Ricerchc sperimentali sopra i nervi. Pavia
SENS DE L’ODORAT
reil organe ; il était homme d’esprit et de goût avant tout.
ARTICLE III
Le sens de l’odorat.
La phrénologie, qui avait créé un organe de la gourmandise en l’honneur d’Anacréon, ne pouvait manquer d’en créer un autre en l’honneur de Flore, la reine des fleurs et la patronne des parfumeurs. Mais elle l'a fait ( proh pudorl ) contrairement à tous les principes, et même à ses propres principes. N’a-t-elle pas imaginé de placer a la pointe du lobe moyen du cerveau, au voisinage de la racine externe du lobule olfactif, un organe de la respirnbilité , qui est en même temps l’organe des odeurs? Sans doute, l’air est le véhicule des odeurs ou des molécules odorantes; mais ce n’est pas une raison pour confondre dans un même organe l’instinct qui fait respirer et le sens qui perçoit et recherche les odeurs. Que deviendrait, par suite d’une pareille confusion, le principe de la spécialité des organes, ce fameux principe qui a fait faire tant de découvertes à la phrénologie et qui, si elle eût vécu plus longtemps, eût fini par donner à l’homme autant d'organes et de facultés qu’il a de cheveux sur la tête?
La phrénologie affectait, comme nous venons de le voir, à deux sens le même organe. Un illustre adversaire de cette science, par esprit peut-être de contra-
SENS DE L’ODORAT
diction à son endroit, attribuant deux organes à un sens, a donné à celui de l’olfaction deux nerfs : d’abord, et bien peu à la vérité, le nerf que lui donnent exclusivement tous les physiologistes , le nerf olfactif ou de la première paire, si bien couché pourtant pour cette fonction au-dessus des fosses nasales , ensuite et presque exclusivement le nerf trijumeau ou de la cinquième paire.
Nous devons dire, en l’honneur des principes ou plutôt en l’honneur de leurs défenseurs, que cette opinion de Magendie sur l’inutilité du nerf de l’odorat dans la fonction de l’odorat n’est à peu près admise p.ir personne et est à peu près combattue par tout le monde. M. Claude Bernard seul essaye de dire qu'il ne faut pas trop se presser de la rejeter, et il en appelle à cet égard à de nouvelles expériences. Mais il y a évidemment, dans cet appel de M. Claude Bernard, plus de la reconnaissance de l’ancien élève que de la foi du maître actuel et du successeur. Malgré ses protestations, le nerf olfactif pourrait bien rester, pour la meilleure part et peut-être plus, le nerf de l’olfaction.
Nous avons mis la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire que nous avons parlé des conditions physiologiques de la sensation de l’odorat et dit le peu qu’on en sait, avant de parler de cette sensation elle-même. Nous nous sommes laissé entraîner par nos anciens sentiments pour la phrénologie; nous revenons, mais pour être trèsbref.
On sait quelles analogies, quels rapprochements,
SENS DE L’ODORAT
quels contacts existent entre les deux sensations de l'odorat et du goût. C’est à ce point que, dans certains cas, elles peuvent être prises l’une pour l’autre, et que, danune manière de s’exprimer il est vrai fort vulgaire, maiqui témoigne de leur analogie, le nom de g ut e.-t quelquefois donné à l'odorat : voilà, disent certaines personnes, un objet qui sent un bien mauvais goût. Cette analogie des deux sensations de l’odorat et du goût serait peut-être la meilleure raison à donner en faveur d • l’opinion dont nous parlions tout à l’heure, qui fait du nerf de la cinquième paire la condition nerveuse au moins principale delà sensation de l’odorat. On ne peut pas contester que le nerf trijumeau ne soit tout à la fois et pour une certaine part la condition nerveuse de la sensation du goût et celle de la sensibilité tactile de la membrane muqueuse de la langue et de la bouche. On conçoit, à la rigueur, qu’il en pourrait être de même de cette paire nerveuse, dans ses rapports à la fois sensitifs et tactiles avec la membrane muqueuse pituitaire, siège des impressions d’où naissent les sensations d’odeur.
Nous avons dit, à propos de ces impressions sensitives, et conformément à l’idée que le mot exprime, que la sensation du goût résulte, aussi bien que celle du toucher, d’un véritable contact. Nous en dirons autant de celle de l’odorat. Dans l’acte de l’olfaction, et pour la sensation qui en résulte, des particules de matière, des molécules odorantes, quelque ténues, quelque éthérées qu’on les veuille faire, viennent frapper les surfaces
^ SENS DE L’OUIE. %!t\
olfactives. Ces molécules, si on ne peut les peser, on peut les voir, ou du moins les sentir naître, se détacher des corps ; on peut les suivre, les diriger, les arrêter, les intercepter au passage; matière,, toujours matière; toucher, toujours toucher. Nous ne vivons, ne sentons que comme cela et par cela.
Comment maintenant des molécules matérielles, conditions de l’impression et de la sensation olfactive, se comportent-elles, pour ce double résultat, avec les surfaces de rapport et les nerfs de transmission? Que deviennent-elles sur ces surfaces et au delà? Question insoluble maintenant et qui le sera probablement toujours, mais sur laquelle nous ne tarderons pas à revenir.
ARTICLE IV
Le sens de l’ouïe.
