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XVI. — LES LIVRES ET LA MYOPIE

lire aisément. Pour m'assurer que les choses se passent réellement ainsi, j'ai examiné les yeux des 525 élèves de l'Ecole Monge à Paris où les conditions d'éclairage des classes et la disposition des bancs et des tables étaient d'une perfection vraiment exceptionnelle. Ces enfants appartenaient tous à des familles aisées, l'éclairage dont ils jouissaient chez eux le soir ne devait donc pas être incriminé (1); j'avais ainsi l'avantage d'éliminer les myopies résultant d'un mauvais éclairage ou d'un mobilier scolaire défectueux. Après avoir noté l'âge de chacun, j'ai partagé les enfants de chaque classe en deux catégories d'égal nombre, comprenant d'une part les plus jeunes, et de l'autre les plus âgés. Comme je l'avais présumé, il s'est trouvé que, dans les petites classes, le plus grand nombre des myopes appartenait à la moitié la plus jeune : j'en conclus que la myopie se produit surtout chez les enfants relativement précoces, et qui ont dû lire trop tôt des livres imprimés en caractères ordinaires.

On sait que les pédagogues ont été conduits à employer des livres imprimés en très gros caractères pour enseigner la lecture aux enfants. Puis, graduellement, à mesure que la mémoire et la vue des élèves se sont familiarisées avec la forme des lettres, on passe à des impressions de plus en plus fines. Ce serait parfait si cette échelle descendante n'était pas trop rapide et n'aboutissait pas à des types d'une trop grande ténuité. Pendant des années, l'enfant ne lit pas avec cette sorte de divination qui nous fait reconnaître les mots à leur configuration générale, si bien que les fautes d'impression nous échappent avec une étonnante facilité; pendant bien longtemps il envisage, il dévisage, pour ainsi dire, chaque lettre et éprouve le besoin d'en distinguer tous les détails. Aussi en dépit des admonestations et malgré l'emploi du mobilier scolaire le mieux conditionné, voit-on les pauvres petits écoliers se pencher pour mieux voir pendant cette période qui suit la première étude de la lecture et

(1) Le Docteur Romiée a remarqué, avec beaucoup de raison, que le mauvais éclairage domestique est beaucoup plus pernicieux que le mauvais éclairage des salles de classe, puisque les enfants, pour faire leur devoir, travaillent plus à la lumière chez leurs parents qu'à l'école. Il a remarqué, eu outre, l'extrême rareté de la myopie chez les écoliers de Liège et il l'explique par le bas prix du pétrole qui, dans cette ville, permet aux ménages les plus pauvres d'employer des lampes d'assez fort calibre.

DÉDUCTIONS PRATIQUES

où on les oblige à faire usage de livres imprimés trop fin pour eux. Qui s'étonnera de voir la myopie faire son apparition au moment précis que nous venons de définir?

S'il en est ainsi, la voie qu'il faut suivre pour combattre la myopie des écoles serait tout indiquée. Dans une classe nombreuse, choisie comme champ d'expériences on examinerait avec soin l'attitude des enfants, et, dans chaque division, on remplacerait les livres par d'autres, imprimés de plus en plus gros, jusqu'à ce qu'on ait atteint un degré suffisant pour que tous les élèves, y compris ceux qui sont affectés d'astigmatisme, et même pendant les heures où l'éclairage est le plus mauvais, renoncent spontanément à s'approcher trop de leurs livres pour mieux voir. Le résultat de cette étude expérimentale serait une échelle de caractères décroissants, dont chaque numéro correspondrait à un certain âge moyen des enfants. Il est certain qu'en interdisant, pour chaque division successive, l'emploi de livres imprimés avec des caractères plus fins que ceux de l'échelle dont nous venons de parler, on aurait entièrement supprimé une importante cause de myopie.

