CHAPITRE III
Intérieur du ménage de la Portière.
outes les portières aiment leurs aises; et même , quand elles peuvent se donner du confortable , elles ne s'en privent pas. Elles affectionnent surtout les gros meubles , ce qui leur donne l'occasion de crier avec leurs intimes contre ce vieil avare de propriétaire qui leur a fait faire nue
H) loge si petite qu'elles n'ont pas même de quoi y mettre leurs pauvres effets.
Mais la portière a, pour disposer son logis, l'intelligence du castor. Dans une niche , où vous verriez à peine la place d'un lit , elle a trouvé moyen de disposer un appartement complet : chambre à coucher, salon et cuisine. La cuisine se compose d'un petit fourneau en terre, qui, la plupart du temps, prend sa place sous le vestibule, d'où il envoie à tous les étages les suaves émanations de l'omelette au lard et de la soupe à l'ognon ; la chambre à coucher se compose de l'espace qu'occupe le lit, et le salon du reste de la loge, isolé par un immense paravent. C'est là que trône la portière , enfoncée tout le jour dans une vieille bergère, veuve de toute espèce de plume, les pieds sur son gueux, le nez surmonté de lunettes à verres ronds et larges comme des roues de cabriolet, et ravaudant des bas , occupation qu'elle n'interrompt que pour puiser soixante fois par heure dans sa tabatière de corne.
L'espace qu'occupe la portière, que jadis on appelait (oge, mot que l'orgueil a allongé de quatre lettres pour en faire un logement, et qui sera plus tard un appartement pour devenir
•20 un jour un boudoir, cet espace est une petite colonie. On ne saurait croire le nombre d'habitants qu'il renferme souvent. D'abord la portière a quelquefois un mari et toujours une fille ; et puis un merle ou des serins, quelquefois les deux ; puis une chatte, laquelle fait régulièrement chaque année une demi-douzaine de chats sur lesquels il faut au moins en garder deux. Sur les deux, on en donne un à une commère de la maison avec prière de le rendre bien heureux ; mais il en reste un de chaque portée , et pour peu que les descendants de la chatte-douairière produisent eux-mêmes des rejetons , la maison est bientôt livrée à ces intéressants quadrupèdes qui, chaque nuit, font retentir l'escalier de leurs harmonieuses amours. Tous les hôtes de la portière, qu'elle appelle tendrement ses enfants, ses pauvres chéris, absorbent tous les matins trois ou quatre heures du temps de leur maîtresse. Ne demandez rien à la bonne femme tant que sa ménagerie n'a passa toilette faite, tant qu'elle n'a pas déjeuné. Si l'on se présente pour demander un locataire pendant qu'elle vaque à ces religieuses occupations, elle vous recevra comme un chien dans une omelette soufflée. « Madame Bernard est-
elle chez elle
Est-ce que j'sais î,
vovez au
juatrième, au fond du colidor. — C'est que si e croyais qu'elle n'y fût pas, je ne monterais )as. — Puisque je vous dis que je n'en sais •ien!... Croyez-vous que je n'aie que cela a aire, de regarder si les locataires entrent ou ortent? » Il en est de même à l'égard desporeurs de journaux : « Eh bien , c'est bon, metez ça là : faut-il pas que je me dérange à présent !... » De même à l'aspect du facteur. «C'te
scie!... on ne peut pas avoir une minute à soi, dans c'te baraque de maison !... En reçoit-elle,
celle-là, des lettres!,., c'est de ses amoureux, sans doute?... Tenez, voilà vos trois sons!... » Quand elle a convenablement rempli ses devoirs envers sa chatte, les enfants d'icelle, son merle, ses serins, la portière devienl accessible , pourvu cependant que l'on sache prendre son temps et qu'on ne la dérange pas pendant qu'elle fait sa sieste, pendant qu'elle lit le journal , pendant qu'elle finit un roman , pendant qu'elle épluche ses légumes pour son pot, pendant qu'elle se réchauffe à son poêle , pendant qu'elle se rafraîchit, assise devant la porte cochère... Le reste du jour, c'est-à-dire un petit quart d'heure de loin en loin , la portière est au service des habitants de la maison, et daigne se rappeler qu'elle n'est pas mise là uniquement pour lire le Chevalier Douglas ou l'Enfant de la Forêt, ni pour veiller au bien-être de ses volatiles ei de ses enfants à quatre pattes.