Un corps sonore, etils le sont tous, plus ou moins, un corps sonore est mis en mouvement vibratoire, en ondes; ces ondes en font naître d’autres dans l’air qui sépare ce corps de l’oreille, et s’y applique. Ces ondes aériennes frappent et meuvent la membrane du tympan, et, par son intermédiaire, les parties soit solides, soit liquides, soit aériformes, que renferme l'intérieur de l’organe de l’ouïe; de là des chocs et des impressions sur les extrémités périphériques du nerf particulier à cet organe, et qu’il transmet (l’anatomie, la physiologie et la pathologie le prouvent) à un point du centre cérébral. C’est
SENS DE L’OUÏE
par suite de ces impressions que naît la sensation de l’ouïe; le nerf en est appelé auditif ou acoustique. On en voit les origines sur le plancher du quatrième ventricule, dans un point du mésocéphale très-voisin du cervelet. C’est peut-être à raison de ce voisinage que Willis a placé dans ce dernier viscère l’organe de la mimique, qui a bien quelque rapport avec la sensation et la faculté auditive. Gall, au contraire, qui a fait tout ce qu’il a pu pour amoindrir ces relations, a placé l’organe de La musique, qu’il a appelé sens du rapport des tons , dan- la partie du cerveau proprement dit située au-dessus de l’orbite. Je n’ai pas besoin de dire (j’en suis fâché pour l’anatomiste anglais) que les idées de Willis et de Gall se valent. Qu’on place près ou loin des origines du nerf acoustique l’organe central du sens du rapport des tons ou des sons, on ne fait autre chose que déterminer la place d’une chimère. -Ainsi que l’a fait remarquer M. Longet, aussitôt qu’on s’éloigne de l’origine même des nerfs des sens, et surtout des sens spéciaux, on effectue des organes prétendus centraux ou cérébraux de ces sens, des déterminations que n’autorisent ni l’anatomie ni la physiologie, j’ajouterai ni la p ychologie. Nousl’avons déjà dit plus d'une fois et nous aurons l’occasjon de le dire encore, l’organe, la condition dernière d’une sensation quelconque, c’est tout le système nerveux central et le cerveau avant tout.
Ce caractère tactile, nécessairement attribuable à l’impression d’où résulte la sensation de l’ouïe, permet, ce me semble, de résoudre, et de résoudre par l'aflir-
SENS DE LA VUE
mative, une question cà laquelle a donné lieu cette sensation. Fournit-elle par elle-même à l’esprit, le moyen de reconnaître le lieu, le côté où est placé le corps sonore d’ou part le bruit? Oui, sans doute, et chacun en peut faire l’expérience. Nul doute aussi qu’on ne puisse y être trompé quelquefois. D’abord , les deux oreilles presque toujours reçoivent ensemble l’impression , bien que cela n’ait pas lieu en général dans une égale proportion. Puis, dans le cas même où les choses sont ou semblent disposées de m inière qu’une oreille soit surtout frappée, des dispositions contraires, d’où va naître un retentissement, un écho, peuvent porter plus bruyamment le son répercuté à l’autre oreille, d’autres bruits peuvent le masquer. Mais, encore une fois, il est clair qu’abstraction faite de ces circonstances accidentelles, l’impression d’un corps extérieur, et l’onde sonore en est un, sur une partie déterminée de notre corps, l’oreille droite ou l’oreille gauche, peut et doit entraîner l’esprit à conclure que le corps d’où part le bruit est situé à droite ou à gauche, en un mot d’un côté plutôt que de l’autre.
ARTICLE V
Le sens de la vue.
Voici le premier, le roi des sens ; le sens qui dans l’ordre physique donne à l’homme le spectacle de l’univers et de son immensité, le met en communica-
SENS DE LA VUE
tion avec le soleil, ce roi des espaces, ce dieu d’une des plus pures religions qui aient précédé le christianisme; et dans l’ordre psychologique donne seul à l’esprit des idées, de vraies idées, des images, et par ^uite les éléments essentiels de ses plus hautes opérations. C’est pourtant à un tel sens que la philosophie a osé comparer, que dis-je? osé préférer le toucher ! le toucher, ce vulgaire sens, qui, s’il existait seul, donnerait tout juste à l’homme le moyen de se traîner, dans la nuit et le silence, à côté du ver de terre. Le toucher, ont dit les philosophes, est le sens par excellence, le sens du monde extérieur, de la matière, de l’étendue, des formes, des dimensions, des distances. C’e=t par lui seul que la vue fait quelque chose de tout cela. En ellemême la vue n’est que le sens de la couleur , c’est là tout ce qu’elle peut faire connaître; tout le reste, si reste il y a, lui vient de l’éducation qu’elle doit au toucher.
L’éducation du toucher? Est-ce donc cette éducation qui donne aux jeunes animaux à peine nés l’instinct, et il faut bien le dire, la certitude de l’existence* de ces objets extérieurs qui doivent immédiatement servir à la leur, et ne voient-ils dans ces objets que la couleur? Estce parce que l’eau est verte, ou bleue, ou blanche, que le canneton, la coquille sur le dos, se dirige sans hésiter vers la rivière ou la mare? Est-ce parce que le blé est jaune, et doré que le petit poulet, aussi au sortir de l’œuf, se précipite sur le grain qu’on lui jette? Et le petit de l’homme, dont l’éducation est pourtant si
SENS DE LA VUE
nécessaire et si longue, est-ce la couleur, si blanche et si rose qu’elle soit, du teton de sa nourrice, qu’il va chercher de ses yeux et de sa bouche ? C’est bel et bien un beau globe, qui a les trois dimensions; ce qu’il aura encore occasion de reconnaître et de rechercher plus tard.
Mais, même bien avant cette orageuse et charmante époque, 1 enfant, quoiqu on en ait dit, s’élève et s’éduque spontanément bien plus par la vue que par le toucher, et montre autant de confiance au moins dans le premier de ces sens que dans l’autre. Il regarde plus qu’il ne touche. Ses yeux, si grands, si beaux, déjà si intelligents, si actifs, sont là pour en témoigner. Il ne marche, ne se traîne pas encore ; il n’a rien pu toucher, mesurer, pas plus de ses mains que de ses pieds; et déjà vous le voyez parcourir et apprécier, de son clair regard, les formes, les épaisseurs, les distances, tant et si bien qu’aux ombres mêmes il donne les trois dimensions. Ce n’est pas du toucher à la vue qu’il conclut, c est de la vue au toucher. Ah ! si les philosophes qui ont abordé ces questions, au lieu de compulser des livres, pour en faire, s’étaient seulement donné la peine d’ouvrir ce charmant livre de l’enfance, que de fatras ils se seraient épargné, à eux et à leurs lecteurs ! Mais c’est là ce qu’ils ne feront jamais. Il leur en coûterait trop de penser, de parler et surtout d’écrire comme tout le monde. Que deviendrait la philosophie, que deviendrait son histoire, si aux hypothèses, aux explications, aux théories en l’air, se substituaient chez un trop grand
SENS DE LA VUE
nombre de ses adeptes l’observation rigoureuse et la simple conclusion des faits!1 Qui oserait ^dire «dois qnc cette scène du monde que nous avons sous les yeux, qui de la terre va se perdre dans les profondeurs du ciel, c’est-à-dire de l’immensité, scène si variée, si riche, si pleine, n’est autre chose, pour la vue ou plutôt pour l’esprit qui voit, qu’une suite de plans colorés; que c’est le toucher qui fait connaître et démontre une réalité différente, et que c’est ainsi qu’en jugeait cet éternel aveugle de Cheselden, qui, quand la lumière lui eût été rendue, ne cessait de se heurter contre la matière, croyant ne se heurter que contre la couleur? C’est vous, philosophes, qui vous heurtez contre des difficultés et des non-sens que vous-mêmes avez créés, et Berkeley vous l’a bien prouvé. Vous prétendiez que la vue ne nous fait connaître qu’une fantasmagorie, des ombres sans réalité; qu’en un mot, pour parler votre langage, elle ne nous donne pas la notion d’extériorité. .11 vous a montré qu’à ce compte, et en se servant de vos arguments, il fallait en dire tout autant du toucher, et vous savez, je l’ai déjà dit, ce qui en est arrivé. Il a fait du monde (et vous soutenez que par argumentabor et baralipton on ne peut pas le réfuter), il a fait du monde une lanterne magique dont Dieu tirerait les ficelles. Mais ce serait bien gratuitement qu on ferait jouer à Dieu un tel rôle ; car souffler ainsi sur le monde, c’est souffler sur Dieu lui-même, ce qui est arrivé trèssouvent et même très-innocemment à la philosophie.
