‹ Physiologie de l'homme (volume 3)Chapitre 40 sur 65 · ARTICLE IT · texte numérisé non relu

ARTICLE IT

Circulation dans le Cœur.

Le sang circule dans chaque cœur, avons- nous dit ? de l'oreillette dans le ventricule correspondant , et de celui-ci dans l’artère qui en émane. Quelle puissance le fait se mouvoir dans cette direction ? la principale , sans contredit , consiste dans les contractions et dilatations alternatives de chacune de ces cavités: dilatations et contractions qui font évidemment du cœur une espèce de pompe aspirante et foulante. Ces actions du cœur se voient, quand on regarde le cœur mis à nu chez un ani-

mal vivant, et ce sont elles qui produisent les battemens que ressent la main qui est appliquée sur la région du corps qui répond à cet organe. ixaminées en elles mêmes , elles offrent la succession des phénomènes suivans : 1° dilatation de l'oreillette, écartewent de ses parois, et, par suite , réplétion de cette oreillette par le sang qu'y apportent d’une manière continue les veines. L’orcillette , en effet , offre alors un accès plus libre à ce sang , et peut-être même exerce sur lui une action d’aspiralion. 2° Contraction de cette oreillette, resserrement de ses parois, et, par suite, expression dans le ventricule du sang dont cette oreillette s'était remplie dans le temps précédent. En effet, c’est de haut en bas, et dans la direction de l’ouverture ventriculaire , que se fait la contraction de l'oreillette : cette ouverture est libre, parce que l’état de dilatation dans lequel est alors le ventricule a abaissé les valvules qui la garnissent ; le ventricule, qui est alors en état de dilatation, offre un accès libre au sang, et peut-être même l’aspire ; enfin, le sang ne peut pas suivre une autre voie, Car le sang nouveau que les veines apportent ne permel pas qu'il reflue dans ces vaisseaux. Cependant ily a ici une première controverse. Selon les uns, il y a toujours , lors de la contraction de l'oreillette , ua léger reflux dans les veines , surtout si le ventricule est déjà plein, et n’a pas pu se vider librement dans les temps précédens. Se- Jon les autres , ce reflux n’a jamais lieu dans l’état normal ; et même le ventricule recoit alors, outre le sang que contenait l'oreillette, tout celui qu'apportent actuellement les veines. Geux-ci donnent comme preuves, que le ventricule ayant plus de capacité que l'oreillette , ne pourrait pas être rempli par le sang seul que conte-

nait cette oreillette; et que le temps que dure la dilatation du ventricule, est plus long que celui pendant lequel l'oreillette se contracte. Dans cette dernière manière de voir , la contraction de l’oreillette n’aurait d’au-

tre but que de la vider , et de compléter la réplétion du ventricule. Toutefois, ce ventricule est ainsi rempli; et si le sang qui lui arrive ne passe pas aussitôt dans les artères , c’est que les valvules tricuspides et mitrales sont alors abaïssées , et recouvrent l’entrée de ces vaisseaux.

Les mêmes mouvemens s’observent dans le ventricule, avec ce fait cependant qu’ils alternent avec ceux de loreillette : 1° coïincidemment à la contraction de l'oreillette , dilatation du ventricule, écartement de ses parois , pour recevoir le sang que lui projette l’oreil- Jette, et peut-être pour l’aspirer ; 2° coïincidemment à la dilatation de l'oreillette , contraction du ventricule , resserrement de ses parois, et, par suite, expression dans le système artériel qui émane de lui, du sang dont ‘il s'était rempli dans le temps précédent. En effet, c’est dans la direction de l’orifice du système artériel que se fait la contraction du ventricule : le ventricule étant en état de contraction, les valvules tricuspides et mitrales, au sommet desquelles aboutissent les tendons des colonnes charnues sont relevées , et laissent cet orifice libre : les valvules sigmoiïdes, qui sont à l'origine de chaque système artériel, ne peuvent apporter d’obstacles, car elles sont disposées de manière à devoir s’abaisser sous le flot du sang qui est projeté; enfin , le sang ne peut que suivre celle voie, ou refluer dans l'oreillette ; et cette dernière chose est impossible. En effet, les valvules tricuspides et mitrales, que l’état de contraction

MÉCANISME DE LA CIRCULATION. 965 des ventricules a relevées, interrompent la communicalion avec celte cavité ; et, de plus, c’est alors que les orcillettes en état de dilatation se remplissent d’un sang nouveau. JLn’y a tout au plus de rapporté dans ces cavités, que la petite quantité de sang que soulèvent les valvules tricuspides et mitrales, quand elles reprennent la position horizontale. Cependant se représente ici la même controverse que tout à l’heure : y at-il toujours reflux d’un peu de sang dans les oreillettes, et même dans les veines qui y aboutissent ? ou bien , au contraire, ce reflux n’a-t-il lieu que dans quelques cas, quand les systèmes artériels qui recoivent le sang sont engorgés , et ne permettent pas aux ventricules de se vider à leur profit de tout le sang qu'ils contiennent? Ge dernier fait au moins est sûr : dans les embarras du poumon, on voit battre les veines du col par suite du reflux qui se fait dans les veines caves lors de la contraction du venlricule droit ; souvent même ce reflux s'étend jusqu’au cerveau, jusqu'au foie, qui s’engorgent : Haller dit avoir vu ces battemens jusque dans les veines iliaques externes : c’est ce qu’on appelle le pouls veineux. Bichat, dit aussi avoir vu engorger le poumon par suite d’un reflux du sang par les veines pulmonaires , lors d’un obstacle au cours du sang dans l’aorie.

Telle est l’action des deux cœurs : tout est semblable dans l’un et dans l’autre , sinon que, dans le cœur pulmonaire, 1° l'oreillette a plus de colonnes charnues, afin de mieux méler le chyle, la lymphe et le sang veineux qui y aboutissent. 2° Le ventricule a des parois moins

épaisses, parce qu'il a à projeter le sang à une distance moindre, Nous avons déjà dit qu'ils agissaient simultanément : et comment pourrait-il en être autrement

puisque la paroi interne de leurs cavités leur est eom- | mune ? Il n’y a alternative d'action qu'entre les oreillettes et les ventricules. Aussi ne doit-on distinguer dans les mouvemens des cœurs, considérés comme un organe unique , que deux temps : celui où les oreilleltes se contractent , et où les ventricules se dilatent, qu’on appelle diastole ; et celui où les oreillettes se dilatent ét les ventricules se contractent, qu’on appelle systole. C’est à tort que Lancisy en reconnaissait trois , ajoutant à la systole des oreillettes, et à celle des ventricules, une prétendue systole des arlères , succédant immédiatement à celle des ventricules. C’est avec plus de tort encore que Nichols en admettait six, trois dans chaque cercle circulatoire; méconnaissant que les deux circulations s’accomplissent en même temps. Ge n’est pas que chaque cavité du cœur n’ait sa diastole et sa systole ; mais d’abord, quand il y a diastole de l’une, il y a systole de l’autre, et vice versä ; ct ensuite, comme ce sont les ventricules qui forment la grande masse du cœur , et que c’est leur jeu surtout qui modifie la forme et le volume de cet organe, on y a plus d’égard qu'aux mouvemens des oreillettes; et, quand on parle de la diastole et de la systole du cœur, on entend seulement la dilatation et la contraction des ventricules.

