‹ Physiologie de la lecture et de l'écritureChapitre 3 sur 147 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Depuis plus de trente siècles, les caractères employés par l'homme pour noter sa pensée ont évolué presque sans méthode, au gré des circonstances. Il en résulte que nos écritures modernes, depuis celle du jeune écolier jusqu'à la typographie la plus élégante, constituent une offense au bon sens et ne sont tolérées que grâce à la routine séculaire qui les transmet de génération en génération.

Sous le rapport de l'hygiène oculaire, notre typographie et surtout notre écriture à la main présentent de sérieux inconvénients. La nécessité de lire, avec une assiduité toujours plus grande et depuis un âge de plus en plus tendre, des caractères dont la dimension n'a pas cessé de diminuer, a eu pour résultat de provoquer l'apparition de plus en plus fréquente de la myopie parmi les écoliers.

Avant de proposer des réformes qui aient quelques chances d'être adoptées, il convient d'avoir des notions de ce qui a été fait jusqu'ici C'est pourquoi, dans une première partie, on trouvera l'exposé de l'évolution séculaire de l'écriture traditionnelle et de la typographie; on y trouvera aussi des indications relatives à trois écritures artifi-

(1) Cette introduction est composée en dix interligné de deux points. Le corps de l'ouvrage est en neuf interligné d'un point, et les citations intercalées sont en huit plein. Ces divers caractères de la Maison Deberny sont tous les trois de lisibilité identique. Ils ont été gravés conformément aux indications formulées dans le chapitre XVII (p. 226).

cielles plus récentes: écriture sténographique, écriture musicale, écriture en relief.

Les chapitres qui constituent la deuxième partie, présentent un ensemble d'aspect assez disparate parce qu'il fallait chercher, de divers côtés, des bases théoriques sur lesquelles il fût possible de fonder des règles utiles, soit pour améliorer l'hygiène, soit pour faciliter la tâche du lecteur et de l'écrivain.

Il a fallu analyser le fonctionnement de la main qui écrit et de l'œil qui lit; de plus, les livres et les méthodes de lecture et d'écriture ne devant pas être faits exclusivement pour des yeux irréprochables, il faut, pour les discuter, connaître les principaux défauts optiques de l'œil, et pénétrer, par suite, dans le domaine de la physique.

Ces sujets sont traités plus complètement dans celles de mes publications antérieures dont la liste figure cidessus.

Dans le présent travail, j'ai limité mes excursions hors du domaine scientifique, défini par son titre, au strict minimum nécessaire, pour légitimer les conclusions auxquelles j'aboutis dans la troisième partie.

J'appelle l'attention du lecteur sur le chapitre XIV. Il renferme des détails et des chiffres comparatifs qui me paraissent jeter quelque jour sur les conditions intellectuelles et matérielles favorables à la rapidité de la lecture, et de l'écriture.

Faciliter et accélérer la lecture et l'écriture, c'est améliorer les communications entre les hommes; et, le nombre immense de ceux qui profitent d'un progrès dans cet ordre d'idées, justifie les plus grands efforts. J'estime que celui qui parviendrait à débarrasser l'humanité des confusions, qui, dans les écritures rapides, s'établissent entre les u et les h, n'aurait pas à regretter sa peine, même si sa vie

entière avait été consacrée à la conquête de ce progrès, si minime en apparence.

Qu'est-ce donc que la durée d'une vie, en comparaison des siècles que représente une minute par jour épargnée à cent millions d'êtres humains?

Dans toute la mesure du. possible, j'ai fait des applications du principe d'utilité ou de moindre effort.

Dans certains cas, il peut être opportun de réclamer des réformes radicales, comme je l'ai fait avec succès pour la numérotation des verres d'optique. Le radicalisme est à recommander quand les choses à remplacer sont extrêmement mauvaises. Le changement complet des habitudes est alors accepté avec moins de répugnance.

La plupart du temps, il faut se borner à poursuivre des réformes transactionnelles, ainsi que je le propose dans mes déductions pratiques, pour la mesure de l'acuité visuelle, pour l'écriture des enfants, pour la forme des caractères typographiques, etc.

Afin d'illustrer ici ces idées par un exemple facile à suivre, examinons la première lettre de l'alphabet, en indiquant ce qu'il convient de tenter pour en améliorer le graphisme.

Il est utile de diminuer l'effort qu'elle nécessite à la lecture et à l'écriture. Petite sera l'utilité pour chacun, grand l'effort d'innovation, mais innombrables les bénéficiaires de la réforme, si elle réussit. Il ne faut donc pas hésiter à l'entreprendre, si, après avoir supputé et pesé au préalable ses chances de succès, on est amené à espérer un résultat favorable.

Or, pour obtenir la suppression du trait horizontal qui complique inutilement notre A majuscule, il faudrait commencer par exposer comment l'hiéroglyphe égyptien qui représentait, de face, une tête de bœuf avec ses cornes, a

donné naissance à la lettre aleph de l'alphabet sémitique, d'où est issu l'alpha des grecs, pendant que l'élégant lameth phénicien se transformait en lambda (A), dont l'analogie avec l'A nécessitait dans ce dernier la conservation du petit trait horizontal, moins dangereux mais aussi inutile que l'appendice de notre gros intestin, si durement qualifié de vestige nuisible par les médecins modernes. Après cette démonstration, les archéologues consentiraient peutêtre à simplifier notre A, mais le public ne les suivrait pas. Jusqu'à la fin des temps, sans savoir pourquoi, on conservera la barre de l'A, et ce serait folie de faire effort pour en obtenir la suppression.

Si, au contraire, pièces en main, nous démontrons que la tête de notre a minuscule typographique a été augmentée graduellement, par les graveurs en caractères, et que cette lettre serait plus lisible en diminuant cette partie, on peut espérer que, tout au moins pour les petits caractères, les graveurs se rendront à nos arguments, et s'inspireront du modèle (fig. 69 à 74) (p. 229 à 233) dessiné par M. Dreyfuss.

Ma cécité a rendu plus difficile la tâche de ce précieux collaborateur qui a dû faire des prodiges pour exécuter, d'après de simples indications verbales, les nombreux dessins dont il a enrichi ce volume.

Peut-être mon infirmité n'a-t-elle pas été sans compensation, car elle m'a conduit à rédiger avec plus de compétence les parties relatives à l'écriture des aveugles.

J'ai résumé, dans un petit chapitre final, les indications nécessaires à ceux de mes lecteurs qui, voués par profession Ou par goût à l'éducation de l'enfance et de la jeunesse, voudraient utiliser, dans leur pratique journalière, les résultats de mes études.

Ce livre s'adresse encore aux personnes qui désireraient recueillir des préceptes pour la conservation de leurs yeux, aux éditeurs qui auraient à cœur de ne mettre en circulation que des livres irréprochables au point de vue de l'hygiène oculaire, aux architectes chargés de construire des écoles, aux experts en écriture, et, en général, à tous ceux qui s'intéressent aux questions de graphisme.

Page 1