CHAPITRE II
Des rapports de la Portière avec le Propriétaire et les Locataires
e propriétaire et 1<*
locataire sont ennemis nés.
Celui -ci \eut louer : son appartement le pins cher qu'il peut ; celui - là
veut l'avoir au meilleur marché possible ; l'un pense que des papiers qui ont dix ans de service , qui sont tachés de graisse et dont tous les angles sont déchirés, pourraient bien être remplacés ; l'autre ne trouve rien d'élégant comme des bordures grasses et qui pendillent en loques; le locataire n'a aucune estime pour une cheminée qui fume ; le propriétaire ne voit pas le moindre inconvénient à laisser sa fenêtre ouverte par un
froid de dix degrés. La portière, étant l'exécutrice des basses œuvres du propriétaire , participe de la position de celui-ci vis-à-vis des locataires , c'est-à-dire qu'elle est aussi leur ennemie naturelle, et d'autant plus que, comme nous le verrons par la suite , elle l'est tout à la fois et pour le compte du propriétaire et pour son compte personnel.
Dès que la portière apprend que le propriétaire doit venir dans la maison , elle s'empresse de secouer sa torpeur habituelle. Dès le matin, le palier est lavé , l'escalier balayé et frotté , la
rampe passée à l'encaustique. La pauvre femme néglige ses plus chères occupations, ses affections les plus vives : elle oublie de faire bouillir son marc; elle n'a plus l'œil sur son lait, qui monte et déborde sur les charbons; les miaulements de son chat, qui réclame le sou de mou quotidien , la trouvent insensible , et son merle exprime en vain par ses cris la détresse de son estomac; enfin, ce jour-là, les locataires ont leurs journaux une heure plus tôt que de coutume.
Le propriétaire arrive , et quoique tout reluise du haut en bas , la portière , prenant un petit air modeste, s'excuse de ce que Monsieur ne va pas trouver la maison aussi propre, aussi bien tenue qu'à l'ordinaire ; mais il faut lui pardonner, elle a tant de mal. . . et * pour une femme, c'est une ouvrage si fatigante.... Le propriétaire, admirant le bon air de sa maison , se dit in petto qu'il a là un véritable trésor; et la portière, qui sait admirablement lire dans les physionomies, profite des bonnes dispositions du maître pour faire son éloge aux dépens des locataires. . . « Ces gens-là ont si peu de soin, s'écrie-t-elle ; parce que la maison n'est pas à eux, ils la démoliraient s'ils le pouvaient. . .
lo
faut être à tout instant à essuyer. . . les bonnes jettent du suif sur Ja rampe. . . Les chiens font des choses désagréables sur les paliers. .. les porteurs ■d'eau inondent l'escalier, qu'il faut se tuer le
orps et l'âme pour le faire revenir... Dieu de Dieu ! a-t-on du mal !... et quand on n'était pas îée pour ça , c'est bien dur tout d'même.
Quand le propriétaire habite sa maison , la >ortière se gène moins; elle balaie l'escalier ■eulement jusqu'à l'étage où il demeure et ne îettoie les étages supérieurs que le jour du ernic époque à laquelle le propriétaire daigne
monter lui-mêfne jusque dans les combles de sa
maison.
Los rapports de la portière avec les locataires sont d'une autre nature , quoiqu'ils soient également basés sur l'intérêt Aussi sa politesse estelle bien loin d'être égale avec tous les habitants de la maison qu'elle administre. Elle mesurera son estime pour vous sur le nombre de marches qui vous sépareront du sol : égards empressés pour le premier étage; force révérences pour le second ; politesse pour le troisième ; sourire de protection au quatrième ; visage impassible et bouche close pour les autres, à moins que ce ne soit pour réclamer le prix d'un port de lettre.
Et ce qui , d'abord , paraît singulier au premier aspect, c'est que la tendresse de la portière pour les locataires est en raison inverse des respects qu'elle se croit obligée de leur témoigner. Mais, quand on y réfléchit, on trouve cela tout naturel. Se croyant née pour de hautes destinées, se comparant à une fleur transplantée dans un lorrain qui n'est pas fait pour elle, comparaison imaginée par le coiffeur d'en face, dans une soirée qu'il passait chez elle ; elle déteste cordialement tout ce qui a une apparence de richesse
et même de bien-être : elle regarde l'aisance des locataires comme acquise à ses dépens... <« C*te dame, qui ne peut pas faire un pas sans prendre un fiacre!... Ah ! ben , Dieu merci ! j'en pourrais prendre aussi, moi , des fiacres , et même avoir une voiture à moi, sans les malheurs que nous avons èvus... Voyez donc madame l'embarras qui sodomie les airs d'avoir une
femme de chambre... Croit-elle donc que j«
n'en aurais pas si mon mari n'avait pas été tué à histi iliquc... L'empereur l'adorait, mon mari... Il l'aurait fait maréchal pour Je moins. » Avec les locataires qui sortent à pied, qui n'ont pas de femme de chambre et qui vont eux-mêmes faire leurs emplettes, la portière est d'une meilleure composition : c'est tout simple, ils l'écrasent moins Aussi, ceux-là, elle
les protège dans l'occasion... « Comme vous avez chaud, ma pauvre madame Michonnet !... Venez donc un peu vous reposer dans ma chambre... G'te pauvre madame Trinquait, est-elle mouillée!... Venez donc un peu vous sécher les pieds sur ma chaufferette... Vous n'avez pas descendu votre chandelle. . . attendez un peu , je vas vous prêter mon rat... » Et mille autre petites attentions aussi délicates; mais toujours avec un air de hauteur, un ton de supériorité.
Il est encore une classe de locataires avec laquelle la portière entretient d'intimes relations, et qu'elle veut bien traiter d'égale à égale: ce sont les domestiques... les domestiques femelles surtout. Avec celles-là, elle peut tout à son aise dire du mal des maîtres; elle peu! s'instruire de leurs affaires, de leurs affections, de leurs
habitudes ; elle peut donner carrière à sa langue , faire les observations les plus saugrenues . omettre les suppositions les plus hétéroclites... Elle est toujours sûre d'avoir un écho dans son interlocutrice. Et puis il y a profit à être bien avec les bonnes : on y gagne un bouillon par-ci. une bûche par-là ; le premier vous fournit de café ; le second vous entretient de un ; et on savoure toutes ces petites douceurs en débitant force calomnies sur ceux qui les paient. Mais c'est l'usage; et un locataire prudent doit faire la part de la portière, comme un voyageur expérimenté fait en partant la bourse des voleurs.
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