CHAPITRE XVI
LES LIVRES ET LA MYOPIE
Nous nous proposons dans ce chapitre d'étudier l'influence que la mauvaise confection typographique des livres exerce sur le développement de la myopie.
Nous commencerons par donner quelques notions très sommaires sur certains points de l'anatomie et de la physiologie de l'œil, et plus particulièrement de l'œil myope (1).
Nous rechercherons ensuite les causes qui font de la lecture une occupation particulièrement fatigante.
En nous fondant sur les données que nous aurons ainsi réunies, nous indiquerons les modifications qu'il nous paraît urgent d'apporter à la confection des livres classiques.
Enfin nous terminerons par quelques considérations sur la myopie progressive.
Anatomie et Physiologie. — Nous avons dit plus haut (p. 65), que l'œil myope est celui dont la longueur est trop grande. Dans un organe affecté de ce défaut, l'image renversée des objets extérieurs éloignés, au lieu de se peindre sur la rétine, est située plus en avant ; il en résulte que la membrane sensible reçoit une image d'autant moins nette que la myopie est plus considérable.
De nombreuses observations nécroscopiques concordent pour démontrer que la myopie n'existe presque jamais chez les enfants nouveau-nés. L'examen fonctionnel démontre aussi que la myopie ne se présente guère chez les jeunes
(1) Il a été traité des origines de la myopie avec quelques détails dans le chapitre VII ci-dessus, p. 65 ; on rencontrera ici quelques redites à l'usage des personnes qui, rebutées par sa longueur et son caractère abstrait, auraient laissé de côté ce chapitre VII.
enfants. Nous n'avons pas de statistiques précises à cet égard, mais je ne me souviens pas d'avoir jamais été consulté pourdes myopes âgés de moins de sept ans, et cependant les enfants de cinq ou six ans sont bien assez développés pour que leur myopie, si elle existait, se traduise par des faits palpables et assez accentués pour attirer l'attention d'une mère tant soit peu anxieuse. D'autre part, je ne manque jamais d'interroger patiemment les jeunes myopes qui me sont amenés, et quand ces enfants ont des souvenirs un peu lointains, l'interrogatoire permet souvent de remonter à l'époque où ils voyaient parfaitement bien au loin.
Ces résultats d'expérience concordent tout à fait avec ceux des nécropsies et avec les renseignements fournis par l'examen ophtalmoscopique des myopes. — On sait, en effet, que l'élongation de l'œil myope s'accompagne généralement de la production d'un staphylôme postérieur, c'està-dire d'une distension dont la partie postérieure est le siège.
L'examen posl mortem a démontré que le staphylôme de la partie postérieure de l'œil siège habituellement au voisinage du point d'entrée, ou papille, du nerf optique. La sclérotique a. cédé en se distendant, mais la choroïde, le plus souvent, s'est rompue de telle manière qu'elle cesse de tapisser la partie de la sclérotique qui avoisine le nerf optique. Cette altération s'aperçoit très aisément sur le vivant, lorsqu'on explore le fond de l'œil en faisant usage de l'ophtalmoscope : on aperçoit la sclérotique sous forme d'un croissant ou même d'un anneau blanc, plus ou moins large, le long de l'image ophtalmoscopique de la pupille. Il n'y a pas de forte myopie sans staphylôme, ët on ne voit guère de staphylôme dans des yeux exempts de myopie. Nous avons donc en notre pouvoir un moyen simple et rapide de reconnaître la myopie chez les enfants qui ne savent pas encore lire.
Autre moyen d'étude : certains ophtalmoscopes présentent une disposition qui permet à l'observateur de mesurer la myopie sans recourir à aucun interrogatoire. J'ai dû, en qualité de médecin-major auxiliaire, examiner ainsi, en 1870, un assez grand nombre de mobilisés qui, lors d'une première révision, avaient réussi à se faire exempter en simulant la myopie; ce procédé ou mieux encore la skiascopie permettent d'atteindre une grande précision. On voit donc que
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les moyens de constater la myopie chez les jeunes enfants ne nous font pas défaut et que nous avons le droit d'affirmer de visu que l'élongation du globe oculaire n'est presque jamais congénitale et ne se produit le plus souvent qu'à partir de l'âge où les enfants apprennent à lire.
