‹ Physiologie de la portièreChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les cartes de visite.

ans les maisons peuplées d'un grand nombre de locataires, comme v celles que l'on bà- 3 tit aujourd'hui , où l'on fait des constructions jusque dans l'espace destiné à laisser téuétrer l'air, la portière a ordinairement dans a loge , et attenante au mur, une petite boite ivisée en autant de compartiments qu'il y a e locataires. Chacun de ces compartiments orte le nom de celui auquel il est destiné, et est là que la portière dépose les lettres et surout les cartes de visite. Mais aux grandes sogpnités, au jour de Tan, par exemple, le nom-

bre de cartes do visite qui arrive dans ces espè- p ces de casernes est incalculable; aussi, pour

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peu que la portière soit occupée à causer avec son merle , — à faire la pâtée a son chat , — à cancaner ave^ une voisine, — à lire le journal d'un locataire, — à moudre son café, — h faire bouillir son marc, — toutes choses graves et importantes , elle se donne fort peu la peine d'aller distribuer chaque carte dans le casier qui lui est propre ; elle les y jette toutes à l'a-

venture : de là des mécomptes, des impolitesses

involontaires, des brouilles quelquefois. ... car il y a des gens susceptibles qui tiennent à ce que, e ltr janvier, les personnes de leur connaissance déposent leurs cartes chez eux comme ils Snt déposé la leur chez elles; qui prennent bonne note de tous ceux qui y ont manqué, et loi ne les invitent plus ni à leurs dîners, ni à •eurs soirées... Et tout cela par la négligence l'une portière!... On ne saurait croire quelle puissance occulte est attribuée à la portière ; ?lle joue dans notre vie le rôle du destin.

Je frémis encore au souvenir d'une carte de visite destinée à je ne sais quel locataire de la maison que j'habitais alors, et qui, par la grâce de ma damnée portière, s'était fourvoyée dans mon casier. En rentrant le soir chez moi, un 1er janvier, je trouve une trentaine de cartes que je jette dans une coupe ; puis , tout en écoutant mes pensées, je les prends une à une pour connaître le nom des amis qui ont cru devoir me donner cette preuve bien inutile de souvenir. Parmi tous ces noms de connaissance, j'aperçois un M. Martin; je ne connais personne de ce nom; j'ai beau me casser la tête, je n'y trouve pas de M. Martin , et je me demande comment il se fait que je reçoive la vi-

site d'un homme qui m'est complètement inconnu. Cependant , comme il a toujours été dans mes habitudes de rendre politesse pour politesse, je me hâte , le lendemain, d'envoyer ma carte chez M. Martin , rue Coquenard , et j'oublie complètement cette circonstance.

Hélas! je ne devais pas tarder à me la rappeler. Le soir même je reçois une lettre foudroyante; elle était conçue ainsi: •

« Monsieur , j'ai reçu aujourd'hui votre carte ; j'ai été on ne peut plus sensible à ce procédé, qui me fait supposer que vous êtes enfin en mesure de me payer les trois mille francs que vous me devez depuis dix ans. Je se* rai chez vous demain matin, à sept heures, avec toutes les pièces, et nous terminerons cette petite affaire. »

Je restai pétrifié, et le nom de M. Martin, que j'avais parfaitement oublié, me revint alors à la mémoire, c'était un honnête usurier qui, à l'époque de mes folies, lorsque je n'étudiais du droit que le chapitre des lettres de change * m'avait prêté dix-huit cents francs qui, avec j les intérêts, avaient formé un total de mille ('eus. J'avais quitté Paris pendant long-temps, I ii mon retour j'avais changé de quartier, puis

lès années s'étaient écoulées, et j'avais complètement oublié mon créancier et sa créance.

M. Martin fut exact, et, puisque je ne pou- \ais pas faire autrement que de souscrire à des arrangements, je voulus au moins me donner la mérite de l'initiative , dans l'espoir d'obtenir des conditions plus favorables, et je lui laissai croire que je m'étais mis à sa recherche et que j'avais eu beaucoup de peine à le découvrir. Je mentais comme un chirurgien dentiste! Cette preuve de ma bonne foi le rendit accommodant : il exigea les trois mille francs seulement dans trois jours et m'accorda six mois pour les intérêts de dix ans , qui , à six pour cent, faisaient 1,800 francs.

Homme généreux !

Enfin , il n'y avait pas à reculer : Sainte-Pélagie était en perspective , il fallait bien s'exécuter de bonne grâce.

Seulement quand je sortis du guêpier dans lequel je m'étais fourré , ce ne fut pas sans maudire les portières, les cartes de visite, les usuriers, et toute la nature en général.

Et honteux comme un renard qu'une poule aurait pris , je me glissai tout penaud à travers la porte qui m'était entr'ouverte.

Voilà ce que je dois à ma portière et aux cartes de visite. Aussi je supplie ceux de mes amis auxquels ce livre tombera sous les yeux, de vouloir bien s'éviter la peine de déposer jamais leur carte à ma porte. Us peuvent être bien assurés que, de mon côté, je leur rendrai scrupuleusement cette politesse.

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