LA BATAILLE DE TAROUTINO
L'armée russe était dirigée d'un côté par Koutouzoffet son état-major, et de l'autre par l'empereur Alexandre Ier qui se trouvait à Saint-Pétersbourg.
Avant que la nouvelle de l'abandon de Moscou fût parvenue à Saint-Pétersbourg, le tzar avait fait un plan détaillé de la guerre, qui fut envoyé à Koutouzofï pour qu'il s'en inspirât. Bien que ce plan fût conçu dans la persuasion
que Moscou était encore aux mains des Russes, il reçut l'approbation de l'état- , major de Koutouzoff et fut accepté pour être suivi.
Cependant Koutouzoff écrivit à Saint- Pétersbourg qu'il était bien difficile d'exécuter un plan tracé à une pareille distance.
Pour toute réponse oneuvoya de nouvelles instructions de Saint-Pétersbourg, afin de résoudre les difficultés, et, en même temps, des censeurs chargés de veiller à ce que ces ordres fussent exécutés et de fournir des rapports.
En outre, l'état-major de l'armée russe subit un remaniement. Bagration fut tué et Barclay se retira blessé dans ses susceptibilités, il fallut remplacer ces deux généraux.
On discuta le plus sérieusement du monde s'il convenait de mettre M' A à
la place de M1 B et Mr B à la place de Mr C, ou au contraire MrB à la place de Mr G et Mr G à la place de Mr A. Gomme si l'une ou l'autre de ces nominations pouvait avoir une influence quelconque sur la marche des événements, en dehors du plaisir qu'elle procurerait à Messieurs A, B, G...
Pendant ce temps, l'animosité qui régnait entre Koutouzoff et le chef de l' état-major, Bennigsen, la présence des censeurs du tzar et tous les changements survenus, favorisaient le jeu des partis qui devint plus fort que jamais.
Mr A minait le terrain sous les pieds de Messieurs B et G, par les combinaisons les plus variées et toutes les intrigues possibles.
L'objet de leurs intrigues était toujours cette même guerre qu'ils se flattaient de conduire, tandis que cette
campagne marchait indépendamment d'eux dans la voie qu'elle devait suivre, c'est-à-dire sans jamais se conformer aux plans de ces messieurs, et en découlant de la réalité dans laquelle s'agitaient les masses mouvantes. Tous ces plans qui se croisaient et s'enchevêtraient représentaient uniquement dans les hautes sphères l'image fidèlement réfléchie de ce qui devait être accompli.
Le 14 octobre Alexandre Ier écrivit à Koutouzoff la lettre suivante que le général en chef reçut après la bataille de Taroutino.
« Prince Mikhail Ilarionovitch !
» Depuis le 14 septembre Moscou est entre les mains de l'ennemi. Vos derniers rapports datent du 2 octobre, et pendant tout ce temps non seulement rien n'a été fait pour délivrer la première capitale, mais d'après vos derniers rap-
ports vous avez continué à reculer toujours plus. Serpoukhov est déjà occupé par l'ennemi, et Toula avec sa célèbre manufacture d'armes, si nécessaire à l'armée, est en danger.
» D'après le rapport du général Wintzengerode, je vois qu'un corps ennemi composé de 10 000 soldats se dirige sur la route de St-Pétersbourg; un autre corps de plusieurs milliers d'hommes marche sur Dmitrowo ; un troisième avance sur la route de Wladimir; un quatrième, assez considérable, se trouve entre Rouza et Mojaisk, et Napoléon lui-même était le 7 octobre à Moscou...
» D'après ces renseignements, quand Fennemi a éparpillé ses forces en des détachements considérables, que Napoléon lui-même est resté à Moscou avec sa garde, est-il possible que les forces de l'ennemi soient encore sérieuses et ne
vous permettent pas de prendre l'offensive ?On peut supposer avec une probabilité presque certaine qu'il vous fait poursuivre de ses détachements ou, tout au plus, par un corps d'armée qui est beaucoup plus faible que l'armée qui vous a été confiée.
» Il semble que vous auriez pu profiter de ces circonstances pour attaquer avec avantage l'ennemi plus faible que vous et l'exterminer, ou tout au moins l'obliger à reculer en gardant entre vos mains la plus grande partie des gouvernements occupés maintenant par l'ennemi, et du même coup vous auriez pu conjurer le danger qui menace Toula et les autres villes de l'intérieur.
» C'est sur vous que retombera la responsabilité, si l'ennemi parvient à détacher un corps considérable pour le i eter sur Saint-Pétersbou rg et'menacer la
capitale dans laquelle on n'a pas pu retenir beaucoup de troupes ; car, avec l'armée qui vous a été confiée, si vous agissez avec fermeté et activité, vous possédez tous les éléments nécessaires pour détourner de nouveaux malheurs.
» Rappelez-vous que vous devez encore vous justifier devant la patrie outragée par la perte de Moscou !
» Je vous ai déjà prouvé ma volonté de vous récompenser. Cette volonté ne faiblira pas en moi, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de vous tout le zèle, toute la fermeté et tous les succès que votre esprit, vos talents militaires et le courage des troupes que vous conduisez vous assurent, »
Mais pendant que cette lettre, où nous voyons que le véritable état des choses se reflétait déjà à Saint-Pétersbourg, était encore en route, Koutouzoff ne
pouvant plus contenir l'armée qu'il commandait, et qui voulait prendre l'offensive, la bataille fut livrée.
