II. — Diminution du nombre des signes
C'est surtout à la diminution du nombre des signes qu'on doit s'appliquer pour rendre la lecture plus rapide, car on a vu(Chap. XII, page 129) que, tandis que l'œil du clairvoyant procède par saccades et lit, en moyenne, dix lettres à chaque coup, notre doigt ne possède rien d'analogue à la vision indirecte, laquelle donne au champ de vision une étendue dont on profite pour lire rapidement. Quelque exercé que soit le lecteur aveugle, il y a, pour la rapidité de mouvement de son index, une limite au delà de laquelle tout se brouille, de même que pour les yeux il est impossible de discerner des objets dont la succession est trop rapide (rayons de roues de voiture, etc.).
La diminution du nombre des caractères peut s'obtenir, d'une part, par la suppression de ceux qui représentent soit des lettres muettes, soit des lettres faciles à deviner, d'autre part, par l'emploi de signes qui représentent des groupes de sons. Nous sommes donc conduits à employer des procédés analogues à ceux de la sténographie.
Examinons d'abord, en y intercalant un peu d'historique, l'état actuel des écritures en points saillants.
Barbier et Braille. — Tout comme Minerve sortit tout
armée du cerveau de Jupiter, notre écriture en points saillants, avec ses procédés d'exécution, a jailli du cerveau de Charles Barbier. Pour plus de détails, je renvoie aux deux ouvrages de cet auteur déjà cités au Chap. VI de ce volume. Ces courtes brochures sont à lire et à méditer ; et quand on voit qu'à lui seul, Barbier a trouvé le principe, admis universellement, de la sensibilité plus grande du doigt pour les points que pour les lignes, qu'il a compris la nécessité de grouper les points régulièrement, qu'il a créé l'outillage dont on se sert encore aujourd'hui : poinçon, rayure et tablettes perforées, on aurait dû se demander s'il n'aurait pas mieux valu respecter aussi les idées de Barbier sur la phonographie qui ont été exposées plus haut (Chap. XIV).
Je crois que la raison commande de reprendre l'écriture ponctuée au moment où fut adoptée la cellule de six points, et de marcher droit dans le chemin que Barbier avait tracé, et dont se sont écartés successivement Braille avec son écriture orthographique, et Ballu avec sa sténographie.
C'est peut-être plutôt au milieu ambiant qu'à Braille luimême qu'il faut imputer l'abandon de la phonographie, tandis que c'est bien à lui qu'il faut attribuer le mérite d'avoir pris, pour les chiffres et pour l'alphabet, sa ligne type de dix signes, tels que chacun, y compris les trois premiers, reste lisible isolément, puisque les trois signes flottants (1) qu'il a choisis ne peuvent pas se confondre entre eux. C'est une très heureuse combinaison, surtout pour la représentation des nombres, celle qui a permis d'inscrire dans le carré supérieur dix caractères impossibles à confondre. C'est probablement la joie de cette trouvaille qui a conduit Braille à ne mettre que dix colonnes dans son tableau alphabétique, d'où l'inconvénient de laisser treize signes en dehors de ce tableau, gaspillage que Barbier n'aurait pas commis.
Une autre erreur de Braille fut, par respect de l'ordre alphabétique traditionnel, de ne pas conserver les dérivations logiques de Barbier, lequel a bien soin, par exemple,
(1) On appelle signes flottants des signes tels qu'ils peuvent être confondus entre eux, quand ils ne sont pas repérés par l'apport aux bords de la cellule : c'est ainsi que les signes que Braille emploie pour o, b et c sont flottants. Parmi les signes flottants, il faut distinguer les signes minces, tels que k et Z, qui sont formés de points d'une même colonne, et les signes courts, tels que c et g, qui ne sont déplaçables que de haut en bas dans la cellule.