CHAPITRE II
Laïs.
es feux de la curiosité continuaient à m’incendier de plus belle; il me fallait une Parisienne ou la mort. Mon ami vint encore à mon secours. Yoici ce qu’il me dit :
— Entre dans une maison de la rue Notre- Dame-de-Lorette, frappe à n’importe quel étage, si l’on te demande ce que tu veux, tu répondras que tu désires être aimé ; on te fera entrer, et tu seras le plus heureux des hommes. Il ne faut pas faire tant de façons avec nos Laïs.
( Mon ami avait fini ses classes en 1814. ) Ivre d’espérance , je me précipite vers la rue Notre- Dame-de-Lorette, j’entre dans cinq ou six maii sons , je frappe à tous les étages ; partout on m’éconduit de là façon la plus brutale. — Je com- | mençais à craindre que mon ami ne m’eût trompé. Heureusement un entresol plus humain | que les autres s’ouvre à moi ; la maîtresse du ! logis , petite brune au nez retroussé , se met à rire à gorge déployée en m’écoutant , mais elle * ne me chasse pas. Je veux l’aimer, elle rit de ! plus belle ; enfin elle me prie de repasser le lendemain.
J’appris plus tard que l’originalité de ma de- | mande l’avait séduite.
Le lendemain je revins, le surlendemain de
Imême ; pendant un mois ce fut ainsi , et mes affaires n’avançaient pas. Je compris enfin que Laïs, comme Lucrèce ou comme Pénélope, voulait qu’on lui fît la cour dans toutes les règles : bouquets ,. visites , bonbons, je n’éparjlgnai rien pour la séduire ; j’écoutai même l’his-
Itoire de ses amours avec un Russe. Enfin j’obtins un rendez-vous... au café Anglais.
Les femmes de Paris ne disent pas : — le
premier baiser, mais —le premier dîner de l’amour.
Enfin elle va être à moi! je vais la fasciner
entre une bouteille de bordeaux et une bouteille de champagne; j’ai enfin une Parisienne!
Je me rends chez elle pour la conduire au restaurant, pensant aux jolies choses qu’elle va me dire en tête-à-tête. J’entre, et je trouve trois dames dans son salon.
— Ce sont mes amies , me dit-elle avec son plus doux sourire ; je les ai invitées à dîner avec nous. Remerciez-moi !
li\)
Je l’aurais envoyée à tous les diables.
Voyant ma colère, elle reprit à voix basse : — Dîner seule avec vous ! niais vous n’y pensez pas : que dirait le monde ?
O pays sans pareil, où L«ÿs même a de la pudeur! qui pourra dignement chanter les louanges ? m’écriai-je en moi-même. Je prendrai ma revanche ce soir. Allons dîner.
Les trois Laïs mangèrent beaucoup. Je voulus prendre le genou à ma voisine, elle s’écria en me donnant un coup de poing: — A bas les mains! L’autre, à laquelle je voulus prendre un baiser,
me répondit : Zut ! et ma maîtresse future, à laquelle j’essayai de serrer la taille , me fit le geste familier aux cantonniers du chemin de fer.
Éperdu , ravi , ne sachant à laquelle dé ces trois Grâces donner la pomme de l’esprit , je levai la séance, et nous partîmes pour le Uanelagh.
J’avais payé la carte.
Le soir, en accompagnant ma belle jusque devant sa porte, je voulus en franchir le seuil ; mais Laïs me supplia de n’en rien faire , elle avait la migraine. Du reste, elle m’attendait le lendemain. J’obéis.
Le lendemain j’arrive, et le portier m'annonce que madame est partie pour aller voir sa mère malade dans son pays. ..
— Quel pays ? m’écriai-je comme frappé de la foudre.
— Strasbourg î
Non-seulement j’étais pris pour dupe , mais encore j’avais aimé une Parisienne de Strasbourg.
Je restai huit jours malade; j’avais perpétuellement le délire. Les médecins que je fis appeler furent unanimes sur ma maladie. Au-
ciin d’eux 11e la connut : — Je souffrais d’une Parisienne rentrée.