Nous admettrons donc, s’il vous plaît, cher lecteur, et
SENS DE LA VUE
je crois, eu effet, que cela vous plaira, que le sens de la vue est le roi des sens, un sens dont les opérations nous font connaître par elles-mêmes la réalité et la matérialité du monde dont nous faisons partie, qu’il nous en donne non-seulement les couleurs, mais les formes, les dimensions, les distances, avec moins de sûreté certainement que ne pourrait le faire un géomètre, mais assez, passablement pour notre utilité et notre agrément; qu’enfi'n et sous ces divers rapports il n’a certes pas plus besoin d’éducation chez l’homme, le philosophe de trente ou quarante ans, que chez le petit canard, le petit poulet, le petit nourrisson de l’homme, chez lesquels, comme nous l’avons vu, il n’en a nul besoin, et que, s’il est redevable de quelque enseignement au toucher, c’est à charge de revanche, une revanche qui est de tous les instants.
Le résultat de l’action ou de la passion de ce sens de la vision, auquel nous venons d’essayer de rendre sa couronne, c’est la sensation ou plus exactement la perception de la vue. La sensation de la vue est, en effet, des cinq sortes de sensation, celle dont la partie perceptive est le plus développée comparativement à la partie affective ‘. Dans l’immense majorité même des actes de vision, cette dernière donne à peine conscience d’ellemême. L’esprit est tout entier à l’action du monde extérieur et à la perception qui en résulte. Quant à l.’impres-
I. Voir l’ Amulette de Pascal, Ire partie, du retour des idées à leur point de départ, p. 19 et suivantes.
SENS DE LA VUE
sion subjective et en quelque sorte locale, qui est aussi le résultat de cette action, elle lui échappe à peu près complètement. La plupart du temps il n’en a conscience que quand, soit par l’effet d’un état maladif ou de trop grande excitabilité de l’organe de la vision, soit par suite d’une action trop vive de la lumière, cette partie affective de la sensation de la vue devient une douleur. Il est probable toutefois, je dirais même qu’il est certain , que c’est cette partie affective de la sensation , résultat en définitive immanquable du choc des ondes lumineuses sur la rétine, qui, dans les perceptions de la vue, impose à l’âme le sentiment ou le jugement instinctif d’extériorité, absolument comme dans les autres sensations, mais surtout dans la sensation du toucher, un contact semblable ou analogue d’une autre forme de la matière détermine le même sentiment ou le même jugement.
Ces perceptions de la vue, on sait comment elles s’opèrent, en vertu de quelles conditions à la fois physiques et physiologiques elles naissent dans l'esprit. Les ondes lumineuses, parties du soleil ou des astres qui lui ressemblent, viennent, à travers les espaces éthérés et I atmosphère de la terre, frapper les objets qui peuplent cette demeure de l’homme, et elles se réfléchissent, en vertu de lois géométriquement calculées, sur l’organe qui doit lui donner la vraie possession des richesses de son domaine, l’organe de la vue. La lumière a ainsi à peine touché la cornée transparente, le voyant de 1 œil, qu’elle la traverse en subissant une première réfraction;
SENS DE LA VUE
puis, par une seconde et une troisième, elle traverse l’humeur aqueuse, le cristallin et l’humeur vitrée, pour aller enfin frapper de ses rayons cette membrane qu’on appelle la rétine, partie nerveuse et sensible de l’œil.
Ici se termine le rôle de la physique et de ses démonstrations, et commence celui de la physiologie et de la psychologie, de leurs explications et de leurs incertitudes.
En voyant avec quel soin est établi l’appareil physique de la vision, avec quelle perfection de détails tout a été calculé pour que les rayons lumineux, dont l’impression sur la rétine doit donner lieu à la perception visuelle, ne tombent sur cette membrane nerveuse que dans les conditions où cette impression soit le plus complète à la fois et le plus parfaite, on sent, bien qu’il doit y avoir, entre ces conditions et cette perfection et l’accomplissement de la perception visuelle , la corrélation la plus étroite; on le sent, mais cela ne va guère plus loin.
Une image, disent les physiciens et même les physiologistes, une image des objets extérieurs qui doivent donner lieu à la sensation, y être comme représentée, une image en miniature, est peinte sur la rétine, et c’est cette image, ajoutent-ils, que nous voyons, que l’esprit voit ou perçoit, et qui lui représente ces objets. Cette image est, il est vrai, renversée, à raison de la manière dont les rayons lumineux pénètrent, en se réfractant, jusqu’à cette membrane; mais ce n’est pas une difficulté. L’esprit est là qui la redresse, sachant bien que
SENS DE LA VUE
le haut d’une chose ne peut en être le bas; qu’un homme, par exemple, quelque singulier qu’il puisse être, ne saurait marcher sur la tête. Et d’ailleurs, dirent les plus forts raisonneurs, quand toute chose a la tête en bas et les pieds en l’air, c’est comme si toute chose était d’aplomb; le redressement a lieu en quelque sorte de soi-même, ou p'utôt il devient inutile; et nulle espèce de bienséance n’a à en souffrir. Cela se dit couramment, ou quelque chose d’analogue ; cela s’imprime et est presque généralement accepté.
