CHAPITRE TREIZIÈME
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Il y a longtemps, trop longtemps, que ce livre es commencé; je l’ai dit dès ses premières pages, je le répète dans les dernières. Plus d’une fois je l’ai abandonné, plus d’une fois j’y suis revenu, pour l’abandonner et y revenir encore. J’ai essayé, à plusieurs reprises, d’en changer les dispositions, la forme. J’en ai encore moins épargné le fond, non pour l’éteudre, mais pour le réduire, et peut-être n’ai-je pas encore porté la réduction assez loin. La cause de ces variations, de ces incertitudes, et, pourquoi ne le dirais-je pas, de ces découragements, je faisais plus que la pressentir. Mais je ne l’ai jamais mieux vue qu’en ce moment, où, à force de résignation, je dirais presque d’abnégation, j’ai mené mon humble travail à son terme. J’ai pu alors, non plus me représenter, mais considérer, dans son ensemble et ses principaux détails, le champ de cette science de l’homme (car on peut bien lui donner ce nom), où la pensée ne se contente pas de s'étudier ellemême, mais où elle recherche, dans ce corps auquel elle
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est unie, les conditions plus particulières de son exercice. J’ai pu voir quelles sont, dans ce vaste champ, les parties où quelques rayons de lumière permettent à 1 esprit de se rendre compte de quelques-unes de ces conditions. Mais ce que j’ai vu bien davantage, c’est l’étendue et la profondeur des ombres, ombres que, suivant toute apparence, la science humaine ne dissipera pas; ce sont tous les fantômes, fantômes de caverne , comme eût dit Bacon, dont les avaient peuplés à l’envi l’imagination et l’amour-propre des physiologistes et des philosophes.
Me détourner de ces ombres, percer à jour ces fantômes, éviter d’en mettre d’autres à leur place, dire, en un mot, et montrer, à côté de ce qui est ou peut être, ce qui n’est pas, ce qui ne saurait être, ce qui, dans tous les cas, ne peut être connu : c’est en cela surtout qu’avait consisté et, que devait consister ma tâche, c’était le principal résultat auquel je pusse aspirer.
Voilà ce que je me dis, maintenant que j’ai atteint le terme de ces recherches, ce que je me disais presqu’en les commençant, ce que je me suis dit bien souvent dans les vicissitudes de leur accomplissement.
Ce que je me disais tout autant, et loin de me décourager cela m’a soutenu, c’est qu’une telle manière d’envisager ces études, quelque part que je dusse y faire à mon insuffisance, tenait avant tout et essentiellement à la nature du sujet. L’esprit humain, comme l’a dit Locke, et d’autres l’avaient pensé avant lui, l’esprit humain est comme l’œil humain, qui voit tout excepté lui-
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même; pensée qui pourtant n’est qu'à moitié vraie, car, si l’esprit ne se voit pas, il se sent. Mais ce qu'il ne voit, ni ne sent, ou ce qu’il ne sent que dans des occasions bien rares, ce sont les conditions organiques de son activité, conditions qu’il a de plus à distinguer, ~i la distinction en peut être faite, des conditions de la vie dans ce corps auquel il est uni. Or, tel était le sujet de ces études; telles étaient ses conditions, ses difficultés, et la plupart du temps ses impossibilités.
Une dernière chose que je me suis dite, c’est que, tout en ne se dissimulant pas le carabtère et la portée de ce genre d’études, il ne faut pas non plus rabaisser outre mesure la valeur de ses résultats. Découvrir ou approfondir la vérité, autant du moins que cela est donné à notre faiblesse, est, à coup sûr, le vrai but des sciences. Mais signaler ou combattre l’erreur, remettre à leur place d’orgueilleuses et vaines hypothèses, poser les questions ou en faire justice, marquer, en un mot, les vraies limites de la science, c’est, dans beaucoup de cas, presque toute la science, un résultat dont il faut savoir se contenter, ne fût-ce que pour ne pas perdre, à d’impuissants efforts, un temps qui peut être mieux employé.