Le 14 octobre, un cosaque, Cliapovalov, en faisant sa patrouille abattit un lièvre d'un coup de fusil et en atteignit un second. Ghapovalov entra dans la forêt à la poursuite de ranimai blessé et tomba ainsi sur le flanc gauche de l'armée de Murât, qui ne se tenait pas sur ses gardes.
De retour au camp, le cosaque raconta en riant, à ses camarades, qu'il avait failli rester entre les mains des Français. Le cornette ayant surpris cette confidence relata le fait à son commandant. Celui-ci fit venir le cosaque et l'interrogea.
Les chefs des cosaques voulurent profiter de cette occasion pour s'emparer des. chevaux de l'ennemi, mais un
d'entre eux qui était en relation avec des officiersde l'état-major communiqua ce fait au général de l'état-major.
A ce moment la situation était on ne peut plus tendue dans l'état-major.
Quelques jours auparavant, le général Ermolof était venu trouver Bennigsen pour l'implorer d'user de toute son influence sur Koutouzoff pour le décider à prendre l'offensive.
— Si je ne vous connaissais pas, répliqua Bennigsen, je croirais que vous me demandez une chose avec l'espoir de ne point l'obtenir ; je n'aurais qu'à donner un conseil à Koutouzoff pour qu'il fasse tout le contraire.
La nouvelle apportée par les cosaques ayant été confirmée par des patrouilles envoyées en reconnaissance, on vit que l'événement avait mûri tout à fait. La corde tendue rompit, l'hor-
loge bourdonna et le carillon retentit.
En dépit de son pouvoir fictif, de tout son esprit, de son expérience, de sa connaissance des hommes, Koutouzofïtout enprenantenconsidération les rapports adressés au tzar par Bennigsen, le désir exprimé par le plus grand nombre des généraux, le désir qu'il soupçonnait chez le tzar lui-même, Koutouzoff,ayant toutes ces circonstances présentes à l'esprit et se voyant incapable de contenir plus longtemps un mouvement inévitable, donna l'ordre de commencer l'attaque qu'il croyait inutile et nuisible et consacra ainsi le fait accompli.
Le mémoire que Bennigsen adressa au tzar et les récits des cosaques qui s'étaient fourvoyés au milieu du flanc gauche de l'armée française, n'étaient que les derniers signes de celte néces-
site, qui s'imposait chaque jour davantage, de donner l'ordre de commencer l'attaque. Les Russes prirent l'offensive le 17 octobre.
Le résultat de la bataille resta bien au-dessous de ce qu'on avait espéré et mécontenta tout le monde.
— C'est toujours ainsi que les choses se passent chez nous, toujoursau rebours de ce qu'on attendait ! se disaient entre eux les officiers et les généraux russes après la bataille, comme ils le disent encore aujourd'hui polir donner à entendre qu'il y a là-dessous un imbécile qui contre-carre tous les efforts, tandis que «nous,nousaurions agi tout autrement.»
Mais ceux qui parlent ainsi ne comprennent pas ce que c'est que la guerre ou se trompent volontairement.
Chaque bataille — celle de Taroutino,de Borodino, d'Austerlitz — chaque
bataille s'accomplit toujours tout autrement que ses instigateurs ne l'avaient supposé. C'est une condition essentielle de la guerre.
D'innombrables forces libres — car nulle part l'homme n'est plus libre que pendant la bataille où il s'agit pour chacun de la vie ou de la mort — ces forces libres influencent sur la direction de la bataille, qui ne peut pas être prévue et qui ne coïncide jamais avec la direction d'une seule force.
Quand plusieurs forces diVerses agissent en même temps sur le même corps, la direction dans laquelle ce corps sera poussé ne sera jamais celle d'une de ces forces, mais elle suit la direction de la plus courte moyenne, ce qui se formule dans la mécanique par le diagonal du parallélogramme des forces.
Si dans les descriptions des histo-
riens, surtout des historiens français, nous voyons toujours que les guerres et les batailles se sont accomplies d'après un plan tracé d'avance, la seule conclusion à laquelle ces historiens m'amènent est celle-ci i leurs descriptions ne sont pas fidèles.
Labataillede Taroutino n'a atteint ni le but que se proposait Toll : faire entrer les troupes dans l'action, en ordre, et conformément aux dispositionsarrêtées,ni le but que se proposait le comte Orloff : faire Murât prisonnier, ni celui de Bennigsenet d'autres encore: exterminer d'un coup tout le corps d'armée ennemi, ni le but des officiers qui tenaientà tomber dans la mêlée pour se distinguer, ni celui du cosaque qui souhaitait plus de butin... etc.. etc.. etc..
Mais si le grand but de cette attaque était, ce qu'a donné le fait ac-
compli, la réalisation du vœu de tous les Russes : chasser l'ennemi de la Russie et exterminer son armée, - alors il est évident que la bataille, à cause précisément de son incohérence, était justement la bataille nécessaire à cette période de la campagne.
Il est impossible de supposer à cette bataille une issue plus utile au but final de la campagne que celle qui a été obtenue.
Avec très peu d'efforts et très peu de pertes, malgré un grand désarroi, les Russes ont obtenu les résultats les plus sérieux qu'ils aient réalisés pendant toute la campagne : ils ont passé de la défensive à l'offensive, ils ont mis à nu la faiblesse des Français et donné ce choc que l'armée française attendait pour battre en retraite*