Voyons, essayons donc un peu, à notre tour, de parler de cette image, de son renversement, de son redressement, de sa cause, de son usage, de sa signification.
Certes si, par une supposition malheureusement impossible, Démocrite, le docteur Démocrite, eût pu avoir pour contemporain l’illustre expérimentateur Magendie, s’il eût pu voir, par-dessus les épaules de ce dernier, sur le fond de l’œil convenablement préparé d'un lapin, se peindre les petites images des objets du monde extérieur, quelle exclamation de triomphe il eût poussée 1 ! Comme sa théorie des e’iBwXa, c’est-à-dire de ces petites images se détachant des objets extérieurs pour venir, par l’intermédiaire du nerf de l’œil, gagner le cerveau et l’esprit, comme cette théorie lui eût paru à jamais inattaquable! L’image peinte sur le fond de l'œil lui eût semblé et avec raison être la première étape du cours de ses sïSwXa, et c’eût été pour lui le cas de dire, en grec
i . Voir la note E.
SENS DE LA VUE
bien entendu, qu’il n’y a ici, comme partout, que le premier pas qui coûte.
Démocrite était un grand docteur, Magendie un grand expérimentateur, et nous portons à leur génie et à leur gloire autant de respect que quiconque. Nous sera-t-il néanmoins permis de dire que cette image, que le dernier a montrée1, que le premier avait comme devinée, n’a, jusqu’à présent, pas grand’chose à faire, sinon avec la théorie physique de la vision, au moins avec sa théorie physiologique, et à plus forte raison psychologique, avec le phénomène de la sensation et de la perception visuelle ?
Une image est peinte, cela est certain, sur le fond de l’œil, dessinée là par les rayons lumineux qui, de l’objet extérieur, viennent se réfléchir et se réfracter sur la rétine. Mais d’abord, cette image, qui la voit, qui la connaît pour l’avoir vue? L’œil de celui auquel elle n’appartient pas, l’œil de l’observateur étranger, le vôtre, le mien, celui de Magendie, de Démocrite. Mais les images peintes dans mon œil à moi, dans votre œil à vous, estce que nous les voyons, est-ce que nous les sentons? Est-ce que, sans l’expérience du lapin à Magendie, nous saurions seulement qu’il se peint, dans l’œil qui voit, de telles images? Et maintenant que nous le savons, est-ce que c’est cette connaissance qui nous donne celle du monde extérieur? A entendre les coryphées de cette
1. C’est-à-dire (vo:r la note E) un peu mieux montrée qu'ou ne l’avait fait avant lui.
SENS DE LA VUE
belle théorie de l’image oculaire, condition et explication de la sensation de la vue, il semblerait que l’esprit de chacun de nous est là derrière la rétine de l’œil de chacun de nous, regardant l’image du monde extérieur, photographiée par ce grand artiste, le soleil, mais photographiée le haut en bas, à charge par l’esprit de la redresser. Un pareil rôle pour l’esprit serait assez difficile à admettre et plus encore à imaginer. Pour voir l’image peinte sur la rétine, l’esprit aurait besoin d’un autre œil, d’une autre rétine, d’une autre image; puis, pour voir cette dernière image, d’un autre œil encore, d’une autre rétine et d’une autre image, et ainsi de suite et sans fin '. Il n’y a donc pas moyen de faire voir à l’esprit l’image, dut-on le placer, pour cela, immédiatement derrière la rétine. Mais, si l’esprit n’est pas là derrière la rétine, ou plutôt dans la rétine même, regardant et redressant immédiatement l’image de laquelle il conclut à l’existence du monde extérieur, il faudra que l’image aille le chercher où il est; quand la montagne ne veut pas yenir à nous, il nous faut bien aller à elle; et voilà, comme nous le disions tout à l’heure, les e’t'SwXa du docteur Démocrite qui continuent leur voyage et ne sauraient plus s’arrêter qu’après être arrivées au terme, c’est-à-dire au centre même où semble plus particulièrement résider l’esprit.
11 faut donc bien en convenir, ces images des objets peintes sur le fond de l’œil n’expliquent en aucune
t . Voir la noie F.
SENS DE LA VUE
façon et pour si peu que ce soit, la perception de la vue. Quelles relations ont-elles avec cette perception? De quelle utilité y sont-elles? On n’en sait absolument rien, et l’on ne peut rien en comprendre. Ce ne serait peutêtre pas trop se hasarder que de dire qu’elles n’y servent à rien. Elles sont là, comme par surérogation à l’action des rayons lumineux sur la rétine, à l'impression et à la perception qui en sont la suite, pour l’amusement des physiologistes et le désespoir des philosophes.