Quel est le mécanisme de cette élongation? — Nous ne pouvons adopter, sur ce point, l'opinion la plus répandue, d'après laquelle l'œil s'allongerait par suite du tiraillement exercé sur lui par les muscles moteurs pendant l'acte de la convergence; aux auteurs de cette explication il nous suffira de répondre que les borgnes, qui n'ont pas besoin de converger pour regarder de près, n'échappent en aucune façon à la myopie. Voici, suivant nous, comment se produit cette affection. Il existe, derrière l'iris, autour du cristallin, un muscle circulaire, connu sous le nom de muscle ciliaire, auquel Brucke, lorsqu'il le découvrit, donna le nom de tenseur de la choroïde. Ce muscle contient des fibres qui, par l'intermédiaire de la zonule de Zinn, agissent sur le cristallin et dont la contraction a pour effet d'augmenter la convexité de cette lentille, et, par suite, la réfringence de l'appareil dioptrique oculaire. Il n'importe pas ici d'entrer dans le détail de ce mécanisme, par lequel se fait l'accommodation de l'œil aux distances ; mais il est nécessaire, au contraire, pour notre objet, de faire entrer en scène certaines fibres du muscle ciliaire qui, dirigés d'avant en arrière, vont se noyer dans la choroïde et de citer les belles expériences de Hensen et Voelkers, d'après lesquelles pendant l'accommodation, ces fibres se contractent de manière à exercer sur la choroïde la tension pressentie par Brucke quand il découvrit le muscle accommodateur. Il nous semble légitime d'admettre que, dans certains yeux, lors des efforts d'accommodation, le muscle ciliaire exerce sur la choroïde une traction assez énergique pour produire la distension et la rupture de cette membrane en son point le plus faible, c'est-à-dire au pourtour du nerf optique. Nous ne serons pas surpris de voir se produire ultérieurement une ectasie postérieure de la sclérotique : dans l'organisme on voit assez souvent le contenant s'adapter aux changements de forme du contenu, malgré des différences de résistance considérables. Il suffit de penser aux déformations des os auprès des anévrismes pour ne pas être surpris de voir la
sclérotique se modeler sur les membranes dont elle est l'enveloppe.
Si donc on nous parle de myopie héréditaire, nous répondrons qu'il peut seulement exister une prédisposition héréditaire à la myopie; on conçoit assez bien qu'un excès de force des fibres choroïdiennes du muscle ciliaire puisse prédisposer à la myopie, et c'est même ce qui paraît résulter des recherches d'Iwanoff sur la structure de ce muscle. Il se peut aussi que, dans certaines familles, ou dans certaines races, la résistance de la choroïde soit plus grande que dans d'autres. Mais les résultats statistiques sont là pour nous empêcher d'attribuer une importance exagérée à ces prédispositions natives : les relevés que j'ai faits d'après mes observations personnelles concordent avec des travaux analogues, faits en Allemagne, pour n'attribuer à la prédisposition héréditaire qu'une influence tout à fait restreinte dans la production de la myopie.
Il m'a paru nécessaire de faire ressortir la faible importance du rôle joué par l'hérédité dans la production de la myopie, car si l'hérédité exerçait une action prépondérante dans l'affaire, nous aurions peu de chance d'obtenir des résultats considérables en nous occupant de modifier l'influence du milieu et celle de l'objet.
C'est à cette dernière que nous devons nous attaquer maintenant, et nous pensons que c'est dans une modification de l'impression des livres classiques qu'il faut chercher un des principaux moyens préventifs contre le développement de la myopie chez les écoliers et même chez les adultes.
Causes qui rendent la lecture fatigante. — Ce n'est pas sans raison que la lecture passe pour l'une des occupations les plus fatigantes qu'on puisse imposer à la vue ; nous allons rechercher les causes spéciales de la fatigue éprouvée par tant de personnes, lorsqu'elles lisent pendant longtemps sans désemparer, et déduire de cette étude les conditions qu'il faut remplir pour pouvoir lire impunément pendant un temps presque indéfini.
Il faut remarquer tout d'abord que la rétine peut fonctionner sans interruption toute la journée, sans qu'il se produise le moindre symptôme de fatigue. En effet, à la chasse ou en voyage, nous pouvons regarder autour de nous pendant des
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journées entières sans que nos yeux éprouvent jamais le moindre sentiment de lassitude.
