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DE NAPOLÉON DANS LA BATAILLE

DE BORODTNO

Plusieurs historiens ont assuré que si les Français n'ont pas gagné la bataille de Borodino, c'est que Napoléon avait un rhume de cerveau; sans ce rhume ses dispositions avant et pendantlabataille auraient manifesté encore plus de génie, la Russie eût été perdue, et la face du monde aurait été changée.

Les historiens qui admettent que la

Paissie s'est formée par la volonté d'un seul homme, Pierre-le-Grand, qui croient que la France a passé de la République à l'Empire et qu'elle a envoyé ses armées en Russie par la volonté d'un seul homme, celle de Napoléon, n'hésiterontpas à reconnaître que la Russie est restée puissante après cette bataille parce que Napoléon avait un grand rhume de cerveau le 7 septembre, et ils seront très conséquents.

En effet, s'il a dépendu de la volonté de Napoléon de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre ou de ne pas prendre telle disposition, il est évident que le rhume de cerveau, qui a eu une influence sur la manifestation de sa volonté, pouvait devenir la cause du salut de la Russie, et que le valet qui a oublié le 5 septembre 1812 de donner à Napoléon des bottes

imperméables, a été le véritable sauveur de la Russie. Une fois entré dans ce courant d'idées, cette déduction est inévitable — aussi inévitable que la déduction que faisait en plaisantant Voltaire lorsqu'il assurait que la nuit de la Saint- Barthélémy est due à un dérangement d'estomac de Charles IX.

Mais pour tous ceux qui refusent d'admettre que la Russie ait été formée par la volonté d'un seul homme, Pierre Ier, que l'Empire français ait surgi à l'appel d'un seul homme et que la campagne de Russie ait été entreprise par la volonté de ce seul homme, Napoléon, ce raisonnement paraîtra non seulement faux et déraisonnable, mais contraire à l'essence des actions humaines. Pour eux la réponse à cette question — quelle est la cause des événements historiques? — est tout autre.

Ils croient que la marche des événements est fatale, qu'elle résulte de la convergence des volontés des hommes qui participent à ces événements, et pensent que l'influence' des Napoléons sur la marche de ces événements n'est qu'extérieure et fictive.

Celui qui affirmera que la nuit de la Saint-Barthélémy n'a pas été l'œuvre de Charles IX, bien que celui-ci ait donné l'ordre d'accomplir ces massacres et qu'il ait le sentiment que c'est lui qui les a ordonnés, celui-là aura l'air de lancer un paradoxe. Celui qui affirmera que la bataille de Borodino, qui a coûté la vie à quatre-vingt mille hommes, n'est pas l'œuvre de Napoléon, bien qu'il ait donné l'ordre de commencer la bataille et qu'il l'ait dirigée, aura l'air d'avancer une assertion non moins paradoxale, — cependant le sentiment de la dignité

humaine, qui me dit que chacun de nous, s'il n'est pas plus homme que Napoléonle-Grand, ne l'est en tout cas pas moins que lui, me dicte cette solution du problème que l'étude de l'histoire justifie par une multitude de faits.

Dans la bataille de Borodino, Napoléon n'a tiré sur personne et n'a tué personne. Ce devoir a été rempli par les soldats. Ce n'est donc pas lui qui a tué.

Ces soldats de l'armée française en allant à la bataille de Borodino pour tuer les soldats russes, obéissaient non aux ordres de Napoléon mais à leur propre impulsion. Toute l'armée composée de Français, d'Italiens, d' Allemands, de Polonais, tous affamés, en haillons, exténués par la campagne, sentaient à la vue de l'armée russe qui leur barrait le chemin de Moscou, que le vin étaittiré et qu'il fallait le boire. Si Napoléon à ce

moment leur avait défendu de combattre les Russes, ils l'auraient tué, lui, et se seraient battus avec les Russes, car la lutte leur était devenue nécessaire.

Lorsqu'ils écoutaient les proclamations de Napoléon qui, en échange de leurs blessures ou delamort,leur offrait en consolation l'hommage de la postérité, qui les nommerait parmi les braves qui s'étaient battus pendant la campagne de Moscou, ils criaient « Vive l'Empereur! » comme ils avaient crié « Vive l'Empereur » à In vue de l'enfant qui portait le globe terrestre au bout d'un bâton de bilboquet; et ils auraient répondu par le même vivat à n'importe quelle bêtise qu'on leur eût débitée. Il ne leur restait rien de mieux à faire que de crier « Vive l'Empereur » et d'aller se battre pour trouver à Moscou les vivres et le repos de la victoire. Ce n'est

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donc pas par ordre de Napoléon qu'ils allaient tuer leurs semblables.

Ce n'est pas non plus Napoléon qui a dirigé la marche de la bataille, car de tout son plan rien n'a été exécuté, et pendant l'engagement il ne savait pas ce qui se passait sous ses yeux.

Ainsi donc la manière dont ces hommes s'y prenaient pour s 'entretuer estrestée en dehors de l'action de sa volonté et indépendante de lui, parce qu'elle était déterminée par la volonté des milliers d'hommes qui ont pris part à cette œuvre commune. Seulement il semblait h Napoléon que sa volonté faisait tout agir.

Voilà aussi pourquoi cette question :

Napoléon a-t-il eu ou non un rhume de cerveau? n'a pas plus d'importance pour l'historien que le rhume de cerveau du dernier des soldats de train.

Le fait que Napoléon était enrhumé le 7 septembre est d'autant plus insignifiant, qu'il est facile de prouver la fausseté des assertions émises par les écrivains qui prétendent que, grâce à ce rhume de cerveau, les dispositions et les ordres de Napoléon ont été moins habiles en ce qui concerne cettehataille, que dans les précédentes.

Le plan que nous avons donné plus haut n'est en rien inférieur à ceux des campagnes précédentes qui ont fait remporter la victoire, il leur est même supérieur. Les combinaisons fictives qui se sont produites pendant cettehataille n'étaient pas non plus inférieures à celles des précédentes, elles étaient absolument identiques comme valeur.

Mais les dispositions et les combinaisons semblent moins heureuses parce que la bataille de Borodino est la pre-

mière que Napoléon n'ait pas gagnée.

Le meilleur plan et les combinaisons les plus profondes du monde semblent très mauvais quand ils n'ont pas assuré la victoire, et le premier militaire venu sait prendre un air important pour les critiquer; au contraire, les plans et les combinaisons les plus faibles paraissent excellents lorsqu'ils ont été couronnés de succès, et des hommes sérieux consacreront des volumes entiers à démontrer leur supériorité.

Le plan que Weirother a proposé pour la bataille d'Austerlitz était un modèle du genre, mais il fut condamné par sa perfection même à cause de la surabondance des détails.

Napoléon à la bataille de Borodino a rempli son rôle de représentant du pouvoir aussi bien et encore mieux que dans les autres batailles. Il n'a rien fait qui

aurait pu nuire au succès de la journée ; il accepta les opinions les plus raisonnables; il n'embrouillait pas les ordres, il ne se contredisait pas, il fut exempt de faiblesse, il n'abandonna pas le champ de bataille, mais avec tout son tact et sa grande expérience de la guerre il n'a fait que remplir avec calme et dignité son rôle de commandant fictif.

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