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CHAPITRE III

ÉVOLUTION DE LA TYPOGRAPHIE

Nous avons mis l'exécution facile et rapide au premier rang des conditions que doit remplir une écriture cursive (1). Pour les caractères typographiques, nous devrons nous placer à un point de vue tout à fait opposé. La gravure d'un poinçon est une opération longue et minutieuse; une fois terminé, le poinçon d'acier qui porte la figure de la lettre sert à frapper, pendant des années, les matrices de cuivre creuses, dont chacune est employée par le fondeur pour couler des millions de caractères. A son tour, chaque caractère mobile subit des centaines de tirages avant d'être usé, et chaque tirage fournit de nombreux exemplaires. C'est donc par milliards qu'il faut compter les reproductions du caractère unique livré par le graveur. Dans ces conditions, on conçoit que nous trouvions utile d'apporter un soin méticuleux à la discussion des moindres détails de forme des caractères d'impression.

Nous rechercherons la forme générale qu'il convient de donner à chaque lettre; puis nous examinerons successivement la question des déliés, celle des empâtements, et nous terminerons par l'étude des dimensions qu'il convient d'adopter pour les lettres, pour les lignes et pour les interlignes.

Pour jalonner le temps de siècle en siècle, rappelons quelques dates :

1440. Invention de l'imprimerie ; 1540. Caractères de Garamond ; 1640. Fondation de l'imprimerie royale; 1740. Caractères de Luce ;

1840. (environ). Réapparition des caractères elzéviriens.

(1) Voy. Revue scientifique du 21 mai 1881, n°21, p. 647 : Le mécanisme de lécritiire, et plus loin, dans le présent volume, page 145.

javal. 2

On est actuellement d'accord pour attribuer à Gutenberg l'invention des caractères mobiles, et pour faire remonter leur création à l'année 1440. Dès 1459, les lettres en métal avaient remplacé les lettres en bois dans l'atelier de Fust et Gutenberg et, peu après, Schœffer ou Schoyffer (1), de Mayence, inventait le poinçon ; dès cet instant, rien ne s'opposait à l'abandon des formes gothiques, mais, soit sous l'influence du milieu, soit parce que les lettres gothiques, composées de parties droites, étaient plus faciles à graver, nous voyons l'usage de ces lettres se perpétuer dans le nord de l'Europe.

(1) Je dois au correcteur des épreuves de cet ouvrage, M. Picard, chef de service à l'Institut de Bibliographie de Paris, les additions suivantes à l'évolution de la typographie.

M. Desormes, directeur technique de l'Ecole Gutenberg, dans son avant-propos sur l'origine de l'Imprimerie, de ses Notions de typographie, signale que l'attribution à Pierre Schœffer du jjoinçon d'acier servant à la frappe des matrices, ne repose sur aucun fondement précis.

« Notre opinion à nous, dit-il dans l'ouvrage précité, que nous basons « sur un examen attentif des ouvrages imprimés à la Sorbonne par Géring, « de 1470 à 1472, est que le poinçon n'a dû faire son apparition que « plusieurs années après l'impression de la Bible en 42 lignes, terminée « vers 1455 et que l'on croit avoir été composée avec des caractères fondus « dans des matrices frappées ».

Or, l'examen auquel nous nous sommes livré, nous a permis de faire d'importantes remarques, desquelles nous avons inféré que la première idée qui dut venir à l'esprit des proto-typographes, après l'abandon des planches xylographiques gravées en relief, fut de renverser l'ancien procédé en gravant les lettres en creux, dans du bois ou du métal, afin de pouvoir en prendre une empreinte en plomb.

Il est peu probable, en effet, que Géring ait ignoré, environ vingt ans après la création du poinçon, l'existence de celui-ci, car nous avons la certitude que les caractères ayant servi aux différents ouvrages imprimés par lui à la Sorbonne, n'ont été obtenus qu'à l'aide d'un système qui n'est qu'un essai de stéréotypage.

Supposons qu'ils se soient servis du poinçon d'acier, il est évident que tout en ayant eu plusieurs matrices de la même lettre pour accélérer la fonte, toutes les lettres "eussent été semblables puisqu'elles auraient été frappées par un type unique. Il n'en est rien, et dans les éditions qui nous occupent, nous remarquons une foule de divergences qui ne peuvent provenir que d'une gravure multiple, ayant fourni pour la même lettre des matrices différentes.

Les caractères employés par les typographes de la Sorbonne étaient semi-gothiques et fondus grossièrement si on les compare à ceux que nous possédons aujourd'hui. L'approche en était défectueuse et très irrégulière; certaines lettres, entre autres, les d, les p, les c, les a majuscules ne semblent pas toujours appartenir au corps qui leur est propre; mais il ne faut pas se montrer trop sévère si l'on considère que l'on ignore encore de quelle matière se composaient les matrices servant à la fonte des lettres.