Mais plusieurs questions se présentent ici. D'abord, à chaque contraction d’une cavité, cette cavité se vide-telle en entier du sang qu’elle contient? aller le croit , s'appuyant sur ce qu’examinant au microscope la circulation dans des grenouilles et le petit poulet, il a vu le cœur pâlir tout-à-fait à chaque contraction. D'ailleurs sa doctrine de Pirritabilité lui faisait une loi de penser ainsi, attendu que le moindre reste de sang dans le cœur,

aurait, en ivritant cet organe , empêché la dilatation de succéder à la contraction. D’autres physiologistes , au contraire , en arguant aussi d'observations microscopi ques sur les animaux vivans, Weibrecht, Fontana, Spallanzant, professent l'opinion inverse.

Ensuite, quelle quantité de sang est envoyée par le cœur dans les artères X chaque contraction de ses cavités ? Soit qu’on admette que le cœur se vide en entier à chaque systole , soit qu’on admette l'opinion inverse , la question ne peut être résolue. Dans la première hypothèse en effet, il faudrait évaluer préalablement , et la capacité du ventricule , ce qui varie en chaque individu , et la quantité de sang qui lui est fournie par les veines, ce qui n’est pas moins variable. Dans la seconde hypothèse , il y aurait encore plus de diflicultés : car il faudrait établir combien de sang reflue dans l’oreillette , combien il en est projeté dans l’artère, et combien il en reste dans le ventricule. On a professé généralement que le ventricule peut contenir six onces de sang , et que d’ordinaire, à chaque contraction, il en projette deux onces ; on a jugé, par Ja quantité de sang qui jaillit d’un ventricule, qu’on ouvre exprès dans une expérience sur un animal vivant. Mais cette évaluation est vaine. La quantité de sang que projette le cœur doit dépendre de la capacité intérieure de cet organe , et de la quantité de sang que les veines lui ont apportée, et ces deux conditions sont extrêmement variables. D'ailleurs , ne sachant pas quelle quantité de sang arrive, peut-on savoir quelle est celle qui est projetée ? ce qu’il y a de certain, c’est que cette quantité varie, est tantôt plus grande , tanlôt plus petite : d’où résultent ce qu’on appelle les pouls gros et pleins, petits et vides.

Au moment du jeu des cavités du cœur, des changemens apparens se font dans cet organe. Lors de la systole, son tissu durcit , le viscère se raccourcit, se déplace, et va, de sa pointe, frapper la paroi latérale gauche du thorax, entre la sixième et la septième côte. Dans la diastole , les phénomènes sont inverses. La cause pour laquelle le cœur bat contre le thorax a été le sujet de beaucoup de débats. ’ésale, Riolan, Borell, I inslow , dirent que c’est parce que le cœur, lors de la systole, s’allonge : mais on nia le fait,eton prétendit qu'au contraire, le cœur se raccourcissait alors ; Bassuel, surtout, fit remarquer que, sile cœur s’allongeait dans la systole des ventricules, les valvules iricuspides et mitrales devraient être abaissées , laisseraient tout.accès libre à un reflux du sang dans les oreillettes, et, au contraire, empêcheraient son entrée dans les artères. Aujourd’hui l’on reconnaît que le cœur se raccourcit dans, tous les sens lors de sa sysiole; que toutes ses parois se rapprochent de la cloison moyenne ; que cependant , en se raccourcissant , ses fibres augmentent d'épaisseur ; et l’on attribue le heurtement de sa pointe contre les côtes aux trois raisons suivantes : 1° à ce que, tout le mouvement.étant dirigé sur la base de l’organe , qui.est fixe , doit faire basculer l’organe sur cette base ; 2° à ce que les oreilleties qui , lors de la systole des veniricules, sont en dilatation et remplies de sang, doivent alors soulever l'organe , et le porter en avant;.5° enfin, à ce que les artères aorte et pulmonaire recevant , du sang qui est projeté en elles, une impulsion telle, qu’elles en éprouvent un déplacement, font partager ce déplace: ment au cœur lui-même. Les colonnes charnues des ventricules aboutissant par des tendons aux\sommels

des valvules tricuspides et mitrales , on Concoit comment la contraction de ces colonnes doit avoir pour résultat de tendre ces valvules , et de boucher par elles les orifi ces des oreillettes.

Sans aucun doute, la systole est active : en est-il de même de la diastole ? D'abord , certainement Ja dilatation des cavités du cœur n’est pas le produit mécanique de la pression qu’exerce en elles le sang qui y est versé ; car cette dilatation précède l’arrivée du sang, et elle se fait lors même qu’il ne peut plus en arriver , comme dans un cœur qui est séparé du corps, Ensuite, quoi qu’en ait dit Hamberger, qui voulait qu’elle fût active, et même plus active que la systole, et cela, parce qu'en serrant fortement dans sa main le cœur d’un animal vivant, on le sent se dilater comme à l’ordinaire, il est sûr qu’elle n’est que l’effet du relâchement des fibres , de la cessation de la contraction ; car, dans l’expérience même dont arguait Hamberger , On reconnaît que le moment où le cœur écarte les doigts qui l’embrassent, est celui où cet.organe se contracte.