Mais cette solution du problème se heurte à une sérieuse difficulté économique. Avec le tirage colossal des livres classiques, et surtout de ceux employés clans les écoles primaires, le prix de revient de ces produits de nos grandes librairies se réduit à peu près exactement au coût du papier employé: la dépense fixe, constituée par la composition, est négligeable, si bien que les livres se vendent à peu près au poids. Il en résulte que, pour soutenirAla concurrence et vendre suffisamment bon marché, les éditeurs sont obligés d'utiliser le plus complètement possible la surface du papier en réduisant au minimum les marges, les interlignes et surtout la surface occupée par chaque lettre. Il nous incombe de trouver le moyen de concilier une impression suffisamment lisible avec les nécessités de l'industrie des éditeurs. En d'autres termes, étant donnés la surface d'une feuille de papier et le nombre des lettres qu'on y veut entasser, nous devons nous poser le problème d'obtenir, pour la page, le maximum de lisibilité. On trouvera plus loin les détails extrêmement minutieux de l'étude à laquelle je me suis livré sur ce sujet (Ghap. XVII), mais parmi les résultats de ces recherches, il en est un dont nous trouverons l'application et

LES LIVRES ET LA MYOPIE

que j'énoncerai ainsi : Tontes choses égales d'ailleurs, la lisibilité d'un texte imprimé ne dépend pas de la hauteur des lettres, mais de leur largeur.

Ce n'est donc pas par points typographiques que nous définirons l'échelle de caractères mentionnée plus haut, mais nous indiquerons, par exemple, le nombre maximum de lettres que doit contenir un centimètre courant de texte. On dépasserait certainement le but en accordant, comme maximum un nombre de lettres égal à la moitié de l'âge des enfants : la règle exacte est encore à formuler, mais il en faut une. C'est aux autorités compétentes à faire entreprendre les recherches, assez fastidieuses, qui permettront de rédiger des prescriptions précises.

Malgré ces desiderata, parmi les trois causes de myopie que nous avons indiquées en commençant, et qui résident respectivement dans l'œil, dans l'éclairage et dans l'objet, la dernière, qui nous paraît la principale, bien qu'elle soit généralement méconnue, nous semble être la plus facile à faire disparaître.

En effet, ce serait une entreprise coûteuse que de mettre nos milliers d'écoles dans de bonnes conditions d'éclairage, et si l'on y parvenait, il resterait encore à s'assurer que nos millions d'écoliers, rentrés chez leurs parents, éviteront de lire à la lueur du feu ou d'une mauvaise chandelle.

Si nous ne traitons pas ici de la principale cause de la production de la myopie qui réside dans l'emploi de l'écriture penchée par les jeunes enfants, c'est parce que nous en avons exposé la théorie dans le chapitre XII et que nous consacrerons les chapitres XVIII et XIX aux moyens d'y obvier.

Sera-t-il facile de faire disparaître la myopie qui résulte d'une prédisposition héréditaire ou d'une amblyopie causée par d'autres défauts optiques des yeux? On n'entrevoit même pas l'époque où les enfants de nos écoles pourront être examinés par des spécialistes en cas de besoin, et encore n'est-il pas certain que des prescriptions de lunettes appropriées suffiront toujours à supprimer totalement la myopie résultant de causes organiques.

Comme pour contraster avec ces grosses difficultés, la cause de myopie que nous avons spécialement envisagée aujourd'hui peut se supprimer d'un trait de plume : il suffit

d'un arrêté ministériel pour interdire, dans les établissements scolaires de l'Etat, l'emploi de livres qui ne seraient pas imprimés dans les conditions de lisibilité appropriées à l'âge des enfants auxquels il sont destinés. Je le répète, la question n'est pas assez mûre pour qu'on puisse proposer dès maintenant aux autorités scolaires une réglementation définitive ; mais les intérêts à sauvegarder sont assez considérables pour qu'il soit utile d'attirer l'attention du public sur un problème dont la solution exacte ne pourra être obtenue qu'au prix de longues recherches (1).

