‹ Physiologie de la̕rtChapitre 48 sur 48 · Névroses d'ennui et piulosopiue de la santé · texte numérisé non relu

Névroses d'ennui et piulosopiue de la santé

L'un des extraits les plus saisissants des journaux d'aliénés italiens communiqués par Lombroso, est la dissertation d'un jeune peintre de talent sur « l'ennui * ». On ne nous dit pas si l'art des médecins a pu encore le soulager. Mais ce qu'il écrit lui-même nous donne la clef d'une maladie sociale très répandue, dont le traitement rationnel et appliqué en temps voulu est peut-être plus encore la tâche de l'éducateur que du médecin.

L'ennui est quelque chose de terrible; je puis, hélas! en parler par expérience personnelle. Ma vie était jadis aj^réable et tran-

1. L'homme de génie. Parmi les autres documents de curieuse sajj^esse de fous, je rapporte ici encore la réponse, digne d'un Diogène, d'un vieux paysan dittbrme, aUeint de pellagre. A la (juestiwi cpi'on lui avait faite, s'il se sentait heureux, le vieillard répondit : « Tous les hommes sont heureux, même les riches, pourvu qu'ils le veuillent. »

O. HIRTH, 16

quille ; elle s*est transformée en un fardeau d'une lourdeur insupportable. Pour vraiment vivre en ce monde, l'homme ne doit pas seulement manger et dormir, il doit encore mettre ses forces en (inivre, avoir devant les yeux un but déterminé ; son activité doit lui apporter une véritable satisfaction. Traîner une existence nécessiteuse et misérable, rester insensible aux agréments de la vie, ce n'est pas vivre ; plutôt mille fois la mort ou la perte de la conscience.

C'est ce qui m'est arrivé. Accoutumé à une vie paisible, agréable, je fus soudain précipité dans un abîme de souffrances. Mon cerveau ébranlé par ces phénomènes extraordinaires (extravagances) me refusa son service, je n'eus plus la force de diriger mes affaires comme jadis, de là le dégoût, c'est-à-dire l'enchaînement de la volonté naturelle d'un homme, l'impossibilité de rien produire, comme si une force matérielle retenait l'individu. Je n'ai plus assez d'empire sur moi-même pour diriger mes pas là où je voudrais les porter; de là l'ett'roi, l'oppression de cœur, le dégoût de la vie.

Au début j'éprouvai une indécision, un sentiment d'incertitude, une pression importune ; avec le temps ce sentiment devint plus violent, plus dominant, pour finir par paralyser tout abandon de moi-même, de sorte que je passai des heures dans les angoisses les plus douloureuses. La nuit je ne peux pas dormir, et le jour me devient aussi un tourment faute de savoir quoi faire de moi-même, sur quoi diriger mes pensées, où poser ma tête, tout cela à cause de l'ennui.

J'entends parler de bonheur de famille, d'harmonie d'àmes, do satisfaction d'amour-propre, de témoignages d'amour mutuel, mais je ne ressens rien de pareil. Je compte avec angoisse les heures du jour, mon seul désir est de trouver un moyen de m'ennuyer le moins possible.

Aussi voudrais-je prier qu'on provoque une réaction violente dans mon cerveau, qu'on me permette de voir ma famille. Une commotion salutaire pourrait m'êtrc très utile. Une violente émotion de l'àme m'a jeté dans l'abîme, une autre émotion pourrait m'en sauver.

Depuis de longues années je n'ai pas vu ma famille ; M. le Directeur comprendra que c'est une extravagance (!) et une honte. Je l'assure, si je me suis oublié en quelque manière, la faute en est à la destinée malheureuse à laquelle je suis soumis, non à mon caractère qui a toujours été bon ; on doit aussi tenir compte de cette raison. L. M. N° 110.

Si je communique ici ces confessions douloureuses d'un jeune artiste brisé dans ses espérances de vie, ce n'est pas pour y rattacher des considérations étendues sur la ner^o-

HEREDITE m; TALK.\T; génie et DÉdËNERESCENCE 213

sitt', mal ïoncicr de noire lomps qui roiige If <;i'rveau ; ce n'est pas non plus l'éliologie du cas particulier qui doit nous occuper ici : nous ne possédons d'ailloure pas d'antios données à ce sujet. Tout ce qu'on peut dire en général pour prévenir i< l'année des maux nerveux « a été dit avec une autorité incomparable par des médecins émineiits, tels que Feucliterslebcn, Kcafft-Eliing, Ziemssen' cl autres. Je voudrais seulement attirer l'altenlion sur un point, important surtout pour les artistes, et qui, justement chez eux, ne trouve pas la considération intelligente nécessaire.

