IX. — INFLUENCE DE L'ÉCLAIRAGE SUR L ACUITÉ VISUELLE
En faisant cette expérience, il me semblait avoir la perception, non pas des points eux mêmes, mais des changements de direction subis par les lignes qu'ils jalonnent. Or, il est évident qu'un changement de direction ne peut se produire que par la sensation de trois points, au minimum : il faut donc que trois éléments rétiniens au moins soient affectés pour que nous percevions la forme d'un fragment de lettre.
De ce principe découlent des conséquences importantes, qui seront exposées dans le prochain chapitre ; nous n'avons ici qu'à en tirer des conclusions relativement à l'influence de l'éclairage sur l'acuité visuelle.
De ce que nous venons de dire, il résulte que, tandis que la visibilité d une lettre croît indéfiniment avec l'éclairage, sa lisibilité atteint nécessairement, avec un certain éclairage suffisant, une limite qu'elle ne peut plus dépasser, car elle résulte de la composition mosaïque de la rétine. Il nous importe de rechercher cette limite. — En gros, nous dirons que, tandis que la visibilité dépend essentiellement de l'éclairage, de telle sorte qu'en faisant diminuer graduellement l'éclairage nous faisons disparaître, de droite à gauche et par colonnes verticales successives, les lettres qui constituent la figure 34, la lisibilité dépend, au contraire, essentiellement de la grandeur des caractères, de telle sorte qu'en s'éloignant peu à peu de cette figure, suffisamment éclairée, les lettres disparaissent à peu près par lignes horizontales, de bas en haut. Mais, si nous examinons les choses d'un peu plus près, nous voyons bientôt que, sur une même ligne horizontale, avec un très fort éclairage, ce sont les lettres situées le plus à droite quisont les plus lisibles, et l'explication en estfacile. Avec un éclairage suffisant, la visibilité des traits constitutifs des lettres ne diminue pas quand ils sont plus minces : quelque mince que soit un trait blanc sur fond noir absolu, il suffit de l'éclairer assez fortement pour que sa visibilité atteigne tel degré qu'on voudra. Cela étant compris, il est évident que, lorsque nous regardons la figure en question, très fortement éclairée, d'une distance telle que les lettres d'une même ligne horizontale soient précisément à la limite de la lisibilité, ce sont celles formées des traits les plus minces
muni du nombre de points nécessaires pour définir plus ou moins exacte" ment la forme des lettres. Ce problème est traité à propos de l'écriture des aveugles. (Voir chap. VI, XI et XXV).
qui, étant le moins empâtées, présentent, avec le plus de pureté, ce que j'appellerai la forme schématique des caractères d'impression ; j'en conclus qu'il faut recourir à des lettres maigres très fortement éclairées, quand on veut exécuter des caractères typographiques de la plus petite dimension perceptible pour une vue excellente (Voir p. 232 et 233).
Arrivé à ce point, nous pouvons enfin nous demander quelle doit être l'influence de l'éclairage sur la lisibilité des caractères imprimés en blanc sur noir absolu, et nous voyons que la diminution d'éclairage ne peut avoir qu'une influence indirecte sur la grandeur que doivent posséder les lettres pour être distinguées. Supposons, en effet, que certains caractères blancs très maigres soient lus très facilement avec un éclairage donné; si nous diminuons l'éclairage jusqu'à ce que la lecture devienne impossible, il nous suffira évidemment d'augmenter l'épaisseur des traits jusqu'à ce qu'ils redeviennent visibles, et cela sans augmenter en quoi que ce soit les dimensions des lettres. Mais cet artifice rencontre bientôt une limite dans l'empâtement qui en résulterait ; il arrive donc qu'avec un éclairage trop faible,- il nous faudra de toute nécessité recourir à des lettres plus grandes, pour disposer d'un espace suffisant, où nous puissions loger sans confusion des jambages assez gros pour être perçus.
J'ai exposé ailleurs (Ann. d'ocuL, t. LXXIX, mai à août 1898) un programme de recherches relatives à la distinction entre l'abaissement de l'acuité visuelle qui résulterait de la diminution de la sensibilité des éléments rétiniens, et l'abaissement que produirait la diminution du nombre de ces éléments. D'après ces recherches combinées avec les observations qu'on verra dans le chapitre suivant on comprend pourquoi, en présence d'impressions typographiques différentes dont la lisibilité est la même pour certaines personnes, il doit arriver que pour d'autres observateurs, la lisibilité des deux textes à comparer est différente.
On remarquera que, dans tout ce chapitre, pour la facilité du raisonnement, nous avons supposé qu'il s'agissait de points , de lignes et de lettres se détachant en blanc sur fond noir ; l'expérience et le raisonnement montrent que les résultats seraient les mêmes en opérant avec des objets dessinés en noir sur fond blanc ; mais le raisonnement qui autorise cette assimilation ne me paraît exact qu'en tant que les dimensions