La myopie progressive. — On avait vainement cherché jusqu'ici l'explication de ce fait que, chez beaucoup de personnes, la myopie augmente avec une rapidité plus ou moins grande jusqu'à un certain moment où elle devient à peu près stationnaire. La fréquence bien plus grande de la myopie progressive chez les personnes qui lisent que chez les couturières nous a suggéré l'explication suivante, que nous avons publiée, il y a longtemps, dans les Annales d'oculistiqiie, et contre laquelle aucun de nos confrères n'a élevé d'objection (Voir plus haut l'art. Mécanisme de la lecture, page 127).

D'après ce que nous avons dit plus haut, page 137 sur le mécanisme de l'accommodation, il n'est pas étonnant

(1) L'exposé de ces idées fait en novembre 1879 dans la Revue scientifique ayant attiré l'attention du Ministre de l'Instruction publique, il constitua presque aussitôt une Commission chargée de proposer des mesures propres à diminuer la production de la myopie dans les écoles. Le rapporteur, M. Gariel, adopta les vues qui viennent d'être exposées. Un peu plus tard, le même sujet fut repris dans une Commission instituée au même ministère'et chargée d'étudier les règles d'hygiène à l'usage des écoles primaires. L'auteur fut chargé de rédiger le rapport général des travaux de cette Commission (Javal : Rapport sur l'hygiène des écoles primaires, in 8°. Paris-Masson, 1881) (1). Ces travaux ont eu du retentissement à l'étranger et notamment en Allemagne, où M. Hermann-Cohn, de Breslau, par de nombreuses publications réussit à faire adopter dans une assez large mesure les idées exposées ci-dessus relativement à l'éclairage des écoles et à la typographie des livres classiques.

(1) Les conclusions adoptées furent conformes à l'exposé qui précède, sauf sur quelques points de détails; notamment pour les livres scolaires classiques, la commission décida que « comme il ne parait pas possible de caractériser ces élémenls par une évaluation précise, il faut définir par une épreuve d'ensemble la lisibilité des ouvrages qui pourront être acceptés ; on devrait refuser tout livre qui, tenu verticalement et éclairé par une bougie placée à une dislance d'un mètre, ne resterait pas parfaitement lisible pour une bonne vue à la distance d'au moins 80 centimètres »

LES LIVRES ET LA MYOPIE

que la série de saccades imprimées à la choroïde par le muscle ciliaire des myopes ait pour effet d'augmenter progressivement leur infirmité (1). Si l'on veut bien songer qu'il est facile de lire cent lignes par minute et que, dans ces conditions, le muscle ciliaire est obligé de se contracter six mille fois par heure, on sera peu surpris de la rapidité avec laquelle les myopies fortes continuent à progresser.

Il vient heureusement un moment où le myope, lisant sans lunettes, ne peut plus lire sans déplacer la tête ou le livre. C'est alors que l'excès du mal produit un bien ; lorsqu'il s'est habitué à ces mouvements, le myope n'a plus besoin de faire varier son accommodation en lisant, et sa myopie devient stationnaire.

Si ces idées théoriques sont exactes, les personnes que leur myopie contraint à lire de très près devront s'appliquer à suivre les lignes par des mouvements de la tête ou du livre ; c'est le conseil que je ne manque pas de leur donner. Parmi ceux qui ont suivi ce conseil, en y ajoutant celui de prendre pour la lecture des verres concaves portant le punctum remotum à 25 ou 30 centimètres et à ne jamais se tenir plus près que la distance du remotum ainsi déplacé, presque aucun n'est venu se plaindre d'une augmentation de myopie (2).

Mais il ne faut pas s'attendre à voir tous les myopes recourir aux conseils d'un médecin ; cherchons donc à modifier les livres de manière à diminuer le nombre des cas de myopie progressive. Le moyen résulte avec évidence de tout ce que nous venons de dire ; il faut éviter les lignes longues. L'expérience est d'ailleurs là pour nous donner raison ; c'est dans les pays où les livres et les journaux sont imprimés avec les lignes les plus longues que la myopie progressive sévit avec la plus grande intensité.

