DONNÉE PAR MADAME DE LONGCHAMPS
Prix d'entrée : 25 francs.
On se réunira à U heures précises.
Un prince grec assistera an bal.
Nota. Une lettre particulière adressée à chaque souscripteur indiquera le jour et le lieu de la soirée.
La Lorette place à chaque bal d'Opéra cinquante à soixante billets.
Le nez de carton demande chaque soir à son portier si on n'est pas venu indiquer le jour et le lieu de la fête à laquelle il a souscrit.
Enfin il reçoit la circulaire promise : le jour est fixé ; le bal aura lieu dans les salons du Veau qui tette , place du Châtelet.
Le nez de carton arrive à l'heure désignée; il renvoie son cabriolet et s'élance, son nez a la main, vers le perron du restaurant, Le chef de l'établissement lui dit qu'en effet il était question de donner le bai chez lui ; mais qu'ayant eu avec madame de Longchamps une difficulté le matin même , il a rompu le marché : il sait que le bal se donne chez son confrère des Vendanges de Bourgogne.
Le souscripteur reprend un nouveau cabriolet et se dirige vers l'établissement des Vendanges de Bourgogne, et il renvoie son cabriolet. Là, le nez de carton trouve en faction un invalide qui a un bras de bois; ce qui n'empêche pas le vétéran de remettre à l'arrivant un petit carton imprimé sur lequel on lit :
Les personnes invitées au bal de madame de Longchamps sont prévenues qu'il est ajourné à
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mardi prochain, et qu'il aura lieu dans les salons de M. Durand, limonadier, place de la Madelaine.
L'énigme est facile à trouver. La Lorette a des créanciers : ils ont su qu'elle donnait un bal par souscription , ils sont venus l'assaillir et ont allégé sa bourse au point qu'elle ne peut plus payer restaurateur, glacier, ni musiciens. Mais elle est femme de tête, elle avise aux moyens de sortir d'embarras : huit jours suffisent pour
réparer l'échec.
Une des amies de madame de Longchamps
occupe, rue Laffitte, un appartement magnifique ; elle se nomme Joséphine. Le 19 mars c'est sa fête; madame de Longchamps lui ménage une surprise : elle fait imprimer de nouvelles invitations et indique la demeure de son amie comme lieu de la réunion.
Au jour dit, madame de Longchamps va trouver madame. . . elle lui apporte un bouquetmonstre et lui demande la permission de lui amener le soir quelques amis, sans façon.
Le soir arrivé, trois cents personnes envahissent le logis de madame. . . ; tout le monde est en tenue de bal : chacun se regarde, car rien ne semble préparé pour un bal. La maîtresse du logis, avertie enfin, prend la chose en riant et demande à madame de Longchamps où elle aura un orchestre.
— Je connais mon affaire, dit la Lorette ; il y a trois ans que Gervais , le violon, me fait la cour; je lui ai donné rendez-vous ici, ce soir, à huit heures, et je l'ai prié, comme par caprice, d'apporter son instrument. Une fois entré, il ne sortira plus.
— En quelle monnaie le payerez-vous?
— Ceci me regarde.
— Mais un violon ne suffit pas.
su
Je le sais ; aussi ai-je fait pour une clarinette, pour un cornet à piston et pour un alto ce que j'ai fait pour le violon. Il est des circonstances où il faut savoir se sacrifier.
Les choses se passèrent au mieux, l'orchestre
joua de verve.
Restait l'article du souper.
Vers deux heures du matin, madame de Longchamps prit la parole : elle raconta qu'un chien enragé venait de mordre le restaurateur, que celui-ci avait mordu ses garçons, et que les garçons pourraient bien mordre les danseurs. On décida à l'unanimité qu'il y avait lieu de se retirer à jeun.
Le nez de carton a renoncé aux bals par souscription.
Excentricités.
emander à la Lorette de modifier ses allures générales et de les passer au
moule vulgaire , exiger qu'elle nivelle sa vie, c'est dénaturer le type, c'est flétrir la statuette par le badigeon. Ce croquis ne veut pas de retouche. Il faut lui laisser ses traits heurtés, ses lignes imprévues, sa physionomie d'exception.
