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LES PLEINS ET LES DÉLIÉS EN TYPOGRAPHIE

L'étude de l'épaisseur qu'il convient de donner aux traits constitutifs des caractères, se fonde sur ce qu'on a vu dans le chapitre précédent. Elle y est implicitement contenue.

Il est évident, en effet, qu'il suffit de former les lettres au moyen de traits qui soient parfaitement distincts, et qu'une épaisseur plus grande de ces traits, sans rien ajouter à la lisibilité fait perdre de la place inutilement. Mais nous avons vu que l'œil peut distinguer des traits extrêmement fins quand l'éclairage est suffisant : rien ne nous empêcherait donc d'employer des caractères maigres ou filiformes si nous devions jouir toujours d'un éclairage excellent, et nous n'aurions aucune raison de faire varier l'épaisseur du trait qui constituerait ces caractères. Mais pour qu'on puisse lire par les temps sombres et à la lumière(artificielle, il faut nous éloigner de la limite extrême dont nous venons de parler, et donner aux traits une épaisseur assez forte pour qu'ils ne cessent pas d'être vus à la lueur d'une bougie ou d'une mauvaise lampe. On a vu, dans la partie historique, comment cette condition a été à peu près remplie dès le début par les imprimeurs, sans doute à cause de la difficulté que présentait l'exécution de poinçons très fins, et aussi par économie, car des caractères trop maigres sont évidemment très fragiles. Ces types anciens, improprement nommés elzéviriens, plaisent beaucoup à certaines personnes, soit à cause de leur cachet archaïque, soit parce qu'étant formés d'un trait à peu près uniforme, ils sont également visibles dans toutes leurs parties. En ce qui me concerne, si j'avais à imprimer un livre de luxe en gros caractères de onze ou douze points, j'aimerais assez l'emploi d'un type de ce genre. Quand il s'agit de gros caractères, la visibilité n'est pas en jeu, et l'on peut

sacrifier davantage à la grâce des formes et même à l'uniformité de l'aspect.

Mais à mesure que nous descendons dans l'échelle des grandeurs, d'autres considérations s'imposent d'une manière d'autant plus impérieuse qu'il s'agit de caractères plus petits.

L'expérience et la théorie sont d'accord pour nous conseiller d'employer des traits relativement de plus en plus épais à mesure que nous passons à des types plus fins, et nous donnons ainsi l'explication de la recommandation que les photograveurs ne manquent jamais de faire*aux artistes, à savoir de forcer l'épaisseur des traits dans les dessins qui sont destinés à être réduits par la photographie, conseil dont la nécessité ne repose pas exclusivement, comme on le croit généralement, sur la connaissance des imperfections des procédés de réduction.

Mais cette augmentation d'épaisseur des traits constitutifs des lettres rencontre certaines limites dans le goût, qui se trouve fortement choqué lorsqu'on fait usage de lettres antiques un peu grasses, comme celles qui sont parfois employées en Allemagne, car il en résulte des masses noires fort déplaisantes, dans les parties où les traits se rencontrent à angles aigus, dans le haut des m, par exemple. Je me figure que c'est pour avoir le bénéfice de jambages épais, visibles malgré un éclairage insuffisant, tout en évitant l'inconvénient de la lourdeur des points de jonction des traits, que furent créés les célèbres caractères de Didot, qui ont fait le tour du monde pendant la première moitié du xixe siècle. La solution est en effet assez ingénieuse : par un bel éclairage, le caractère Didot est visible dans toutes ses parties; il réalise donc, pour la confection des livres, les avantages qui ont fait adopter les capitales ivoismamdes pour les plaques indicatrices des rues de Paris, de telle sorte que les lettres, qui sont réellement vues quand elles sont en pleine lumière, peuvent être devinées quand l'éclairage devient insuffisant (1).

C'est en se fondant sur ces raisonnements que nous avons

(1) Voir plus loin, chapitre XVII (typographie compacte) l'application de ces principes faite par M. Dreyfuss à l'exécution de caractères lisibles de très petites dimensions.

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