Roi de la nature n'être plus qu'une bête de somme pour de tels individus? Confessons au moins notre vaniteuse impuissance , et rentrons avec humilité dans l'étude de nous-mêmes.
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