La Lorette a sa charte , son catéchisme , son évangile, pour lesquels il ne faut pas demander de réforme.
La Lorette a ses joies, ses haines, ses goûts, ses soupçons, ses amours, qui ont leurs formules spéciales.
La Lorette aime le cigare , c'est une confession que nous avons déjà faite et que nous croyons pouvoir renouveler encore , et en cela la Lorette nous semble douée de l'intelligence du bien-être que ne possèdent pas à un degré égal beaucoup de dames non lorettes.
De nos jours, Paris est une atmosphère au tabac. Ceci est incontestablement vrai.
La fumée du cigare est appelée à remplacer provisoirement ce que nos pères nommaient dans leur temps, les brouillards de ia Seine : il n'y a donc rien de mieux à faire que de s'arranger de manière à vivre dans cette brume normale ; et le meilleur moyen , c'est de s'en nourrir.
Le gouvernement et les Lorettes sont d'accord sur ce point. Mais , par compensation , il est un autre article sur lequel ils sont en constante opposition.
La Lorette éprouve très-souvent l'envie de changer sa couturière contre un tailleur. Elle dit que, dans la loi naturelle, tel ou tel vêtement n'appartient pas plus à un sexe que tel ou tel autre.
A cela , le sergent de ville , fraction nomade
du pouvoir représentatif, répond par un arrêté dont voici , sinon le texte , du moins le sens administratif.
« Toute personne qui (au carnaval excepté) sera vue, sans permission , dans des vêtements autres que ceux de son sexe sera considérée comme masque et mise au violon. »
Aussi le nombre des pétitions tendant à porter culotte tient-il du prodige.
One Lorette écrit :
Monsieur le préfet , Désirant donner des coups de canne à une personne qui m'a insultée , je vous prie de me permettre de porter des habits d'homme.
Adolphine.
Une autre :
Monsieur le préfet , Éprouvant le besoin de prendre ma demitasse à l'estaminet, je vous prie de m'autoriser à porter des vêtements masculins.
Clara.
Une autre :
Monsieur le préfet , Ayant été douée par la nature de moustaches qu'aucune poudre épilatoire ne peut extirper, et étant dans la nécessité de me faire la barbe, comme vous, monsieur le préfet, veuillez me permettre de porter les habits de votre sexe.
Evelina.
Etc. , etc. , etc. . .
Le chef de bureau des travestissements répond à chacune des solliciteuses :
Mademoiselle ,
Monsieur le conseiller d'État préfet de police est désespéré de ne pouvoir accorder la permission que vous sollicitez, l'autorisation du travestissement ne se concède que pour des raisons de santé.
Le lendemain une Lorette mieux inspirée que les autres écrit :
Monsieur le préfet , Me trouvant pour le moment à l'agonie , je
vous prie d'être assez bon pour m'autoriser à porter pendant deux ans des habits d'homme.
Ci-joints les certificats de trois médecins.
Quand la Lorette a obtenu la permission si désirée , on dirait qu'elle a eu en même temps le privilège de la transformation; elle change de sexe, on croirait qu'elle a porté chapeau toute sa vie et qu'elle est née avec des bottes : elle fait la roue avec sa canne , arrête les passants qui fument et allume son cigare au leur; quelquefois même elle prend le meilleur des deux et s'esquive. Au spectacle elle envahit la place de celui qui sort et met dans sa poche le gant qu'il a laissé comme signe de son retour. La Loret tell om me croit que personne ne se doute de sa métamorphose; si un sergent de ville s'approche et lui demande l'exhibition de sa permission , elle lui rit au nez et dit : « Je ne suis pas une femme ; » mais quand l'agent de surveillance insiste, la Lorette se dit : « Il faut que ce soit une farce , on m'aura trahie. »
V endetta de Loret tes. — Se venger comme le commun des martyrs ce serait à dégoûter du plaisir des dieux ; la Lorette a donc perfectionné ce genre d'exercice.
