‹ Physiologie de la portièreChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La fille de la Portière.

'ayez peur que la fille de la portière se nomme Louise ou Marie , comme la fille d'un préfet ou d'un académicien.

Fi donc ! c'est d'un horrible commun. La fille de la portière s'appelle J manda, Rosalba . Geovgina , Angéiina, Paméla, toujours un nom en A. pris dans le roman favori de sa très - honorée mère.

Voilà qui est distingué ! avec un nom comme celui-là, une jeune fille peut arriver à tout.

La fille de la portière est une petite personne fort insupportable; et il serait difficile qu'il en fût autrement, d'après la façon dont elle a été

élevée. Dès qu'elle est en âge de comprendre quelque chose, sa mère sème dans sa jeune tète des idées d'orgueil et de grandeur, au milieu desquelles éclatent des paroles de regret et d'humiliation sur l'état auquel les événements ont réduit la pauvre femme. La petite Paméla grandit ainsi avec la conviction qu'elle n'est pas à sa place, et que tôt ou tard elle retrouvera le niveau qui doit être le sien.

Sa position dans la maison contribue encore à développer, chez la fille de la portière, des pensées d'avenir. Pour peu qu'elle soit gentille, les locataires l'accablent de caresses : les uns par affection , parce qu'ils aiment les enfants ; les autres pour se mettre bien avec la portière. Les mamans la font venir pour jouer avec leurs petites filles , elles s'en servent comme d'une poupée, lui arrangent les cheveux , lui mettent des rubans, lui essaient des bonnets , et répètent à chaque instant : « Est-elle jolie comme cela ! » Joignez à ces compliments, à ces caresses, les paroles de la portière et la coquetterie innée chez les femmes de toutes classes , et étonnez vous, après cela, que la fille de la portière devienne en fort peu de temps une petite sotte et une petite chipie.

La fille de la portière fait du tort au merle et à la chatte ; Paméla détrône Moumoutte ou Jacquot. L'une n'a son mou , l'autre son chenevis, que quand mademoiselle Paméla a ses rôties et son café. Les conversations avec l'oiseau sont plus rares, les rons-rons du minet sont moins souvent provoqués : il faut blanchir la robe de Paméla , tuyauter la collerette de Paméla, cirer les souliers et les socques de Pa-

méla ; il faut que la pauvre petite aille bien vite à la répétition.

Car voilà l'ambition qui trouble le sommeil ie toutes les portières : faire de leur fille une ictrice, une chanteuse surtout ! C'est, pour la oortière, ce qu'un bâton de maréchal est pour m soldat , ce qu'un portefeuille est pour un ;ommis. De bonne heure, tous les elïorts de la aprtière sont dirigés vers ce but unique : faire Entrer sa fille au Conservatoire, et presque toujours elle y parvient. En effet, parmi les habitants nombreux et divers qui se succèdent en iix ou douze ans dans la maison , il serait fort extraordinaire qu'il ne se rencontrât pas quelque artiste, quelque ami d'artiste, quelque personnage influent auprès d'un pouvoir quelconque. Enfin , les importunités maternelles ont triomphé de tous les obstacles : Paméla est élève du Conservatoire, confiée aux soins habiles de Panseron ou de madame Damoreau.

Dès ce jour s'opère chez la fille de la por- ;ière une transformation complète; la chrysaide est devenue un brillant papillon. La robe le mousseline de laine a remplacé la robe de oile; le bonnet a fait place au chapeau, le tartan au cachemire français; Paméla a des brodequins venus, des gants jaunes et une ombrelle.

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Quelques-unes de ces jeunes élèves, n'ayant pas été douées par la nature d'une voix suffi- Ut saute, se contentent d'étudier tout simplement la tragédie et d'aspirer à détrôner Mlle Rachel!

Aussi passent-elles la journée à se draper dans un tartan rouge qui simule pour l'instant la pourpre impériale , et un vieux couteau de cuisine devient un superbe poignard , — qui leur sert à égorger... Racine et Corneille!

Le moral n'a pas subi une métamorphose moins entière : la fille de la portière adressait un bonjour et un petit sourire aux bonnes de la maison ; l'élève du Conservatoire ne doit pas les honorer d'un regard : quelquefois , quand sa mère n'était pas là, la fille de la portière tirait elle-même, de sa main à elle, le cordon de la porte cochère : l'élève du Conservatoire rougirait de descendre à un détail si bas ; si la portière n'est pas là, tant pis pour qui frappe; on attendra, mais bien certainement elle n'ira pas mettre sa main blanche et gantée , faite pour baisser les stores d'un landau, en contact avec le cordon gras et puant d'une loge de portière... quelle horreur !... La pauvre enfant croit déjà tenir le sceptre de Sémiramis , avoir ceint le diadème de Didon.

Depuis que Paméla est au Conservatoire, la wrtière ne tarit pas sur son talent et sur ses iuccès.

Il faut , de toute nécessité , que vous vous arrêtiez devant sa loge pour écouter ses joies et ses doléances : ses joies du brillant avenir promis à sa fille, ses doléances des injustices auxquelles elle est en butte. « Figurez-vous, ma brave dame, qu'elles sont toutes jalouses d'elle! Ces dames de l'Opéra en sèchent sur pied , quoi ! elles n'avaient pourtant pas besoin de ceïa, les pauvres femmes... On ne la fait près-

que pus travailler... on veut empêcher qu'elle. débute..; "Madame Sofc (^Stoltz a dit qu'elle s'en irait si on donnait un rôle à Paméla... Madame Desrues (Dorus) a dit la même chose... Elles sont toutes comme des enragées... quelle petitesse!... Mais Paméla dit qu'elle se moque pas mal de la cabale... qu'elle débutera malgré tout le monde et qu'elle les enfoncera toutes... Ali! dame!... c'est que si Paméla a une belle voix , elle a pour le moins une aussi bonne tète.

Varier cette petite diatribe et faire des laits de poule à sa fdle, voilà désormais la seule occu pation de la portière.

Ayant voué sa vie au culte de sa fdle, la portière pourrait raisonnablement compter sur un peu de réciprocité ; mais il n'en est point ainsi. Paméla aime sa mère, elle l'aime même beaucoup, par égoïsme, comme on aime un être dévoué auquel on peut imposer tous ses caprices ; mais elle la respecte fort peu. Elle ne néglige aucune occasion de l'envoyer promener ; et comme le Conservatoire, s'il peut corriger les défauts de la voix, ne redresse pas les vices de l'éducation, elle le fait en termes un peu trop... pittoresques : « Qu'est-ce que tu me chantes?. . . tu ne sais ce que tu dis !... Eh hu ! tu m'em-

|ites !... > Et la bonne femme se contente de ■pondre : « Paméla, si tu cries comme ça, tu '•? pourras pas chanter ton grand air. » I Enfin Paméla a fini son temps d'épreuves. pis , hélas ! si le Conservatoire peut perfecpnner, il ne lui a pas été donné de créer, et [mtes les leçons , tous les eiïbrts du professeur 'ont pu assouplir cette voix revèche, remettre ans le ton des cordes fausses. Paméla s'en onsole en mettant sur le compte de la jalousie t de la cabale le refus que l'on fait de la laisbt débuter sur un théâtre lyrique, et la brilmte élève du Conservatoire , qui devait rapeler madame Pasta et détrôner madame Daîoreau , est trop heureuse d'accepter un moeste emploi de troisièmes rôles aux Funamules.

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