‹ Physiologie de la̕mour moderneChapitre 22 sur 35 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

La porte s'ouvre. Le domestique introduit M. Raoul Garnier : trente-cinq ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes grisonnantes, les yeux bridés, V expression de tout le visage, révèlent de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée : Madame !...

Jeanne. — Mon ami !... Elle lui prend les deux mains et les lui serre, franchement, fraternellement... Mon pauvre ami...

Un silence. Raoul s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan. On entend le bruit de la

théière sur la petite flamme et le craquement du bots dans' la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation, petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux sont gênés. Silence.

Jeanne, après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une photographie sur la table et la tendant à Raoul. — Avez- vous vu le portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?... N'est-ce pas que c'est bien elle et tout son charme?...

Raoul. — Oui, c'est bien elle!... Nouveau silence; puis, comme se parlant à lui-même : Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous les trois : vous, juste où vous êtes ; elle, ici, à côté de vous, sur ce divan; moi, à cette même place... à cette même heure... Vous nous disiez d'espérer... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation nous serait fatale... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère au bout de six mois. . . Six mois ! En voici quinze que je suis parti, et je ne la reverrai plus jamais, jamais...

Jeanne. Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune homme, mais elle secoue la Ute avec émotion. — Comme c'est bon de vous entendre parler ainsi ! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde. Vous me pardonnerez de vous dire cela... En ne recevant pas de lettres de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en avais le cœur tout serré... Je vois que je m'étais trompée...

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Raoul. — C'est vrai, madame, j'ai eu tort... Mais que vous aurais-je écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de quoi que ce fût... C'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son cœur... Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en revivant tout ce passé... Savez- vous comment?... Chaque jour, je cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions, de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre année, celle d'auparavant, la première... J'arrivais ainsi à me donner une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour quelques minutes, pour une heure quelquefois... Le croiriez- vous? En même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en avais peur, de ce passé... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même... Quel battement de cœur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le rendez-vous que je vous demandais !... J'allais donc, pour la première fois depuis sa mort, parler d'elle... Ah ! j'avais tort d'avoir peur ! Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous

voyez, je Tairne comme je l'ai aimée au premier jour... Depuis la minute où je l'ai rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour moi. Aucune... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps...

Jeanne. Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la lèvre tandis que Raoul parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré. Lui n'a rien vu de ce manège. — Mon Dieu ! que n'est-elle là pour vous entendre !... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous : « Il m'a tout fait oublier... » Hélas ! elle n'avait pas été gâtée avant de vous connaître...

Raoul. — Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!... Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette vie !...

Jeanne. — Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres femmes... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait comme notre pauvre amie : on est la dupe de quelque libertin sans cœur, qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on a le mépris de soi par-dessus le marché... Et puis, quand, après ces affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes vos douleurs, il faut mourir... — Un silence. — Mais voilà que je renouvelle encore

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vos peines... et les miennes... Allons! causons plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé. — Elle se lève et marche vers le plateau. — Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou trois?...

Raoul. Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont {ait fixer les yeux sur elle avec stupeur. Il syest levé aussi et paraît embarrassé de parler. — Très léger, un morceau. — II trempe ses lèvres dans sa tasse et cause de nouveau de choses indifférentes y puis avec timidité : En effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épeuves...

Jeanne, toujours debout en préparant sa tasse à elle. — De bien dures...

Raoul. — Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de l'interroger ! Vous avoueraije que je n'ai jamais osé?...

Jeanne. — Je reconnais bien là votre délicatesse... Mais, soj^ez-en sûr, elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus rien eu à vous cacher dans sa vie...

Raoul. Ses mains tremblent et il a posé sa lasse. Nouveau silence. — Madame?...

Jeanne. — Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur !...

Raoul. — Pardonnez-moi... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure je vous aie bien comprise... Ainsi Marthe...

Jeanne. Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans ses yeux, puis quelques

phrases comme : — Ah ! je devine... Mais qu'ai-je fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah! malheureuse!...

Raoul, d'une voix sourde. — C'est clone vrai? Elle avait eu un amant avant moi?...

Jeanne. — Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas... Si j'avais pu soupçonner!...

Raoul. — Avant moi !... Quelqu'un que je connaissais sans doute, que je rencontrais chez elle, à qui je serrais la main... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se levant : — Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de plus... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous m'avez fait... Ce n'est pas votre faute... Je vous demanderai la permission de revenir... bientôt... Adieu, madame, adieu... — Il s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut pas éclater en sanglots. Il sort.

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