Quand la Lorette, dans un paroxysme de jalousie, a dit en montrant son Arthur : Je veux que cet être-là périsse sur l'échafaud, ou qu'il
aille sur le tabouret , expression surannée et sans valeur qui se conserve encore dans le
langage populaire, elle écrit immédiatement une lettre au procureur du roi et accuse son Arthur d'attentat contre l'État. Elle ajoute qu'il cache deux cartouches à la congrève sous son oreiller. Le magistrat ne tarde pas à faire sa visite à l'inculpé ; heureusement ce jour-la le parquet est en bonne humeur et il reconnaît
que les deux prétendues cartouches politiques sont deux vieilles fusées Ruggieri qui ont servi au dernier feu d'artifice de Tivoli.
En descendant l'escalier, le parquet trouve la Lorette qui baise ses bottes en criant grâce et qui offre, comme dans les mélodrames de M. de Pixerécourt, ses boucles d'oreilles et ses cheveux pour sauver son amant. Elle termine la scène par un évanouissement.
Si un Arthur chante en brossant le matin son habit :
Il faut partir, Agnès l'ordonne ,
La Lorette lui assène sur le crâne un coup de hachette à fendre le sucre , en lui disant : Va porter cela à ton Agnès.
S'il fredonne :
Vos pieds dans le satin N'osent fouler l'herbelte,
La Lorette s'écrie : Alfred ou Gustave, je vais tout à l'heure te fouler quelque chose ; et elle lance immédiatement au chanteur un coup de tibia dans ce que Paul de Kock nomme, dans ses jours de chasteté, — le fémur.
Si la Lorette soupçonne son Arthur d'avoir après le spectacle un souper avec des rivales , elle le prie de la reconduire à domicile : elle le fait passer près d'un corps-cle-garde vers minuit; et à peine est-elle à quelques pas du factionnaire qu'elle jette à l'improviste son châle en sautoir sur les épaules de son sigisbé , et d'une voix d'adjudant-major elle crie : au vokur... Le caporal accourt, l'Arthur est signalé comme attentant au droit de propriété. « Mais, \ nncite , tu es folle , s'écrie-t-il. — Caporal ,
mettez Jes menottes à ce drôle qui se permet de me tutoyer ; il se croit sous la République : jamais je n'ai vu cet être. » Le caporal emmène l'Arthur, la lionne s'éloigne; et après une nuit de confinement solitaire , le captif parvient à prouver que s'il n'appartient pas à cette classe honorable qui donne des châles il ne doit pas non plus être rangé dans la catégorie de ceux qui les prennent.
La Lorette jalouse ne reconnaît aucunes lois sociales, aucune condition de mutisme, aucune force paralysante.
Pendant la revue de la garde nationale , elle fend les rangs au défilé et dit à un Arthur capitaine : En passant sous le balcon de Louise, si vous saluez de l'épée , je vous soufflette de mon éventail à la tête de votre compagnie.
En passant sous le balcon en question, le ca pitaine tourne la position , il se mouche.
Si la Lorette est dans une stalle de balcon au théâtre et qu'elle aperçoive à l'orchestre son Arthur regarder langoureusement les actrices, la Lorette se lève et s'écrie: Adolphe, aurez-vous bientôt fini de lancer votre prospectus aux actrices?
Et elle reprend sa place avec la gravité d'un député qui se retire de la tribune où il a demandé qu'on empêchât les tribunes d'étemuer.
Il y a toujours une époque dans la vie de la Lorette où la misanthropie la pousse à fuir tous les hommes de Paris ; elle croit que le paradis terrestre avec ses anges est extra-muros. Alors elle réalise ses capitaux et s'élance dans le coupé d'une diligence escortée d'un carton à chapeaux.
Elle va se désaltérer à tous les ruisseaux d'onde minérale qui coulent dans notre belle
patrie ; elle fait collection des plus beaux cailloux qu'elle trouve sur la voie publique ; elle achète des morceaux de vieilles marmites romaines; elle fait un herbier de pissenlits et de tiges d'épinards sauvages. Mais le mal du pays court les monts avec elle. U n matin elle se réveille avec l'appétit de sa terre natale et la soif de son Arthur. Il y a entre lui et elle beaucoup de my~ riamètres. Sa bourse est vide , ce qui est absolument pour elle comme si la diligence était ■ pleine. Enfin le Destin , sous les traits d'un conducteur de messageries , la commandite J d'une place de banquette ! j
udget de. la Lorette
aintenant suivons la Lorette sur le terrain de l'économie domestique ; assistons au morcellement qu'elle fait de sa fortune non patrimoniale et trèspeu héréditaire.
