‹ Physiologie de la portièreChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le jour des débuts.

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Enfin le grand jour a lui c'est ce soir que mademoi selle Paméla fait son premier début dans un vaudeville en un acte intitulé les deux Califes , et que sa digne mère,

qui depuis un mois l'entend nommer di\ lois

>ar jour, appelle imper turbableiiient les deux Canifs. Il est à peine huit heures du matin , :et déjà la portière a été chez tous les voisins leur conter la grande nouvelle. Mais , hélas ! pour les billets qu'elle avait si généreusement ! offerts d'avance, il n'en est plus question. Le [directeur n'a voulu donner à la débutante que deux places de parterre et deux places de secondes loges. Aussi il faut voir la belle colère de la maman : « Ces cancres-là ! s'écrie-t-elle , ils mériteraient crue Paméla fasse la malade , et ne joue pas... cales embarrasserait joliment! Elle fait la maîtresse d'un Canif... ça ne se

remplace pas facilement un rôle comme ça

et ils seraient obligés de faire relâche.... ça leur'z'y apprendrait. » Ce qui la console un peu , c'est que le perruquier d'en face, qui ne veut pas perdre la pratique du faux-tour de la portière , et qui espère bien avoir la fourniture des perruques de la débutante , a promis d'acheter un billet de parterre et de claquer de main de maître mademoiselle Paméla.

Généralement, la portière est fort peu à sa besogne ; mais le grand jour du début de sa fille , elle est complètement étrangère à ce qui se passe dans la maison. On la déménagerait

pièce par pièce , on la démolirait étage par étage , qu'elle ne s'en apercevrait pas. Elle est

an troisième ciel ; elle voit sa fille couronnée , portée en triomphe , apothéosée , et ne descendant de son nuage que pour tomber dans une voiture à quatre chevaux , à côté de quelque duc et pair qui aura sollicité sa main. Aussi malheur à ceux qui , ce jour-là , ont affaire aux locataires : elle vous enverra au cinquième pour celui qui loge au premier, au se-

cond pour celui qui habite ie quatrième. Kilo ne peut rester en place , elle va de sa loge à la rue et de la rue à sa loge, chantant sans s'arrêter, et avec accompagnement de son merle . ces deux vers , les seuls que sa fiUe ait à dire dans tout son rôle, et qui font partie d'un morceau d'ensemble :

Montrez-vous digne de mon cœur.

Mon prince , soyez mon sauveur!

Tous les locataires qui sortent ou qui entrent sont forcés de subir l'expression de sa joie : « Excusez, monsieur, je vous demande bien pardon... c'est que c'est aujourd'hui que ma fille débute... .Mon Dieu , oui ! dans les deux Canifs... une ouvrage faite exprès pour elle. J'aurais bien voulu offrir un billet à monsieur, mais le directeur n'a pas voulu en donner, parce qu'il dit comme ça que le début de ma fille doit faire beaucoup d'argent... J' crois bien, la première élève du Conservatoire!... » Et si le locataire s'éloigne sans s'extasier sur le bonheur de la portière et sur le talent présumante de sa chère fille : « C't'animal , s'écriet-elle , comme il m'répond. . . .T'iui conseille...

sa iille qui éreinte son piano depuis six mois , et qui ne peut pas seulement jouer : A kl vous dirai -je, maman... Va, va, fais ta tète.... tu seras peut-être bien heureux un jour si ma fille daigne te saluer... »

Enfin Paméla revient de la répétition , et la portière oublie un instant tous ses griefs contre l'espèce humaine pour se mirer dans sa fille. « Es-tu gentille !... et puis, comme tu as l'air distingué ! C'est surtout quand tu chantes ton grand morceau... tu sais.... Montrez-vous digne de mon cœur. Alors, voistu , tu es magnifique. Chante-le-moi donc un peu. — Ah! quelle scie!... J'arrive de la répétition , je suis èùhignée , faut que je joue à sept heures, et v'ià qu'elle veut me faire chanter !... — Allons, allons, ne te fâche pas : c'est que j'aime tant à t'entendre. .. Disdonc, Paméla, est-y beau garçon celui qui joue ton Canip. — Calife, ma mère, Calife!... Voilà cent fois que je te le dis : tu te feras moquer de toi. — Canif, j'entends bien... je ne sais pas. moi... C'est que je l'ai vu l'autre jour qui sortait de la répétition, et il ne m'a pas l'air beau du tout. A ta place, moi, j'aurais signifié que je ne jouais qu'avec un joli garçon. »

Arrive enfin le soir, et l'heureuse mère se hâte de revêtir ses plus beaux atours, pour aller assister au triomphe de sa fille. Aussi la chatte en soupe-t-elle trois heures plus tôt que d'ordinaire.

La portière, qui a eu un billet des troisièmes loges, va prendre place à coté d'une voisine

qu'elle a amenée avec elle. Dès que sa fille entre en scène , la bonne femme ne se contient plus : « La voilà! c'est elle!... Voyez donc comme elle se présente bien , comme son costume lui va!... »

Le public des boulevards est assez peu endurant ; il a payé sa place, et il veut avoir du plaisir pour son argent. Les exclamations de la portière indisposent ses voisins , qui lui impo-

sent silence d'un ton peu aimable. Enfin elle se tait, car la débutante vient d'ouvrir la bouche. Dès qu'elle a fini de parler, la portière est stupéfaite du calme qui règne dans la salle. « Eh bien î ils ne l'applaudissent pas ? Ah çà ! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces imbéciles-là?.. » Mais la pièce tout entière se joue ainsi , sans que l'on fasse plus attention à PaméJa qu'au dernier des comparses. Au heu des fleurs sur lesquelles la portière comptait si bien , sa fille n'emporte du théâtre qu'un fort rhume qui la force de rester couchée pendant huit jours, et elle-même est malade d'une colère rentrée. Mais avec des soins cela n'a pas de suite, et Dieu sait si une portière se soigne lorsqu'elle est malade ! elle connaît une foule de recettes de tisanes toutes plus pectorales les unes que les autres î

Par exemple, elle ne se met jamais à la diète, ce régime étant déclaré par elle complètement abrutissant.

Aussi , lorsqu'elle recouvre la voix , elle en profite pour faire passer cette même colère sur toutes les personnes qui sont forcées d'avoir quelques relations sociales avec elle, et surtout

sur le pauvre porteur d'eau , s'il a le malheur de répandre une goutte de sa marchandise sur l'escalier.

Puis, après, l'infortunée mère épanche ses chagrins dans le sein de toutes les bonnes de la maison, et leur raconte comme quoi elle craint hien que le rhume de sa fille ne lui fasse per-

dre un sot, auquel la pauvre enfant n'a jamais pu monter.

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