Tels m’ont paru être, je le répète, la nature de ces recherches et le caractère de leurs résultats. Ces résultats, je vais chercher à les résumer. Ce sera la conclusion de ce livre.
C’est une division bien ancienne en philosophie, la plus ancienne peut-être, la plus naturelle et la plus
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vraie, que la division des faits et des pouvoirs de la pensée, entendue au sens le plus large, en faits et pouvoirs de la sensibilité et faits et pouvoirs de l’entendement proprement dit. Cette division, bien que nous ne l’ayons pas établie comme le texte de deux sous-divisions générales, nous avons eu perpétuellement, dans les déterminations précédentes , ou dans les discussions qui y ont été nécessaires, à la rappeler ou à la suivre. Elle sera notre guide dans ces conclusions.
Les faits et pouvoirs de la sensibilité, nous le répétons après l’avoir dit bien souvent, sont ceux dans lesquels le moi, ou plutôt ici la personne, en même temps qu’elle se sent vivre et sentir d’une manière en quelque sorte générale, éprouve une manière d’être particulière, qu’elle rapporte à un point particulier du corps. Ce sont, en d’autres termes et pour serrer de plus près la question qui est tout le fond de cet ouvrage, ce sont des faits et des pouvoirs qui, pour l’œil et d’une manière manifeste, réclament l’intervention des organes, ne se conçoivent pas sans cette intervention.
Les faits et les pouvoirs de l’entendement, au contraire, ne peuvent, sans doute, se produire ou s’exercer sans l’intervention des organes, des organes nerveux surtout. Mais de prime abord, non-seulement l’œil ne voit rien, mais l’esprit ne devine rien de cette intervention; en d’autres termes, dans la production ou l’exercice de ces faits et de ces pouvoirs, le moi, affecté d’une manière générale, ne rapporte la cause ou le siège organique de cette affection à aucune partie déterminée du corps.
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11 résulte de là et de prime abord, et c’est, il faut bien le dire, une proposition réductible ou identique à la précédente, il résulte de là que la détermination des conditions physiologiques de la production et de l’exercice des faits et des pouvoirs de la sensibilité est possible, facile, sensible, puisque, comme nous venons de le rappeler, elle est, pour ainsi dire, et plus ou moins complètement opérée par les yeux; tandis que, pour les faits et les pouvoirs de l’entendement, les yeux n’ont rien à voir dans la détermination analogue, qui en devient ou très-difficile ou impossible.
Les faits et les pouvoirs delà sensibilité comprennent, d’une manière générale, les besoins, appétits, instincts ou sens internes, les sens proprement dits ou sens externes, les affections et les passions.
Du point de vue de ces recherches, une grande division s’établit immédiatement dans ces faits et dans ces pouvoirs, division qui place d’un côté les sens internes (besoins, appétits, instincts) et les sens externes, d un autre côté les affections et' les passions.
Dans les sens internes, les besoins et appétits, indépendamment d’un organe ou d’une partie d’organe, non sensitive et non nerveuse, il y a un organe, un instrument sensitif, nerveux, que ne fait qu’indiquer l’œil ou l’esprit, mais que détermine avec certitude la main de l’anatomiste. Cet organe est constitué par une surface, une nappe nerveuse spéciale, un ou plusieurs nerfs spéciaux, un point de la moelle épinière où se rendent ou d’où partent ces nerfs, et au delà par la totalité du cen-
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tre nerveux encéphalique, dernière condition sans laquelle il n’y a ni besoin, ni appétit, ni instinct, ni sensation, même la plus grossière. Ainsi en est-il, comme nous l’avons vu, des besoins de la respiration, de l’alimentation, du rapprochement des sexes, ainsi en est-il de l’instinct de mouvement. Nous voyons ou déterminons cela, nous savons cela, nous ne savons cpie cela, et jamais très-probablement nous ne pourrons guère en savoir davantage.
