‹ Physiologie de la guerreChapitre 10 sur 21 · LA MARCHE DE FLANC · texte numérisé non relu

LA MARCHE DE FLANC

Après la bataille de Borodino, l'occupation et l'incendie de Moscou, l'épisode le plus important de cette campagne, tout le monde est unanime à le reconnaître, est le mouvement de l'armée russe qui quitte la route de Riazan pour se diriger par celle de Kalouga vers le camp de Taroutino — en un mot la marche de flanc au-delà de la Krasnaïa Pakhra.

Les historiens attribuent la gloire de ce mouvement, qui est un trait de génie, à différents personnages et ne sont pas d'accord sur le nom de celui à qui revient légitimement cette gloire. Les historiens étrangers, mêmeles Français, en parlant de cette marche de flanc, rendent hommage au génie des chefs de l'armée russe.

Mais pourquoi les narrateurs de batailles et, à leur suite, tous les historiens, pensent-ils que ce mouvement de flanc est l'invention ingénieuse d'une seule personne, qui a ainsi sauvé la Russie et tué Napoléon? C'est ce que je ne peux m'expliquer.

D'abord il est difficile de comprendre pourquoi ce mouvement semble révêler chez celui qui l'aurait conçu la pénétration du génie, car deviner que la meilleure position pour une armée qui

n'est pas attaquée, c'est la place où il y aura le plus d'approvisionnements, ne demandepasungrand effort intellectuel.

Un enfant de treize ans pourrait sans peine deviner qu'en 1812 la meilleure position pour l'armée russe, après la retraite de Moscou, se trouvait sur la route de Kalouga.

Mais ce qui est encore plus difficile à saisir, c'est la raison pour laquelle les historiens voient dans cette manœuvre le salut de la Russie et la perte des Français ; car, si ce même mouvement s'étaitaccompli dans d'autres conditions, il aurait pu être désastreux pour les Russes et salutaire aux Français.

Lors même que la situation de l'armée russe s'est améliorée dès que ce mouvement s'est produit, on n'est pas encore en droit de conclure que ce mouvement est cause de cette amélioration.

Non seulement ce mouvement aurait pu n'être d'aucun avantage pour les Russes, mais dans d'autres conditions il aurait pu leur devenir fatal.

Que se serait-il passé si Moscou n'avait pas brûlé ? si Napoléon avait pris l'offensive, au lieu de rester dans l'inaction?

Si l'armée russe avait suivi le conseil de Bennigsen et de Barclay et s'était décidée à livrer bataille à Krasnaïa Pakhra?

Que serait-il advenu si les Français avaient attaqué les Russes quand ils marchaient derrière Pakhra?

Quelle tournure auraient pris les événements,si Napoléon après s'être approché de Taroutino avait attaqué les Russes,fût-ce avec la dixième partie de l'énergie qu'il adéployée contre eux àSmolensk?

Enfin, si les Français s'étaientclirigés sur Saint-Pétersbourg que serait-il arrivé ?...

Dans toutes ces éventualités la marche de flanc, au lieu d'être le salut de la Russie, serait devenue une source de désastres.

Mais la chose la plus incompréhensible est encore le parti-pris des historiens qui ne veulent pas reconnaître qu'il est impossible d'attribuer l'idée de la marche de flanc à une personne quelconque, parce que personne ne l'a jamais prévue, et que cette manœuvre, ainsi que la retraite sur les Fily, n'a pu se présenter à personne dans toute son intégralité, mais petit à petit, instant par instant, un événement après l'autre. Elle résulte d'une multitude d'éventualités les plus diverses, et ne s'est manifestée clairement dans toute son intégra-

lité que lorsqu'elle a été consommée, que lorsqu'elle est devenue un fait accompli.

