‹ Physiologie de la portièreChapitre 1 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Généalogie de la Portière.

Dai i)t un portier à

'origine de la portière ne remonte pas bien haut dans l'échelle des temps.

Cette vigilante gardienne de presque toutes les maisons de nos jours était , il n'y a guère plus d'un siècle , un luxe que bien peu de personnes pouvaient se permettre. Les grands seigneurs, les traitants, les financiers avaient un suisse à la porte de leur hôtel , mais un bien petit nombre de bourgeois entretel'iniis de leur maison.

Boursault, dans une de ses comédies, met cette exclamation clans la bouche de l'un de ses personnages : — « Un notaire qui a un portier ! » — Portiers et notaires ont merveilleusement progressé depuis cette époque: aujourd'hui un notaire fait partie de l'aristocratie ; il a un portier tant qu'il exerce , mais quand il se retire , il a un suisse.

Quoique la portière soit de création moderne , je défie au plus habile élève de l'école des chartes d'établir sa généalogie ; on retrouverait plus aisément les papiers de famille du vieil Homère. Ne recherchez rien au delà de son existence et de sa présence dans la loge à laquelle elle est inféodée. Avez-vous jamais vu une portière qui ait un père ou une mère? C'est un produit anonyme , qui vient au monde par juxtà-position , comme les champignons et les truffes. Tout ce qu'il est possible de savoir des antécédents de la portière , c'est qu'elle a eu des malheurs et qu'elle n'était pas née pour tirer le cordon. Quelquefois, elle est femme d'un négociant ruiné par des banqueroutes ; de temps à autre, elle a été abandonnée par son mari , qui l'a laissée privée de toutes ressources ; le plus souvent , elle est veuve d'un officier tué

sur les champs de bataille de l'empire. Et tout cela est dit d'uu ton digne , pénétré , avec un raisonnable accompagnement de cuirs, en reniflant une prise de tabac ou en avivant les cendres de son gueux.

Ce qu'il y a de bien certain , c'est que la portière ne descend pas d'une portière. Il n'y a peut-être pas de classe où l'on tienne plus à ne pas se voir revivre dans la personne de ses en-

fanis. El voyez an peu la bizarrerie! Personne n'a plus de fierté que la portière ; le démon de l'orgueil et de la vanité l'agite incessamment ; étant , par sa position topographique , la première de la maison , moralement aussi elle s'en voit la première ; eh bien ! tous ses efforts tendent à pousser sa fille dans une autre direction. — « .Ma fille , tirer le cordon î s'écriera-t-elle : p'us souvent!.. Une enfant si bien éduquée; qui raisonne sur n'importe quoi et qui chante comme un rossignol. . . » En effet , la fille de la portière chante toute la journée : sans cesse en contact avec les orgues de Barbarie , elle répète du matin au soir, en trouvant moyen de les défigurer encore , la musique et les paroles de nos opéras , déjà suffisamment contrefaites par les musiciens ambulants. Si elle veut roucouler le classique : « Fleuve du Tage , » elle ne manquera jamais de piailler en fausset :

Fleure du Tage...

Mais c'est encore bien mieux quand elle s'attaque à un opéra : j'ai eu l'ineffable bonheur d'entendre, pendant deux ans, presqu'à chaque heure du jour, chanter par la fille de ma portière, ce fragment de Robevt-lc-Dia! te :

La trompette guerrière \ous appelle au combat .

c'était à dégoûter de la guerre à tout jamais !

Je suis donc forcé d'avouer mon insuffisance touchant la généalogie de la portière , et je ne puis que vous engager, si vous y tenez , à faire des recherches qui , de ma part , ont été complètement inutiles. J'ai été jusqu'à consulter M. de Buiïon, chapitre des Animaux malfaisants, et je n'y ai rien trouvé du sujet qui m'occupe. La portière a été oubliée par le célèbre naturaliste.

Il)

Page 1