Dans les sens ou les sensations externes, la détermination de la condition physiologique a lien d’une manière analogue ou plutôt identique, mais bien plus évidente , bien plus satisfaisante pour l’esprit , parce que l’esprit y est directement aidé par les sens euxmêmes, et en particulier par celui de la vue. Ainsi, pour quatre d’abord de ces sens, les sens de l’ouïe, de la vue, du goût, de l’odorat, un organe externe, nerveux, trèsdéterminé, très-distinct, surtout dans les sens de l’ouïe et de la vue; des nerfs spéciaux, une insertion particulière de ces nerfs au centre encéphalique; au delà, comme pour les sens internes, les besoins et les appétits, tout le cerveau, en manière de sensorium commune, prenant part à la sensation et en étant la condition dernière et indispensable : voilà, en fait de conditions organiques, ce que montrent ou déterminent à la fois l’œil et l’esprit. Nous ajoutons que telles sont, à peu près aussi, les conditions physiologiques de l’exercice du sens du toucher ; seulement il a fallu les derniers efforts de la science moderne pour le placer à
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cet égard au môme rang que les quatre autres, pour montrer qu’indépendamment de la nappe nerveuse de la peau, il y a, pour ce sens , comme pour les quatre autres, des nerfs spéciaux, quelque grand qu’en soit le nombre, et une partie spéciale d’attache de ces nerfs à la moelle centrale. Cela a constitué, entre les mains de Ch. Bell et de ses successeurs et rectificateurs, la découverte de la distinction des nerfs du sentiment et du mouvement, et a ainsi permis de déterminer, au moins dans de certaines limites, et sous de certaines réserves, d’une part l’organe, une partie de l’organe nerveux du sens du toucher, d’autre part l’organe ou une partie de l’organe nerveux de l’instinct et du sens du mouvement.
L’autre branche du tronc de la sensibilité, ce sont les affections et les passions, ou plus brièvement les passions. Certes, les passions sont corporelles, c’est-à-dire qu’ elles remuent ,enmême temps que l’esprit, le corps; qu’ elles réclament, pour leur entrée en exercice, leur expression et leurs résultats, l’intervention du corps, et dans ce corps, pour ne pas parler du sang, auquel elles impriment une activité si terrible, l’intervention plus particulière du système nerveux, de tout le système nerveux, du système nerveux des sens, soit externes, soit internes, et de celui qui ne se rapporte à aucun sens. Rien de plus réel et de plus manifeste que tout cela; mais aussi rien de plus que cela dans ce que l’on sait ou soupçonne de leurs conditions physiologiques. Placer le siège ou la condition physiologique des passions, de ces indéterminées
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qu’on appelle des passions, avecBichat dans les -viscères ou les plexus nerveux de la vie organique, avec Platon et M. Yirey, dans la moelle allongée et épinière , avec Gall et Georget dans le cerveau : deux ou trois non- sens pour un et qui n’ont pas plus de fondement l’un que l’autre. Il faut bien que nous en prenions notre parti. Les passions sont ce que nous connaissons le mieux en nous, puisque c’est ce que nous y sentons le plus souvent, le plus violemment, avec le plus de plaisir qu de peine. Mais c’est aussi, dans la sensibilité au moins, ce dont nous connaissons le moins les conditions organiques, détaillées et spéciales; et pourquoi en est-il ainsi ? Nous l’avons dit et nous le répétons, c’est parce que, malgré les noms particuliers par lesquels on les distingue, il n’y a rien en elles de complètement déterminé, parce qu’il n’y a en elles, au contraire, que de l’indétermination, un mélange , un entraînement réciproque, qui fait à la fois leur danger moral et la difficulté de leur délimitation psychologique. On pâtit , pour résumer cette partie de notre résumé, on pâtit, dans la passion, par tout le corps, et par tout le corps à la fois : par les sens internes, pour ce qui en elle nous prend à l’estomac, à la gorge, au cœur; par les sens externes, pour ce qui nous y trouble la vue et l’ouïe ; par le cerveau , pour ce qui y excite, allume, bouleverse, anéantit notre entendement, notre raison, notre volonté. Que si l’on venait me dire que penser et parler ainsi, c’est faire rétrograder la science et nier ou décourager le progrès, 'attendrais, pour faire amende honorable, que l’anato-
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mie,tla physiologie, ordinaire et expérimentale, vinssent me montrer, soit dans le centre nerveux épigastrique, soit dans le centre médullaire, soit enfin dans le centre cérébral, les conditions organiques propres de la plus humble même et de la plus matérielle des passions.