Dans le conseil que les commandants russes tinrent aux Fily, ils opinèrent pour la retraite en ligne droite par la route de Nijni-Novgorod, direction qui s'imposait d'elle-même. La majorité des voix s'exprima dans ce sens. Mais Lanski, chargé du soin des approvisionnements, fit savoir au commandant en chef, que les vivres pour l'armée russe étaient concentrés principalement dans lesgouvernementsde Toula etde Kalouga,etque si l'armée battait en retraite sur Nijni-Novgorod, elle aurait entre elle et ses approvisionnements toute la largeur de la grande rivière de l'Oka, et comme on entrait dans l'hiver le transport des vivres deviendrait impraticable.

Ce fut le premier signe de la néces-

site qui s'imposait à l'armée de renoncer à la retraite en ligne directe, qui, au premier abord, avait semblé si naturelle.

L'armée se dirigea plus au sud, sur la route de Riazan, pour se rapprocher de ses approvisionnements.

Ensuite l'inaction des Français, qui avaient même perdu de vue l'armée russe, l'obligation de protéger la manufacture d'armes de Toula, et surtout l'avantage de se trouver à proximité des vivres, toutes cçs considérations déterminèrent l'armée russe à marcher toujours plus au sud, sur la route de Toula.

Enfin, après avoir passé au-delà de Pakhra et s'être engagés sur la route de Toula, les chefs de l'armée pensèrent faire halte à Podolsk et ne songeaient point du tout à prendre position à Taroutino. Diverses circonstances,

entre autres l'apparition de l'armée française, des projets de batailles, et surtout l'abondance des approvisionnements amassés à Kalouga, obligèrent l'armée russe à marcher toujours plus au sud, et au milieu de sa route à passer de la direction de Toula sur celle de Kalouga vers Taroutino.

De même qu'il est impossible do donner une réponse déterminée à cette question : quand est-ce que Moscou a été abandonnée ? il est impossible de dire qui a décidé de passer à Taroutino.

Ce n'est que lorsque les troupes après une foule de circonstances imprévues sont arrivées à Taroutino, que certains personnages ont commencé à se persuader que les choses se sont passées ainsi parce qu'ils l'ont voulu, et que depuis longtemps ils avaient deviné la marche des événements.

La célèbre marche de flanc consiste tout simplement en ceci : l'armée russe rétrogradant dans une ligne directe opposée à la marche de l'invasion, du moment que l'ennemi s'est arrêté sur un point,s'est détournée de sa direction première et, ne se voyant plus poursuivie, s'est tout naturellement tirée du côté où l'attirait l'abondance des vivres.

Supposons une armée russe sans un chef à sa tête, cette armée n'aurait pu faire autrement que d'exécuter le mouvement de retour vers Moscou, en décrivant un arc du côté où il y avait le plus d'approvisionnements et où le pays était le plus riche.

Ce passage de la route de Nijni à celle de Riazan, Toula et Kalouga était si naturel, que les maraudeurs de l'armée russe se sauvèrent dans la même direction, et c'est toujours sur cette

même ligne que Koutouzoff reçut de Saint-Pétersbourg l'ordre de conduire ses troupes.

Arrivé à Taroutino Koutouzoff fut blâmé d'avoir conduit son armée par la route de Riazan ; en même temps on lui indiquait la position qu'il occupait déjà en face deKalouga, et c'est là qu'il reçut la lettre du tzar qui renfermait ces reproches non mérités.

L'armée russe, comme une boule lancée, roule dans la direction du choc qu'elle reçoit pendant toute la campagne et après la bataille de Borodino, et à mesure que la force de ce choc, qui n'est pas répété, diminue, elle prend la position qui lui est naturelle.

Le mérite de Koutouzolf n'est pas dans des manœuvres stratégiques de génie, mais il consiste en ce qu'il est le seul chef, dans cette, campagne, qui

ait compris la signification des événements qui se déroulaient.

Lui seul a compris ce que l'inaction de l'armée française voulait dire, et lui seul a persisté dans son affirmation que labataille de Borodino était une victoire pour les Russes ; il est le seul qui ait employé toutes ses forces à contenir l'armée russe pour empêcher de nouvelles batailles qui eussent été inutiles, bien que dans sa situation de commendant en chef, il devait être plutôt disposé en faveur de ' la marche en avant.

Page 1