Enfin, qu'est-ce qu'est cette action du cœur ? quelle en est la cause ? d’où provient la succession alternative du jeu des oreilleittes et des ventricules ? Stahl est le Premier qui ait émis sur la première de ces questions une opinion raisonnable. Remarquant que le tissu du Cœur est musculeux ; que les contractions de cet organe sont toutes semblables à celles qu’exécutent les muscles, avec cette seule différence qu’elles ne sont pas de même volontaires ; qu’elles sont influencées du reste, et modifiées parles passions ; etqu’enfin, le cœur , comme tout autre muscle , recoit des nerfs qu'on ne peut altérer sans modifier son jeu ; Staht, séduit par toutes ces analogies,

assimila les mouvemens du cœur à ceux des muscles volontaires. 11 avouait bien que généralement on ne peut, ni percevoir, ni diriger les mouvemens de son cœur; mais il disait que c'était l'habitude seule qui les avait rendus involontaires, à peu près comme on voit certains iics, volontaires d’abord, devenir irrésistibles avec le temps : et il arguait en même temps du fait d’un individu , le capitaine T'owson , qui , disait-on , avait COnservé toute sa vie le pouvoir de régler à sa volonté les mouvemens de son cœur. G’était, d’ailleurs, pour Stahl, renirer dans son système chéri, qui était de rapporter à l'influence de l’âme tous les phénomènes quelconques de l’économie animale. Sans doute, les actions du cœur sont du genre de celles des organes musculaires , c’està-dire des contractions ; en Ce sens , Stahl a eu raison ; mais évidemment elles ne sont ni perçues ni volontaires , et elles fondent un nouvel exemple de ces contractions involontaires que nous avons rencontrées déjà dans l'estomac et dans les intestins.

Haller , pour expliquer les mouvemens du cœur, em appela à sa force d’irritabilité, à laquelle ül rapportait toutes les contractions musculaires, tant volontaires qu’involontaires. Le cœur étant un muscle, possédait celle force aussi bien que tout autre, ci le contact du sang dans son intérieur élait ce qui à chaque instant la mettait en jeu. Il donna comme preuve , que tout excitant appliqué au dedans ou au dehors du cœur, en déter=, mine les contractions. Selon lui, il est impossible de méconnaître que c’est le sang qui provoque ces contractions , quand on les voit être d'autant plus fortes et plus rapprochées, que le sang est plus abondant; se succéder dans les cavités du cœur , dans l’ordre même selon le-

quel arrivele sang à ces cavités; et se prolonger plus ou moins dans les unes et dans les autres , selon qu’on fait accumuler en elles le sang. Dominé même par l’idée qu'avait ce physiologiste, de faire de l’irritabilité une propriété différente de celle de la sensibilité , ilalla jusqu'à nier toute influence nerveuse sur les mouvemens du cœur. Il s’appuyait: 1° sur ce qu’on voit les mouvemens du cœur continuer après la décapitation, après la section de la moelle épinière au col, après celle des nerfs de cet organe au col,'cas divers dans lesquels il n’y à certainement plus de communication entre le cerveau et lui; et enfin, lorsqu'on a tout-à-fait isolé le cœur du corps. 2° Sur ce que desirritations des nerfs cardiaques ne changent pas les contractions du cœur, comme les irritations des autres nerfs modifient celles des muscles auxquels ils se distribuent. Mais cette théorie de Haller n'est pas moins que celle de Stahl, susceptible de reproches. D'abord, expliquer les mouvemens du cœur par lirritabilité, c’est rentrer dans la philosophie des forces occultes, c’est se payer d’un mot. Ensuite, selon Haller , il faut toujours qu’un excitant mette en jeu lirritabilité, et que de fois le cœur se contracte sans excitant , comme quand il est isolé du corps ? si le cœur ne se vide jamais en entier, jamais le relâchement ne devrait succéder à la contraction, Enfin , il est faux que le cœur soit, dans l'exécution de ses mouvemens, indépendant d’une influence nerveuse : ne reçoit-il pas des nerfs ? ses contractions ne sont-elles pas modifiées dans les passions, dans les lésions des grands centres nerveux, dans celles des nerfs qui se distribuent à son tissu ? En vain aller a nié ces dernières assertions; des expéricnces dont nons allons parler tout à l'heure les ont CT

mises hors de doute; seulement le cœur à été paralysé plus tardivement que les autres organes , sans doute parce que ses mouvemens avaient besoin d’être les plus indépendans possible ; mais à la fin ils se sont aussi arrêtés. Sæœmmering et Behrends, àla vérité, ont établi que les nerfs cardiaques ne se distribuaient pas au tissu même du cœur , mais seulement aux ramifications des artères coronaires, et qu’ainsi ces nerfs ne présidaient pas à la fonction de cet organe, mais seulement à sa nutrition. Mais c’est là une assertion anatomique , à laquelle Scarpa, par son bel ouvrage sur les nerfs du cœur , a donné, pour me servir de l'expression de M. Percy , le plus superbe démenti.

Aujourd’hui l’on reconnaît que les mouvemens du cœur sont du genre de ceux qui sont effectués par les muscles , avec cette différence qu’ils sont involontaires. On convient qu’on ne peut pas plus pénétrer leur essence, que celle des mouvemens volontaires; mais on consacre, et leur irrésistibilité contre ce que disait Stahl, et leur dépendance d’une influence nerveuse, ainsi qu'il en est de tous les autres phénomènes organiques dans les animaux supérieurs , contre ce que disait Haller. Les seules dissidences portent sur celui des systèmes nerveux qui les régit, et sur le degré de dépendance dans lequel ils sont des centres nerveux. Sous le premier rapport, on a tour à tour présenté , comme système nerveux spécial du cœur , la huitième paire encéphalique , le grand sympathique, et un ganglion particulier situé derrière le cœur , et appelé cardiaque. Il est sûr en effet que les nerfs cardiaques ont des communications intimes avec chacune de ces trois parties du système nerveux, et peuvent conséquemment en être

MÉCANISME DE LA CIRCULATION. 379 également dérivés. ÆF'illis, indiquant la huitième paire, en a pratiqué la section au col, dans la vue de paralyser le cœur; comme d’autres avaient pratiqué cette même section pour paralyser l'estomac, le poumon. Mais la mort n’arrivant que quelques heures , et même quelques jours après l'expérience, il est sûr que le cœur a continué ses mouvemens. D’autres , assignant le grand sympathique, l'ont de même coupé au col; mais la mort, dans ce cas, n’ayant pas été plus prompte que dans le cas précédent, il est sùr que le cœur n’a pas élé non plus immédiatement paralysé. C’est même de ces faits que /Taller concluait que le cœur est, dans ses mouvemens, indépendant de toute influence nerveuse. Mais remarquons que, dans ces expériences, on n’allaque pas les nerfs même du cœur ; on interrompt seulement leur communication avec les systèmes nerveux supérieurs, l’encéphale particulièrement ; et l’influence de ceux-ci sur les systèmes nerveux inférieurs, étant en raison de l’animalité de la fonction à laquelle ceux-ci président, on conçoit que l’action du cœur qui est assez inférieure peut mettre quelque temps à s’éteindre. Il est sûr que dans ces expériences le cœur s’affaiblit graduellement , et que, sila mort n’arrivait pas par d’autres causes, il finirait par être tout-à-fait paralysé. À plus forte raison, cela arriverait-il , si on coupait les nerfs cardiaques euxmêmes ? probablement alors le cœur serait aussitôt paralysé, ou au moins après le temps qu’emploierait à s’éteindre l'influence nerveuse dans la portion du nerf qui serait au-dessous de la section. Mais nous avons dit que M. Dupuytren, dans ses expériences sur la huitième paire, n'avait jamais pu parvenir à les couper seuls.

