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Physiologie de la guerre

historiens nous présentent toute sorte d'arguments pour nous démontrer que déjà Napoléon et son état-major avaient compris le danger de cette campagne.

De leur côté les historiens russes tiennent encore plus à nous persuader que dès le commencement de la campagne nous avions conçu le plan de cette guerre scythique, lequel consistait à attirer Bonaparte tout au fond de la Russie. Ils attribuent ce plan tantôt à Pfuhl, tantôt à Toll, tantôt à un Français qui est resté anonyme ou à l'empereur Alexandre lui-même ; ils invoquent à l'appui de leurs assertions des mémoires, des projets, des lettres dans lesquels on trouve en effet desallusions à un plan de campagne dans ce genre.

Mais il faut reconnaître que toutes ces soi-disant prévisions ne sont relevées actuellement, tant par les histo-

riens russes que par les historiens français, que parce que les événements les ont justifiées.

Si la guerre avait pris une autre direction, ces prédictions seraient aujourd'hui oubliées comme tant d'autres conjectures opposées, qui n'ont pas rencontré juste et qui étaient pourtant très en vogue en ce temps-là.

Chaque événement suscite tant de suppositions quant à ses résultats, qu'il se trouvera toujours quelques personnes qui auront le droit de dire : « mais j'ai toujours prédit qu'il en serait ainsi », et on oublie chaque fois que dans le nombre de ces suppositions s'en trouvait une foule qui annonçait le contraire de ce qui est arrivé.

Attribuer à Napoléon la conscience du danger qu'offrait l'extension de sa ligne, et prêter aux Russes le plan d'at-

tirer l'ennemi au fond de leur pays, — autant de suppositions faites après coup. Les historiens ne peuvent donner à Napoléon cette clairvoyance et aux commandants russes ces plans stratégiques qu'en forçant les faits.

En réalité, durant toute la campagne, les Russes n'ont jamais songé à attirer les Français au fond de leur pays; au contraire, ils firent tous leurs efforts pour arrêter la marche de l'ennemi dès ses premiers pas sur le territoire moscovite.

D'un autre côté,, Napoléon, bien loin de redouter l'extension de sa ligne, accueillait avec joie, comme un triomphe, chaque pas en avant, et, contrairement à sa tactique habituelle, nous le voyons dans cette campagne rechercher mollement la bataille.

Quant à nous, dès le commencement

de la campagne nous voyons nos armées coupées en deux, et nous n'avons d'autre préoccupation que celle de pouvoir opérer leur jonction. Si nous avions voulu simuler la retraite pour attirer Pennemi au fond du -pays, il n'y aurait eu aucun avantage pour nous à réunir nos troupes. Enfin, Alexandre Pr vient au milieu de Parmée pour la stimuler, par sa présence, à disputer chaque empan de terre russe et non pour Pencourager à battre en retraite. C'est alors que nous formons le vaste camp de Drissa conformément au plan de Pfuhl, et que tout mouvement de retraite est interdit. Le tzar adresse des reproches aux commandants en chef pour un seul pas en arrière. Non seulement Alexandre Ier ne songe pas à faire mettre le feu à Smolensk, mais il ne veut même pas laisser l'ennemi arriver jusqu'aux murs

de cette ville. Une fois la jonction des armées opérée, le tzar est indigné en apprenant que Smolensk a été pris et incendié sans qu'on ait livré sous ses murs une bataille générale.

Telle est la manière de voir du souverain ; quant aux chefs de l'armée ils s'indignent ainsi que leurs troupes à la pensée que nous reculons devant l'ennemi.

Pendant ce temps Napoléon, après avoir coupé nos armées, marche en avant dans le fond du pays et laisse échapper plusieurs occasions d'engager la bataille. Au mois d'août il se trouve à Smolensk et ne songe qu'à se porter plus avant dans la Russie, bien que ce mouvement , nous le reconnaissons maintenant, lui soit on ne peut plus funeste.

Les faits prouvent avec évidence que

Napoléon n'avait nullement prévu le danger de marcher sur Moscou, et qu'Alexandre Ier et les généraux russes ne songeaient point du tout à l'attirer au fond du pays. Napoléon y a été amené non pas en vertu d'un plan — personne n'a jamais cru à la possibilité d'un pareil plan — mais grâce aux intrigues, aux tiraillements, aux ambitions des hommes, les acteurs qui ont joué un rôle dans cette terrible guerre, — acteurs inconscients qui n'ontjamais deviné ce qui devait être^ et ce qui a été, en effet, le salut de la Russie.

Tout se passe^ d'une manière imprévue : nos armées sont coupées au commencement de la campagne. Nous nous efforçons de les réunir dans le but évident de livrer bataille et d'empêcher l'invasion, mais nos troupes en cherchant à se tendre la main évitent de

rencontrer l'ennemi qu'elles savent plus fort, et en reculant involontairement sous un angle aigu, nous entraînons les Français jusqu'à Smolensk.

Mais ce n'est pas uniquement parce que l'ennemi marche entre nos deux armées que nous reculons sous un angle aigu; cet angle s'accentue de plus en plus et notre mouvement de retraite est précipité par un autre motif. A la tête de notre première armée se trouve Barclay de Tolly, un Allemand très impopulaire parmi nous.Bagration, le commandant de la seconde armée, aune haine personnelle contre Barclay de Tolly et s'arrange pour le rejoindre le plus tard possible, afin de n'être pas placé sous ses ordres. Ainsi Bagration retarde longtemps cette jonction, qui est le but suprême de tous les chefs de l'armée; il est vrai qu'il expliquera que cette

marche eût mis ses troupes en danger, et qu'il y avait avantage pour lui à reculer plus à gauche et vers le sud, afin d'inquiéter l'ennemi de flanc et sur ses derrières, et ensuite d'opérer laréunion désarmées en Ukraine. En réalité ces excuses sont des prétextes, et la cause véritable de ses atermoiements est qu'il ne veut point se soumettre à l'Allemand abhorré, lequel, pour comble de disgrâce, est d'un grade inférieur au sien.