— ÉVOLUTION DE LA TYPOGRAPHIE

En ce qui concerne la question, si controversée, de l'origine des caractères typographiques, employés depuis un peu plus de quatre cents ans sous le nom de caractères romains, il suffit de l'examen le plus superficiel d'une bonne collection de manuscrits pour s'assurer que les imprimeurs, qui adoptèrent le type romain, se bornèrent à miiter non seulement les minuscules, mais aussi les capitales des manuscrits italiens ; dès le commencement du xve siècle, certains manuscrits présentent ces types, qui serviront de modèles aux imprimeurs de Subiaco, de Venise et de Paris.

Ainsi tombe la légende, si souvent reproduite, d'après laquelle Jenson n'aurait emprunté que les minuscules aux manuscrits de l'époque, et aurait gravé ses capitales d'après les monuments anciens. Dès 1465, Sweynheym et Pannartz, qui travaillaient à Subiaco, près de Rome, faisaient usage de ces caractères, qui ont reçu le nom de romains, et, peu de temps après, Jean de Spire les employait à Venise.

Reportons-nous à l'année 1470. Schœffer, à Mayence, continue à faire usage des types gothiques, gros, empâtés et alourdis encore par de nombreuses lettres liées ; à Venise, Valdorfer, dans le premier volume sorti de ses presses (Gicero, De Oratore) emploie des types supérieurs à ceux de Subiaco ; en même temps, l'imprimerie de la Sorbonne, à Paris (1), débute par la publication des lettres de Gasparinus, dont les caractères ressemblent beaucoup à ceux de Valdorfer, et qu'on peut voir, déformés par l'usage, dans l'exemplaire de la Rhétorique de Guillaume Fichet, conservé à la Bibliothèque Mazarine.

Cependant, dès 1458, Charles VII avait envoyé à Mayence Nicolas Jenson, graveur de la monnaie de France, pour

(1) C'est aux imprimeurs de la Sorbonne que l'on doit l'introduction, à Paris, des lettres doubles ee et œ, que beaucoup d'imprimeries ne possédaient pas et remplaçaient par un e simple, se conformant en cela à l'usage, établi parles copistes. Dans la fonte de Ulrich Guering, dont le buste orne le grand escalier de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et à qui fut confiée la direction de l'atelier de Paris, en 1470, Yi et le j sont employés indistinctement, etl'w minuscule remplaça bientôt le v qui n'existait dans cette fonte que comme lettre majuscule. Le /et le U majuscules furent introduits en 1619 par Lazare Zetner. C'est Louis Elzevier, qui, établi à Leyde en 1580, a introduit en typographie la distinction entre les ifj, et u, minuscules. — Ce qu'on vient de lire est important à cause de la typographie de la langue Espéranto (Voir chapitre XXVI.).

étudier les procédés de Schœffer. On ne sait pour quel motif (1) Jenson allait s'établir, en 1469, à Venise, où il gravait des caractères qui me semblent supérieurs à ceux qui avaient paru précédemment. Les Commentaires de César (1471) nous offrent des types d'une régularité parfaite, les capitales sont moins lourdes que chez ses prédécesseurs, la forme des lettres est d'une élégante simplicité; c'est aux caractères de Jenson que nous demanderons des modèles de goût, quand nous proposerons d'apporter des changements à la forme des caractères actuellement employés en typographie.

Quelques années plus tard, François de Bologne créait Y italique (2); on voit donc que la Renaissance italienne a fait sentir son heureuse influence lors de la création des deux types, le romain et Yitalique, qui, suivant toute apparence, seront employés en typographie jusqu'à la fin des siècles.

Les caractères de Garamond, créés à Paris en 1540, précisément un siècle après l'invention de l'imprimerie, se distinguent par la grâce de leur forme et la perfection de l'exécution. Garamond devint bientôt le fournisseur de toutes les imprimeries où l'on se servait de caractères romains. Ces types apportés à Anvers par Plantin (né près de Tours en 1514), furent adoptés par les Elzevier, dont le premier eut deux imprimeries, l'une à Leyde, et l'autre à Amsterdam (1592-1617). Les éditions justement célèbres des Elzevier étaient imprimées en caractères de Garamond sur papier d'Angoulême ; les types de Garamond (3) n'en sont pas moins désignés partout sous le nom d'elzéviriens et le papier de Hollande doit peut-être sa célébrité à la belle conservation du papier d'Angoulême dont les Elzevier faisaient usage.

Voici les caractères de Garamond, fondus à YImprimerie Nationale, d'après les matrices du temps, et qui nous ont

(1) D'après M. Auguste Bernard, Jenson n'aurait été se fixer à Venise qu'en raison du mauvais accueil qui lui aurait été fait, à son retour d'Allemagne, par le fils et successeur de Charles VII.

(2) Cette création était jusqu'à ces temps derniers attribuée au premier des Aide, mais M. Th. Baudoire, l'érudit fondeur en caractères, a prouvé par des documents incontestables que la paternité de ce type appartient à François de Bologne.

(3) Et de Jean de Senlecque, son élève.

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