CHAPITRE DOUZIÈME
ACTION DU SYSTÈME NERVEUX DANS SES RAPPORTS AVEC LE FLUIDE ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE.
Si, dans la longue revue que nous venons de faire des facultés de la pensée, besoins, passions, sensations, talents, raison , volonté , considérés dans leurs rapports avec les conditions organiques de leur exercice, il nous avait été donné, s’il avait été donné à la science de faire le contraire de ce quelle a fait, c’est-à-dire de réaliser l’impossible, de déterminer, pour chaque groupe de ces facultés, des conditions physiologiques à peu près particulières, notre tâche ne serait pas encore terminée, ou du moins elle pourrait ne pas l’être , et probablement plus d’un lecteur en jugerait ainsi.
Ces conditions organiques de l’exercice des diverses facultés de la pensée , conditions exclusivement nerveuses et presque exclusivement cérébrales , ces conditions, s’il nous eût été possible de les déterminer une à une, nous n’eussions fait, en quelque sorte, que les déterminer mortes, ou au moins immobiles, inactives, au repos. Mais la pensée, ce n’est pas l’immobilité, l’inacti-
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vité, le repos. C’est le contraire. L’inactivité, l’immobilité de la pensée, ce ne serait pas même le sommeil, ce serait la mort. Sa condition physiologique générale ne saurait donc être que le mouvement, un mouvement sans doute inappréciable et inconcevable , mais opéré certainement dans l’intimité des organes. C’est là, du reste , ce que, dès ses premiers pas dans cette voie, a senti la physiologie,. la physiologie la plus ancienne. La théorie des esprits animaux est là pour en témoigner. C’était le premier essai de détermination d’un mode de mouvement organique appliqué au mouvement ou plutôt à l’activité de la pensée. Nous avons vu se placer à la suite ou à côté des esprits animaux , soit pour les aider, soit pour les remplacer dans leur tâche, le fluide nerveux, le suc nerveux, les vibrations de la fibre nerveuse et cérébrale , et nous aurions pu être beaucoup plus long que nous ne l’avons été dans la mention que nous avons faite de ces hypothèses. Ici même, nous ne les rappelons que pour arriver à ce qu’a essayé ou essaye de mettre à leur place la physiologie expérimentale moderne.
Les théories de l’esprit animal, du fluide nerveux, des vibrations de la fibre nerveuse avaient ceci de particulier, de particulier aux époques auxquelles elles se rapportent, aux opinions, aux sentiments, quelquefois même à la foi de ces époques, qu’elles tendaient, que leurs auteurs le dissent ou non, à assigner ou à garantir à l’homme cette place personnelle et supérieure, qui est sa place dans la création. Son esprit animal, son fluide
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nerveux, sa vibration nerveuse, étaient un esprit, un fluide, une vibration à lui, étaient lui.
La physiologie moderne , par suite de la direction suivie par toutes les autres sciences , et surtout par les sciences physiques, dont elle s’est de plus en plus rapprochée, a pris, dans la question qui nous occupe, une position contraire ou au moins différente. La tendance des sciences est, de plus en plus, sinon de tout confondre, au moins de tout réunir, de rattacher aux même^ principes tous les faits et tous les êtres de la création, y compris l’être qu’on appelait jadis, et qu’il faut peutêtre plus que jamais, à raison de cette tendance même, appeler le roi de la création.
Un des principes ou agents au moyen desquels la science moderne, et il faut bien le dire, elle y semble de plus en plus autorisée, essaye de ramener chaque jour davantage à l’unité tous les êtres et les faits de son domaine, et ce domaine embrasse tout, cet agent est le fluide électrique. Les plus ignorants connaissent les résultats de ces tentatives, et les espérances qu'ils en conçoivent dépassent, cela est tout simple, celles que légitime et que se permet la science. Or ce fluide électrique, qui est en train de devenir l’agent universel, et qui finira par détrôner lé soleil , s’il n’est pas le soleil luimême, il ne se pouvait pas qu’on n’imaginât, si surtout des faits graves y poussaient, d’en faire le moyen d'union, je dirais presque d’absorption de l'homme dans le reste de cette création qui est l’objet de ses recherches. 11 ne se pouvait pas qu’on n’imaginât d’en faire le principe
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plus particulier de ses manifestations sensitives et intellectuelles. Ce n’est pas qu’on soit parvenu au dernier surtout de ces résultats, qu’il soit dit même qu’on y puisse parvenir, et il n’est certes pas de problème auquel on puisse plus légitimement appliquer le sub judice lis est.
