‹ Physiologie de la parisienneChapitre 4 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Parisienne en province.

aris est la seule ville du monde où les femmes n’aient pas besoin de voyager, en conséquence, elles voyagent toutes. Elles vont chercher ailleurs ce qui ne se trouve qu’à Paris, et elles reviennent au plus vite , non sans avoir laissé quelque chose de leurs grâces aux salons de la province , comme les brebis égarées de l’Évangile un peu de leur laine aux buissons du chemin.

La Parisienne est une chrétienne dont Paris

est J église. Hors des barrières, point de salutl

Les Parisiennes voyageuses se partagent en deux classes : celles qui passent, et celles qu i restent.

Nous 11e parlons pas de la Parisienne qui va; aux eaux, parce que ce serait faire un pléo-i nasme. La Parisienne est aussi difficile à rencontrer à Spa, à Baden, à Ems, à Bagnères ou a Vichy qu’à Paris même. Souvent il arrive, quel que soit d’ailleurs le nombre de fois qu’oi trouve inscrit le nom de Paris sur le registre des: aubeiges, qu une saison se passe sans qu’une seule Parisienne montre le bout de sa guipure aux baigneurs ennuyés. Les parties à âne sont ! cependant nombreuses; les quadrilles des bals par souscription comptent une foule de jolis visages ; 011 fait de la bonne musique dans le salon de conversation ; duchesses, baronnes, marquises, femmes d’agents de change et de banquiers , tous les éléments "d’une cour sont réunis ; il n’y manque que la reine. Soit caprice, soit ennui des mêmes plaisirs , de Florence , de Paris ou de Saint-Pétersbourg , il n’est arrivé aucune Parisienne. 11 n’y a qu’une certaine quantité de femmes qui sont venues des quatre coins de l’Europe continuer leur

province autour d’un bassin d’eau qui fume.

La Parisienne qui passe est une étoile qui file, celle qui reste est un astre qui meurt.

Une diligence poudreuse s’arrête un jour dans une humble ville perdue au fond de quelque département. Une femme en descend. Le regard glisse sur sa toilette sans être arrêté par aucune couleur éclatante'; la couleur est l’aspérité du costume. En province, le regard s’acproche à des nuances. La voyageuse pose le pied à terre et passe.

Le premier homme qui l’aperçoit , n’eût-il amais quitté sa province, fût-il le maître d’é- •ole du village, ou le sous-préfet de l’arrondisement, se retourne et dit : C’est une Pariiienne.

La Parisienne ne marche pas , elle ondule, l’est une couleuvre en brodequins , l’antique erpent en capote de paille.

Une Parisienne! ce mot est un abîme où imagination des provinciales se perd. La nouille vole de la sous-préfecture aux faubourgs. Ine heure après son arrivée, — j’allais dire vant , — on sait ce qu’elle est. Si elle reste , ^est la femme d’un fonctionnaire, ou quelque jalade chassée de Paris par une névrose. Re-

marquez bien que nous ne parions pas ici de revers de fortune , car il n’y a qu’un seul malheur qui force la Parisienne à quitter Paris : la perte de sa beauté. Autrefois elle aurait eu le cloître, aujourd’hui il ne lui reste que la province ; laissez-la s’ensevelir dans cette Trappe ; l’ennui creusera sa tombe , et son miroir lui dira tous les jours : Sœur, il faut mourir !

Comme un mari impatient , le chef-lieu a bientôt arraché le voile de la Parisienne , sa fiancée. Il veut en jouir, il veut la posséder. C’est à qui s’emparera de ce trésor. Les hommes s’emparent de ses gestes, de ses regardsMde se^ moindres paroles pour s’en faire des trophées ; les femmes lui dérobent la forme de sa robe , la coupe de son chapeau , la couleur de son écharpe. La province est le Calvaire de la Parisienne. Messie de la civilisation, elle y traîne la croix des modes nouvelles. Martyre de la coquetterie, elle expire sur le Golgotha du bégueulisme. Les douairières delà justice de paix et les vieilles filles de la direction des postes lui jettent la pierre; les bonnets graves et ennuyeux, les coiffes jaunes et ratatinées se coalisent contre elle ; les hostilités commencent l

la seconde visite , les salons sont des champs de bataille, et les conversations des combats.

