Voir la noie G
Je ne veux ni discuter, ni combattre de pareilles déterminations ; elles se valent et se détruisent les unes les autres, et il y a lieu de s’étonner qu’au moins les derniers venus dans cette voie, à l’aspect de tous ceux qui s’y sont fourvoyés avant eux , n’aient pas hésité à s’v engager.
Ce qui est non moins étonnant, c’est la pauvreté des raisons, on pourrait dire des prétextes, sur lesquels sont effectuées toutes ces déterminations du siège du sensorium commune. Deux ou trois faits ou prétendus faits de lésion de telle ou telle partie cérébrale, avec lésion simultanée de telles ou telles sensations, perceptions, idées, voilà la plupart du temps tout ce qui les motive, voilà par exemple ce qui a suffi à Pourfour-Petit, à Sabouraut, pour placer le sensorium commune dans les corps striés ou cannelés; à Lapeyronie, à Saucerotte, pour le placer dans le corps calleux, à tels autres pathologistes, pour le placer partout ailleurs.
On ne comprend pas, en vérité, une aussi pauvre manière d’observer, de raisonner, et de conclure; et pourtant, cela est triste à dire, on la retrouve, cette manière, dans presque toutes les tentatives de détermination des fonctions cérébrales, considérées soit en elles-mêmes, soit comme ici dans leurs rapports avec la psychologie. Pourquoi donc les auteurs de pareilles opinions ne se sont-ils jamais dit qu’à raisonner de cette façon, il n’y a pas une partie du cerveau dont on ne pût faire, tour à tour, le siège du sensorium commune , parce qu’il n’y en a pas une dont la lésion ne pût
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donner et n’ait donné lieu à des troubles de la sensation et de la perception , bien plus à des troubles de toutes les autres parties de l’intelligence. Ce dernier fait surtout, pourquoi ne l’ont-ils pas vu, quand il était pourtant si visible? Parce que, en général peu versés dans la connaissance de l’entendement humain, ils n’ont pas su, dans leurs observations pathologiques , en reconnaître toutes les altérations, et que là où ils n’apercevaient qu’une lésion de la sensation et lie la perception, il y avait à constater, en outre, une lésion presque toujours proportionnelle des diverses autres facultés.
Toutefois, il est juste de le reconnaître, et je me plais à le proclamer, il y a de notre temps d’éminents physiologistes qui ont su voir tout ce qu’il y a d’inacceptable dans des déterminations aussi grossièrement empiriques du siège du sensorium commune , et y ont substitué une opinion qu’on peut regarder, ce me semble, comme l’expression de la vérité.
MM. Flourens et Longet, par exemple, ont bien vu, et ils l’ont conclu tout autant du raisonnement que de leurs expériences (c’est là, suivant moi, ce qui leur fait honneur) , ils ont bien vu que le siège du sensorium commune n’est pas et ne saurait être autre chose que le cerveau lui-même, l’organe de la perception et de l’entendement. Seulement ils ont donné à ce siège une sorte de siège préparatoire, et comme de premier ressort, la moelle allongée. Cette manière de voir, ou plutôt de dire, n’est pas, à mon avis, l’expression exacte des faits, soit physiologiques, soit psychologiques. Les deux ha-
biles expérimentateurs ont vu ou cru voir que des animaux (je veux bien, comme eux, prendre un instant ces animaux pour des hommes) plus ou moins complètement privés des lobes cérébraux, mais auxquels restait la moelle allongée, sentaient encore, conservaient un reste de sensibilité générale; et ils en ont conclu que dans la moelle allongée se troüve la condition organique de la sensation proprement dite, de la sensation brute , comme s’exprime M. Longet, cette sensation passant à l’état de perception dans le cerveau et par son office. J’ai déjà , plusieurs fois et à un ou deux autres points de vue, combattu cette manière de considérer la sensation et de la distinguer de la perception, dont ni peu ni beaucoup elle ne peut être distinguée. Je la combattrai ici du pointde vue même expérimental. Quand on a privé un animal de son cerveau, en lui laissant la moelle allongée, croit-on qu'il ne lui reste que de la sensation, de la sensibilité, à l’exclusion de tous les autres faits ou pouvoirs psychologiques? Croit-on, d’un autre côté, qu’il lui reste toute sa sensibilité, tout ce que nos expérimentateurs appellent du nom de sensibilité? Ilélas ! non ; ni l’un ni l’autre. L’animal, et cela ressort manifestement des faits racontés par MM. Flourens et Longet, et par beaucoup d’autres physiologistes , l’animal a perdu à la fois quelque chose, peu ou beaucoup, de ses pouvoirs sensitifs, appétitifs, instinctifs et autres, que je ne veux appeler ni intellectuels, ni volontaires; il n’a même guère moins perdu de sa sensibilité que de ses autres facul-