En somme et pour ne rien donner à l’hypothèse, dans la période physique de la vision la partie sensible du fond de l’œil, la rétine, est frappée et comme piquée par les extrémités des rayons lumineux, réfléchis des objets extérieurs et réfractés par la lumière oculaire. Les points de contact des extrémités de ces rayons sont disposés dans un ordre qui, pour un œil étranger, dessine la figure de ces objets, et qui dans l’œil frappé doit être conforme à cette figure. Mais qu’est-ce qui se passe au delà de la rétine, et par suite de cette impression des rayons lumineux? Quelle sorte de transmission de cette impression a lieu aux parties nerveuses profondes? Il n’y a que Descartes, si son intention eût été appelée sur ce point, qui eût pu répondre à cette question. En fait de réponses à des questions de ce genre, il y en a de lui de bien plus fortes et de bien plus difficiles, ainsi que nous l’avons déjà vu, et que nous ne tarderons pas à le voir encore. Quant à nous, nous confessons ici, comme dans une foule d’autres cas, notre ignorance et notre impuissance. Ce n’est pas que nous ne sachions, à peu près
SENS DE LA VUE
comme tout le monde, quel pourrait étrejusqu a l’Arae, à la supposer logée dans la glande pinéale ou au voisinage, le chemin de l’impression ou de l’image. U y a d’abord et tout nécessairement, à partir de la rétine, une première étape dans la première partie du nerf optique qui s’étend jusqu’à son entre-croisement (ou c hiasmn) avec celui de l’autre œil, sur ce point de l’intérieur du crâne qu’on appelle la selle du turc; entre-croisement qui dans l’homme au moins n’est que partiel, d’où résulte, quoique ce soit assez difficile à comprendre, un échange, un mélange également partiel des images venues de chaque œil. Après cet entre-croisement et cet échange, les deux images, les deux impressions continuent leur voyage dans chacun des deux côtés du cerveau, puchacun des nerfs optiques, à travers les stations successives du corps genouillé externe, de Y éminence b/ jumelle ou quadr [jumelle, du tuber cinereum, des pédoncules cérébraux , points de départ ou d’armée divers et multiples du nerf optique dans le centre encéphalique Puis, au delà, dans ce centre plus rien ; plus rien qu'une dispersion, unedéperdition plutôt, toute conjecturale, et encore plus incompréhensible de l’impression ou de l’image, qui donne lieu à la perception de la vue; plus rien que les hypothèses les plus diverses, les plus eonüadictoires, les plus extravagantes, sur la part que prennent telles ou telles substances du cerveau à ce grand
1. Voir, dans le second volume, les Observations de maladies du nerf optique.
SENS DE LA VUE
fait de la vision, qui est toute l’âme, sinon tout l’homme, à ce point qu’on en a donné le nom à des actes intellectuels où 1 âme semble seule et trop intéressée. En regard de ces hypothèses et de ces incompréhensibilités, les physiologistes expérimentateurs ont fait de délicates et difiiciles expériences pour découvrir au moins dans le cerveau la partie le plus spécialement affectée à la perception de la vue. Ces expériences sont assurément méritoires et leurs résultats utiles ; mais elles ne démontrent guère plus et guère autre chose que ce qu’avaient montré l anatomie et la pathologie, à savoir que les points du cerveau spécialement en rapport avec l’acte et la faculté de la vision, ce sont et non encore exclusivement les divers points d’origine du nerf optique et particulièrement les tubercules quadrijumeaux. Malheureusement, comme nous allons le voir, cette indication du point d’origine du nerf de la sensation comme condition plus particulière de la sensation elle-même, est tout ce qu on sait, et ce semble tout ce qu’on peut savoir des conditions centrales ou encéphaliques, nonseulement de la sensation de la vue, mais des quatre autres espèces de sensations, en d’autres termes et d’une façon générale, de la sensibilité externe. C’est cette question générale des conditions nerveuses centrales de la sensibilité externe que nous allons maintenant aborder. Après les préliminaires qu’on vient de lire, il nous sera, dans cette tâche, bien plus facile d’être à la fois exact, complet, court et compris.
ARTICLE VI
Conditions encéphaliques générales de la sensibilité externe.
Si l’on voulait s’en rapporter à l’hisLoire, à l’histoire de la psychologie et de la physiologie, la question des conditions encéphaliques générales de la sensibilité externe, cette question n en serait plus une : elle serait résolue il y a longtemps; elle le serait quatre ou cinq fois pour une ; mais c’est justement pour cela qu’elle ne l’est pas. Des quatre ou cinq théories auxquelles a donné lieu la physiologie cérébrale de la sensibilité externe, il y en a juste quatre ou cinq de trop, si l’on regarde comme au moins inutile ce qui est ridicule ou faux.
Pour ne pas remonter plus haut que Démocrite, et ne pas le séparer de son maître Leucippe et de son disciple Épicure, une première théorie dont nous venons déjà de dire un mot est celle qui établissait que, dans et pour la sensation, il se détache des objets, des images, des pellicules, des écorces, sorte d'objets en miniature, ces £Ïoo)Xa, que nous connaissons; le tout, bien entendu, composé d’atomes comme le reste de la nature. Ces eïow’/vX ou images, ici parfaitement matérielles, allaient, au dire de nos trois philosophes, frapper le sens, et, tant bien que mal, le traversant, suivaient la filière du nerf pour se présenter dans le cerveau à une âme ellemême fort entachée de matière, qui en faisait. son profit et en tirait la sensation .
DE LA SENSIBILITÉ. 257
C’est à Démocrite surtout qu’on attribue cette théorie physiologique de la sensation, cette doctrine du moyen de communication du microcosme avec le macrocosme ; c’est là, avec sa mystification à l’égard des Abdéritains, son principal titre de gloire aux yeux de la postérité. Il est certain que, si l’on pouvait voir ces petites idoles , se détachant des corps, aller, à travers les airs, frapper les sens, et de là, sans doute par l’intermédiaire des nerfs sensitifs, le cerveau, ne pût-on pas les suivre plus loin, ce serait chose bien satisfaisante. Pour le sens de la vue surtout ce serait parfait; des eïSuXa, des images, il n’a rien à demander de plus. Mais les autres sens, le toucher, le goût, 1 odorat, 1 ouïe elle-même, comment s’accommoderaient-ils de ces images? L’image d’un coup de poing, d’une sauce, de l’eau de Cologne, d’une mauvaise parole, ce serait pour l’esprit difficile à imaginer ; ce serait, pour les sens du toucher, du goût, de l’odorat, de l’ouïe, non moins difficile à utiliser. Démocrite n’avait peut-être pas pensé à cela, et peut-être aussi n’est-ce pas la peine de rechercher ce qu’il eût pu en penser.
Aux images matérielles, comme moyen de communication du monde avec l’esprit de l’homme, succèdent, dans l’histoire de la philosophie, et par ordre de date, des images spirituelles , des espèces impresses et expresses , sensibles et intelligibles, des formes, qui résultent, sinon d’une transmission véritable, au moins d’urie impression, d’une action à distance du corps extérieur sur le sens, sur la fantaisie, sur l’esprit. C’est moins grossier, sans doute, plus intellectuel, et, comme
on dit, plus philosophique que les idoles de l’anatomiste abdéritain. Mais ce n’est pas si saisissable, pas si clair, ou, si l’on veut, pas si franc. Ces images spirituelles, ces espèces, ces formes des objets, qui n’ont rien de la matière des objets, mais qui partent des objets pour s’imprimer sur le sens [espèces impresses ), d’où elles s’expriment [espèces expresses) sur 1 intellect au moins patient, c’est à la fois une filière et une théorie bien embarassée et bien ténébreuse !