L'activité de l'artiste n'est pas seulement en raison de sa lin une activité idéale, elle est encore dans la plupart des cas une activité libre, sans entrave; aucun homme raisonnable n'exigera de lui l'observation scrupuleuse d' « hcui-es d'atelier ». L'art n'en a que plus besoin d'une force d'impulsion et d'une joie, indispensables à tonte activité spontanée ; et il en a un double et triple besoin, puisqu'à l'inslinct d'aclivité moteur, propre à tout homme bien ])orlanl, doit s'associer encore une ardeur ou tout au moins une joie sensorielle toute particulière. Chacun, et l'artiste aussi, connaît les dangers qui naissent pour le plaisir du travail d'une conduite dissolue (épuisement, débauche), d'un surmenage professionnel, d'un chagrin dévorant, de violentes émotions et de tracasseries incessantes, etc. Tout homme doué de bon sens évite le plus possible ces dangers; mais avec cette pnidence et le délassement dans la société de gymnastique, au grand a'r et dans la « cave », le dernier mot n'est pas encore dit. Il faut encore une hygiène scrupuleuse tonte particulière, à laquelle la plupart des gens ne pensent point : Ihygiène de nos éléments représentatifs.

Ce ne sont pas en effet seulement les lésions et tumeurs cért'brales, les troubles de la nutrition et poisons substantiels, ce ne sont pas seulement les maladies des organes des sens périphériques et les actions splanchniques qui exercent leurs ravages dans l'atelier des pensées humaines ; mais

1. Buran de Fcuclitemlcben, Diététique de l'âme, I8a9, [jariii' di'iiuia en B^i «ililiuus. — BaroiiileKinirt-Kliing.JVïr/ïMiBS « «trfs taaladtt. iSio. — L. Ziciuswn, Exercice et méitagttntat rUscours de rectorn), Hmiirh, 1890;.

244 PHYSIOLOGIK DE L'ART

les images mnémoniques et les idées prennent part anssi au développement défectueux, malsain, des fonctions cérébrales. Après toutes les considérations précédentes, on peut dire en termes assez précis que les modifications de la substance mnémonique provoquées par des impressions sensibles et des images de la fantaisie sont aussi de nature matérielle ; elles créent des dispositions durables, ce qui ne peut s'expliquer que par quelques changements de la matière, indépendantes d'autre part jusqu'à un certain point de la nutrition et des autres influences de l'hygiène corporelle, elles sont difficiles ou môme impossibles à supprimer. Un désordre digestif cède à l'art médical dix fois plutôt qu'une image absurde. Dans le domaine du sens visuel, nous en sommes venus à la conviction que le processus de la vision, tant inconsciente que consciente, est un ébranlement simultané de tous les souvenirs homologues (page ^22). En certaines circonstances, des souvenirs contradictoires entrent même en lui, à la suite d'associations acquises, avec une force inhibitoire ; plus d'une fois ils sont les bienvenus et profitent môme à notre travail, mais, souvent aussi, ils nous paralysent au moment et au lieu précis où nous devrions déployer la force de tension la plus grande. En un mot : les images nous dominent ; les instincts élémentaires, puissants entre tous, de la faim et de l'amour les refoulent peut-ôtre un moment, mais leur empire est presque illimité dans les systèmes de mémoire bien supérieurs à l'existence animale, dans ceux de la vie civile, du caractère, des sciences et des arts. Une image qui surgit à contre-temps peut détourner le courant de l'attention, suspendre une impulsion, paralyser le vouloir conscient.

Tous ceux qui tiennent à maintenir ou à élever leur standard oflife devraient ainsi attacher un grand poids à Yéqiiilibre des images. On en convient peut-ôtre en général, non seulement pour l'éducation de la jeunesse, mais encore pour l'âge mûr, mais sans se rendre un compte exact de toute la portée de cette exigence. C'est qu'il s'agit ici non seulement, comme on l'admet d'habitude, d'états de conscience, non seulement d'images issues de perceptions actuelles déler-

minées ; il faut y comprendre encore les phénomènes incommensurables au point de vue qualitatif et quantitatif de la mémoire latente, et de même ces séries d'images qui renaissent en quelque sorte par l'effet d'associations et de substitutions lateiites et manifestes, et qui, si le sol est favorable à leur multiplication ultérieure, font de nous, bon gré mal gré, le jouet de suggestions aussi peu en rapport avec notre intention consciente qu'avec notre sentiment subjectif de bien-être. Le pouvoir de ces influences devient plus dangereux encore, si leur impression douloureuse est balancée ou môme surpassée par un sentiment de bien-ôtre simultané ; les images les plus destructives ressemblent sur ce point aux poisons enivrants : en certains stades (aux époques abortives, où le secours serait encore possible) elles font précéder la paralysie nerveuse d'une sorte de chatouillement qui excite à une répétition constante.

