LA RETRAITE AUX FILY
Les forces réunies de vingt nations de V Europe sont entrées en Russie; l'armée russe et les habitants reculent en évitant l'ennemi jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à Borodino. L'armée française avec une rapidité toujours croissante avance sur Moscou, le but de sa marche.
La célérité de sa course augmente à mesure qu'elle approche du but, comme
la vitesse d'un corps qui tombe grandit à mesure qu'il approche de la terre. Celte armée laisse derrière elle des milliers de kilomètres de pays ennemi entièrement dévasté; devant elle, — à quelques dizaines de kilomètres se trouve le but auquel tendent tous ses efforts. Chaque soldat de l'armée de Napoléon sent qu'il touche au but, et l'armée avance d'elle-même entraînéepar la force même de l'impulsion.
Dans l'armée russe un esprit de fureur s'allume contre l'ennemi et s'enflamme de plus en plus à mesure qu'elle bat en retraite.
A Borodino, rencontre des deux armées.
Ni l'une ni l'autre ne se disperse, mais immédiatement après le choc l'armée russe recule aussi fatalement que reculerait une boule heurtant une autre
boule qui se dirigerait sur elle avec une grande rapidité. En môme temps la boule de l'invasion roule non moins fatalement à une certaine distance en avant, quoique la force de l'impulsion ait été diminuée parle choc.
Les Russes se retirent à 120 kilomètres au-delà de Moscou, les Français atteignent cette ville et y font halte.
Pendant les cinq semaines qui suivent aucune bataiile n'est livrée. Les Français ne donnent pas signe de vie.
Semblable à un fauve blessé à mort qui lèche le sang qui coule de ses blessures, l'armée française reste pendant cinq semaines à Moscou sans rien entreprendre, lorsque tout à coup, sans autre raison, elle court en arrière, s'élance sur la route de Kalouga, et bien que le champ de bataille deMalo-Yaroslavetz reste en son pouvoir, en dépit de
cette victoire, elle court encore plus fort en arrière sur Smolensk, sans accepter aucune bataille sérieuse, puis de Smolensk rétrograde à Vilna, à Bérésina et toujours plus loin.
Le soir du 7 septembre, Koutouzoff et Tannée russe tout entière étaient convaincus que la bataille avait été gagnée. Koutouzoff fit même un rapport dans ce sens au tzar Alexandre Ier.
Koutouzoff avait donné l'ordre de se préparer à une nouvelle bataille pour en finir avec l'ennemi, non point dans l'intention d'induire en erreur qui que ce fût, mais parce qu'il savait que l'ennemi était vaincu, comme lesÀ avaient également tous ceux qui prirent part à cette bataille.
Mais dès le soir même et toute la journée du lendemain commencèrent à arriver des nouvelles sur les pertes inouïes
qu'avait essuyées l'armée, elle se trouvait réduite de moitié, et une nouvelle bataille devenait physiquement impossible.
Gomment livrer une nouvelle bataille avant d'avoir pu recueillir tous les renseignements, lorsque les blessés n'étaient pas encore relevés, les morts pas encore comptés, les engins brisés, que les chefs tués n'étaient point remplacés et que les hommes n'avaient ni mangé ni dormi?
Pendant ce temps, l'armée française, après la bataille, mue par la force centrifuge de son mouvement augmenté en ce moment, à ce qu'il semble, en proportion inverse du carré des distances, se ruait d'elle-même sur les troupes russes.
Koutouzofï aurait voulu risquer une attaque le lendemain, et toute son armée le souhaitait également, mais il ne suffit
pas pour attaquer d'en avoir le désir, il faut en avoir la possibilité, c'est cette possibilité qui manquait.
Il n'y avait pas moyen de s'empêcher de 'reculer d'abord à une journée de marche, puis à une seconde journée, enfin à une troisième, et lorsque le 15 septembre l'armée se trouva devant Moscou, bien que le moral des troupes fût relevé, la force des choses les obligea à reculer derrière Moscou. Elles accomplirent ce mouvement rétrograde et abandonnèrent Moscou à l'ennemi.