Il n'en est plus de même, quand nous appliquons notre vue à distinguer des objets très rapprochés : dessinateurs, écrivains, ouvriers de précision ou couturières, ceux qui passent de nombreuses heures tous les jours à leur table de travail, sont sujets à se fatiguer plus ou moins et à devenir myopes. L'application prolongée de la vue sur des objets voisins est donc une cause de fatigue si généralement reconnue, qu'elle n'est mise en doute par personne. Ce n'est pas une raison pour poser en axiome l'influence nocive de la vision des objets voisins ; à priori, rien ne permettait de prévoir ce fait, qu'il nous faut accepter tout d'abord comme purement expérimental.
Nous avons réfuté tout à l'heure l'opinion, généralement accréditée, qui attribue à la tension des muscles oculomoteurs droits internes une bonne part, sinon la totalité de la fatigue occasionnée par la vision prolongée d'objets voisins. Molière nous paraît avoir fait justice, par avance, de cette théorie, par la bouche de Toinette; si elle était exacte, les borgnes seraient bien mieux lotis que le commun des mortels. C'est par une tension permanente interne que nous avons expliqué la fatigue de l'homme de lettres, de l'artiste et de l'ouvrier de précision.
Mais cette fatigue, et la myopie qui en résulte si souvent, atteignent un degré d'intensité et de fréquence bien plus remarquable chez le lecteur que chez les ouvriers qui se livrent au travail le plus assidu ; pour le démontrer il n'est même pas besoin de recourir aux statistiques, dont les résultats confirment d'ailleurs nos assertions. Passez en revue les artisans, les couturières, les artistes les plus laborieux que vous connaissez, et si vous prenez la peine de mettre en parallèle le nombre des myopes que vous remarquez parmi eux et celui des myopes que vous comptez parmi les savants de votre connaissance, c'est parmi ces derniers que la proportion des myopes est la plus grande, et de beaucoup. Connaissez-vous beaucoup de bibliothécaires qui ne soient pas myopes ? Comptez-vous beaucoup de myopes parmi les couturières?
Autre exemple : entrez dans la salle de rédaction d'un journal, les myopes sont en majorité ; passez dans l'atelier
des compositeurs, la proportion est retournée; et cependant les compositeurs, tout comme les couturières, fournissent généralement un nombre effectif d'heures de travail bien plus grand que les littérateurs les plus laborieux.
Remarquons encore, parmi les littérateurs, la fréquence plus grande de la myopie chez ceux qui lisent beaucoup : le compilateur a bien plus de chances d'être myope que le poète, l'auteur dramatique ou le compositeur de musique.
Si nous voulons remonter aux causes, nous remarquerons tout d'abord que la myopie date souvent de l'enfance : nous consacrerons plus loin un paragraphe spécial à la myopie des écoliers. Mais nous ferons observer dès à présent que, de tous les apprentissages exigeant une vision exacte, celui de la lecture et de l'écriture est le seul qui soit pratiqué dès l'âge de six ou sept ans.
Nous noterons ensuite que la lecture exige une application absolument permanente de la vue. L'artiste, l'écrivain, l'artisan même, interrompent à tout instant leur travail pour réfléchir; tandis que le lecteur n'accorde pas un instant de repos à l'organe. La couturière n'a besoin de toute son attention qu'au moment où elle pique dans l'étoffe, le typographe ne regarde la lettre que, tout au plus, au moment où il la saisit, tandis que le lecteur voit défiler les mots sans trêve ni relâche pendant des heures. Cette application continue est accompagnée nécessairement d'une tension permanente du muscle ciliaire, tension dont nous avons signalé les inconvénients dans le paragraphe précédent.
En troisième lieu, les livres sont imprimés en noir sur fond blanc ; devant eux, l'œil est donc en présence du contraste le plus absolu qu'on puisse imaginer, et il n'est guère de profession où cette circonstance se présente à un aussi haut degré. — Nous proposons d'atténuer les inconvénients de ce contraste en faisant usage de papier jaune pour l'impression des livres. La nature du jaune à employer n'est pas chose indifférente. Nous préférerons du jaune résultant de l'absence des rayons bleus et violets, analogue à celui que donnent les pâtes de bois et qu'on corrige bien à tort par une addition de bleu d'outremer, ce qui donne du gris et non pas du blanc. — En effet, l'œil n'étant pas achromatique, la vision doit être plus nette quand on
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supprime l'une des extrémités du spectre fourni par la couleur du papier; ne pouvant amortir le rouge, sous peine d'avoir une teinte d'un vert foncé qui serait insupportable, surtout à la lumière du gaz, il faut recourir à un papier qui réfléchisse le bleu et le violet plus faiblement que les autres couleurs ; le papier jaune, de la teinte produite par la pâte de bois, remplit bien ces conditions (Voy. p. 178 et 179).
