XVII. — TYPOGRAPHIE COMPACTE
quantité de blanc et la petite quantité de noir qui constitue les jambages des lettres courtes.
Le pourquoi de tout ceci est facile à trouver : si le regard se contente de glisser horizontalement, c'est pour éviter des mouvements compliqués et inutiles, et la position de l'horizontale choisie est commandée par la structure de nos caractères typographiques.
En effet, recouvrez d'une feuille de papier opaque la moitié supérieure d'une ligne d'impression ; il vous faudra un certain effort pour deviner les mots dont vous ne voyez que la moitié inférieure, tandis que si vous faites une expérience analogue en couvrant la moitié inférieure de la ligne, vous lirez tout à fait aussi couramment que si la ligne entière était à découvert. Il est donc très naturel qu'il soit avantageux, pour la lecture, de faire filer le regard suivant une ligne située plus haut que le milieu de la hauteur des caractères.
Remontons plus haut encore dans l'échelle des causes, et comptons les lettres et parties de lettres qui dépassent les lettres courtes par en haut et par en bas. Par en haut, nous trouvons toutes les capitales, tous les accents, les points des i et des j, et les lettres b d f h k 1 t, tandis que, par en bas, nous ne trouvons que les lettres g j p q et y ; tenant compte de la fréquence des capitales, points, accents et lettres longues, nous trouvons que, sur cent accidents qui dépassent la ligne tant par le haut que par le bas, plus de 85 sont supérieurs et moins de 15 sont inférieurs. Cela suffit pour obliger le lecteur à regarder plus haut que le milieu des lettres.
Cela étant, nous devons chercher à donner aux lettres une forme telle qu'elles diffèrent le plus possible les unes des autres, dans la région où elles sont rencontrées par le point de fixation (1) ; or, c'est ce que les graveurs semblent avoir pris à tâche d'éviter pendant la dernière de nos périodes (p. 17), celle de 1740 à 1840. Couvrez le bas des lettres d'une ligne d'impression moderne, de manière à ne laisser dépasser que les longues supérieures et le sommet des lettres courtes,
(1) Si nous osions risquer une comparaison, nous dirions que, pour rendre une lettre facilement reconnaissable, il est utile de grossir la tête au détriment des pieds et des jambes et même du corps, artifice analogue à celui des caricaturistes,
vous verrez apparaître, à peu près identiques, les lettres a, c, e, o, s, d'une part, n et r, d'autre part, et les différences entre h et b ou entre n et p sont rendues bien peu sensibles.
Ce défaut est moins marqué chez les elzéviriens modernes, et il est moins marqué encore dans les caractères de Garamond et surtout de Jaugeon (Voir ci-dessus, p. 21, 22 et 23).
Avant de passer en revue l'alphabet, remarquons que, quoi que nous fassions, certaines lettres seront plus visibles que d'autres : d'abord les longues possèdent une supériorité incontestable, grâce à leur dimension plus grande; ensuite les lettres de forme simple, telles que l'u, seront toujours plus lisibles que les lettres compliquées, telles que l'a ; il faudra donc, pour ces dernières, recourir à des artifices afin de les améliorer le plus possible.
Remarquons aussi que, dans leur désir d'augmenter la régularité d'aspect, dont nous ne sommes pointpartisan, certains graveurs ont soin d'aplatir latéralement les lettres rondes et d'arrondir fortement les lettres carrées ; nous prendrons le parti contraire, et nous y trouverons, de plus, l'avantage d'introduire, vers le haut des lettres courtes, des différences bien notables, qui permettront, par exemple, de trouver dans cette région, une différence facilement appréciable entre le b et l'h.
De même, nous n'augmenterons pas les panses des b d p q dans l'intention de leur donner la même dimension apparente qu'aux o : cette recherche de régularité ne nous paraît aucunement utile.
Des innovations de fantaisie auraient bien peu de chances d'être adoptées par les typographes ; pour ce motif, nous aurons bien soin, au lieu de proposer des formes nouvelles en remplacement de formes défectueuses, de recourir, dans la mesure du possible, à des formes anciennes et de choisir, dans les formes du xve siècle, celles qui, tout en répondant à notre but, auront l'avantage de répandre sur toute notre typographie une certaine saveur archaïque de nature à plaire aux bibliophiles.
C'est là une condition indispensable à remplir, car les types nouveaux font toujours leur première apparition dans les éditions de luxe et ne passent dans les impressions cou-