Sous le second rapport, il est certain que les nerfs du.

cœur quels qu'ils soient, réclament comme les autres, pour exercer leur oflice, leur communication avec les centres nerveux et l'intégrité de ces centres; et cela dans la mesure conforme aux lois de l’innervation , c’està-dire en raison du rang qu’occupe parmi les fonctions celle à laquelle ils président, en raison de l’âge plus ou moins avancé de l'individu, et du rang plus ou moins élevé qu'il occupe dans l’échelle des animaux. Au premier titre, le cœur est plus indépendant des grands centres nerveux que beaucoup d’autres organes. D’abord, il l’est assez de l’encéphale. Des reptiles décapités ont continué de vivre pendant six mois, et par conséquent le cœur a continué ses fonctions. Dans l’espèce humaine, des anencéphales ont vécu jusqu’au terme dela grossesse, et quelquefois même quelques jours au-delà. Enfin, M. Lesallois a fait survivre plusieurs animaux mammifères décapités ,etentretenu lesmouvemens du cœur, en ayant soin de lier les vaisseaux du col pour prévenir l’hémorragie, et en remplaçant la respiration par une insufilation d’air dans le poumon. Dans les lésions du cerveau, les apoplexies , les fonctions du cœur ne sont-elles pas d’ailleurs des dernières à s’arrêter ? Mais cette influence, pour être moins prochaine, n’en est pas moins réelle ; car , dans les lésions cérébrales, à la fin la cessation des mouvemens du cœur arrive; et dans certains cas, l’état du cerveau les modifie assez promptement , comme on le voit dans les passions. Au contraire, à juger d’après des expériences de Legallois, le cœur serait davantage sous la subordination de la moelle spinale; un animal qui, à l’aide de l’insufllation pulmonaire, survit quelques heures à la décapitation, à l’ablation du cerveau, meurt bien plus tôt après la destruction de la moelle, et même d’une

MÉCANISME DE LA CIRCULATION. 379 de ses parties ; il expire après quatre minutes, quand on détruit la moelle lombaire ; après deux, quand on dé- {ruit la moelle cervicale. La mort provient évidemment de la paralysie et de l’affaiblissement du cœur; car on ne peut prolonger la vie qu’en emportant quelques parties de l'animal, et limitant par conséquent le champ de ja circulation dans la même proportion qu'a été affaiblie la puissance du cœur. Legallois avait même conclu de ces faits, que la source de la puissance nerveuse à laquelle le cœur est soumis, résidait dans la moelle épineuse , et que celle-ci était aussi l’origine du grand sympathique. Mais, à notre sens, ces expériences , sur lesquelles nous reviendrons à l’article de l’innervalion, prouvent seulement que fa moelle spinaleest plus parlic centrale du système nerveux que le cerveau, et sa lésion n’arrête l’action du cœur que parce que le système nerveux de celui-ci a besoin pour agir de l'intégrité de cette partie centrale. Dans cette dépendance dont est le cœur de la moelle spinale, on retrouve du reste les lois sénérales de l’innervation, c’est-à-dire l'influence de l’âge, et du rang qu'occupe animal dans l’échelle des êtres. Des fœtus acéphales, et sans moelle spinale, ont offert un cœur agissant. Ph. Wilson, dans des expériences calquées sur celles de Legallois, a vu les battemens du cœur continuer après la destruction de la moelle, si les animaux soumis à l'expérience étaient jeunes , et si la destruction de la moelle était faite avec lenteur; et Clft Va vu de même en expérimentant sur des animaux d’un rang inférieur , des poissons, des carpes.

Dans le jeu du cœur il ya, d’abord alternative de diastole et de systole pour chaque cavité; et ensuite opposition, espèce d’antagonisme entre Ces cavilés ;

quand l’une se contracte, l’autre se dilate. On a aussi cherché les causes de cet ordre merveilleux. On a dit que si dans toute cavité, la contraction succède à la dilatation , et la dilatation à la contraction , C'est que le cœur est sans antagoniste, que la contraction est l’état naturel de la fibre qui le forme, et que cependant cette contraction est de sa nature intermittente, et exige après elle un court instant de repos, Le sang , alors lui arrivant dans ce temps de repos , rappelle par sa présence la contraction. Quant à l'alternative d’action des oreillettes et des ventricules, on avait imaginé que lorsque le sang remplissait une cavité, il comprimait les nerfs de l’autre cavité, par conséquent la paralysait, et amenait la fin de la contraction à laquelle elle était en proie. Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Cette alternative est un fait certain, mais inexplicable dans l’état actuel de la science. C’est surtout du cœur qu’on peut dire, ce que Galien disait de tous les organes du corps , qu'ils semblent agir d'eux-mêmes , et qu’ils sont comme les instrumens de la forge de Vulcain qui venaient d’euxmêmes se placer sous la main du Dieu.

Tel est le rôle du cœur dans la circulation , étilest évident que l’action de cet organe suffit pour faire traverser au sang les oreillettes et les ventricules. Ce viscère a assez de force pour faire circuler le liquide et le faire triompher des résistances qui s'opposent à sa progression, et qui sont ici la masse du sang à MOuUvVOIr , et les frotiemens de ce fluide contre les parois de l’organe. Dans aucun autre point du cercle , le mouvement nest plus rapide; mais il est intermittent ; il y a même un moment où il est rétrograde. Cette alternative de contraclions et de dilatations du cœur se répète depuis le

moment de l'existence de cet organe jusqu’à la mort, dans un nombre de fois d'autant plus grand qu’on est plus jeune, et avec beaucoup de variétés sous le rapport de l'énergie.