Suivons la répartition de ses capitaux.
Bien des gens se demandant à quoi l'argent peut servir aux Lorettes; et sans creuser la question, ils répondent :
A rien;
Ou bien en vers,, ê
L'argent pour la Lorelle est un meuble inutile.
Et cette conclusion, ils la tirent de cette grande vérité sociale ; que les robes, les bournous,
les chapeaux, les gants, les brodequins, les lorgnettes , les ombrelles , etc. , etc. , sont une manne bienfaisante qui tombe gratuitement sur la Lorette dans son pèlerinage vers la terre promise. La Providence , qui fait tomber cette manne , a ordinairement des gants jaunes.
Or, si la Lorette n'a pas besoin d'acheter , à quoi servent les achetoirs, mot trivial ennobli par le grand Napoléon qui , au dire d'Émile Marco de Saint-Hilaire , se plaisait à en faire usage!
Il y a des Lorettes qui nomment les achetoirs quibus ;
D'autres nomment le quibus, grains d'or ou d'argent, suivant la nuance du métal.
Mais ne sortons pas de la question et montrons à quels nombreux impôts la Lorette est obligée de satisfaire , ce qui expliquera la rapidité torrentuelle avec laquelle s'écoule entre ses mains un fleuve d'or, en d'autres termes comment elle dévore un demi-sac de mille francs.
La veille du jour où le pactole, c'est-à-dire le sac de grosse toile grise monte au domicile
de la Lorette , elle est réduite à exploiter ce qu'elle nomme sa pièce de crédit. C'est une pièce de monnaie presque toujours de cinq francs ; quand elle est de vingt francs elle prend alors le nom de grande pièce de crédit
La propriétaire de la pièce en question ne la change jamais, c'est un talisman à l'instar de ceux que M. Perrault donnait à ses fées.
On dit à la crémière, à l'épicière : Je ne vous
paye pas aujourd'hui, je ne veux pas changer; et en disant cela on montre la pièce , afin de prouver que si on voulait on changerait. Il faut avoir soin de n'acheter aucun objet qui dépasse quatre-vingt dix-neuf sous trois liards ou k99 centimes. A l'aide de ce procédé, il y a des Lurettes qui ont dû jusqu'à 200 francs à leur porteur d'eau.
Arrivons au budget.
Passons en revue chaque article.
Le loyer. — La Lorette intelligente peut mettre 0 à ce chapitre de dépense. Depuis quelques années Fart de se loger gratis a fait de grands progrès vu la rapidité des constructions. Dans la rue Notre-Dame-de-Lorette il a été long-temps d'usage de prendre des locataires sans leur imposer aucune taxe, pas même le sou pour livre , ni la dîme du gaz. Quelques propriétaires ont môme poussé si loin le désir d'avoir les lieux garnis, qu'ils payaient les ports de lettres de leurs locataires. On concédait gratuitement, pour six mois, un appartement complet aux dames assez intrépides pour risquer les rhumatismes produits par les pleurs du plâtre. Quand on avait essuyé pendant deux termes ces susdites pleurs, on ren-
trait dans la classe des locataires payant leur terme. Les hôtes , trop fiers pour se soumettre à ce joug, allaient chercher dans la maison voisine d'autres pleurs à tarir. Dans cette lutte contre les plâtres neufs, les Lorettes étaient de vraies Jeanne Hachette; je n'emploie pas , pour cause , comme expression comparative , le nom de Jeanne d'Arc. On a vu de ces héroïnes changer dans l'espace de quatre années , seize fois de domicile ou plutôt
de bivouac.
Mais , malheureusement pour ces intrépides locataires , les maisons neuves ont vieilli et on trouverait à peine aujourd'hui à louer rue Notre-Dame-de-Lorette une mansarde payable en rhumatismes. La Lorette est réduite à porter ses pénates économiques rue Navarin , rue Neuve-Bréda, rue de Laval, rue Fontaine- Saint-George, rue de La Ferrière, où elle rencontre encore , sans bourse délier , des domiciles provisoires. En cherchant bien , en guettant l'apparition du bouquet des charpentiers et des couvreurs sur le faîte des édifices , la Lorette peut donc arriver à ne pas grever son budget de la dépense du loyer.