Sous Finfluence des attaques ouvertes et dissimulées, redoutées et non encore prises en considération, de la piart de ces images et de ces idées, la nature môme la plus vigoureuse doit finir par souffrir ; rien de plus naturel. L'artiste se doit donc à lui-môme, à sa famille et à son art, non seulement de mener une vie extérieure raisonnable, pour maintenir la netteté de son regard, la capacité des sphères visuelles et la sûre innervation de la main ; il doit encore consulter son intelligence pour éloigner de lui, dans la mesure du possible, toutes les impressions et chaînes de pensées qui pourraient exercer une action paralysante sur sa joie de produire. Et surtout, il doit se garder de ces suggestions qui, sous le masque d'une philosophie pratique supérieure, s'introduisent dans le sanctuaire de son atelier artistique (dans la partie saine de ses associations) et n'en travaillent que plus sûrement à la ruine d'anciennes mémoires fondamentales transmises par héritage. Envie, mépris de l'humanité, Nirvana, Kismet et pessimisme, sont pour l'artiste créateur des poisons à action lente, mais mortelle, à moins qu'il ne les représente comme des dragons vaincus ; et un volume de Schopenhauer ou de Hartmann, lu avec plus de recueillement que de colère, s'établit fortement

dans son cerveau comme un polype qui tôt ou tard attirera dans SCS vastes suçoirs les éléments les plus éloignés de sa pensée.

« Pour la vérité », dit-on partout; mais y a-t-il pour l'homme une vérité supérieure à celle-ci, que le maintien et Taccroissement de sa santé, de sa force vitale et productrice, de ses vertus, — de. sa ressemblance avec Dieu, est le fondement le plus sûr d'un avenir meilleur sur terre? Dans ce dogme pourraient, il semble, se réunir les croyants de toutes les confessions et de toutes les écoles philosophiques ; je veux dire de celles qui élèvent quelque prétention à Tépithéte de « saines ». Une philosophie dont tout l'esprit consiste à porter le désordre, chez ses adeptes, dans les centres de mémoire assez bien conservés à travers des milliers de générations, et à dissiper au détriment de nos descendants le capital nerveux que les ancêtres avaient épargné dans leur simplicité droite et honnête — une telle philosophie (Philosophie) devrait être plus modeste et ne pas réclamer le nom de sagesse (Weisheit).

Ces imputations ne sont nullement des exagérations vaines. Depuis bien des années, j'ai observé le triste phénomène de l'esprit blasé et du dégoût du travail, dans les professions, les classes de la société les plus diverses, et aux différents âges, et j'ai trouvé que la faute en est, en dernière instance, à certaines théories philosophiques et politico-sociales, ornées de clinquant scientifique et appuyées même par certains poètes, qui imposent par leur v perfection de forme » artistique. C'est qu'il est plus facile d'engendrer le mécontentement et le découragement, que de redresser les mécontents et les découragés, et de même il est plus facile d'amuser par des jongleries métaphysiques et sophistiques que de demeurer intéressant sur le terrain des faits. Cette maladie du déplaisir, devenue ainsi presque une mode, a ses raisons non seulement dans l'athéisme et le matérialisme, elle règne même dans les cercles qui veulent et peuvent passer pour « religieux » ; l'espérance en l'au-delà rend seulement la chose plus supportable pour l'individu isolé, sans apporter aux autres un profit notable.

HliRÉDlTli DU TALENT ; GÉNIE ET DÉGÉNÉRESCENCE 2'i7

Tout homme sain a un certain fonds de force d'espoir liérédilaire et innée, qui, administrée avec économie, prôte à chaque âge de l'existence sa propre fraîcheur d'esprit. Mais le plus précieux de nos biens est aussi le moins consistant : états de tension sublime, sorte de parfuni de chasteté qui se répand autour de nos instincts et de nos sens. L'artiste en a besoin plus que dans la mesure ordinaire ; il lui en faut un excédent, pour réchauffer d'autres âmes par son œuvre. Comme le médecin et l'écrivain, il doit avoir en lui l'étoffe non seulement d'un idéaliste, mais encore d'un optimiste. Comment peut-on le devenir et le demeurer aujourd'hui, malgré tout et en dépit de tout? C'est sur ce point que les jardiniers attachés à l'arbre de la connaissance doivent porter un regard attentif!

Page 1