CHAPITRE III
Fifine.
on idée fixe reprit bientôt le dessus.
Je ne voulais pas retourner en province sans avoir satisfait mon envie. Quelquefois, dansleparoxisme de la fièvre , je m’écriais : Mon moulin de Taras-
con pour une Parisienne !
Ma guérison était complète lorsque vint l’époque du carnaval. Je me disais pour me consoler, la véritable Parisienne n’est que dans les bals masqués ; c’est là que je la trouverai dans toute sa verve , dans toute sa gentillesse , dans tout son éclat. La Parisienne est un débardeur.
Un soir que je continuais mes recherches dans les couloirs de la Renaissance, j’avais sauvé’la vie à un jeune débardeur qu’un corsaire des plus robustes allait assommer. Le débardeur et le corsaire étaient deux femmes ; c’était la jalousie qui avait allumé la guerre. Amour, tu perdis Troie !
Le débardeur me témoigna sa reconnaissance en me priant de l’inviter à déjeuner. Jamais débardeur n’eut le cou plus frais, le pied plus petit, les hanches plus astucieuses. Elle se serrait contre moi comme si elle avait peur ; elle répondait d’un air timide à toutes mes questions. Au bout d’un quart d’heure de conversation , j’appris qu’elle s’appelait Fifme.Ce nom dit tout.
Après quelques tours de promenade , Fifine, remise des fatigues de sa lutte récente, fut bientôt gagnée par le démon du bal. Elle répondait à toutes les provocations , à tous les propos; elle les cherchait, elle les faisait naître ; une avalanche de verbes excentriques, de périphrases plus significatives que des mots, de substantifs fantastiques, s’échappait à chaque instant de ses lèvres roses. C’était tout un vocabulaire, toute une syntaxe, toute une langue de la plus grande richesse. C’était le carnaval qui parlait.
Je n’ai pas besoin de vous dire mon bonheur ; vous le devinez d’avance. Je tenais enfin la véritable Parisienne , la Parisienne de carnaval, le débardeur de Gavarni.
Elle me quitte , elle s’élance après m’avoir donné rendez-vous à quatre heures du matin entre la troisième et la cinquième colonne du foyer.
Un moment je la suivis de:; yeux. Quelle plume pourra retracer les cachuchas suaves, les fandangos divins, les mazurkas étincelantes auxquels se livre cette jeune personne ? Jamais on n’eut autant d’esprit dans les bras , jamais les jambes ne furent plus éloquentes ! O Terpsichore , déesse légère qui guidez les chœurs des nymphes sur le mont Cythéron , si par hasard il vous a pris fantaisie de quitter cette nuit-là les ballets de l’Olympe pour voir comment dansaient les mortels, quelle colère et quel dédain ont dû remplir votre âme lorsque Fifrne s’est mise à tourbillonner devant vous ! Sans doute vous n’avez pas attendu la seconde figure, et serrant votre domino autour de votre faille, raffermissant votre masque sur vos yeux, vous avez regagné à la hâte le fiacre à l’heure qui vous a emportée vers les cieux !
Mais voici que mon débardeur déploie trop
d’esprit : le garde municipal s’émeut, il s’avance, il entraîne Fifine. Ma maîtresse est au violon !
Courir chez le commaissaire de police, la réclamer, nous mettre à table, tout cela fut l’affaire d’un instant. A cette heure suprême où le bal finit , à ce moment où la nuit lutte avec le jour dans les plaines du ciel , et où la faim combat avec le sommeil dans le corps des humains, au plus fort de cette bataille terrible , entre les yeux et l’estomac , la Parisienne n’est généralement pas belle , on peut dire aussi
qu’elle n’est pas très-spirituelle. Ou elle dort.
! ou elle mange ; il faut secouer Charybde , ou rassasier Scylla : double tâche également difficile, double épreuve également périlleuse où l’amour disparaît dans un bâillement ou dans une bouchée. Je dois dire à la louange de Fifine qu’elle n’hésita pas un seul instant entre M orphée et Cornus. « Je vous ai promis de déjeuner avec vous, me dit-elle ,vous allez voir si je sais tenir mes serments; garçon, ,1a carte!» Cette confiance et cet abandon me touchèrent; après avoir cherché long -temps infructueusement une table, nous parvînmes à nous asseoir. Il était cinq heures du matin, le 11 mars 1839. Cette date ne sortira jamais de ma mémoire.
Mille débardeurs étaient répandus autour de nous, on entendait le bruit des conversations particulières.
— Avez-vous vu Chicard ?
— On dit que c’est un marchand de cuirs.
— Il était en lancier polonais ?
— - Non, en sauvage.
— Il a épousé une femme millionnaire.
— M. Dupin était au bal.
— Cette femme était devenue amoureuse de lui en le voyant danser.
— Il était tout nu.
— Qui , M. Dupin ?
— Non, Chicard.
— Avez-vous remarqué cette femme avec un domino et un masque?
— Il paraît que pendant tout le carnaval il va à la Halle vendre des cuirs, revêtu d’un
simple maillot couleur de chair , avec la croix d’honneur et un col en crinoline.
— Sans paletot ?
— Avec un carrick !
— Quel farceur !
— Irez-vous à la Courtille ?
— Je lui ai dit que je la connaissais pour voir si je ne la connaîtrais pas ; mais elle n’a pas voulu se faire connaître. Du reste, je la reconnaîtrais si elle voulait; elle m’a dit qu’elle me donnerait son adresse , mais je ne la lui ai pas demandée.
— C’est canaille !
— De demander l’adresse d’une femme?
— Non , la Courtille.
Pendant qu’à nos côtés on se livrait à de telles débauches d’esprit , Fifme se livrait à une débauche de homard. Cette jeune fdle , si vive, si verbeuse tout à l’heure, était absorbée dans la déglutition de ce crustacé. Le repas touchait à sa fin , j’allais lui offrir la citadine du sentiment , lorsque , sur un geste que lui fait un sauvage montrant sa tête derrière les carreaux, elle se lève de table et me quitte brusquement. Je veux la poursuivre , mais le garçon me retient : je n’avais pas payé la carte.
Le mardi-gras , je la retrouvai au bal. Je voulus lui parler , lui rappeler ses promesses ; elle
me répondit : — Connais pas! et comme j’essayai d’insister, le même sauvage montra sa tête couverte d’un diadème de plumes , et me dit d’un ton solennel , en me montrant Fifine :
— Chrétien , respecte cette vierge. Elle avait soif, et lu lui as payé à boire ; elle avait faim , et tu lui as donné à manger. Le cacique de la montagne te bénit ; mais tiens-toi à plusieurs millesde distance de la jeune innocente confiée à sa garde , si tu ne veux pas faire connaissance avec son tomakaw. I n prononçant ces mots i!
brandit la massue de carton qu’il tenait à la main, et disparut en riant aux éclats. J’en-
tendis la voix mordante de Fifine qui disait, en sautant les escaliers quatre à quatre : C'esly un vrai jobard !