Nous discuterons ci-après jusqu'où s'étend dans le cercle circulatoire l'influence du cœur : Harvey lui faisait accomplir à lui seul le cercle entier : d’autres ont restreint sa puissance au commencement des artères : d’autres enfin l’ont étendue jusqu'aux extrémités des sysièmes artériels. Gette question nous occupera ciaprès. Nous dirons seulement que , selon qu’on a adopté l’une ou l’autre de ces trois opinions, on a dû évaluer différemment la force du cœur. Borelli, comparant le cœur à un muscle de même volume, et évaluant la résistance que ce dernier était capable de vaincre, estima la puissance du cœur égale à 180000 livres. Keil , ouvrant une artère sur un animal vivant , etévaluant la force qu’il faudrait employer pour produire un jet semblable à celui que fournissait l'artère, n’estima la force du cœur que de 5 à 8 onces. Quelle immense disproportion ! les résultats des autres expérimentateurs ne sont pas moins divers. Hales, voyant à quelle hauteur le cœur fait monter le sang dans un tube perpendiculaire surajouté à la carotide , évalua la force du cœur à 51 liv. Tabor , au contraire, l’estima 150 livres, Sauvages .71 onces , Bernoully 28 livres, etc. Cette seule diversité suffit pour montrer le vide de pareilles recherches. Mais, en outre, combien il est facile de prouver que ce fait est un de ceux auxquels le calcul n’est pas applicable ! D’abord la force du cœur est mille fois variable en ellemême , selon l’âge, le sexe, le tempérament, l’idiosyncrasie , l’état de veille, de sommeil, d’exercice ou de

repos, de santé, de maladie, les passions , etc. Ensuite, il est impossible d’avoir des bases pour établir son calcul : peut-on en effet évaluer , d’un côté, la puissance impulsive du cœur, et de l’autre ce que font perdre à cette puissance impulsive les résistances , © ’est-à-dire la masse du sang à mouvoir , et ses frottemens contre les parois du cœur ?

AnTicce II.

Circulation dans les Arières.

Dans les artères, le sang circule : dans l'aorte, du cœur au système capillaire général ; et dans l'artère pulmonaire, du cœur au système capillaire pulmonaire. La contraction des ventricules en est certainement une des principales causes. La disposition des parties est telle, qu’à coup sûr les artères sont des tuyaux dans lesquels le cœur projette le sang; nous les avons vues émaner de chaque ventricule par un tronc unique ; et cetie circonstance a cet avantage, que rien de l’action impulsive de l'organe n’est perdu. D'ailleurs, l'influence de cette première cause se laisse voir : si on met à nu sur un animal vivant une artère, on la voit à chaque contraction du ventricule se dilater, éprouver une légère locomotion par suite de l’ondée de sang qui lui est projetée : si on la touche en cet instant, elle fait éprouver au doigt un battement qui résulte de ces deux changemens qu’elle éprouve, et qui est ce qu’on appelle le pouls : si on l’ouvre , on en voit sortir le sang par jets qui sont sac-

cadés , et dont les saccades coïncident avec les contractions du ventricule.

Mais cette cause est-elle la seule qui préside à la circulation artérielle ? ou bien les artères y ont-elles aussi

une part active ? Harvey croyait ces vaisseaux entièrement passifs dans la circulation, ayant seulement assez de solidité pour résister au choc qu'exerce sur eux le sang projeté par le cœur, et regardait celui-ci comme l'agent unique de la circulation artérielle. Cette opinion est fausse. D'abord, il est sûr que l'influence du cœur va en s’affaiblissant graduellement dans l’étendue du système artériel : par exemple , la locomotion et la dilatation des artères, ou autrement leur pouls, et le jet saccadé que présente une artère ouverte, sont d'autant moindres dans les artères, qu’elles sont plus éloignées dn cœur; ils n'existent même plus dans les dernières artérioles : or, cet affaiblissement graduel de l'influence du cœur est déjà une présomption , pour qu'à cette première cause de circulation , il en soit joint une seconde, et celle-ci ne peut résider que dansles artères. Ensuite, voici des faits et des expériences qui mettent cette cause hors de doute. Sile sang ne circulait dans les artères que par l’action du cœur, ce fluide n'aurait dû couler d’une artère ouverte que par intervalles et coïncidemment aux contractions du ventricule; au lieu de cela, il coule d’une manière continue, et seulement avec des saccades qui correspondent aux contractions ventriculaires. Si l'artère carotide est mise à nu, qu’on établisse sur elle deux ligatures à quelques centimètres de distance l’une de l’autre, et qu’ensuite on fasse une ponction entre ces deux ligatures, on voit le sang jaillir , quoique la ligature inférieure l’affranchisse de l’action inpulsive du cœur. Enfin, M. Magendie met à nu sur un chien l'artère crurale , puis la comprimant entre ses doigts , il la voit se rétracter au-dessous du lieu qu'il comprime , au point d'exprimer de son intérieur tout le

sang qu’elle contenait. Il est donc certain que les artères agissent.

Maintenant en quoi consiste leur action ? des physio= logistes , tombant dans un extrême inverse de celui de Harvey, et limitant au commencement du système artériel l'influence du cœur, admirent dans les artères des contractions et des dilatations analogues à celles que le cœur exécute , mais alternant avec elles. Se dilatant pour recevoir et même aspirer lesang lors de la contraction des ventricules, elles se contractaient ensuite pour projeter au loin ce fluide dans les systèmes capillaires. Les valvules sigmoïdes, qui sont à l'origine de ces vaisseaux, étaient dites prévenir le reflux dansles ventricules, comme les valvules mitrales et tricuspides empêchaient son retour dans les oreillettes lors du jeu de ces ventricules. Les artères étaient une troisième cavité contractile, à ajouter aux deux qui composent le cœur, ayant de même leur systole et leur diastole, mais enchaînant leur jeu avec celui du cœur, de manière que leur systole coïncide avec celle des oreillettes et la diastole des ventricules , et leur diastole avec celle des oreillettes et la systole des ventricules. Pour justifier une pareille opinion , On disait musculeuse la tunique propre des artères , et l’on arguait en outre de diverses expériences et observations dans lesquelles on disait avoir vu les artères se contracter. Ainsi, Galien introduit un tube solide dans l'artère d’un animal vivant, puis applique une ligature sur le tube, et voit les pulsations disparaître au-delà de la ligature, bien que le tube solide n'empêche pas le sang d’y parvenir et d’y circuler. Lamure et Lafosse, dans l'expérience de la carotidecitée plus haut, disent voir le vaisseau battre entre les deux

ligatures qu'on a pratiquées sur lui : ils en voient jaillir le sangquand une petitepiqüre lui est faite. Des artères irritées avec la pointe du scalpel , soumises à l'influence de l’éléctricité, du galvanisme, paraissent à V’erschuir , à Bekker, à Rossi, développer une évidente irritabilité. Enfin, on faisait observer que le pouls n’est pas toujours le même dans les diverses parties du corps, ce qui devrait être si les artères étaient passives dans la circulation.