La question, en ceci, n’est pas de savoir (et je ne dis cela, j’en suis bien persuadé, que pour le très-petit nombre des lecteurs), la question n’est pas de savoir si 1 homme, parles organes de son esprit, comme par ses organes purement corporels, peut recevoir et transmettre l’influence de l’électricité générale. Il ne saurait y avoir sur cette faculté l’ombre d’un doute ; c’est un fait scientifiquement démontré, et dont témoignent à la fois, dans notre esprit et dans notre corps, notre santé et nos maladies.
La question est celle-ci : l’homme est-il personnellement, sinon toujours spontanément, comme certains poissons bien connus et, à cet égard, fort redoutables, le gymnote, la torpille, l’homme est-il , à un certain point de vue, une sorte d’électro-aimant, qui, dans les actions nerveuses relatives aux actes du mouvement volontaire, du sentiment et de la pensée, développe une électricité appréciable surtout dans les nerfs et les muscles qui agissent, et que puissent y saisir instrumentalement et avec toute certitude les expérimentateurs physiciens et physiologistes?
Pour résoudre cette question, qui a bien, comme on le voit, son originalité, la science a fait dans ces der-
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niers temps, et elle fait encore, à l’heure qu’il est, d’incroyables efforts. Elle a employé, dans ce but, toutes les ressources et toutes les sagacités de la physique, de l’anatomie et de la physiologie. Yoici les réponses que lui ont données ses plus illustres et ses plus habiles interprètes. Ces réponses, à n'en prendre que le résultat général, se divisent en trois catégories.
Non, ont dit MM. Person1, J. Muller, Becquerel, Yalentin, l’homme n’est pas une sorte de contrefaçon du gymnote ou de la torpille ; il n’est pas cet électroaimant-là. Nous ne disons pas qu’il ne peut pas l’être; nous disons, et c’est être très-mesuré, que rien encore ne démontre que ce soit là sa nature , ou une des parties de sa nature. Tout, au contraire, tend à prouver que les mouvements électriques observés en lui ou en ses organes ne sont pas autre chose que des mouvements dus à l’action, à la transmission de l’électricité extérieure.
Suivant une seconde opinion, qui est juste le contrepied de la précédente, l’homme, physiologiquement parlant, et de ce seul point de vue, cela va sans dire, l’homme doit les actes de sa sensibilité et de sa pensée au développement d’une électricité qui est sienne, qui se trahit dans ses nerfs, ses muscles et sur leur trajet, qui peut-être même a sa source dans une partie de son cerveau, le cervelet, dont la disposition en pile voltaïque
I. Sur l’hypothèse des courants électriques dans les nerfs. (Journal de physiologie expérimentale, t. X, 1830, p. 2 1 G à 232.)
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(Rolando, Baillarger) semblerait assez évidente. C’est là ce qu’ont avancé, sauf des nuances et des réserves que nous n’avons pas à reproduire ici, des physiologistes et des physiciens non moins éminents que les premiers , MM. Prévost et Dumas, Strauss-Durckeim, Matteucci, de Humboldt1, Cl. Bernard, et surtout M.Du Bois-Reymond.
Une troisième catégorie de physiologistes et de physiciens non moins recommandables, appuyés sur des recherches non moins exactes et non moins méritoires, a cru devoir garder une position mixte ou plus réservée, celle du doute ou de l’expectation. La question leur a paru des plus graves assurément, mais surtout des plus délicates et des plus difficiles; et ils ont pris du temps soit pour l’étudier, la résoudre, soit même pour la mieux poser. Les principaux parmi ces sages de la physiologie expérimentale et de la physique sont MM. Longet, Desprets, Pouillet2.
Toute difficile qu’elle soit, la question assurément peut être résolue ; elle le sera tôt ou tard, soit par l’affirmative, soit par la négative. Tôt ou tard il sera démontré que, dans l’homme et dans les animaux, l’électricité, une électricité intime et personnelle, est ou n’est
1. Lettres à Arago. (Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. XXVIII, 1849, p. 570 ; t. XXIX, 1849, p. 8.)
2. Rapport sur les mémoires relatifs aux phénomènes électrophysiologiques, présentés à l’Académie des sciences par M. E. Du Bois-Reymond. ( Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. XXXI, 1850, p. 28.)
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pas la condition physique ou physiologique de l’exercice du mouvement, du sentiment et de la pensée. Cela n’implique nulle contradiction. Cela n’entraîne aucune conséquence dont aucune sorte de sentiment et de croyance ait, en quoi que ce soit, à s’inquiéter.