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tés; et il a perdu de tout cela, sensation, instinct, intellect, dans la proportion de ce qu’on lui a ôté de substance encéphalique. Un animal (et il en est ainsi jusqu’à un certain point de l’homme), pour sentir, appéter, désirer et le reste, normalement, intégralement, et autant que le comporte sa nature, a besoin de toute sa tête, de tout son cerveau; mais on peut lui en ôter une plus ou moins grande proportion sans lui ôter, pour cela, toute sensation, tout appétit, tout instinct, tout autre acte ou pouvoir intellectuel. Tout cela chez lui, et par suite des mutilations cérébrales qu'on lui impose, s’en va du même coup et, à peu de chose près, du même pas. 11 n’y a d’exception à cette règle, d’une vérification très-facile, que pour les mutilations qui portent sur des parties du cerveau, points évidents d’origine du nerf de tel ou tel sens, les tubercules quadrijumeaux par exemple, origine plus particulière des nerfs de la vue, et dont la destruction en conséquence entraîne la destruction de la perception visuelle, en laissant, ou peu s’en faut, intact le reste de l’édifice sensitif, intellectuel et volontaire.
Il résulte de tout ce que nous venons de dire que le sensoriwn commune anatomique ou le centre anatomique de perception, c’est tout le cerveau, ou plutôt tout l’encép'hale, et que, s’il a l’air d’avoir deux degrés ou deux ressorts, dont l’un, le premier, le plus inférieur, le plus brut à la fois et le plus persistant, serait, au dire de M. Longet, la moelle allongée, c’est que là, dans cette partie du système nerveux central, il se con-
fond avec la condition de la vie, et que, si vivre n’est pas nécessairement sentir, on ne peut pas sentir sans
vivre. „ „ ,
Dans ce cerveau donc, dans cette moelle allongée,
dans tout cet encéphale, siège du sensoriurn commune , condition physiologique de la sensation, que se passet-il enfin, en ce grand fait de la sensibilité qui est la base de l’animalité, de l’humanité même , et sans lequel il n’y aurait ni appétits, ni désirs, ni intellect, ni
•volonté ?
11 s’y passe quelque chose assurément de bien merveilleux, mais d’une telle merveille, que s’imaginer qu’on le saura, qu’on le comprendra jamais, serait bien plus merveilleux encore. Ce grand secret se lie à des secrets d’un autre ordre, ou au moins d’une autre appa- ' rence, et si on le savait on saurait tout. Comprendre ce qui , au fond de la boîte crânienne , au fond de ces abîmes du cerveau, se passe dans cette illumination de la perception qui, pour quelques atomes de lumière égarés sur notre rétine, nous dévoile tous ces mondes dont le nôtre n’est qu’une parcelle, serait comprendre et savoir quelle main les a créés, ces mondes ; dans quel but, pourquoi, dans le nôtre, elle a allume en nous le foyer de la pensée ; quel destin elle a fait à cette pensée, quelle connaissance elle lui réserve de ce qui doit suivre la dissolution des organes et leur rentrée dans le gran réservoir de la matière : toutes questions, tous secrets qui se touchent et se tiennent, sont suspendus au même doute , un doute qui , malgré des affirmations respec-
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tables, semble ne pas devoir cesser ici bas. Dans les angoisses et les déceptions d’une vie si courte et souvent si misérable, la négative incontestée du terrible dilemme ferait du monde un repaire de brigands, l’affirmative un désert d’ascètes. Dans les deux cas, ce serait la fin de ce monde, et cette fin encore, nous ne la concevons pas.