Mais de nombreuses objections ont ruiné tout ce point de doctrine. La tunique propre des artères , à juger par l'inspection , n’a rien de musculeux, et paraît exelusivement formée du tissu jaune qui compose dans l’économie des animaux toutes les parties qui ont à. développer à la fois de l'élasticité et de la solidité. En vain une artère après la mort est soumise à un irritant quelconque, on ne peut y développer une véritable irritabilité. Une artère mise à nu sur un animal vivant, et observée pendant que le sang y circule, ne présente pas de contractions et de nai actives, mais une dilatation passive , résultat de la projétion du sang dans son intérieur , et un retour, sinon exclusivement élastique, au moins lent du vaisseau surlui-même. Si sur un animal vivant on découvre l'aorte, et qu’on y mette promptement le doigt, on ne sent pas que ce doigt y soitpressé, comme cela est quand on le met dans le cœur. Il est vrai que quelquefois le pouls diffère dans les diverses artères du corps; mais ce phénomène peut s'expliquer , comme on le verra, sans admettre l'irritabilité dans les artères ; et le plus souvent ce pouls est semblable partout etisochrone aux mouvemens du cœur. Ge pouls, en effet, dépend bien plus évidemment du jeu du cœur que

des artères ; il en suit les modifications, manque dans les animaux qui n’ont point de cœur , disparaît dans la syncope : tandis qu’il se montre au-dessous d’une artère anévrismatique, il disparaît au-dessous d’une artère liée : on peut en simuler les phénomènes dans des tubes inertes, en dirigeant dans ces tubes lesang artériel; Bichat , parexemple , ajoute à la carotide dans un animal vivant un tuyau inerte, et voit ce tuyau battre comme la carotide ; il lui adapte une poche de tafletas gommé, dans la vue de simuler une tumeur anévrismale , et il observe dans cette poche des battemens : si le sang artériel est dirigé dans une veine, ce vaisseau qui d'ordinaire n’a pas de pouls en présente un alors ; l’anévrisme variqueux , qui n’est que la réalisation de la supposition que nous venons de faire, en a un. Si, au contraire, on dirige le sang veineux dans une artère , ce vaisseau cesse de battre. On ne peut réunir plus d’objections contre l'opinion qui voudrait faire dépendre le pouls de l’irritabilité des artères. Enfin, comment concevoir un long système vasculaire se contractant et se dilatant alternativement ? Ge n’est donc pas la le mode d’action des artères.

D’autres ont voulu réduire l’action de ces vaisseaux à une simple élasticité : dilatés lors de la projétion du sang dans leur intérieur , ils reviendraient ensuite sur eux-mêmes dans une mesure qui serait proportionnelle à la dilatation qu’ils auraient éprouvée , et influeraient par là sur le cours du sang. Mais, certainement, il y a dans l'action des artères plus que de l’élasticité, c’est-à-dire une influence de la vie. Si sur la carotide d’un animal vivant on établit deux ligatures, et qu’on pique dans l'intervalle, le sang jaillit avec assez de force; si l’on fait

la même expérience après la mort, ou le sang coule sans jaillir, ou son jet est moins étendu. Si pendant la vie on éprouve une hémorragie , les artères se resserrent dans la proportion de la perte de sang qui est éprouvée ; mais si l'on meurt des suites de cette hémorragie, après la mort, ces vaisseaux reviennent à leurs dimensions premières. Sir Æv. Jlome met à nu sur des chiens, des lapins , l'artère carotide, en sépare avec soin les nerfs vague et sympathique par l'interposition d’une sonde; puis touchant ces nerfs avec un alkali, il voit les battemens de l'artère augmenter graduellement, et devenir très-violens au bout de cinq minutes. Enveloppant le poignet d’un homme avec dela glace , et l’autre poignet avec des linges trempés d’eau chaude, il reconnaît que les battemens du pouls sont devenus plus forts dans le premier poignet, et plus faibles dans le second. Enfin, Ch. {lasiings a vu nettement des contractions réelles survenir dans diverses artères, après les avoir irritées avec la pointe du scalpel.

Nous croyons donc que les artères agissent dans Ja circulation, non par une action d'’irritabilité du genre de celle qu’on observe dans le cœur ; non parune simple élasticité; mais par une action de contraction qui est en quelque chose organique et vitale. Gette action de contraction est plus grande dans les petites artères, que dans les grosses qui semblent davantage ne développer qu'une pure élasticité ; et elle fonde une seconde cause de la circulation artérielle. Sans contredit le jeu du cœur est la principale , puisque c’est lui qui imprime la première impulsion au liquide, et qui ensuite en dilatant l'artère met en jeu sa force d’élasticité et de contrac-

tilité ; mais enfin cette dernière doit aussi entrer en | ligne de compte. F

Par le concours de ces deux causes, le sang est poussé jJusques aux extrémités des systèmes artériels , jusque dans les systèmes capillaires. Les valvules sigmoiïdes s'opposent à son reflux dans les ventricules , ainsi que le sang nouveau que reçoivent alors ces cavités qui sont en ce moment en état de dilatation. En poussant de la cire ou du suif fondus dans l’aorte d’un cadavre, et en les dirigeant du côté du cœur, on voit comment les valvules sigmoïdes s'appliquent l’une à l’autre, et empêchent tout mouvement rétrograde du sang.

Maintenant , il s’agirait de spécifier les résistances diverses qui s'opposent au cours du sang, et dont triomphent les deux causes que nous venons d'indiquer ; et d'évaluer les unes et les autres, afin d’en déduire tous les traits de la circulation artérielle, savoir quelie est sa vilesse, si elle est uniforme dans toute l'étendue du système , combien de temps elle emploie à se faire, etc. Mais une analise aussi rigoureuse de la circulation est impossible.

D'abord , on ne peut apprécier la puissance respective de chacune des deux causes de la circulation artérielle, et par conséquent évaluer leur puissance totale. D'une part, l’action du cœur est tout-à-fait incommensurable, et tellement variable d’ailleurs , qu’on ne pourrait rien dire que de général et d’approximatif sur elle. Îl'en est de même, d’autre part, de l’action élastique et contractile des artèrés : elle est, en raison de la puissance développée préalablement par le cœur, et par conséquent variable commeelle , et en raison de la structure plus ou moins parfaite de ces vaisseaux.