Pour l'encre d'impression nous ne voyons pas de raison pour choisir une couleur autre que le noir. Chose étrange : il n'est pas utile que ce noir soit parfait, car, d'après Grœnouw, si au lieu de tracer sur un fond blanc un dessin avec un noir intense cinquante-huit fois moins lumineux que ce fond, on les trace avec du gris seulement seize fois moins lumineux la visibilité est à peine diminuée.
Une quatrième particularité de la lecture réside dans la disposition des caractères en lignes horizontales que nous parcourons du regard. Si nous conservons, pendant la lecture, une immobilité parfaite du livre et de la tête, les lignes imprimées viennent se peindre successivement sur les mêmes parties de la rétine, tandis que les interlignes, plus claires, affectent constamment aussi des parties de la rétine toujours les mêmes ; il doit en résulter une fatigue analogue à celle qu'on éprouve quand on fait des expériences sur les images accidentelles (1) et très certainement les physiciens ne nous contrediront pas si nous affirmons que rien n'est plus funeste pour la vue que la contemplation prolongée de ces images. — Ceci nous amène à donner la préférence aux petits volumes, qu'on peut tenir à la main, ce qui suffit pour éviter la fixité absolue du livre et la fatigue résultant des images accidentelles.
Il est enfin une cinquième cause de fatigue, résultant des variations que subit l'accommodation des myopes pendant la
(1) On nomme images accidentelles des images subjectives qu'on aperçoit lorsqu'après avoir fixé pendant quelques secondes des objets extérieurs, on vient à fermer subitement les yeux. Ces images se développent avec une extrême facilité lorsqu'on regarde un objet très lumineux, tel que le soleil ou une lumière électrique. En s'y exerçant, on peut les voir après avoir regardé fixement un objet quelconque. Mais les images accidentelles ne peuvent avoir de contours nets que si, pendant la période où l'impression s'est faite, l'expérimentateur a su conserver une immobilité parfaite du regard.
DÉDUCTIONS PRATIQUES
lecture et que nous avons mentionné ailleurs (Voir ci-dessus, Chap. XII, page 137).
La Myopie des Ecoliers et la Réforme des Livres scolaires. — D'après tout ce qui précède, on doit s'attendre à voir la myopie surgir généralement à l'âge où les enfants commencent leurs études. On concevrait, en effet, difficilement que cette affection se produisît plus tard, sur des yeux qui sont restés indemnes pendant l'enfance, à l'époque de la vie où le muscle ciliaire est le plus énergique, où la lecture demande une plus forte dose d'attention que plus tard, et où les écoliers sont soumis à l'influence du mauvais éclairage des classes. — Voyons si les faits confirment cette présomption.
Au premier abord, les statistiques si nombreuses relatives à la myopie scolaire, amèneraient à penser, au contraire, que, dans tous les pays le nombre des myopes va en augmentant colossalement pendant toute la durée des études. Nous ferons remarquer que ce résultat, généralement admis, repose sur un de ces mirages si fréquents quand on examine superficiellement les statistiques. C'est la proportion et non pas le nombre des myopes qui va en augmentant. Les statisticiens ont oublié, dans la circonstance, qu'une fraction peut augmenter par suite de la diminution du dénominateur, et, c'est ce qui a lieu ici dans une mesure considérable. Chaque année, un certain nombre d'emmétropes, et surtout d'hypermétropes, quittent les bancs pour se livrer à l'agriculture, au commerce ou à l'industrie, tandis que la plupart des myopes continuent leurs études, soit parce qu'ils sont généralement studieux, soit parce que leurs parents les jugent impropres à la vie du dehors. En réalité, la myopie n'apparaît pas bien souvent avant l'âge de dix à douze ans, et c'est par un trompe-l'œil de la statistique qu'on a été conduit à dire qu'elle se produit avec une fréquence croissante pendant toute la durée des études. J'ai vu la myopie débuter chez des adultes, mais c'est un fait tout à fait exceptionnel : en règle générale il faut placer le début du mal aux environs du moment où les enfants commencent à lire couramment.
Nous pouvons même préciser davantage encore et dire que la myopie se produit chez les enfants auxquels on donne des livres imprimés en caractère fins avant qu'ils sachent