Pour les personnes qui s imaginent que les capitaines tracent leurs plans de campagne et de bataille de la même manière, que chacun de nous tranquillement assis dans son cabinet devant une carte ouverte se livre à des combinaisons, en se demandant comment il s'y serait pris dans telle ou telle
guerre, pour ces personnes, clis-je, se pose tout de suite cette question: pourquoi Koutouzoff en battant en retraite n'a-t-il pas pris une position avantcT atteindre les Fily, pourquoi n'a-t-il pas tout d'un temps reculé sur la route de Kalouga, laissant Moscou tout à fait de coté, et d'autres questions semblables... C'est que ces personnes ne tiennent pas compte des conditions inévitables au milieu desquelles un commandant en chef doit agir, à moins->qu'elles les ignorent tout à fait'. Sa situation ne ressemble en rien à celle que nous lui prêtons, lorsque nous nous le figurons, comme nous, assis commodément dans son cabinet d'étude, analysant sa campagne sur la carte, avec tel nombre du côté de l'ennemi, manœuvrant dans un lieu déterminé et pendant un laps de temps déterminé.
Dès le commencement de l'action, le général en chef ne se trouve jamais au milieu des conditions dans lesquelles nous nous plaçons pour examiner le même événement, lorsque nous F envisageons tranquillement depuis notre cabinet de travail. Le commandant en chef se trouve toujours au centre d'une série d'événements qui s'enchevêtrent et se suivent de telle sorte, qu'il n'a pas un seul instant la possibilité de saisir toute l'importance de l'événement qui se passe. L'événement reste invisible dans son ensemble, il se déroule d'heure en heure dans ses détails, et pendant touteslesphasesdelasuccession ininterrompue de ces détails, le commandant en chef se trouve au centre du jeu le plus compliqué des intrigues mêlé aux soucis, aux responsabilités du pouvoir, aux projets, aux conseils, en butte aux
menaces, aux tromperies de toute sorte, et dans la nécessité de répondre à des questions sans nombre et le plus souvent contradictoires.
Les savants militaires nous disent avec le plus grand sérieux que Koutouzoff aurait dû conduire ses troupes sur la route de Kalouga avant la retraite sur les Fily, et même que ce projet lui avait été proposé. Ils oublient que dans les moments critiques un commandant en chef n'a pas un^seul projet à examiner, mais qu'on lui en soumet par dizaines et tous à la fois. Tous ces plans fondés sur la stratégie et la tactique se contredisent mutuellement.
Il semblerait que le rôle du commandant en chef consisterait à porter son choix sur l'un de ces projets, mais il n'a pas même le loisir de les comparer
et de décider entre eux. Les événements n'attendent pas.
Supposons que le 10 septembre on soit venu proposer à Koutouzoff de passer par la route de Kalouga, mais au même moment arrive au galop un adjudant de Miloradovitch qui lui demande s'il faut commencer un engagement avec les Français ou reculer. Il attend une réponse sur-le-champ. Cette proposition de reculer détourne Koutouzoff des plans de retraite par Kalouga.
Mais voici qu'à la suite de l'adjudant arrive l'intendant pour demander où il faut transporter les vivres, puis le chef des ambulances vient demander où il doit conduire les blessés, enfin un courrier de Saint-Pétersbourg apporte une missive du tzar qui n'admet pas la possibilité d'abandonner Moscou.
Pondant ce temps le rival du com-
mandant en chef — et il y en a toujours plus d'un pour miner le terrain sous lui — présente un nouveau projet diamétralement opposé à celui de la retraite par la route de Kalouga. Cependant le commandant en chef est à bout de forces, il lui faut à tout prix du sommeil et du repos. Gela n'empêche pas le général qu'on a oublié de décorer de venir se plaindre et les habitants d'implorer sa protection; l'officier envoyé pour reconnaître la place revient avec un rapport qui dit juste le contraire de celui de l'officier qui l'a précédé dans cet office ; l'espion, un pauvre captif, a une autre version, et le général qui a fait la reconnaissance une troisième; tous décrivent différemment la situation de l'armée ennemie.
Les gens, qui se sont habitués à ne pas tenir compte de ces conditions iné-
vitables auxquelles l'action du commandant en chef est assujettie, nous représenteront la situation de l'armée aux Fily, par exemple, et partiront de l'idée que le commandant en chef était à même le 13 septembre de débattre en toute liberté la question de l'abandon ou de la défense de Moscou, tandis que dans la situation de l'armée russe à 5verstesde Moscou, cette question ne pouvait même pas se poser.
Quand doue cette question fut-elle résolue?
Elle le fut à Drissa, à Smolensk, et plus ostensiblement le 5 septembre à Ghevardino, le 7 à Borodino et chaque jour, à chaque heure et à chaque minute de la retraite der Borodino aux
Fiiy.