La théorie se présente, il est vrai, sous le patronage et l’autorité de très-grands noms : Aristote, et même avant lui un peu Platon, pour sa caverne aux ombres chinoises, saint Thomas et toute la lignée scolastique. Les idoles de Démocrite étaient des idoles sensualistes, des idoles païennes ; celles d’Aristote, rectifiées et adoptées par saint Thomas , deviennent des idoles spiritualistes et chrétiennes ; ce qui n’a pas empêché Reid de les combattre, comme si elles eussent ouvert les portes de l’enfer.
En fait d’explication des rapports du monde à l’homme, quelque chose d’aussi vieux, de plus vieux même que les espèces matérielles ou sensibles, qui a marché de front avec elles, parfois leur venant en aide, leur servant comme de véhicule, qui a duré aussi lortgtemps quelles, qui dure presque encore, ou est sur le point de renaître, ce sont les esprits animaux , esprits, bien entendu, qui n’ont d’esprit que le nom, puisqu’ils sont delà matière, quelque ténue qu on veuille la laire, et que l’esprit, sous peine de ne pas être, n’en est pas.
Les esprits animaux, c’est une invention des médecins
DE LA SENSIBILITÉ
et presque autant des philosophes ; car au temps de cette invention, et ce n’est plus comme cela maintenant, les philosophes étaient toujours un peu médecins ou physiologistes, et les médecins étaient presque toujours philosophes. Aussi les esprits animaux peuvent-ils se vantér d’avoir eu, pour leur entrée ou leur appui dans le monde, une double lignée de fiers parrains : Pythagore, Hippocrate, Platon, Aristote, Galien, saint Thomas, Descartes, Malebranche, et avec eux tous les plus grands philosophes et physiologistes des derniers siècles.
L’esprit animal, que jamais ni philosophe, ni médecin, que jamais personne n’a vu, ni senti, ni saisi par un moyen quelconque, comme du reste une foule de choses dont on parle et qu’on affirme, l’esprit animal était une provenance du sang, sa quintessence, le mot est des plus exacts. L’esprit animal était véritablement distillé du sang par certains organes du corps humain, faisant fonctions d’alambics. Le foie, au dire de Galien, était le premier de ces alambics, celui où se faisait la première cuisson de l’esprit, qui alors n’était que de Y esprit naturel. Le second appareil distillatoire, le principal, c’était le cœur; tellement principal, que Descartes, pour cet office, le donnait pour seul aide au cerveau. Là l’esprit devenait vital, mais toujours, comme dans le foie, mêlé à du sang. Du cœur il était porté par le sang et par le canal des artères supérieures, au cerveau, où il subissait sa dernière élaboration, sa séparation ou sécrétion définitive, et devenait de Y esprit véritablement animal. Le cerveau le distribuait à toutes les parties
sensibles du corps, ou plus particulièrement aux cinq sens, par le moyen des petits canaux qui constituent les filets nerveux.
L’esprit, pour nous borner en ce moment à son rôle dans les sensations, arrivait ainsi avec ces canaux jusqu’aux extrêmes limites du corps ou de ses divers appareils sensitifs. De cette manière c’était sur lui, à proprement parler, que frappaient les divers objets ou les diverses occasions matérielles de la sensation : les masses tactiles pour le toucher, les masses gustatives pour le goût, les molécules odorantes pour l’odorat, les ondes auditives pour l’ouie, les ondes lumineuses poui la vue. De ces diverses espèces de chocs résultait une sorte de refoulement de l’esprit animal, de 1 extéiieui à 1 intérieur, delà surface du sens au centre cérébial, et plus particulièrement au sensorium commune , et en somme, une impression dernière et sensible sur ce centre de perception. Et les anatomistes, et les physiologistes et les philosophes de se frotter les mains d’aise, comme s'ils eussent assisté à l’opération et expliqué, sans qu’il y eût à y revenir, le mécanisme de la sensation. Descartes surtout, le grand Descartes, est sur ce sujet curieux et instructif à l’excès. C’est quelque chose d’abasourdissant que l’assurance avec laquelle il fait voyager les esprits animaux, non-seulement dans la sensation, mais dans les passions, autre manière de sentir, mais dans la volonté qui n’est encore, suivant lui, qu une manière de sentir, puisqu’elle est un degré du désir ; les promenaût de çà, de là, et de là encore, à travers les
DE LA SENSIBILITÉ
chemins de grande communication du cerveau, jusqu’à l’âme, qui assise sur son trône de la glande pinéale y préside, par les impulsions qu’elle leur communique, au gouvernement du corps. Oui, c’est là quelque chose de curieux et de nature à faire réfléchir sur le degré de confiance à accorder à un grand esprit qui a pu se laisser aller à de pareilles témérités.
L’hypothèse du rôle des esprits 'animaux dans le mécanisme de la sensation supposait creuses les fibres nerveuses ; c’est au moins ce que s’imaginaient certains philosophes ou physiologistes. Or, comme rien n’est moins démontré, ou, si l’on veut, ne l’était moins en ce temps-là que les canaux des fibres nerveuses, une autre hypothèse vint se substituer ou s’accoler à la première ; car les deux hypothèses ont vécu côte à côte. Cette hypothèse, c’est celle du mouvement vibratoire des fibres nerveuses, propagé, après le choc extérieur, de l’extrémité périphérique du nerf à son extrémité cérébrale. A cette hypothèse se rattachent les noms de Briggs, de Hartley, de Hobbes, et même le grand nom de Newton. Sans doute, dans cette mécanique de la sensibilité, il doit y avoir une propagation d’impression par un mouvement supposable qu’on appellera, si l’on veut, vibratoire; propagation qui, dans la première période de la sensation, va de l’extérieur à l’intérieur, de l’extrémité externe à l’extrémité centrale du nerf, pour suivre peut-être, dans la seconde période, un trajet en sens opposé. Mais enfin ce n’est là encore, on le sent bien, qu’une pure hypothèse qu’aucun fait ne justifie, et
qu’on pourrait remplacer par toute autre supposition. Ou pourrait dire, par exemple, et on l’a dit, que, dans chacune des sensations se transmet très- réellement et très-matériellement, de la surface nerveuse du sens au cerveau, par le nerf, l’espèce de matière qui est l’occasion de la sensation : la lumière dans la sensation de la vue, l’onde sonore dans celle de l’ouïe, la molécule sapide ou odorante dans la sensation du goût et de 1 o— dorât, un non so che enfin, le vo àraipov, dans la sensation du tact.
