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LA VÉRITÉ SUR LA BATAILLE DE BORODINO

Dans quel but et comment la bataille de Borodino a-t-elle été livrée? Elle n'avait aucune signification ni pour les Russes ni pour les Français. Le résultat immédiat de cette bataille fut pour les Russes d'accélérer la chute de Moscou (ce qu'ils redoutaient le plus au monde) et pour les Français, de hâter la destruction de toute leur armée, ce qu'ils crai-

gnaient également par-dessus tout. Or ce résultat était le seul qui fût possible, et bien qu'il s'annonçât clairement, Napoléon livra cette bataille et Koutouzoff l'accepta.

Si un capitaine se guidait par des motifs raisonnes, Napoléon aurait vu nettement qu'à 2 000 kilomètres de son pays il ne pouvait livrer une bataille avec l'éventualité de perdre un quart de son armée, sans marcher à une destruction certaine ; de même Koutouzoff devait voir clairement qu'en acceptant une bataille où il s'exposait à perdre le quart de son armée, il perdrait du même coup Moscou.

C'était aussi mathématiquement évident pour lui qu'il est clair dans le jeu de dames, que si j'ai un pion de moins que mon adversaire et que je veuille troquer un pion,j e perdrai certainement,

c'est pourquoi je dois m'abstenir de troquer.

Lorsque mon adversaire a 16 pions et moi je n'en ai que 14, je ne suis que d'un huitième plus faible que lui, mais quand je troquerai 13 pions, il sera trois fois plus fort que moi.

Jusqu'à la bataille de Borodino les forces russes étaient aux forces françaises dans le rapport de cinq à six, après la bataille ce rapport ne fut plus que d'un à deux, c'est-à-dire avant la bataille 100 : 120, et après la bataille 50 : 100. Et malgré cela, Koutouzoff, ce général intelligent et expérimenté, accepta la bataille.

Quant à Napoléon, ce capitaine de génie, comme on l'appelle, il a livré cette bataille qui a dévoré un quart de son armée et Pa mis dans l'obligation d'étendre toujours plus sa ligne.

On objectera peut-être, que Napoléon avait pensé terminer la campagne par l'occupation de Moscou, comme il avait fait précédemment à Vienne, mais nous avons de nombreuses preuves que telle n'était pas sa pensée. Les historiens de Napoléon eux-mêmes racontent qu'il avait voulu suspendre sa marche en avant déjà à Smolensk à cause du danger qu'offrait Pextension de sa ligne, et parce qu'il savait fort bien que son entrée à Moscou ne serait pas la fin de la campagne. Il avait vu dès Smolensk dans quel état les Russes lui livraient leurs villes, et quand il avait essayé de parlementer personne ne lui avait répondu.

Napoléon en livrant la bataille deBorodino et Koutouzoff en l'acceptant, ont agi totalement à rebours du bon sens.

Mais ensuite les historiens sont venus

et pour justifier les faits accomplis, ils ont accumulé des preuves ingénieusement tissées de la prévision et du génie des capitaines, tandis qu'en réalité de tous les instruments involontaires qui servent à l'accomplissement des grands faits historiques, ces capitaines sont les instruments les plus passifs et les plus involontaires.

Les anciens nous ont laissé des modèles de poèmes historiques où tout l'intérêt se concentre sur quelques héros, et nous ne pouvons encore nous habituer à comprendre que dans nos temps plus humains cette manière d'entendre l'histoire n'a plus aucune raison d'être.

A la seconde question que nous avons posée : comment la bataille de Borodino et celle de Ghevardino, qui l'a précédée, ont-elles été livrées ? la ré-

ponse des historiens n'est pas moins positive, et tout le monde la connaît.

Tous sont d'accord pour nous dire :

« L'armée russe, dans sa soi-disant retraite de Smolensk, cherchait la position la plus favorable à une bataille générale et la trouva à Borodino.

» Les Russes avaient d'avance fortifié cette position à gauche de la route presque sous Vangle droit de Borodino à Outitza, à la place même où la bataille a en lien.

» Pour pouvoir observer V ennemi ^ on mit au-delà de cette position, surt le tertre de Chevardino, un avant-poste fortifié. Le 5 septembre Napoléon attaqua l'avant-poste et le prit d'assaut; le 7 septembre il attaqua toute V armée russe qui se trouvait en position sur le champ de Borodino. »

Tel est le récit de tous les historiens,

et il est absolument faux, comme peuvent s'en convaincre tous ceux qui voudront pénétrer au fond de cette affaire. Les Russes n'ont pas cherché la position la plus favorable; mais., au contraire, ils ont passé en battant en retraite devant plusieurs positions bien supérieures à celle de Borodino.