Les faits et les pouvoirs de la seconde catégorie, les faits et pouvoirs de l’entendement proprement dit, sont ceux, nous le répéterons, qui se produisent ou s’exercent dans 1 é moi, d’une part et essentiellement sans que ce moi, comme cela a lieu dans la sensibilité, en rattache la production ou l’exercice à une manière d'être déterminée de quelque partie du corps; d’autre part sans qu’ils émeuvent, ébranlent le corps et même aient l’air de réclamer son intervention, son intervention active, évidente, comme cela a lieu dans les passions. Aussi la détermination des actions organiques, des conditions physiologiques le moins du monde spéciales à cet ordre de faits et de pouvoirs, s’est-elle montrée beaucoup phjs difficile, impossible, illusoire, que celle même des conditions organiques des passions.
Nous avons rattaché à ces faits et pouvoirs de l'entendement proprement dit, d’une part ces aptitudes intellectuelles dont les produits sont, en quelque sorte, visibles dans les œuvres diverses des talents, d’autre part l'imagination et la mémoire. qui toutefois tiennent tant à la sensibilité, et sont évidemment le lien qui l'unit aux hautes facultés intellectuelles, dont l’action a pour résultat le jugement et la réflexion.
Nous avons vu, en effet, qu’au moins du point de
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vue physiologique, rien de plus légitime que cette union et cette solidarité. Les aptitudes intellectuelles, comme l’imagination et la mémoire, et celle-ci comme les aptitudes intellectuelles, diffèrent des passions en ceci, qu’à moins de conduire aux passions, elles n’émeuvent, n’ébranlent pas le corps ou quelqu’une de ses parties, et sous ce rapport déjà elles se rapprochent des facultés de l’entendement proprement dit. Elles s’en rapprochent bien davantage encore en ce que, abstraction faite de leurs rapports avec les sensations et par conséquent les organes, ni le moi, ni l’œil, ni les inductions de la science ne peuvent, dans ces organes et dans le cerveau en particulier, les rapporter à aucune condition physiologique plus ou moins particulière. Pour ce qui est des aptitudes d’où naissent les diverses sortes de talents et de génie, comme il est impossible de les systématiser, pour en faire des entités même approximativement déterminées, il est impossible, déraisonnable même de leur chercher des conditions organiques également déterminées. Quant à l’imagination et à la mémoire, deux racines à coup sûr de ces aptitudes, il en est encore, et pour des raisons analogues, de même. La mémoire ne se sépare pas de l’imagination, l’imagination de la mémoire ; ni l’une ni l’autre ne se séparent de la perception, et il n’y a pas plus à leur chercher de siège particulier nerveux, cérébral, qu’à en chercher un à cette dernière faculté.
11 en est de même, et à plus forte raison, pour les hautes facultés de l’entendement, le jugement, la ré-
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flexion, la raison. Il en est de môme, et à plus forte - raison, pour cette suprême faculté qui est le moi, qui est la personne humaine. Nous avons vu ce qu'il en est, ce qu’il en pouvait, ce qu’il en devait être de toutes ces tentatives de détermination organologique , appliquées aux facultés de l’entendement et delà volonté : détermination par la substance cérébrale, sa couleur, son organisation, sa place ; détermination par le volume et la masse encéphalique; détermination par la proportion de matière à l’avant ou à l’arrière du cerveau ; détermination enfin par la forme ou les formes de ce viscère. Toutes ces déterminations ne valent pas mieux les unes que les autres, et devaient tomber les unes sur les autres. Elles n’étaient et ne pouvaient être que la prétention et l’œuvre d’esprits plus habitués à peser et mesurer la matière, qu’à peser, mesurer, et surtout interroger l’esprit.