La bonne ou fmxme de ménage de
là Lorette. — Voici un moyen qui nous a été révélé et qui nous a paru fort ingénieux pour ar-
river à l'économie des gages d'une chambrière. Admettons d'abord , lecteur, que vous soyez une jolie Lorette et que vous connaissiez un aide-de-camp du roi, ou un questeur de la chambre des députés , ou un député , ou même un capitaine de la garde nationale qui ne chante jamais la Marseillaise.
Quand vous avez, comme ou dit, dans votre manche, votre aide-de-camp, votre questeur, votre député, ou votre garde national, vous vous mettez en quête d'une femme de ménage ou cordon-bleu , dont le nom de famille commence par ces deux lettres : DE.
Supposons donc que vous ayez découvert Félicité Denise , et que vous l'ayez prise en service à raison de 300 francs par an.
Quand arrive le premier mois de gages, vous prenez une feuille de papier vélin et vous signalez à la bienfaisance royale, ou ministérielle , madame Félicie de Nise, rejeton d'une noble et malheureuse famille dont la fortune s'est engloutie sous les décombres des révolutions. Quand la lettre est formulée, vous allez trouver votre Mécène, vous lui imposez une apostille "en faveur de votre protégée ; ou bien vous obtenez qu'il aille solliciter lui-même une pension ou un secours pour la descendante des Nises.
La gratification arrive au domicile de la Lorette, qui dit à Denise : Tant que tu seras ici, tu resteras noble et pensionnée du gouvernement. Le cordon-bleu prend ses fonds et retourne à sa broche.
Des Loretles ont, dit-on, d'autres moyens de salarier leurs cuisinières ; il y a même, assuret-on, de ces dernières qui payent pour servir leurs maîtresses, comme les chefs de claqueurs payent pour applaudir les auteurs. Mais les faits positifs nous manquent , nous demandons le dépôt aux renseignements.
La caisse d'épargne. — La Lorette met ses
châles au Mont-de-Piété , qui lui prête de l'argent à 1/| p. 100; elle place ses fonds à la caisse d'épargne, qui les emprunte à A p. 100. La spéculation paraît un peu hasardée , mais il y a manière de la rendre fructueuse. Quand la Lorette est en jouissance de livret , quand elle passe à la catégorie de rentière , elle dit : Charles, vous seriez bien gentil de placer quelque chose pour moi — Adrien, mettez 50 francs sur mon livret — Auguste , faites - moi un compte rond. Son livret est comme ces albums sur lesquels il faut bon gré malgré inscrire quelque chose. Cette dépense est portée au budget
comme recette.
Les pâtisseries. — Un cinquième de la fortune privée de la Lorette est dévoré par le gâteau d'amandes, le biscuit au rhum, la tarte aux fraises , et la galette. Il y a des Lorettes qui consomment 90 mètres de pâte-ferme par trimestre ; elles exportent les produits des pâtissiers jusqu'au boudoir , vous trouverez du feuilletage jusque sous l'édredon. Chaque page du roman qu'elles lisent le soir est mouchetée par la cerise cuite, tatouée par l'abricot confit.
Cabriolets. — La Lorette professe un enthousiasme fébrile pour le cabriolet a quatre
roues dit cabriolet niilord; le fiacre est pour elle une Bastille ; si parfois elle fait quelques concessions au mystère et consent à s'abriter derrière les stores garance de la citadine, elle s'évade le plus tôt possible de cette prison nonmodèle et reprend position dans le calcchino : c'est le nom que les Arthurs donnent au cabriolet dont le cocher est isolé.
Écrivez à une Lorette : Je vous offre pour la vie un cœur constant,
L'épître court les chances de rester sans réponse.
Écrivez : Je vous offre pour l'éternité une
flamme vivace, Il peut se faire que le facteur vous rapporte
votre pétition sans réponse.