L'empereur Alexandre se trouve au milieu de l'armée pour animer les troupes par sa présence, mais il est entouré de tant de conseils contradictoires, on lui soumet des plans si divers, qu'il n e sait à quoi se décider, ses hésitations tuent l'énergie de là première armée, et elle finit par battre en retraite.

On prend la résolution de se retran-

cher dans le camp de Drissa, lorsque tout à coup Paulucci, qui ambitionne le commandement en chef, arrive à s'emparer de l'esprit d'Alexandre Ier, et le plan de Pfuhl est abandonné. Le soin de combattre l'ennemi est confié à Barclay., mais comme il n'inspire pas une confiance sans bornes, son pouvoir est limité.

Voilà les armées isolées; le commandement manque d'unité. Barclay est impopulaire, et cette défaveur jointe à là séparation des armées a pour résultat direct de faire naître des hésitations qui font qu'on évite toute rencontre avec l'ennemi.

Si la jonction des armées avait eu lieu, et si Barclay n'avait pas été nommé commandant en chef, une bataille eût été inévitable.

Les circonstances servent à monter

toujours plus l'opinion contre les Allemands, et l'esprit patriotique s'exalte de plus en plus.

Enfin le tzar quitte l'armée en donnant pour prétexte que sa présence est nécessaire à Moscou et à Saint-Pétersbourg, pour soulever le peuple et provoquer une guerre patriotique. De fait, ce voyage du souverain à Moscou triple les forces des troupes russes.

En réalité le tzar s'éloigne de l'armée pour ne pas nuire à l'unité du pouvoir du commandant en chef; il espère qu'en son absence Barclay prendra des mesures décisives. Mais la position des chefs de l'armée devient de plus en plus embrouillée et s'affaiblit graduellement. Bennigsen, le grand-duc et tout un essaim de généraux-adjudants restent dans l'armée pour épier les faits et gestes du commandant en chef et pous-

sera une action énergique. Barclay sous les yeux de ces argus du tzar devient encore plus prudent, recule devant toute action décisive et évite soigneusement la bataille.

Devant cette attitude de Barclay le grand-duc insinue qu'il commence à croire à une trahison, et il exige une bataille générale. Lioubomirski, Branitzki, Vlotzki et d'autres officiers font tant de tapage à ce propos que Barclay pour s'en débarrasser, sous prétexte de faire porter au tzar des rapports d'une haute importance, envoie à Saint-Pétersbourg les généraux-adjudants polonais et entre en guerre ouverte avec Bennigsen et le grand-duc.

Enfin, contre la volonté de Bagration la jonction des deux armées s'opère à Smolensk.

Bagration se rend en voiture à la

maison où demeure Barclay. Le commandant en chef sort de la maison et vient an-devant de son visiteur pour lui présenter le rapport comme à son supérieur en grade. Dans cet assaut de magnanimité Bagration se place sous le commandement de Barclay, mais en son for-intérieur il est toujours moins de l'avis de son chef.

Dans les rapports qu'il adressait à Araktchéef, sur l'ordre exprès du tzar, il disait :

« Que la volonté de mon empereur soit faite, mais je ne peux pas marcher avec le ministre (Barclay)... Pour l'amour de Dieu, envoyez-moi où vous voudrez, donnez-moi seulement un simple régiment à commander, mais ne me laissez pas ici, car je ne peux pas y rester... Tout le quartier général est plein d'Allemands, et il n'est pas possible pour un

Russe de respirer ici... il se passe des chosesinsensées... Je croyais servir mon tzar et ma patrie, mais en réalité je sers Barclay... J'avoue que cela ne me convient pas... »

Les intrigues de Branitzki, de Wintzengerode et d'autres officiers supérieurs enveniment encore plus les rapports entre les deux chefs, et l'unité est de plus en plus troublée.

Lorsque les Russes sepréparent enfin à attaquer les Français devant Smolensk, le commandant en chef envoie un général pour inspecter les positions; ce général, qui hait Barclay, au lieu de remplir sa mission, va chez un de ses amis, un commandant de corps, y passe toute la journée et revientle soir auprès de Barclay avec une condamnation en règle du futur champ de bataille qu'il n'a pas même regardé.

Au milieu de ces querelles et de ces intrigues nous cherchons à rejoindre les Français, tout en nous trompant sur l'endroit où ils se trouvent. Les Français rencontrent la division de Neverovski et s'approchent des murs de Smolensk.

Il est impossible de ne pas accepter la bataille à Smolensk. Il s'agit de sauver nos communications. La bataille est livrée, et des milliers d'hommes tombent morts des deux côtés.

Contrairement à la volonté du tzar et à celle du peuple nos commandants abandonnent Smolensk.

Mais les habitants de cette ville, trahis par le gouverneur, incendient Smolensk et donnent un exemple aux autres villes russes, puis ils se réfugient à Moscou, déplorent leurs pertes et, partout où ils passent, sèment la haine contre l'ennemi.

Napoléon avance et nous reculons, et il en résulte que nous faisons précisément ce qu'il faut pour vaincre les Français.

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