XXV. — MOYENS D'ACCÉLÉRER LA LECTURE DES AVEUGLES
de placer de sous te, an sous a, etc. Ces dérivations logiques ont le petit avantage de faciliter l'étude du système et le grand mérite d'être extrêmement profitables à la lisibilité. Comme le fait justement remarquer M. Dechaux, il est très avantageux que des signes peu différents représentent des sons analogues; c'est ce que M. de la Sizeranne a eu le grand mérite de faire pour l'abrégé orthographique, où an et ar rappellent à, où in procède d'i, etc. Au contraire, dans l'alphabet de Braille, il n'y a aucune parenté réelle entre les sons exprimés par la ligne type et ceux qui en dérivent. La manière de procéder de Braille, en réduisant la ligne type à dix signes au lieu de quinze et un blanc, et en introduisant une masse de lettres accentuées sans grande utilité pour le français et au détriment de l'application aux autres langues, a encombré son tableau en noir. Il est arrivé ainsi que la réduction du nombre des signes à cinquante et l'accumulation des lettres accentuées ont fermé la porte aux dérivations dont on verra plus loin la grande utilité.
On ne me fera jamais croire que, dans notre indigence de signes, il fallait en affecter un à la représentation del'ù, qui sert uniquement dans le mot où, lequel se prononce exactement comme ou, etc.
Abrégé orthographique. — La lenteur d'exécution de l'écriture orthographique de Braille fit surgir divers abrégés, tous illogiques, puisqu'ils entamaient l'orthographe. Pour être conséquents avec eux-mêmes, les aveugles devaient créer un abrégé orthographique, et cette création récente, puisqu'elle ne remonte qu'à 1882, fut, en grande partie, l'œuvre de M. Maurice de la Sizeranne et du Dr Armitage. Ces abrégés remplissent le but modeste qu'on s'était proposé, qui est d'écrire en économisant du temps et du papier, mais sans entamer l'orthographe. Notons ce dernier point. Voilà donc une écriture passablement rapide, qui traîne avec elle un bagage de lettres muettes.
Tout cet immense effort d'ingéniosité réussit, nous l'avons déjà dit, à abréger l'écriture d'un quart ou d'un tiers, mais sans aucun profit pour la rapidité de la lecture.
Ce système est jugé sévèrement par M. Ballu (1), qui dit
(1) Compte rendu du Congrès de Bruxelles de 1902, p. 152.
que « c'est une misère greffée sur une iniquité, notre bizarre orthographe », jugement dont l'amertume s'explique puisqu'il émane de l'auteur d'une sténographie.
Si l'abrégé orthographique paraît rentrer dans notre programme, en diminuant le nombre des caractères, il n'atteint cependant pas le but que nous nous sommes proposé puisque, de l'avis presque unanime des intéressés, la lecture de l'abrégé n'est pas plus rapide que celle du toutes lettres.
Sténographie du frère Isidore Clé. — Ce n'est pas réellement une sténographie, c'est un abrégé de l'abrégé. Pour ceux dont la préoccupation, tout autre que la mienne, était de rendre l'écriture plus rapide, la tentation était grande d'abréger méthodiquement l'abrégé orthographique. C'est ce qu'a fait le frère Isidore Clé, avec un succès dont il a été lui-même consterné.
En effet, il enseigna sa sténographie dans la classe qu'il dirige avec autant d'intelligence que de dévouement, à Woluwe-Saint-Lambert, près de Bruxelles (1), et les enfants s'y mirent et s'y perfectionnèrent avec un tel plaisir qu'il devint très difficile de les contraindre à écrire leurs devoirs en abrégé orthographique. C'est la désolation, car c'est la perte de l'orthographe et, pour en arriver là, ce n'était pas la peine de passer par tant de détours au lieu de s'en tenir à une phonographie plus ou moins abrégée.
Dans l'état actuel des choses, car il est partisan de la réforme orthographique la plus étendue à l'usage des voyants, le frère Isidore Clé propose de cacher sa sténographie aux élèves, mais d'en faire part aux adultes dont l'orthographe est bien immuablement solide. Son conseil me paraît excellent, et cette sténographie me semble infiniment précieuse pour un très petit nombre de jeunes gens qui, habitués à l'abrégé orthographique, entreprennent de fortes études.
Remarquons que ce serait une entreprise folle de vouloir apprendre d'emblée la sténographie Isidore Clé, sans avoir passé par l'orthographique et l'abrégé orthographique. Les renseignements font défaut sur la rapidité de lecture de cette sténographie.
(1) Compte rendu du Congrès de Bruxelles de 1902, p. 156.