Les robes raltaquent, les pantalons la défendent, mais les pantalons sont des alliés perfides. La Parisienne est passée au laminoir de l’espionnage; on la persécute, parce qu’elle a voulu transporter Paris en plein département, comme si on emportait la patrie dans des cartons à chapeaux.

La promenade est l’arène publique où combattent les champions. La Parisienne y étale sa toilette comme un défi perpétuel.

Les provinciales se vêtissent, la Parisienne s’habille. En province, on se couvre ; à Paris,, on se coiffe. Le chapeau de la Parisienne sem -

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ble dire à ses rivaux : Courbez la tête, fiers Sicambres ! Les Sicambres de gaze s’inclinent, mais gardent une rancune éternelle au fond de leurs rubans.

Regardez-la passer sous les regards croisés des lions indigènes ! c’est plus qu’une femme, c’est une Parisienne. Ce mot dit tout. Pour en comprendre la portée, il faut avoir connu la décence raide et la pudeur guindée de certaines provinciales. La Parisienne a toutes les grâces de la volupté et tous les charmes de la vertu , mais de la vertu après la chute. C’est la Madeleine française.

Elle s’est fait une Thébaïde départementale , mais ce n’est point pour se repentir. Elle vit le plus qu’elle peut comme à Paris. Sa main est toujours cachée sous un gant paille; le gant paille est le talon rouge du dix-neuvième siècle. Son appartement est une réminiscence de la Chaussée-d’Àntin, il est tout rempli de ces charmantes choses qu’on appelle des superfluités en province, et qui sont aussi indispensables aux femmes que les fleurs aux papillons. Il y a long-temps qu’on l’a dit, le superflu est nécessaire. Otez à la Parisienne ses broquins de satin et de vernis, ses écharpes de

soie, ses gants, ses éven’tails, ses mille bijoux, et vous verrez ce qu’il restera ! La femme.

Or la femme seule ne suffit pas.

Le nécessaire est la prose de la vie ; le sugerflu en est la poésie. Eve avait l’immortalité de la jeunesse et de la beauté, elle possédait le nécessaire, le superflu seul lui manquait. À cette époque-là, le superflu était une pomme. Elle voulut l’avoir. Ève était une Parisienne biblique.

La Parisienne obéit 'autant qu’elle peut en province aux traditions de la coquetterie ; les Parisiennes savent seules ciseler une intrigue et damasquiner un amour, comme Benvenuto Cellini faisait pour les poignards ou pour les coupes. Malheureusement la matière leur manque : on ne les comprend pas, et les gros garçons qu’on appelle de beaux hommes dans les départements, passent sans succès devant elles, adorables statues dont les Pygmalions se promènent sur le boulevard des Italiens.

Mais qu’arrive-t-il ? c’est qu’au bout d’un séjour plus ou moins long, six mois ou six ans, selon l’énergie du cœur, la Parisienne se détériore ; comment résister en effet aux efforts de ces flots d’ennui qui vous minent sourdement? On lutte d’abord avec bonheur contre cette fièvre lente , ses premières atteintes passent pour ainsi dire inaperçues, les accès deviennent ensuite plus fréquents, et bientôt l’anévrisme se déclare , on est au dernier degré de la phthisie. Ainsi fait la pauvre exilée. Après avoir dansé trois hivers chez le souspréfet , le receveur particulier, ou chez* le maire; après avoir vu cent fois Gulistan au théâtre local , après avoir joué cinquante ou

soixante robbs de whist , elle replie ses ailes et

meurt. Ce n’est point le dernier soupir qui fait son trépas ; la Parisienne expire au dernier rêve, au dernier sourire, au dernier regard, à la dernière paire de gants. Elle vit, mais elle ne s’habille plus !

Cependant aussi flétrie qu’elle soit sous l’influence délétère de la province, on reconnaît parfois en elle des traces de son origine divine. Le papillon n’a pu réussir à se refaire entièrement chrysalide. La Parisienne ne rayonne plus, mais elle a des reflets. C’est le diamant dans les ténèbres : rendez-lui le soleil, et vous le verrez étinceler.

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