‹ Physiologie de la lecture et de l'écritureChapitre 12 sur 147 · II. — ÉVOLUTION DE l' ÉCRITURE · texte numérisé non relu

II. — ÉVOLUTION DE l' ÉCRITURE

de queues, pour pouvoir rapprocher les lignes davantage, abréviations de toute espèce pour ménager la précieuse peau, rien n'est négligé pour mettre l'espace à profit.

L'invention du papier de chiffon ne remonte pas au delà du xme siècle ; aussi, à de rares exceptions près, ne voyonsnous surgir que plus tard l'habitude de séparer largement les mots ; pour la même raison, les longues queues sont relativement récentes ; personne n'était assez riche pour se permettre d'imiter le luxe des longues lettres qui caractérisaient l'écriture de la chancellerie pontificale. Il n'existe guère d'objet dont le prix ait plus baissé que celui du papier. Il en résulte que l'écriture actuelle ne tient plus aucun compte de la place employée. Mais, tandis qu'au xixe siècle le gaspillage de papier est sans inconvénient pour l'écrivain, il en est tout autrement pour l'éditeur : ce gaspillage se multiplie par le chiffre du tirage, et cette circonstance suffit à expliquer pourquoi, depuis l'invention de l'imprimerie, pendant que l'écriture prenait constamment du large, les caractères d'impression diminuaient graduellement, de telle sorte que l'identité entre les caractères manuscrits et imprimés n'a subsisté que pendant quelques années après la découverte de Gutenberg.

La plume a notablement influé sur l'aspect de l'écriture. — Nous voyons la plume d'oie faire son apparition vers le milieu du vne siècle; dans les premiers temps, c'est à peine si cette innovation modifie l'aspect de l'écriture. En effet, à l'imitation du calamus, la plume était taillée comme celles qui nous servent encore pour écrire la gothique; son élasticité servait, tantôt pour accentuer plus fort le sommet des jambages, comme on peut le remarquer dans certaines écritures anglaises du vne siècle, tantôt pour renfler le milieu des pleins et donner aux lettres un aspect analogue à celui des capitales romaines ; mais, en somme, l'aspect général restait celui des manuscrits écrits avec le roseau des anciens.

La largeur du bec du calamus et de la plume a exercé une action déterminante sur la répartition des pleins et des déliés dans Yonciale, et, par un effet de retour, dans la capitale romaine. En effet, pour aller plus vite, le librarius de l'antiquité ou le moine du moyen âge tâchait de tracer les caractères d'un trait continu. De plus, pour éviter la pente

disgracieuse de la cursive, il fallait mettre le coude fortement en dehors ; dans cette situation, si vous tracez un M, vous remarquerez que les déliés sont faits en remontant et les pleins en descendant ; si vous tracez un O, vous n'éviterez pas de faire le premier plein plus bas et le second plus haut qu'il ne conviendrait pour la symétrie. Rien ne serait plus facile que de multiplier ces exemples, et, en prenant une à une les lettres de l'alphabet, de démontrer l'influence que l'onciale a exercée sur la répartition des pleins et déliés dans les capitales. Avec le coude éloigné du corps, pour pouvoir aisément tracer des traits verticaux par un mouvement du poignet, l'écrivain qui emploie la plume à large bec est amené forcément à faire des déliés pour les traits qui montent obliquement de gauche à droite, et des pleins pour Ceux qui descendent obliquement de gauche à droite ; la répartition des pleins et déliés dans les lettres telles que A, V, X en résulte nécessairement. Pour les traits verticaux et horizontaux, l'écrivain reste maître de prendre parti en faisant légèrement tourner la plume dans ses doigts. Le plus habituellement il s'arrangeait pour faire les pleins verticaux et les déliés horizontaux, mais, dans ce choix, c'était l'imitation de la capitale qui influait. Certaines époques du moyen âge nous fournissent de fort belle onciale où les verticales sont toutes formées de déliés, et dont l'aspect est cependant assez agréable.

C'est la forme carrée du bec de plume qui a donné naissance à l'écriture gothique ; pour s'en convaincre, il suffit d'essayer de reproduire des lettres gothiques en se servant d'un pinceau, d'un crayon ou d'une plume ordinaire : malgré tous les efforts de l'écrivain, le résultat sera très inférieur à celui qu'on obtiendra au moyen d'une plume à large bec.

L'usage de la plume à bec large, mais taillé obliquement, réalisa un progrès qui se traduisit par l'apparition de la coulée et de la bâtarde.

Dans la ronde, les pleins sont exactement verticaux ; d'après les calligraphes, en prenant pour unité la largeur du bec de la plume, la lettre u doit être inscrite dans un carré dont le coté mesure cinq becs, de telle sorte que le blanc compris entre les deux jambages mesure trois becs. La différence entre les lettres u et n est presque insignifiante : les

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jambages carrés du haut sont un peu plus arrondis dans le bas pour Vu que pour l'n.

La coulée ne diffère de la ronde que par l'inclinaison ou pente qui, dans les plus beaux modèles, est telle que le plein forme la diagonale d'un rectangle dont la largeur est de trois becs et la hauteur de quatre becs ; d'où il résulte que la longueur du jambage est ^3* +4* = v'25=5. On voit donc que les jambages d'une coulée, écrite entre des parallèles distantes de 4 millimètres, sont égaux à ceux d'une ronde tracée entre des parallèles écartées de 5 millimètres.

La bâtarde diffère principalement de la coulée par la distribution des arrondis qui, au lieu d'être tous au pied des jambages, sont répartis comme dans la minuscule italique ou dans l'anglaise moderne.

Enfin, la taille pointue de la plume d'oie donna naissance à l'anglaise, si universellement employée de nos jours ; elle se distingue par la longueur considérable des lettres bouclées, et par l'absence totale de ce que j'appellerai les pleins ascendants, que nos fines plumes de fer ne permettent pas de tracer: la généralisation de l'écriture anglaise est une conséquence de l'invasion des plumes de fer.

Enfin, la hâte, qui est une des caractéristiques du xixc siècle, a eu pour effet de ramener la forme des lettres à la plus grande simplicité en faisant disparaître les fioritures; les personnes qui écrivent vite et bien ne perdent pas leur temps à former des pleins et des déliés irréprochables, au moyen de variations de pression de la plume, et elles écrivent penché pour la raison qui sera donnée dans le chapitre XIII (mécanisme de récriture).

L'emploi r/cs lunettes convexes inventées en 1299, mais dont l'usage ne s'est répandu que très lentement, et qui, on le verra plus loin, a exercé une influence capitale sur la diminution progressive de la grandeur des caractères typographiques, a sans doute contribué à l'apparition des fines écritures, dites pattes de mouches, si en vogue pendant une grande partie du xix° siècle.

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