Dieu me garde de me faire le patron ou le champion de cette théorie ou de toute autre qu’on voudrait lui préférer. On a dit des hypothèses que, si elles ne sont pas la science, elles servent à son avancement. La proposition contraire serait, je crois, plus vraie. Les hypothèses ont souvent et longtemps rendu la science stationnaire et même rétrograde, en se substituant à l’observation des faits et en laissant croire que tout était fait quand tout, au contraire, était à faire. Or, c’est le cas de tout ce qui s’est dit jusqu’à présent sur le quomodo physiologique de la sensation, y compris le rôle du mouvement vibratoire du nerf chargé, on le croit au moins, de transmettre l’impression de l’objet extérieur au centre physiologique et psychologique de perception.
Qu’ajouter donc sur ce quomodo ; comment, en d’autres termes, conclure sur ce qui est le but de cette partie de nos études?
En dehors de ce qu’ont dit ou pensé là-dessus Pyrrhon, Berkeley, Hegel, et autres grands métaphysiciens
DE LA SENSIBILITÉ. 263
dont la faiblesse de notre esprit ne nous a pas permis d’adopter les vues, nous admettons, et le lecteur admettra sans doute avec nous, qu’il y a hors de nous et de notre corps d’autres corps, de la matière; cela est même, nous dirons, certain.
Il n’est pas moins certain que ces corps, cette matière agissent sur notre corps, sur la partie de notre corps, de notre matière personnelle, qui constitue nos sens externes. Cette action du monde extérieur sur nos sens a pour agents immédiats des parties, des espèces, des formes déterminées de la matière, adaptées au sens sur lequel elles doivent frapper : les masses corporelles pour le sens du toucher, les molécules gustatives pour le sens du goût, les molécules odorantes pour celui de l’odorat, les ondes sonores de l’air pour celui de l’ouïe, les ondes éthérées de la lumière pour le sens de la vue.
Il n’est pas moins certain, c’est une troisième certitude, que pour qu’à la suite d’un de ces chocs ou de ces contacts il se produise en nous une de ces cinq espèces de sensations, il faut qu’existe dans toute son intégrité le nerf spécial qui va du sens au cerveau : les nerfs dits de la sensibilité générale pour le toucher, les nerfs lingual et glosso-pharyngien pour le goût, le nerf olfactif pour l’odorat, le nerf acoustique pour l’ouïe, le nerf optique enfin pour la vue. C’est là ce que démontre assez amplement la physiologie, sous toutes ses formes, y compris sa forme pathologique, pour qu’il n’y ait désormais qu’à enregistrer et à affirmer le fait.
Enfin, une quatrième certitude, c’est que nos sensusations, dans leur diversité, sont dues à l’action sur le sens de l’espèce de corps ou de matière qui est en relation avec lui et disparaissent en son absence. Ainsi la vision et l’audition elles-mêmes, qui sont à peine des sensations, tant elles sont de nature perceptive, qui semblent s’abstraire de leur organe pour ne se rapporter qu’à leur objet, la vision et l’audition sont tout aussi nécessairement dues à l’action des ondes visuelles et sonores que les sensations toutes corporelles et localisées du toucher, du goût et de l’odorat le sont à l'action des corps tactiles, gustatifs et odorants.
Mais, après toutes ces certitudes, tous ces faits, y en a-t-il un autre qui les couronne, qu’on connaisse ou seulement même qu’on devine, le fait des conditions cérébrales intimes de chacune de ces espèces de sensations, ou plutôt le fait des conditions cérébrales intimes de la sensation considérée d’une manière générale? La réponse à cette question est implicitement et presque explicitement renfermée dans tout ce que nous avons dit plus haut , et nous n’avons guère qu’à nous répéter et conclure.
Dira-t-on, avec Briggs , Hartley, Newton et viugt autres , qu’à partir de l’impression de la matière extérieure, lumière, onde sonore, corpuscule ou corps, sur la surface sensitive, il se fait, de cette surface au cerveau et par l’intermédiaire du nerf spécial, un mouvement vibratoire ou tout autre, et que telle est la première condition de la sensation? Ce sont là des paroles
DE LA SENSIBILITÉ
sous lesquelles il n’y a rien, et la physiologie et la philosophie sont trop habituées à en prononcer de cette espèce. Qui est-ce qui a vu ce mouvement? Qui est-ce qui est seulement même autorisé aie conclure? Est-ce que mouvement et sensation, ce sont deux termes corrélatifs? Et puis, est-ce que ce mouvement tout physique ou physiologique expliquerait, s’il avait lieu, éclairerait de la moindre lumière le fait tout psychologique de la sensation et de la perception? Comprend-t-on ce que c’est qu’une vibration de substance cérébrale (la substance par parenthèse la moins vibrante qu’il y ait au monde) qui donne la perception de tout un horizon visuel?