Ensuite, quelles sont les résistances dont ces causes motrices doivent triompher? et est-il plus facile de les ue? La première question seule a donné lieu à de

nombreux débats. Les auteurs n’ont pas été d’accord sur le nombre des résistances qui s'opposent à la circulation du sang. Nous croyons pouvoir les ramener à trois : 1° La masse du sang à ébranler, masse qui résiste en raison de sa force d'inertie, et d'autant plus qu’en beaucoup de lieux elle doit être mue contre l’ordre de la gravitation. 2° Les frottemens de ce fluide contre les parois des vaisseaux , frottemens qui seront en raison de l’étendue des surfaces , et conséquemment en raison de la longueur des vaisseaux , de leurs divisions , de leurs rétrécissemens, courbures , anastomoses, des éperons qui existent aux points où ils se bifurquent ; etc. 5° La résistance générale qu’opposent les artères au choc du sang, et qui ne peut être vaincue sans consumer une partie de la puissance motrice développée par le cœur. Je sais bien que les auteurs n’admettent pas également la réalité de ces résistances ; que certains en admettent d’autres encore bien plus évidemment hypothétiques ; nous reviendrons là-dessus ci-après : mais, je le demande, est-il un moyen d'évaluer chacune de ces résistances en particulier , et par conséquent leur puissance totale ?

I faut reconnaître qu’il est impossible d’analiser le phénomène qui nous occupe avec une rigueur absolue ; et aussi beaucoup de traits de la circulation artérielle sont encore ignorés. Voici ce qui en a été découvert.

D'abord, le cours du sang dans les artères présente une véritable intermittence : il est alternativement plus vite et plus lent : plus vite au moment de la systole du cœur , parce qu’alors le fluide se meut sous l'influence

de la plus puissante des forces motrices ; plus lent, lors de sa diastole, parce qu’alors il ne se meut que sous l'influence de la réaction élastique et contractile des ar= ières. Dans le premier moment, il coule par jets qui coïncident avec les contractions des ventricules , et qui sont d'autant plus étendus , que l'artère est plus près du cœur. Dans le second , il ne coule d’une artère ouverte que par nappes. Ce trait de la circulation artérielle est plus prononcé dans les grosses artères que dans les petites ; même dans les dernières il manque, le cours du sang est presque continu, l'influence du cœur n'étant plus assez forte pour le produire.

Ensuite, le cours du sang n’est pas uniforme dans ioute l'étendue du système artériel ; il est d’autant plus rapide que les artères sont plus grosses et plus près du cœur, etil va en diminuant graduellement jusqu’à la fin du système artériel. Les causes en sont faciles à indiquer. Il y en a deux : l’une est que la réaction, sinon contractile, au moins élastique des artères , qui est une des puissances motrices du sang, va en diminuant à mesure que les artères sont plus petites; l’autre, est que les résistances à vaincre , savoir, la masse du sang à mouvoir , les frottemens, vont au contraire en augmentant graduellement de l’origine à la fin du système artériel. Sauvages a dit que le sang circule d’un tiers plus vite dans l’aorte que dans les artères moyennes, et d’un tiers plus vite encore dans ces artères moyennes que dans les dernières artérioles.

“A la vérité, Bichat a contesté ce fait du ralentissement graduel de la circulation artérielle, et a professé l’uniformité de cette circulation dans toute l'étendue du système. Son grand argument était, que le système ar-

iériel étant toujours plein, l'impulsion que le sang recoit à une des extrémités de ce système, doit être à l'instant propagée à l’autre. Selon lui, les retardemens dont on parle ne seraient réels, que si l’ondée projetée à chaque contraction du ventricule, était lancée dans un système vasculaire vide. Il invoque l’analogie d’une seringue dont le tuyau se terminerait par de nombreuses subdivisions ; au moment où le piston projetterait le fluide dans la seringue, on verrait ce fluide jaillir par toutes les divisions à la fois. D’après cela, ce physiologiste nie toute influence de retard exercée sur le cours du sang dans les artères par les frottemens, les angles des vaisseaux , les anastomoses à choc ‘opposé, surtout par le passage continuel du sang d’un lieu plus étroit dans un lieu plus large ; et il croit que la contraction du ventricule , le mouvement général du sang dans tout le système artériel , et l'entrée du sang dans les systèmes capillaires , sont trois choses qui arrivent en même temps.

Sans doute il faut convenir que parmi les résistances que les auteurs ont assignées au cours du sang dans les artères , il en est beaucoup d’hypothétiques ; telles que la viscosité du sang; la tendance qu’a ce fluide à se coaguler , et qu'une partie du mouvement qui lui est imprimé est, dit-on, destinée à prévenir ; son passage continuel d’un lieu plusétroit dans un lieu plus large , d’après une loi d’hydraulique connue ; la pesanteur de l'air qui, certainement au moins, a une influence sur la circula-. tion capillaire, comme le prouvent le phénomène des ventouses , et les hémorragies qui sûrviennent à Fhomme sur le sommet des montagnes ou dans des aérostats , etc. Peut-on, surtout, adopter l’idée de ceux qui, partant de notions subtiles sur la nature du sang, admettent

une vitesse inégale dans les divers globules de ce fluide , et par exemple, distinguent en lui deux mouvemens : l’un dit progressif, qui portait sur les globules rouges du sang, lesquels plus pesans , occupaient le centre du vaisseau , et par conséquent circulaient dans son axe et plus vite, comme éprouvant moins de frottemens ; l’autre , dit latéral, qui s’entendait de tous les autres globules, lesquels déjetés au pourtour du vaisseau, en produisaient la dilatation , frottaient contre ses parois, et, à cause de cela, circulaient avec moins de rapidité. Mais, d'autre part, Bichat n'a-t-il pas exagéré en niant l'existence de toutes résistances ? et n’a - t-il pas erré en professant l’uniformité de la circulation artérielle ? D'abord, le ralentissement graduel de cette circulation est un fait incontestable, on le voit avec évidence dans les observations microscopiques. Quelle différence entre le jet que lance une artère , selon qu'elle est voisine ou éloignée du cœur ! Dans les petites artérioles même, le jet n’est plus saccadé, ce qui prouve que la force du cœur a été affaiblie , et celle-ci n’a pu l'être que par des résistances. Ensuite, parmi ces résistances , il en est réellement d’incontestables, comme le poids des organes voisins, celui du sang , surtout quand ce fluide doit circuler contre l’ordre de la gravitation. A la vérité, quand cela devait être, les moteurs ont été calculés pour vaincre cette résistance, et les effets n’en sont pas sensibles; mais ils apparaissent quand cette direction est accidentelle , comme quand on se tient la tête en bas, par exemple. Peut-on nier aussi qu'une perte de mouvement ne résulte de la dilatation et de la locomotion légère qu’éprouve Fartère , ainsi que des frottemens ? et comme ceux-ci sont en raison du