En attendant cette solution négative ou affirmative, essayons de voir quelle conséquence elle aurait pour la science de l’homme et de son esprit, c’est-à-dire en définitive dans le but et pour la fin de ces recherches.
Si MM. Muller, Becquerel, Person et autres ont raison, s’il est prouvé irrévocablement que tout ce qu’a cru voir, par les yeux de leurs contradicteurs, la physiologie expérimentale sur le fait d’une électricité personnelle en rapport avec la production du sentiment et de la pensée, s’il est prouvé que tout cela n’est qu’une illusion, qu’une telle électricité n’existe pas, et que les courants et les transmissions électriques qui avaient pu y faire croire n’étaient que des courants et des transmissions de l’électricité générale, les choses sur le quomodo de l’action organique dans l’accomplissement des actes intellectuels restent où elles en étaient avant la découverte de la grenouille galvano-plastique. La physiologie et la philosophie elle-même seront libres de revenir sur toutes leurs vieilles hypothèses, le fluide nerveux, X éther nerveux , Y esprit animal , la vibration nerveuse , même la double horloge de Leibnitz, sauf à les rajeunir, si elles en sont capables. '
Si, au contraire, la question est définitivement résolue dans le sens où la résolvent dès à présent MM. Pré-
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vost et Dumas, Matteucci, Du Bois-Reymond, si dans tous les cas d’action nerveuse appliquée à un des actes quelconques de l’intelligence, il y a développement d’électricité personnelle appréciable dans les nerfs et dans les muscles et témoignant indubitablement d’une source
d’électricité cérébrale; oh! alors eh bien! alors
les choses restent encore à peu près dans le même état qu’avant l’avénement de la grenouille de Galvani. Ce n’est pas que, du point de vue général de la science, ce ne fût, physiquement et physiologiquement, une chose très-curieuse et très-digne d’intérêt que cette réduction au grand principe de l’action électro-magnétique universelle du principe particulier des actions nerveuses dans les animaux et dans l’homme, des actions nerveuses même relatives au sentiment et à la pensée. Mais assurément cette réduction ne mènerait à aucun résultat pour la compréhension et l’explication des phénomènes multiples et divers qui se succèdent et se heurtent sur la scène mobile de notre esprit ; phénomènes, pour ne rappeler que les principaux, qui sont ceux de la sensibilité, de la mémoire, de l’imagination, des aptitudes, des passions et de la raison. Assurément, en outre, elle ne ferait rien et ne pourrait rien faire, je ne dirai pas qui serve, mais qui nuise à la personnalité même de l’homme ; cette personnalité a une autre source et un autre principe. Quelle que soit la condition physiologique essentielle de l’exercice de sa pensée , l’homme , au milieu de cette nature impersonnelle et enchaînée, qui est à la fois sa demeure et son
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domaine , restera toujours cette créature personnelle d’une raison personnelle , d’une volonté libre et responsable , sur laquelle Pascal a pu écrire , un peu magnifiquement peut-être , mais enfin avec vérité , -a fameuse tirade du roseau pensant. Tout ce qui arriverait de cette réduction, le voici. Le fluide, l’agent électrique remplacerait, dans la mécanique cérébrale, et l’esprit animal, et la vibration de la fibre nerveuse, et même le fluide nerveux que les canalicules des nerfs nouvellement remis à la mode semblent tout prêts à recevoir. Mais son rôle, dans cette mécanique, mais ses transmissions du cerveau aux nerfs et des nerfs au cerveau dans les actes du mouvement et du sentiment , mais ses transmissions surtout , ses voyages à travers toutes ces parties cérébrales, si diverses et si inconnues, qui constituent l’organe maître et mystérieux de notre économie vivante et pensante, tout cela resterait lettre close. Vainement, comme on l’a prétendu pour les plis au cerveau et surtout du cervelet , les physiciens et les physiologistes parviendraient -ils à voir et à démontrer dans ces formes particulières de l’encéphale les pièces d’une incomparable pile voltaïque en rapport avec l'incomparable grandeur de ses usages et de ses résultats. Les rapports de cette pile et de son fluide avec les actes de l’entendement et plus encore de la volonté n’en seraient pas plus concevables. Le même abîme continuerait à séparer la pile de la personne, le fluide de l’esprit. C’est ainsi que dans ces matières et sur les questions qui s’y rattachent ,
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à mesure que la science avance, le but recule, parce que ce but n’est le plus souvent qu’une illusion, un fantôme, qui, loin de s’éclairer, disparaît au contact de la lumière.