Tel est, pour clore ce résumé, tel est ou tel me semble être l’état actuel et comme le bilan de la science de la pensée, considérée du point de vue des conditions physiologiques de son exercice. Cet état actuel représente-t-il l’état à venir et comme l’a borne de cette science? Loin de moi l’idée de l’affirmer, loin de moi l’idée de prétendre que, soit sur l’ensemble , soit sur les détails des questions dont elle se compose, des progrès, des découvertes mêmes ne puissent s’accomplir. Et pourtant, si j’osais laisser entrevoir une dernière fois toute ma pensée, je dirais que je n’ai que trop de propension à croire à cette impossibilité.
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Il y a , au fond de la science de la physiologie de la pensée, je le rappellerai aussi une dernière fois, le même problème qu’au fond des sciences de l’ontologie, de la métaphysique, de la théodicée. Dans ces dernières on aborde le problème du point de vue de la double relation de l’esprit avec Dieu, ou de Dieu avec l’esprit. Dans la première, suivant une idée de Malebranche, on tente de le résoudre du point de vue de la relation de l’esprit avec la matière. Mais, comme je viens de le dire, c’est dans les deux cas le même problème , le problème d’outretombe, le problème auquel continue à se heurter sans relâche, par un côté ou par un autre, la raison humaine, ' sans doute parce qu’il n’est pas encore suffisamment résolu. Savoir la physiologie de la pensée, la savoir bien et tout entière, serait savoir bien et tout entières la métaphysique et la théodicée , ce serait en réalité tout savoir.
C’est pour cela qu’à ce problème de physiologie psychologique se sont appliqués, en même temps qu’aux problèmes de la métaphysique et de la théodicée, les plus grands esprits de tous les temps : Platon, Aristote, Descartes, Malebranche, Bossuet, Leibnitz, Kant, et après eux et au-dessous , d’autres esprits encore d’une grande valeur, Stahl, Ch. Bonnet, Maine de Biran , Cabanis lui-même. Le monde, le monde qui pense et la philosophie elle-même, ne savent pas assez tout ce que ces hommes éminents, chacun de son point de vue, du point de vue de son système, et la plupart du temps de son erreur, ont fait d’efforts pour reprendre, par ce côté
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physiologique, le problème de notre nature et de notre destinée ; quel acharnement infatigable ils ont mis à cette investigation, quelle confiance parfois naïve ils accordent à des idées et à des déterminations qui aujourd’hui peut-être les feraient sourire , quelle grande et haute place tient, dans leurs opinions et dans leurs espérances, un ordre de recherches si dédaigné par des philosophes modernes , qui n’ont pourtant rien à y substituer qu’une phraséologie creuse , absolument incapable d’entraîner aucune conviction.
Hélas ! d’un côté comme de l’autre , pas plus d’un côté que de l’autre, pas plus du côté de l’esprit que de celui de la matière , la lumière ne s’est complètement faite ; les ténèbres couvrent encore une grande partie de l’horizon. Serait-ce donc que, dans l’ordre actuel des choses, et suivant les vues de la Providence, il en doive être toujours ainsi? Une lumière trop vive, une lumière complète, certaine, arrêterait-elle la marche des sociétés? L’éclat de la cité de Dieu, s’il nous était donné de l’entrevoir à l’avance, de le supporter un seul instant , plongerait-il dans l’obscurité les tremblantes lueurs de la cité du monde? L’absolue certitude, en un mot, de la vie future tuerait-elle la vie présente, et est-ce pour cela que cette certitude nous a été refusée? En voyant les ans se précipiter vers l’inévitable fin de notrejéphémère existence, je me suis souvent fait ces questions. Je m’eu suis souvent fait d’autres, de nature tristement opposée, et combien, avant moi, se les sont faites! A celles-ci, encore moins qu’aux premières , personne heureuse-
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ment n’a pu , ni ne pourra répondre. Personne ne démontrera que la lumière de cette vie n’est qu’une aube qui n’aura pas de midi, et que les ombres qui peu à peu l’obscurcissent sont le commencement de l’ombre éternelle, c’est-à-dire de la mort de la pensée.
NOTES