A ceux qui disent complaisamment que le degré de civilisation d'un peuple peut se mesurer au nombre des myopes qu'il révèle aux statisticiens, nous répondrons que l'économie outrée de luminaire, l'emploi de caractères gothiques trop

(1) Voir à la fin du chapitre VII, p. 81, les explications sur le réglage de l'œil.

(2) Après une pratique ophtalmologicme, vieille de bientôt 40 ans, j'affirme avec la plus grande énergie les idées exprimées ci-dessus relativement à la prophylaxie de la myopie.

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petits et souvent usés, imprimés sur un papier gris et transparent, sont des causes bien suffisantes pour faire apparaître la myopie chez les enfants, et que l'abus de la lecture au détriment de la réflexion et de l'observation des faits réels, joint à l'emploi de lunettes trop fortes et à l'adoption d'une justification trop large pour les livres et les journaux, sont les conditions les plus propres à rendre progressives les myopies qui pourraient rester stationnaires, si l'on n'accumulait pas, pour ainsi dire à plaisir, les conditions les plus défavorables à l'emploi des yeux pendant le travail.

Les cartes géographiques murales, établies d'après les règles qui suivent, fournissent un moyen excellent de trier dans une classe les enfants affectés d'un commencement de myopie. Nous devons à l'obligeance de M. Delagrave le fac-similé d'une carte de ce genre (Fig. 52), réduite de moitié, qu'il a fait construire au cours des travaux de la Commission d'hygiène des écoles dont il faisait partie ; voici un extrait du rapport général déjà cité de cette Commission:

« La 3e Sous-Commission a étudié par elle-même les con- « ditions de lisibilité des cartes murales. Aucune des cartes « qui sont en usage dans les écoles ne présente de noms qui « puissent être vus par une classe entière ; sauf pour « quelques mots écrits en très gros caractères (noms des « contrées, des mers), on peut dire que, d'une manière géné- « raie, rien ne peut être lu au delà de 3 ou 4 mètres. Dans « ces conditions, la plupart des noms, tout à fait inutiles « pour les élèves, ont pour effet fâcheux de nuire consi- « dérablement à la netteté générale de la carte. Si l'on ne « veut absolument pas se contenter des cartes muettes, nous « serions disposés à proposer le parti, tout nouveau, d'ad- « mettre deux catégories de noms. Les uns, peu nombreux, « seraient assez gros pour être vus aisément à plus de « 4 mètres ; les autres, très fins, ne seraient lisibles qu'à <( 1 mètre tout au plus et seraient utilisés seulement par le « professeur ou par les rares élèves qui, entre les classes, « voudraient spontanément examiner de près quelque région « de la carte.

« Nous attachons de l'importance à ce que tous les noms a destinés à être vus de loin soient d'égale lisibilité. Nous « avons la satisfaction de soumettre à votre appréciation « une carte de France de M. Levasseur où les noms ont

« été inscrits conformément à nos indications. Si vous la « comparez au tirage ordinaire de la même carte, vous « n'hésiterez pas à donner la préférence à celle que nous « avons fait préparer. Vous voudrez bien remarquer que, « malgré la diversité suffisante des caractères, si vous vous « éloignez peu à peu, tout devient illisible du même coup. <( Nous avons également calculé l'épaisseur à donner aux « traits qui représentent les chemins de fer, les rivières, « etc., et donné des indications pour la grosseur des points « qui figurent les villes, si bien que la carte présente ce « double avantage d'être peu chargée et de cesser d'être lisi- « ble à la fois dans toutes ses parties.

« L'introduction de cartes de ce genre dans les écoles, « mieux qu'aucune inspection médicale, signalera immédia- « tement tous les enfants dont la vue sera affaiblie, soit « par de la myopie commençante, soit par tout autre « cause. Dès qu'un enfant aura un défaut de vue, se tenant « à la même distance de la carte que ses camarades, il sera « dans l'impossibilité complète de suivre la leçon, et le maî- « tre sera, par là même, mis en demeure d'avertir qui de « droit. »

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