Ils ne se sont arrêtés à aucune de ces positions pour plusieurs raisons : Kou" touzotf ne voulait en accepter qu'une de son propre choix, puis la nécessité d'une bataille générale ne se faisait pas encore assez nettement sentir, enfin Miloradovitch n'était pas encore arrivé avec sa milice; il y avait encore d'autres motifs qu'il serait trop long de vouloir énumérer. De toutes ces considérations ressort le fait que les premières positions de l'armée russe étaient plus fortes que celle de Borodino, et que cette posi-

tion-là, non seulement n'était pas favorable en soi, mais qu'en posant au hasard une épingle sur n'importe quel point de la carte de Russie on aurait trouvé une place qui l'eût value.

Ensuite, non seulement les Russes n'ont pas fortifié la position de Borodino à gauche sous l'angle droit de la route, mais jusqu'au6 septembre 1812 ils n'ont pas songé que la bataille pourrait avoir lieu à cet endroit. Gomme preuve de ce que j'avance, je dirai premièrement que le 6 septembre il n'y avait encore aucune fortification sur cette place, que les travaux de retranchement ont commencé ce jour-là et n'étaient pas terminés le 7 septembre ; en second lieu j'indiquerai la situation même de cette redoute de Ghevardino, car cette redoute placée en avant de la position sur laquelle la bataille a été acceptée,

est un véritable non-sens. Pourquoi cette redoute a-t-elle été plus solidementfortifiée que tous lesautrespoints?

Pourquoil'armée russe s'est-elle épuisée en efforts superflus et a-t-elle sacrifié six mille hommes en s'acharnant à la défense de cette redoute jusque tard dans la nuit du 5 septembre ? Pour observer l'ennemi, la patrouille des Cosaques suffisait amplement.

Enfin pour démontrer que la bataille n'a pas été livrée sur un point prévu par l'armée russe et que la redoute de Chevardino n'était pas un avant-poste de cette position, j'ai une troisième preuve encore plus concluante que les précédentes, la voici : jusqu'au G septembre, Barclay de Tolly et Bagration sont restés persuadés que la redoute de Chevardino était le liane gauche de la position, etque Koutouzoff lui-même, en-

core dans l'entraînement du combat après la bataille, écrit un rapport où il appellela redoute deChevardino le flanc gauche de la position.

C'est évidemment plus tard, quand on fit des rapports à tête;reposée, qu'on inventa, pour justifier les fautes du commandant en chef qui doit toujours être infaillible, que la redoute de Chevardino était un avant-poste, tandis qu'elle n'était en réalité qu'un poste fortifié du flanc gauche, et que la bataille de Borodino avait été acceptée sur une position désignée d'avance et fortifiée. En réalité la bataille s'engagea à l'endroit où l'on s'y attendait le moins et sur un point qui n'était presque point du tout fortifié.

Voici comment les choses ont dû se passer: la position avait été choisie sur la rivière Kolotcha qui traverse la

NAPOLEON Zi

grande route, non pas sous un angle droit mais sous un angle aigu, de sorte que le flanc gauche se trouvait à Chevardino, le flanc droit près du village de Novoë et le centre à Borodino, au confluent des deux rivières, la Kolotcha et la Voïna. Cette position couverte par la rivière Kolotcha était commandée par une armée ayant pour but d'arrêter l'ennemi qui marchait sur Moscou par la route de Smolensk; quiconque jettera un coup d'œil sur le champ de Borodino en mettant de côté les récits qui ont été faits sur cette bataille se rangera certainement à cet avis.

Napoléon s'était dirigé le 5 septembre vers Valouevo; il n'a pas vu, racontent gravement les historiens, les positions des Russes d'Outitza à Borodino — il ne pouvait les distinguer par la bonne raison qu'elles n'existaient pas, — Il ne

vit pas davantage l'avant-poste de l'armée russe, mais se heurta en poursuivant l'arrière-garde russe contre la redoute de Chevardino, le flanc gauche de la position de l'armée russe, et prit les Russes àl'improviste en passant avec ses troupes à travers la Kolotcha. Les Russes, n'ayant pas réussi à engager à temps une hataille générale, battirent en retraite de l'aile gauche en abandonnant la position qu'ils avaient eu l'intention d'occuper pour en prendre une nouvelle à laquelle ils n'avaient point songé et sur un point non fortifié.

Lorsque Napoléon eut passé sur la rive gauche de la Kolotcha, à gauche de la route, il transposa la position de la future bataille de droite à gauche, par rapport à l'armée russe, et la transporta sur le champ situé entre Ou-

titza, Semenovskoe et Borodino. Ce champ, comme nous l'avons déjà dit, en tant que position ne présente rien de plus que n'importe quel autre champ de la Russie. C'est sur ce champ que la bataille du 7 septembre a été livrée.