Nous en dirons tout autant, sinon davantage, de l’autre hypothèse, l’hypothèse du mouvement, du choc et du contre-choc des esprits animaux. Qu’on la prenne, cette hypothèse, dans Hippocrate et Galien, qu’on la prenne dans W illis et Descartes, qu’on la prenne dans la physiologie contemporaine, qui recommence, sur la foi du microscope, à parler des esprits animaux ou de quelque chose d’équivalent, cette hypothèse n’explique rien de plus que celle du mouvement vibratoire ; sans compter qu’elle n’est pas mieux démontrée. On a allégué, à l’appui de ce retour à l’hypothèse de l’esprit animal et de sa circulation, l’état tabulé des filets nerveux. D’abord rien de moins prouvé que cette tubulure; cela ne fera pas l’objet d’un doute pour qui, soit par des travaux microscopiques personnels, soit par l’appréciation des travaux des autres, de leurs divergences ou
contradictions, se sera mis en droit d’avoir une opinion sur ce qui en est, à l’heure qu’il est, du fait de la canaliculation des nerfs. Ensuite, dans le cas même où cette canaliculation serait un fait irrévocablement acquis à la science, elle n’entraînerait pas nécessairement 1 existence et la circulation d’un esprit, d’une aura , d’un fluide quelconque. Il est fort permis de n'y voir qu’une forme organique particulière, dont l’usage peut être tout autre que la transmission d’un fluide, et à plus forte raison d’un esprit. On ne voit pas, du reste, pourquoi la physiologie contemporaine se donne tant de mal pour rattacher au fait de la canaliculation du tissu nerveux l’hypothèse de la circulation d’un fluide ou d’un esprit de même nature. Entre l’hypothèse et le fait il n y a nulle connexité. Un gaz, un esprit nerveux, animal, un rien, cela n’a pas besoin d’un canal pour se transmettre; le dehors d’une fibre pleine lui est, pour cette transmission, aussi bon que le dedans. Newton, aussi bien qu’Hippocrate, pour le transport de l’esprit ou de l’éther animal, n’avait pas cru nécessaire 1 état creux des filets nerveux.
Il faut donc le dire, soit qu’on les sépare, soit qu’on les unisse, ces deux hypothèses de la vibration nerveuse et du transport de l’esprit animal, outre quelles ne sont pas plus prouvées l’une que l’autre, ne sont pas plus explicatives l’une que l’autre du fait de la première phase de la sensation. Nous cherchons cette explication, les rapports qui la constituent ; non-seulement nous ne les trouvons pas, mais nous ne les concevons pas.
DE LA SENSIBILITÉ
Après la question du mode ou de la condition de transmission des impressions sensitives qui donnent lieu à la sensation, les physiologistes et les philosophes se sont à l’envi posé une seconde question, au delà de laquelle il leur semblait qu’il n’y en a pas d’autre, la question du sensorium commune , en grec cœnestesis, ou du centre de sensation et de perception, -qui n’a guère tardé et ne pouvait guère tarder à être au moins le centre d’imagination et de mémoire.
11 eût été bien agréable de pouvoir placer ce centre de perception, ce sensorium commune , au pojnt de réunion, dans le cerveau, des diverses origines, ou, si l’on veut, des divers points d’arrivée, en allant du dehors au dedans, des cinq ordres de nerfs sensitifs. Mais malheureusement la nature, en créant et ordonnant le cerveau et les nerfs de l’homme, n’a pas songé aux désirs et aux embarras des physiologistes et des philosophes dans cette question du sensorium commune , du centre à la fois physiologique et psychologique de perception, et elle a laissé presque à l’aventure les nerfs des sens naître de çà, de là, dans des parties du cerveau souvent fort éloignées les unes des autres, et sans qu’avec la meilleure volonté du monde il soit possible d’en rapprocher les origines. Ainsi les nerfs du toucher du tronc et des membres n’ont dans l’encéphale aucun point de réunion avec les nerfs du toucher de la face. Ainsi les nerfs de l’olfaction et de la gustation, ces deux sensations si analogues, naissent dans le cerveau à une certaine distance l’un de l’autre, et à une plus grande
distance encore de ceux du toucher. Ainsi les origines des deux nerfs les plus intellectuels, si 1 on osait ainsi parler, les nerfs de l’audition et de la vue, sont situées à plusieurs centimètres l’une de l’autre, et tout aussi éloignées de celles des autres nerfs de sensation. Et ce que montre l’anatomie sur ces éloignements, ces séparations des origines des nerfs des sens , la pathologie le confirme; les origines des nerfs de tel ou tel sens deviennent malades, et la sensation corrélative avec elles, sans que souvent on remarque la moindre altération dans le nerf sensitif le plus voisin, et dans la sensation dont son intégrité est une condition.
Ne trouvant donc point de sensorium commune , de centre de sensation et de perception donné par la nature, anatomistes et philosophes se sont, à l’envi, efforcés de suppléer à cette omission. Si encore ils s étaient accordés, cela eût pu faire illusion, et avec un peu de bonne volonté permettre de croire qu’ici la science et 1 art avaient mieux fait que la nature. Mais, hélas! ça été tout le contraire. Jamais plus parfaite anarchie n’a régné dans les hautes régions de l’anatomie et de la philosophie.
Descartes, pour commencer par le plus grand de ces inventeurs et par la plus célèbre de ces inventions, Descartes, comme ils nous a déjà fallu le dire plusieurs fois, a placé le sensorium commune , le siège de 1 âme suivant lui, dans la glande pinéale, la plus obscure jusque-là, mais la plus centrale de toutes les parties du cerveau, d’ou l’âme avait la faculté de conduire la machine à
DE LA SENSIBILITÉ
grandes guides, au moyen de deux petites bandelettes blanches, qu’on a comparées aux blanches rênes que tient en main, du haut de son siège, un cocher de bonne maison.
Cette position centrale de la glande pinéale, qui lui avait valu l'honneur que je viens de dire, fut également la raison pour laquelle Gaulkes, Murait, et plus récemment Carus *, se rangèrent à l’opinion de Descartes. La même raison, ou si l’on veut la même position, avait fait attribuer le même honneur au corps calleux par Bontekoé, Lancisi, Lapeyronie, Louis, Chopart, Saucerotte; au septum lucidum par Digby, Kenalm; à d’autres points de l’encéphale par d’autres anatomistes.
Mais cette raison était loin d’avoir obtenu l’assentiment, général. Il n’avait nullement répugné cà beaucoup de physiologistes de faire deux sensorium commune , un pour chaque hémisphère du cerveau, sauf à les croire réunis dans leur action par les commissures cérébrales. Ainsi Willis, Vieussens, Duncan, Pourfour- Petit, Sabouraut avaient placé le centre de perception dans ces parties centrales der chaque hémisphère cérébral qu’on appelle les corps striés et les couches optiques. Ainsi Galien, Boerhaave, Sœmmering l’avaient placé dans les cavités mêmes ou ventricules , qui occupent le centre de chaque hémisphère , ou au moins dans les parois médullaires de ces cavités, remplies, il ne faut pas l’oublier, par le suc nerveux et l’esprit animal.