nombre des divisions , des éperons qui sont aux lieux où se font ces divisions, des courbures , ne doit-on pas en conclure que le sang artériel arrive réellement avec des vitesses inégales dans les diverses parties du corps ? Enfin, si d’une part la circulation artérielle est continue , ce qui est incontestable ; si, d’autre part, le système artériel donne aux sysièmes capillaires autant qu'il a reçu du cœur, ce qui est à peu près certain aussi , il faut absolument que les quantités de sang qui traversent les diverses parties du système artériel soient à peu près les mêmes : or, comme celles-ci n’ont pas la même capacité, il faut qu’une différence dans la rapidité y supplée , que le fluide circule plus vite là où l’espace est moindre, plus lentement là où l’espace est plus large : et, comme la capacité du système artériel va en augmentant du cœur aux parties, la circulation doit y être de moins en moins rapide. M. Gerdy n’admet que celte cause de retard et nie celle attribuée aux obstacles. En somme, nous professons donc que la circulation artérielle diffère en vitesse dans les diverses parties du corps ; etqu'allant en s’affaiblissant graduellement, elle est dans chaque partie en raison de la diversité des espaces quele sang a à traverser , et de la diversité des résistances qui s’opposent au mouvement du sang. Mais en même temps nous ajoutons qu’il est impossible d'évaluer rigoureusement toutes ces données, et par conséquent la vitesse propre du sang artériel dans chaque partie. Nous dirons même, avec M. Gerdy , qu'on ne peut pas ici s’aider de recherches expérimentales, parce que si l’on ouvre une artère ou le cœur pour apprécier quelques traits du cours du

sane , il en résulte aussitôt quelques changemens dans

re] L2 les résistances, et par conséquent dans les effets.

Du reste, s’il pouvait rester quelques doutes relativement à l'erreur que nous reprochons ici à Bichat ,il suffirait, pour les lever, de considérer combien sont variées les dispositions des artères qui portent le sang à chaque organe, et combien cependant ces dispositions sont constantes. D’un côté , l'artère nutritive de chaque organe a une disposition spéciale ; et, d’un autre côté, cette disposition se montre toujours la même. Peut-on croire que cela soit sans importance ? et, parmi les effets que cette disposition doit amener, une différence dans la vitesse et la force avec laquelle le sang arrive , n'est-il pas celui qu’il est permis de supposer tout d’abord ? quel constraste entre l'artère très-courte et toute droite qui porte le sang au rein , et l’artère si longue, si grêle et si flexueuse qui le porte au testicule ? quel anatomiste , en voyant les courbures diverses que présentent les artères qui portent le sang au cerveau , n’a pensé que cette disposition avait pour but de diminuer les effets mécaniques du choc du sang sur cet organe si délicat? On a trouvé les précautions de la nature à cet égard si nécessaires , que des physiologistes ont pensé

que certains organes n'avaient pas d’autre office que

d’amortir, au profit de certains autres, le choc que doit faire le sang lancé dans les artères. Ainsi Rush a dit que la thyroïde servait à briser l’afflux du sang qui est projeté au cerveau; arguant de la situation de ce corps entre le cœur et la tête; du nombre considérable des artères qu'il reçoit, bien qu'il ne soit le siége d’aucune sécrétion ; et de l’influence que recoit le cerveau des maladies et de l’extirpation de la thyroïde, celle-ci ayant, dit-il, amené une phlegmasie cérébrale promptement mortelle , et le goêtre étant, au contraire , si souvent

accompagné de l’idiotisme. Sans doute, on ne doit regarder cette opinion de Rush que comme une conjecture , mais l’idée qui l'avait inspirée est juste.

Ainsi, le sang parvient avec des vitesses inégales , et dans des quantités différentes , dans les diverses parties du corps, dans les sysièmes capillaires.

Arricze IL

Circulation dans les systèmes Capillaires.

Les systèmes capillaires constituent un réseau teliement délié et inextricable, que les phénomènes de la circulation y sont difficiles à apercevoir; et, si nous avons avoué notre ignorance relativement à leur texture, on conçoit que nous devons faire le même aveu relativement à leur action.

D'abord, y a-t-il ici interruption dans la circulation ? ou bien, lesangpasse-t-ilau contraire d’une manière continue , à travers les systèmes capillaires , des dernières artérioles dans les premières veinules ? Long-temps on admit un parenchyme intermédiaire aux artères et aux veines , et l’on croyait dès lors à une interruption de la circulation dans ce parenchyme ; on le regardait comme le lieu où finissait la circulation artérielle , et où commencait la circulation veineuse ; c’était dans les cellules de ce parenchyme qu'était versé le sang artériel, el qu’ensuite était repris le sang veineux; on croyait par R pénétrer plus facilement le mécanisme par lequel le sang accomplit les nutrilions , les sécrétions. Mais aujourd’hui , la non-interruption de la circulation des dernières artères aux premières veines à travers les systèmes capillaires , est universellement admise, et

voici les preuves sur lesquelles on se fonde : 1° les circulations artérielle et veineuse ne s’interrompent jamais: quelle présomption pour que la circulation capillaire, qui est intermédiaire à l’une et à l’autre , leur soit continue ! 2° Une injection poussée, soit sur le cadavre , soit sur un animal vivant, dans une artère , passe aussitôt à travers les systèmes capillaires, et parvient aux veines. 5° Il y a des rapports réels entre les circulations artérielle et veineuse , et il est difücile de les concevoir avec une interruption entre ces deux circulations. Par exemple, M. Magendie ayant mis à nu, sur un chien vivant, l'artère et la veine crurale, et lié le reste du membre , de sorte que la circulation ne s’y faisait plus que par ces deux vaisseaux, a vu qu’on ne pouvait modifier la circulation dans l'artère , sans la modifier dans la veine; en comprimant l'artère et y arrêtant la circulation, il l’arrêtait aussi dans la veine, bien que ce vaisseau fût encore plein de sang; en ne faisant qu’affaisser l’artère, et y affaiblir la circulation, il déterminait un même effet dans la veine; en remplaçant le sang par un fluide qu’il injectait dans l'artère, il voyait le fluide passer aussitôt dans la veine avec une vitesse proportionnelle à la force avec laquelle il était injecté. 4° En traversant le système capillaire du poumon , le sang veineux devient artériel par la respiration. Or, que par une cause quelconque, celle-ci n’ait pas lieu , le sang restera veineux, il se montrera tel audelà du poumon, dans l’artère carotide , par exemple, comme cela était dans les expériences de Bichat; e& comme il paraîtra tel dans ce vaisseau‘instantanément , on a par À une preuve irrécusable qu'il a traversé sans interruption le système capillaire du poumon. A la véri-

Page 1