Dans Pébauche qui suit nous mettons en regard le plan de la bataille supposée et celui de la bataille telle qu'elle a été livrée :

Si Napoléon n'avait pas marché le soir du 5 septembre dans la direction de la Kolotcha, et au lieu de donner l'ordre d'attaquer immédiatement la redoute avait remis cette attaque au lendemain matin, personne n'aurait plus douté que la redoute de Ghevardino occupât le flanc gauche de la position des Russes, et la bataille se serait passée comme ceux-ci s'y attendaient. Dans ce cas les Russes auraient Ldéfendu la redoute

encore plus opiniâtrement pour sauver leur flanc gauche, et ils auraient attaqué Napoléon au centre ou à droite, enfin le 5 septembre la bataille aurait eu lieu sur la position prévue et fortifiée. Mais comme l'attaque sur le flanc gauche de l'armée russe a eu lieu le soir, tout de suite après la retraite de l'arrière-garde et immédiatement après la bataille de Gridnevo, et comme les chefs russes ne voulaient pas ou ne pouvaient pas commencer la bataille générale le 5 septembre, la première et la plus importante action de la bataille de Borodino fut perdue dès le 5 septembre, ce qui conduisit immanquablement à la perte de la bataille qui fut livrée le 7 septembre.

Quand les Français eurent enlevé la redoute de Chevardino, les Russes restèrent sans position au flanc gauche et furent mis dans la nécessité de replier

leur aile gauche et de se fortifier au hasard et à la hâte .

Aussi le 7 septembre non seulement les troupes russes n'avaient pour s'abriter que de faibles retranchements inachevés, mais le désavantage de leur position fut augmenté parce que leurs commandants ne voulurent pas reconnaître le fait accompli; ils refusèrent d'admettre que leur position du flanc gauche était perdue et que le lieu de la bataille avait été transféré de droite à gauche. C'est pourquoi l'armée russe ne modifia point sa position étendue allant du village de Novoe à Outitza, ce qui l'obligea pendant la bataille de déplacer ses troupes de droite à gauche.

De cette manière les Russes opposaient à l'armée française dirigée contre le flanc gauche des forces deux fois inférieures

à celles de l'ennemi.

L'action de Poniatovski contre Outitza et Ouvarovo sur le flanc droit des Français présentait des incidents indépendants de la marche de la bataille.

Aussi la bataille de Borodino ne s'est pas passée comme l'ont racontée les historiens qui s'efforcent de dissimuler les fautes de nos chefs et qui diminuent ainsi la gloire qui revient à l'armée et au peuple russe. La bataille de Borodino n'a pas eu lieu sur une position choisie d'avance ni fortifiée, ni avec des forces à peu près égales à celles des Français, au contraire, à cause de la perte de la redoute de Chevardino, les Busses se sont trouvés en face d'un ennemi deux fois plus fort qu'eux, et sur une place non fortifiée c'est-àdire dans des conditions telles, qu'il était impossible de se battre pendant dix heures consécutives et de rendre la

bataille même indécise, et qu'il était tout à fait impossible de sauver l'armée d'une défaite complète, bien que la bataille n'ait duré que trois heures.

Léon, j.-15-.i : . ::- li : i:-.- :; ■ ?-: :-zlbre i tke^il ïz^e-:::LL: If .lizi: If : ltaille . examinant les plans qui lui

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une partie de cette ligne, le flanc gauche. Cette partie n'était point fortifiée ni protégée par la rivière et devant elle s'étendait une plaine découverte, tout à fait plate.

Il saute aux yeux de chacun, militaire ou non, que c'est cette partie faible de la ligne que les Français devaient attaquer. Pour arriver à cette conclusion il n'était nullement besoin de tant de combinaisons ni de tant de soins et d'embarras de la part de l'Empereur et de ses maréchaux; et par-dessus tout, cette haute et extraordinaire capacité qu'on appelle le génie, et dont on aime tant à faire honneur à Napoléon, était dans cette occasion parfaitement superflue. Cependant les historiens qui ont rapporté ces faits, les hommes del'entourage de Napoléon et l'Empereur lui-même pensaient différemment.

Napoléon, nous disent- ils, parcourut à cheval le champ qu'il destinaiti^a bataille., il examina le terrain en restant profondément absorbé dans ses réflexions^ hochant la tête en signe d'approbation ou de désapprobation, comme s'il se parlait à lui-même sans daigner révéler aux généraux qui l'entouraient la marche que suivait sa profonde pensée pour aboutir à des décisions ; il ne leur communiquait que les résultats définitifs sous la forme d'ordres. Davoust,autrement dit le duc (TEckmûhl, proposa de contourner le flanc droit des Russes, Napoléon rejeta cette proposition sans dire pourquoi. A celle du général Campan, celui qui devait attaquer les flèches de Bagration et qui offrit de conduire sa division à travers la forêt, Napoléon donna son assentiment, bien quele soi-disantducd'Elchingen, c'est-à*

dire Ney, se permît de faire observer que la marche par la forêt pouvait être dangereuse et semer le désordre dans la division.

Après avoir examiné le terrain situé en face de la redoute de Ghevardino, Napoléon resta quelque temps plongé dans ses réflexions,puis il désigna remplacement où l'on devait établir pour le lendemain deux batteries pour bombarder les fortifications russes; il indiqua également à côté les places où devait se tenir l'artillerie de campagne.

Après avoir donné ces ordres il rentra dans sa tente et dicta par écrit le plan de la bataille.

Voici en quoi consistait ce plan dont les historiens français ne parlent qu'avec transport, et ceux des autres pays avec respect :

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