Mais écrivez à la Lorette :
J'ai l'honneur de mettre, pour la journée, à votre disposition un cabriolet à quatre roues ;
La Lorette est femme à descendre perpendiculairement par la fenêtre , pour vous apporter plus vite son adhésion.
La Lorette va au bois en cabriolet à quatre roues, elle donne trois francs de prime au cocher quand il peut accrocher la voiture d'un prince grec ou d'un agent de change parisien.
C'est souvent un moyen de faire faire un tour à la roue de fortune.
Le lendemain la i.orette va au bois sur un cheval de louage.
Un mois après elle s'y montre avec ses équipages et quelquefois avec ses gens.
Tontes ne sont pas également favorisées par les chances de la vie, témoin certaine Lorette à laquelle advint ce que nous allons dire :
Un malin elle se réveille avec de grandes idées d'ambition , elle regarde avec tristesse le joug quasi conjugal où elle est attachée. Son Arthur fait des feuilletons, et la Lorette se livre à la botanique et à la chimie appliquées aux besoins usuels , en d'autres termes elle épluche les légumes du ménage et a la gérance du pot-au-feu ; soudain elle se rappelle avoir vu dans les contes pas mal de rois épouser
des bergères , elle sait que l'antique usage, était d'envoyer le portrait d'une jeune fille à uii[ front couronné et que ce front perdait immé-j diatement la tête ; la Lorette dont s'agit jetaj les yeux sur sa majesté le roi d'Angleterre^ c'est-à-dire sur monsieur le mari de sa majesté la reine d'Angleterre (nous tenons même, en matière de contes, à rester dans la vérité duj langage constitutionnel) ; une nécromancienne lui a prédit qu'elle aurait les plus hautes desti-j nées ; la Lorette traduit cet arrêt de la sibylle
par ces phrases :
Je dois convertir mon argenterie et mes meubles en délicieux chapeaux et en robes exquises, quitter les fiacres parisiens pour le paquebot anglais , prendre place dans une loge au théâtre le plus près possible du mari de la reine , et là, attendre qu'il tombe à la renverse frappé par l'éclat de mes yeux. Ce ne sera pas long.
La Lorette partit. Les chapeaux se fanèrent , le mari de la reine brava l'éclair comme s'il eût été assuré par la compagnie du paragrêle.
Bien plus, la loge de la Lorette sembla aux ombrageux insulaires un lazaret de pestiférés , on s'en isola , parce qu'il circula un soupçon
if. ' .il*
sur l'étrangère : les faiseurs de cancans de Londres se dirent que la dame avait une mission de basse diplomatie et qu'on l'avait envoyée à Londres non pas pour ses beaux mais pour ses bons yeux.
Quand cette épigramme est en anglais , lecteur, on dit qu'elle est fort agréable : mais je la donne comme je la sais.
Au bout de deux mois de stage , l'ambitieuse Lorette fut obligée de renoncer à la conquête qu'elle avait préméditée ; elle n'avait pas même mis en réserve les frais de retour , croyant revenir à Calais dans un yacht royal : elle en était à blasphémer contre la sibylle. . . Enfin un quaker la prit en pitié et lui dit :
Ma fille, tuas fait une boulette; quand on s'aventure dans un climat où l'on peut manger jusqu'à son dernier denier, il faut choisir un pays d'où il soit possible de revenir à pied.
Cet aphorisme est encore très-agréable en
langue britannique.
Le quaker fit un demi-tour à droite et disparut.
Heureusement un marchand de savon de Windsor ramena la Lorette sur le sol natal et fit les frais de retour, à condition qu'elle tien-
cirait pendant six mois, comme demoiselle comptoir, son magasin de parfumerie.
V aumône. — La Lorette est charitable superstition , elle dit que l'aumône porte l heur. Dix mille affamés doivent à ce préj de ne pas se coucher à jeun. Il y a des cro; ces qui font plus de mal que celle-là.
La Lorette devenue riche envoie 20 fr« au préfet de son département pour l'extinc delà mendicité, et pare l'église de son vill.
Les médecins de Lorettes.
ous avons pensé que ce chapitre ne devait pas figurer au budget des dépenses , et qu'il rentrait plutôt dans la section des recettes...
voilà pourquoi nous l'avons placé sous un titre spécial.